‹ Œuvres diversesChapitre 6 sur 69 · SUR LES VERS DE SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

SUR LES VERS DE SOCIÉTÉ

J'ai promis dés vers à Constance ; Pour moi son ordre est uae^loi :

Qu'un regard soit ma récompense !

Il est vrai qu'avec répugnance J'ai d'abord reçu cet emploi :

Je hais le triste personnage De ces insipides rîmeurs Qui dans leur importun ramage S'en vo;it bégayant de» fadeurs ; ' - Qui ne passent pas votre fête Sans qu'une chanson toute prête Vous compare à votfe patron ; , - Ne permettent point qu'une femme Mette au jour un petit pôiipon ^ Sans accoucher; après madame, D'un petit poème avorton ;

lik EPITRES.

IS 'apprennent point un mariage.

Que leurs poétiques cerveaux , D'un insipide verbiage Affligeant les époux nouveaux , Ne répandent dans le ménage .

Moins de roses que de pavots ; Pour une blonde > une brunette , Ont en poche une chansonnette ; Enfin qqi, méritant le nom De poètes de la famille , Chantent et la mère et la fille y Et jusqu'au chien de la maison.

D'ailleurs j pour^offirir son horomage ,

Surtout pour plaire à ia beauté |

Parlons avec sincérité ,

Les vers sont d'un bien faible usage !

Les poètes les plus vantés

Rarement ont eu l'avantage

De plaire aux jeux qu'ils ont chantés.

Leur muse , aimable enchanteresse^

En donnant l'immortalité ,

Peut chatouiller la vanité ,

Mais n'excite point la tendresse;

Le nryrte heureux de la déesse

Qui préside à la volupté ,

Rarement s'élève à côté

Des lauriers brillàns du Permessc.

Le dieu des vers , je le confesse ,

Du dieu d'amour est peu fêté ;

Et je plains fort , je vous assure ,

Ces amoureux toujours nmans ,

EPITRES. a5

Qui donblement à la torture , £t comme auteurs y et comme amans y Pour mieux attendrir leur Climène y Vont présenter à Tinhlimaîné^ Avec rhommage de leur cœur, Quelque poétique fadeur^ Quelqu'innocente chansonnette Qu'elle parcourt à sa toilette , £t qu'elle oublie avec T^uteuri Pour quelqu'amant moins bon rimeur.

Mais des charmes de la coquette Bien plus solide adorateur.

Constance , je pense de même; On peut très-bien ; en ve'rite', Dire sans rimer : • Je vous aime. »

Un mot seul vaut un long poème , Quand c'est le cœur qui l'a dicte'.

D'un amant la brûlante ivresse , Sa douce sensfbilite', Sa touchante timiditd Près de l'objet qui l'intéresse , Ses yeux , au gre' de sa maîtresse, Tantôt rayonnans de gaîte' , Tantôt éteints par lii tristesse :

Voilà les preuves de tendresse Dont est jalouse la beauté'.

Je sais que l'amant de Glycère , Que nos Lafares, no» Cbaulieux , Ont chanté l'Amour et sa mère •] Mais il chantaient l'Amour heureux:

L'art des vers fut tgujours chez eux ■ Accompagné de l'art de plaire ; Quand ils célébraient leur bergère , Ils la célébraient sous nos yeux , Et de leurs écrits amoureux Chaque ligne , je le parie , Etait précédée ou suivie De ces baisers voluptueux Dont leur Corinne ou leur Sylvie Payait leurs chansons et leurs feux.

Pouf moi, sans être aimé'comme eux*, Cependant , pour plaire à Constance , Je vais chanter loin de ses yeux.

Mais que de talens précieux ,

Accusant déjà mon silence , ^

Demandent, des vers digne d'eux !

Et ses propos ingénieux

Dont le sel piquant nous'réveille ,

Et les accens mélodieux

Dont sa voix flalle notre oreille ,

Et la finesse de ses yeux ,

Et le sourire gracieux

Qui naît sur sa bouche vermeille ,

Tout vient nous charmer à la fois.

J'hésite, embarrassé du choix;

Et, semblable à la jeune abeille,

Qui, Quand Flore ouvre sa corbcilk ,

Indécise entre les couleurs

Et les parfums de mille fleurs ,

Ne sait où reposer son aile ,

Charmé de mille attraits divers ,

EPITRES. kl

J'oublie et la rime et les vers El ne sais m'occuper que d'elle.

Pour y rêver, plus d'une fois

Dans les jardins et dans les bois^

Errant avant l'aube nouVelle'^

Je dis : • Que n'est-elle en ces lieux !

Sur ces gazons voluptueux

Je reposerais auprès d'elle ;

M^« main de la fleur la plus belle

Parfumerait ses beaux cbeveux ;

Plein d'un transport délicieux ,

Je la conduirais sous les ombres

De ces bosquets mystérieux ;

Car, à côté de deux beau^ jeux ,

On sait que les lieux les plus sombres

Sont ceux où Ton se plaît le mieux» »

Vains regrets ! désir inutile !

Constance , ornement de la ville. ^

De ce champêtre et simple asile

Dédaigne la rusticité.

Allons , le sort en est jeté ,

Allons près de Tenchanteresse

Admirer encor sa beauté ,

Et me plaindre de sa sagesse.

i!i8 EPITRES.

Page 1