OEUV. DIV
â6 EPITRES.
Que le sahle embrasé réfléchit plus brûlante ^ Et l'arène changée en des tombeaux mouvans , Où mifle malheureux sont engloutis vivans.
De retour sous son toit, tel que Tairain sonore
Qu'on cesse de. frapper, et qui résonne encore ,
Dans la tranquillité d'un loisir studieux y
II revoit en esprit ce qu'il a vu des jeux ;
Et f dans cent lieux divers présent par la pensée ,
Son plaisir dure encor quand sa peme est passée.
Souvent près d'une épouse , k son foyer assis f Il aime à la charmer pat* d'étonnans récits ; £t^ suspendant leurs jeux, dès l'âge le plus tendre ^ Ses enfans enchantés se pressent pour l'en tendre.
Qu'il porte son tribut à la société :
Dans tous ses entretiens quelle variété !
Savant observateur de ce globe où nous sommes ,
Connaissant tous les lieux^connaissant tous les hommes, Par le charme piquant de mille traits divers , • Il semble y sous nos yeux , transporter l'univers , Et f toujours agréable , en même temps qu'utile, Instruit sans être lourd , plaît sans être futile.
« Mais quoi! sans s'exiler, ne peut-on rien savoir? Moi,dansmoo cabinet,j 'apprends tout sans rien voir,« Dit de Tesprii d'autrui ce moissonneur avide , Qui , la mémoire pleine et l'esprit toujours vide , D'observer par ses yeux se croyant diyensé.
Si l'on n'eût point écrit , n'aurait jamais pensé.
Oui ; tes livres sont bonS; mais moins que la nature;
Rarement on Y y voit peinte sans imposture.
^Pourquoi donc la juger sur leurs fausses couleurs? A tes propres défauts pourquoi joindre les leurs? Et y quand ils m'offriraient une image âdèle. Que me fait le tableau , lorsoue j'ai le modèle? Celle dont }e puis voir les véritables traits , Je ne la cherche point dans de vagues portraits : L'objet me frappe plus. qu'une froide peinture ; Un coup d'œil quelquefois vaut un an de lecture.
« J'ai tant vu , dit quelqu'un, de ces hommes fêtes ^ Qui , portant leur ennui dans vingt sociétés^ Fiers a avoir parcouru ce monde ridicule , Prennent ce cercle étroit pour les bornes d'Hercule ; Prétendent que partout sont les mêmes travers^ Et veulent sur Paris mesurer l'univers ! »
Insensé! sors enfin de ton erreur profonde; Tu n'as vu qu'un feuillet du grand livre du monde. Dans ce Paris ^ séjour de l'uniformité, Théâtre où tout imite , où tout est imité.
Chaque coin cependant a son ton , a son st jle ; L'habitant du Marais est étranger dans l'Ile : Et cçs peuples nombreux , dans l'univers épars , Sépares à jamais par d'éternels remparts, Que de Thumanité les seuls liens rassemblent , Tu veuxqueleur génieetleursmiœurssel^ssemblent ! A des jeux plus instruits , ou plutôt moins distraits, Comme chaque mortel , chaque peuple a ses traits.
Je sais que , de nos cœurs impérieuses reines, • Les mêmes passions sont partout souveraines.
Mais, de l'esprit humain despotes orgueilleux,
Les préjuges y ami , changent avec les lieux : . Concentres dans nos murs, comment guérir les nôtres ? Le mal est parmi nous, le remède chez d'autres; Qu'ils nous prêtent ces dons loin de nous écartes ! Qu'eux-mêmes, a leur tour, empruntent nos clartés. Qu'ainsi , de toutes parts , le vrai se réfléchisse : Par cet échai^e heureux que Tesprit s'enrichisse ! Ainsi f de son pays franchissant la prison , Le voyageur découvre un nouvel horizon , Et, mettant à profit cette course féconde^ Cherche les vérités éparses dans le monde; Tandis que, dans sa terre , un gentillâtre altler, De l'esprit paternel fanatique héritier, Végète obstinément dan;s ses donjons antiques y £t dans ses préjugés mille fois plus gothiques.
« Ainsi l'homme ne peut se former qu'en courant ! Pour se rendre estimable, il faut qu'il soit errant ^ Et que , de peuple en peuple , oubliant sa noblesse, Il aille, par lambeaux,- recueillir la sagesse ! Le soleil ne reçoit ses clartés que de lui ; Et l'ame doit penser par le secours d'autrui I L'arbre y content des Iruils qu'il tient delà nature, Dans son terrain natal trouve sa nourriture : Le ciel auprès de nous , avec le même soin , * A placé les secours dont notre ame a besoin t Pourquoi donc , affamés des richesses des autres , Mendier leurs trésors, et dédaigner les nôtres. Pareils à ces mortels justement odieux Qui f pouvant cultiver le champ de leurs aïeux , Aiment mieux, promenant leur misère importune , Sur la pitié publique établir leur fortune ?
D'ailleurs, me dites- vous^chaque peuple a ses mœurs. Ces nuances d'esprit, ces contrastes d'humeurs, Le ciel les lorme^t-il pour que ce caractère Par tous ces frotteniens ou s'efface on ^'altère ? S'il faut que par l'esprit l'esprit soit imite, Condamnez donc le monde à l'uniformité ; Dérobez donc aux champs cette riche peinture Quî|^ sous .mille coups d'oeil, reproduit la nature ; Donnez donc à nos fruits^ donnez donc à nos* fleurs Et les mêmes parfums et les mêmes couleurs ; Kl , voyant à regret d'inégales campagnes, Au niveau des valions abaissez les monlagnes.
Eh 1 copier, enfin , n'est-ce pas se borner ?
La parure d' autrui me gène sans m'oruer.
Ainsi l'arae affaiblit sa vigueur naturelle ,
Enadoplantdesmœursqui n'elaient pas pour elle :
Ainsi, des étrangers empruntant ses appas,'
L'esprit se dénature et ne s'embellit pas.
Une beauté sans art a des deTauls qu'on aime ;
Le singe est plus choquant que Tours aflVeux lui-même.
Ne nous galons donc pas en voulant nous changer :
L'air le plus ridicule est un air étranger.
Le secret de choquer, c'p^t de se contrefaire :
L'esprit s'égare enfin dèsqu'il franchit sa sphère. •>
Oui : mais en voyageant, si je sais l'enrichir, C'est agrandir sa sphère , et upn pas la franchir : Le vrai du monde entier est Je commun partage ; Mais le ciel en cent lieux sema cet héritage. C'est peu que , pour unir' toutes les nations, Entre elles de la terre il partage les dons :
W lil'ITRES,
Piiiiv mieux l'avomer rctle otite hamoaie, Il l«itr pnrtitge eiicar les t;ileBa du génie , ¥.[ t'.iit ainai servir aux plus bmmoz accords Kl \r* btnoitii do l'unie et lei beaoiiis da eorps.
r.'eitji nous d'as^nib 1er les rajOD» qu'il disperse, It'Hiijrmenter no* trésors par an noble ce
a prix de cent travaiu.
D'anciennes v^ril^s chez des peuples noBTcaux.
■ I.'nird'nn autre, dit-on, dantnonsponrraitdeplain Non , non , la virile' n'est jamais ârangère : Et , dp quelfjue climat que l'on soit cito^n Musulman ou Français, li
— ^„, la sagesse sied bien.
• Mais c'csl l'homme surtout que l'homine doit r connaître. .
Elpourquoi, loin drs lieux où le cielmafail naître, 1 Sliorclier, ajoutc-1-nn, co savoir incertain ? fc/^'e" "ou venu pourmoicbei un peuple lointain :
Ri'»!
vjuorcner, ajoutc-l-nn, co savoir incertain / gnutestDou venu pourmoicbei un peuple lointain f*"B (fcoJe des mieurs que l'on appelle usages, b^nabi'IIempnt , ta langue , et même les visages, ^ «» frivole dehors m nocuperont long-temps ,
'' me cl^robei-oiit de iir<icicux instans.
Q»m""''" '^"""'•"'■e à lond une terre étrangère j< a peine elHeiiri<rn mn course passagère ?
éttur'"'" *"*-■' '"'" <'*■ "'Oi. Pl»» f»"'^ * i"«"' ^^. "" "msaiie inconnu, sur «n coup d'oeil Icg HhxL.,f"* 9»' ^ me» rpgards ma nation expose, ■C^' '* *>»n8q«e connu n'a rien qui m'en impos l»^'i!l ''"'". •»«*»''"'lc . et pourmes intérêts, ^«voisplns souvent , j'observe de plus prts ',
^■^ «st *'"**er6i^nièmc , et sortant Tkabilude
en impose ,
EPITRÏS. 31
Qui^ bieD*1oin d'y servir, nuisent à cette étude. Sur les objets voisins l'une nous rend distraits ; L'autre , peintre infidèle , en altère les traits : L'une nous fait tout voir avec indifTe'rence y Et l'autre donne à tout une fausse apparence : L'une rend passionne y l'autre peu curieux :
L'une enfin assoupit y l'autre abuse mes jeux. Pour voir ce grand spectacle avec une ame saine. Il faut être au parterre , et ncm pas sur la Wènb : Souvent il fout aussi , pour plaire aux spectateurs , Uue pièce nouvelle et de nouveaux acteurs.
D'ailleurs , puisque , éprouvant diverses influences L'homme , selon les lieux j prend diverses nuances^ Pourquoi n'examiner qu'un seul coin du tableau? Ce fleuve 9 dont l'aspect semble toujours nouveau , Suffît-il y pour juger ce qu'il est dans sa course f De voir son embouchure j ou d'observer sa source? Non ; il faudrait le suivre en son cours tortueux , Le voir rapide ou lent , humble ou miijestneux ; Resserré dans son lit, reculant ses rivages*. Baignant des bords fleuris , ou des rives sauvages. Ainsi l'homme varie ; ainsi de toutes parts Il faut de son portrait chercher les traits épars , Chez les républicains admirer sa noblesse ; Aux pieds d'un fier despote observer sa faiblesse ; Voir comment son esprit , dépendant des climats , Est bouillant au midi , froid parmi les frimas ; Remarquer tantôt l'art , et tantôt la nature ; Voir ici le défaut , là l'excès de culture ; Enfin chercher en quoi tous ces peuples nombreux Ressemblent l'un à l'autre , ou diffèrent entre eux.
dâ EPITRES.
Depuis Taffreux Huron , qui mugissant de joie , Egorge les vaincus y et dévore sa proie , Jusqu'aux Européens^ brigands ingénieux, Qui y sans se dévorer, s'égorgent encor mieux.
« Mais enfin à quoi tend ma course vagabonde ? J'aurai vu les erreurs dont l'univers abonde; J'aurai vu les mortels en proie aux passions , Le servile intérêt mouvoir lesoalions.
Et; sous cent noms pompeuse tyrannisant la terre, Nourrir chez les humains une éternelle guerre. £b ! pourquoi , recherchant ce dangereux savoir, M'accoutumer au* mal à force de le voir?
Je serais dans le monde étranger et novice ; Hélas! à la vertu que sert l'aspect du vice?
Examinons plutôt notre cœur imparfait; Voyons ce qu'il faut faire ,.et non ce que l'on fait; Gonnaissonsles devoirs, non les erreurs des hommes, Cequ'il nouscon vientd'étre,etnon ce que nous sommes. Enfin qu'importe ici ce que l'on pense ailleurs ? Revenant plus Instruits, revenons-nous meilleurs?»
Oui : des maux les plus grands l'ignorance est la mère; Ainsi que ses vertus , tout peuple à sa chimère t C'est peu que ce tjrau, le préjugé natal, Sur les jeux de l'esprit mette un bandeau fatal : Il soumet leur cœur même à son jou^ incommode, Avilit la vertu , met le vice à la mode^ Corrompt l'homme orgueilleux, d'un faux houneur
[épris , Qui , courant à la houtc , en fuyant les mépris, Vicieux par usage , insenjsé par coutume ^
£n mœurs ^ comme enbabits f obéit au costume, Kt y de Topinioo sujet respectueux , .
Pour être citoyen n'ose être vertueux.
N'est-ce pas. ce tyran dont Tordre impitoyable
Prescrit à des amis un cartel efiroy able ;
Pour un mot , pour un geste échappe sans dessein ,
Les force y par décence , à se percer le sein ;
Leur rend , par point d'honneur, le meurtre légitime,
Et leur fait en pleurant «gorger leur victime ?
Voulons-nous versle bien prendre un vol vigoureux? Brisons donc de l'erreur les liens rigoureux ; Osons donc , de notre ame agrandissant 1^ sphère , Apprendre à bien penser, pour apprendre à bien faire; Et, parla vérité, du.vice heureux vainqueurs, Epurons nos esprits pour corriger nos cœurs.
Mais, pour mieux dissiper ces ombres mensongères, II faut leur opposer les clartés étrangères ; Il faut nous arracher au dangereux séjour Oh l'on reçoit l'erreur en recevant le jour.
Toi, qui dans la noblesse où la Berté se fonde Crois voir le lâche droit d'être inutile au monde, Automate orgueilleux, qui croirais t'abaisser En cultivant ces arts qui daignent t'engraisser. Va, chez l'heureux Chinois, voir briller près du trône Kes enfans de Cérès , comme ceux de Bellone; Va voir, dans ses beaux ports, l'Anglais laborieux Tirer de nos besoins un tribut glorieux , Et conclus , à l'aspect de leur noble industrie , Qu'on ne déroge pas en servant sa patrie ;
Que cenl vaisseaux charges des dons de l'univers
Valent bien dii velin épargné par les vers !
Et vous , qui , près des rois , adulateurs obliques, Laisssez mourir le cri des misères publiques, De vos seuls inte'rêts avides partisans , .
Indolens citojens et zélés courtisans , Chez les républicains aflez puiser ces flammes Que le patriotisme allutne dans leurs âmes ; Voyez-les à Télat consacrer tous leurs voeux : Et par les maux publics rougissez d'être heureux !
Voilà comme , éclairé par des leçons vivantes , • L'homme revient meilleur de ses courses savantes : Ainsi des préjagés il brave les clameurs , Prend d'autres sentimens envoyant d'autres mœurs, AlTranchit de ses fers son ame emprisonnée, Fuit du vice natal l'haleine empoisonnée, ' El , recueillant le vrai , se dépouillant du faux , Par les vertus d'autrui corrige ses défauts.
Aipsi , pour adopter des rameaux plus fertiles , Un arbre cède au fer des branches mutiles , Et , d'un nouveau feuillage étonnant nos vergers. Etale le trésor de ses fruits étrangers.
Mais c'est peu des vertus au'il trouve à son. passage; Lp mal , comme le bien , doit instruire le sage. En parcourant le monde , il a vu les morteb Chacun à son idole élever des autels , Et , séduits par l'orgueil ^ conduit par Thabitude, De leurs préventions chérir la servitude :
Lui-même il sent combien son esprit fasciné
Extirpa lentement le faux enracine :
Dès lors il se guérit de eette confiance , Enfant présomptuefix de Tinexperience , Instruit par Terreur même, il sàil la redouter; Pour apprendre à connaître , il apprend à douter ; Et jamais , employant le fer ou ranathéme.' Il ne troublç^n état pour fonder un système.
Exempt de fanatisme il bravé aussi l'orgueil. Sur ce qu'il parcourut s'il rejette un coup d'œil*. Dans ees vastes états f dans ces cours si^oropeuses | Qu'a-t-il vu? De vrais maux et des grandeurs trom-
[peuses , Des crimes décores de noms ëblouissans.
Des peuples malheureux , des favoris puîssans , Des souverains armes pour des monceaux de pierres^ Et d'infidèles paix après d'injustes guerres! '
Ce vide des grandeurs ^ ce néant des humains ^ Il le retrouve encor dans l'œuvre de leurs mains. Dans la Grèce ^ dans Rome, eu silence il contemple Les restes d'ua palais , les ruines' d'un temple : Il voit périr du Nil les colosses fameux , Et les tombeaux ded rois mourir enfin comme eux. S'il cherche ces cites que l'orgueil axonstruites , C'est parmi leii débris de cent villes de'truites. « Ce monde 9 ou follement l'homme s'enorgueillit^ Dit- il f renaît sans cesse , et sans cesse vieillit : Un empire s'élève^ un autre empire tombe ; A côte d'un berceau j'aperçois une tombe.
L'orgueilleux^Pëtersbourg sort du sein d'un marais; Et toi f fière Lisbonne , hëlas ! tu disparais ! . Et je crois ; à travers tes débris lamentables ,
Entendre retentir ces mots épouvantables :
« Mortels y tout doit périr, et tout a son trépas } Seule dans^runivers la vertu ne meurt pas. »
Mais de ce vaste champ que t'offrent les voyages, Ne crois pas que le fruit se borne à quelques sages; Dans des états entiers où germent leurs leçons , Souvent il ont produit de fertiles moissons.
Par eux , si.du terrain la boYitéles seconde. Dés peuplas , par degrés , la raison se féconde ; Par eux mille talens noblement transplantés Vont fleurir loin des lieux qui les ont enfantés.
Vois du superbe Anglais rhun\eur indépendante : D'esprits forts et nerveux quelle foule abondante ! Chez eux le naturel s'-élance en libei té :
On sent avec vigueur, on pense avec fierté.
D'oii vient dansles esprits cette sève féconde ? C'est qu'ils sont moiirs Anglais que citoyens dumonde. Tels des vastes forêts les chênes vigoureux Cherchent au loin les sucs qui circulent pour enx. Et nous, qni, pour nos mœurs remplis d'idolâtrie^ Aimons trop nos foyers , trop peu notre patrie , Par des usages vains sans cesse maîtrisés.. Jusque dans nos plaisirs toujours symétrisés. Innombrable famille en qui tout se ressemble ; Dans un cercle ennuyeux nous tournons tous ensemble; Çt , plus polis que bons , moins grands que fastueux, Rarement formons-nous un élan vertueux ; Ou bien , si quelquefois de nos cœurs léthargiques Nous laissons échapper quelques trait^ énergiques. Si, plus amis des arts , plus enchantés du beau>
Au rtâle Crébillon^ nous dressons un tombeau, Si le sang de Corneille ^ a reçu notre hommage , Si du divin Rameau ^ nous conservons Timage,, Si tout redit le nom des héros de Calais ^^ Nous en devons l'exemple à ces mêmes Anglais , Qui, plus reconnaissans encor que naus ne sommes A côte' de leurs rois inhument leurs grands hommes': Tant des peuples entré eux le commerce a de prix !
N'outrons rieû cependant. Je vois avec me'pris Un vain de'clamateur qui, par un zèle extrême Ajant raison , a tort, et rend faux le vrai même; Qui , ne haïssant rien , naimarnt rien à moitié Approuve sans re'serve, ou blâme sans pitié'. * 11 est des nations que perdraient les vovagcs. Un peuple vertueux qui vit sous des lois sages Mais qui , par l'indigence au travail excite ' Doit ses âpres vertus à la nécessité *
Qui , grâces aux rigueurs de la sage nature A des antiques moeurs conserve la droiture ' Que lui peuvent offrir des peuples etraiiffers'? Des ecueils sëduisans et de bnllans dangers Dans leur luxe trompeur il croit voir l'abondance Et, pour monter Wp haut, il tombe en décadence. Tel, de nos grands seigneurs rival pre'somptueux Se ruine un bourgeois sottement fastueux, '
(1) Mausolée en Thonneur de Crébillon ^2)^ReprésenU.ion de Rodogun. en faWu, de «ade»oi«Ile
le temp, .uqael cette épît^Tut eoi^o^ '^'"'""*"'~"" OEUV. DIV. ^
Que ce peuple aime donc ce modeste héritage :
Puisqu'il a (les vérluS; que veul-il davantage?
Telle Sparte , jadis , le chef-d'œuvre des lois, De qui la pauvreté faisait trembler les rois , Fuyant^la cour de Susc et l'e'cole d'Athènes, Les trésors de Xereès et Tart de Demoathènes , Comme une île qui sort du noir gouffre des mers, Vit le lilxe autour d'elle inonder l'univers. O vous , qui l'imitez , nations helve'tiques , Parlez ; pourquoi craint-on pour vos vertus antiques? Faut-il le demander? Ennuje's d'êlre heureux , Vous désertez vos champs pour nos murs dangereux. Venez-vous, dédaignant des biens inestimables. Echanger vos vertus pour nos vices aimables?
Aux portes des palais vous veillez chez noà grands : Hélas! en chassez-vous les chagrins de'vorans? Fujez donc ces palais, allez dans vos campagnes Revoir vos simples toits et vos chastes- compagnes. Vous n'y trouverez pas nos esprits pétillans ^ Nos ennuyeux plaisirs, nos spectacles brillans; Mais des dpoux constans , des épouses fidèles ,' Mais des lits dignes d'eux , des filles dignes d'elles , Des hommes dont les bras savent encore agir.
Des femmes dont les fronts savent encor rougir. Ah! bien loin de venir chercher notre licence, C'est nous que doit.chez vous appeler l'innocence.
Oui , pour d'austères mœurs s'ils sont pernicieux , Des voyages , pour nous , les fruits sont précieux. Nous pouvons y gagner, et n'avons rien à craindre. D'ailleurs nos artisans eux pourraient enfin s'éteindre .
Puisque nous n'avons pas le charme a€S vertus , Gardons au moins celui qui rimite le plus ; » Prives de la nature, ajons-en l'apparence, Kl n'allons pas au vice ajouter l'ignorance.
Mais nul à voyager n'a de plus justes droits Que des peuples soumis à de barbares lois :
Soit ceux où des tjraos oppriment des esclaves ; Où le respect contraint languit charge d'entraves; Où la loi sait punir, jamais récompenser.
Pour se faire obéir défend d'oser penser,.
Tyrannise les corps , et dégrade les âmes , Fait des esprits rampans, produit des coeurs infâmes, Et , changeant les mortels en de vils animaux , Les rend et inalheureux et dignes de leurs maux : Soit ceux où, détruisant un utile équilibre, Un peuple turbulent se icroît un pçuple libre , Compte son insolence au nombre de ses droits, Brave ses magistrats ,*ûu méconnaît ses roii| , Et, n'ayant aucun frein qui puisse le contraindre , Parce qu'il ne craint rien,fait qu'il a tout à craindire : Soit ceux enfin qu'on .vgk , à peine encor naissans, Essayer, mais en vain, leurs ressorts impuissans, Et dont le faible corps ^ pour recevoir une ame. Des talens étranger^ doit emprunter la flamme.
Tels Lycurgne et Solon , heureux législateurs , Chez cent peuples d'abord , savans Contemplateurs , D'après les nations dès long-temps florissantes , Dessinèrent le plan de leurs cites naissantes, El surent trânsporter,dans leursnouveaux remparts, L'un toutes les vertus, et l'autre tous les arts.
Mais quoi! pour teprouver ce qu'on doit aux voyages. Me faut-il donc fouiller dans la nuit des vieux âges7 Dans des teitips plus voisins vçux-tu voir leurs effets? Vois tout un peuple au Nord crée' parleurs biepfaLts ^ -
Là, d'horribles frimas toujours environnée.
Couverte de glaçons, de neige couronnée ,
Et d'un deuil éternel effrayant les regards,
La nature hideuse effarouchait les arts.
Chefs-d'œuvre du ciseau , charme de la peinture ,
De l'art brillant des vers' agréable imposture |
Danse voluptueuse, accords mélodieux ,
Vous n'osiez approcher ses climats odieux 1
Loin d'eux , et les beaux-arts , et les travaux utiles :
L'esprit était inculte et les champs infertiles ,
Le commerce fuyait ce séjour désolé ;
Ce vil ramas d'humains languissait isolé",
Et, chassant dans les bois, ou dormant sous ses huttes.
N'avait que la dépouille et que l'inâtinct des brutes j
L'art même des combats n'existait pas pour eux.
Le Kusse , né féroce , et non pas valeureux ,
Farouche dans la paix, impuissant dans la guerre,
Ne savait ni charmer ni subjuguer la terre ;
Et les lois, l'enchaînant aux foyers paternels ,
Rendaient son ignorance et ses maux éternels.
Enfin Pierre paraît ; il voit ce coin du monde Dormir enseveli dans une nuit'profonde :
De dix siècles de honte il prétend le venger. Et c'est en le quittant qu'il saura le changer,
(I) La Russie,
EPITRES. ai
O prodige ! ub grand roHquittç le rang suprême , Et, dans son noble exil^plus grand qu'ensa <;ourméme, Pour moissonner les arts, dans cent pajs divers , Auguste voyageur, étonne l'univers j Dans le palais des rois, sousl^humble toit du sage, Fait de Vart de régner le npble apprentissage; Dévore tout chef-d'œuvre offert à ses transports; Parcourt les.atcliers^ interroge les ports ; Et des arts, recueillis dans ses courses immenses , Rapporte au fond du Nord les fertiles semences. Tout change. Dans ces lieux, embellis à sa voix , La nature a souri pour la première fois.
Il subjugue les champs, les ondes, les rivages , Et ses propres sujets, mille fois plus sauvages. Je vois creuser des ports, bâtir des arsenaux; Les fleuves étonnes sont joints ppr des canaux ; Les marais sont couverts de moissons jaunissantes , Les diserts sont peuples de villes florissantes; Des talens cultives la fleur s'épanouit , Et des vieilles erreurs l'amas s'ëvauQuit.
Tels,dan8 ces mêmes lieux qu'un long hiver assicfge , D'a£t'reux rochers de glace et de vieux monts de neige, S'ils sentent du soleil les rajons penëtrans, Dansles champs rajeunis von( se perdre en torrens.
Peuple heureux!lejourluit;tremblezqu'iInes'éteigne! Que dis-je? Ai-je oublie (jfue Catherine règne? Faite pour tout crëer ^ ou pour tout embellir. Pour tracer un plan vaste, ou bien pour le remplir. Ce que Pierre ëbaucfaa Catherine Tachève ; Sous ses mains chaque jour Tcdificc s'ëlève;
Et, à pour le décoTety accourant à sa voix ,
Tous les àrts'à l'jenvi se rangeât sous s^ lois.
Moînsgrand était celui quiydansThëbes naissante I
Entraînait les rochers par sa lyre puissante»
Vive, vive à jamais cpt écrit précieux*,
Où, pour former son fils sous ses augustes jeux ,
Par l'appât delà gloire à la richesse unie
Une grande princesse appelle un grand génie!
Et qu'on doute ]ong*temps qui doit frapper le plus
Ou d'une blFre sublime^ ou d'un noble refus!
Mais que vois-je?Un champclos,desdevises,des armes, Des cartels sansfureur;des combats sans alarmes ^ : Je vois , je reconnais ces spectacles guerriers Qui jadis délassaient nos braves chevaliers.
C'est ainsi qu'aux plaisirs associant la gloire', Ils faisaient, en jouant, l'essai de la victoire; Ainsi leur repos même , utile à la valeur,.
De l'he'roîsme en eux nourrissait la chaleur. Jeux brillans qu'a proscrits notre oisive mollesse , Moscovites heureux , le Français vous^les laisse. Eh quoi ! ce goût du beau que vous puisiez chez nous. Faut-il, à notre tour, l'aller trouver chez vous? Poursuivez : secondez une illustre princesse; Ce germe des talens , cultivez-le sans cesse ; Et,dansdenouveauxlieux cherchant desarts nouveaux, Par leur propre lumière éclipsez vos rivaux.
Des vojages^ ami, tel est sur nous l'eippire :
(1) Lettre de l'impératrice de Russie à M. d^Alembert poar rinviter à se charger de Tédacation du grand-dac de Russie.
(2) Carrousels ordonnés par Timpcratrice de Russie.
EPITRES. hZ
C'est l'air du lAODde entier que par eux on respire. Si tous ces grands objets ont des charmes pour toi ^ Si l'ardeur de-savoir t'entraîne loin de moi , Sans doute tes adieux me coûteront des larmes , Mais un motif bien noble adoucit mes alarmes : Quoi que perde dans toi ton ami désolé f !
Tu vas former ton cœur, le mien est consolé.