‹ Œuvres diversesChapitre 7 sur 69 · AGEE DE HUIT JOURS · texte numérisé non relu

AGEE DE HUIT JOURS

Toi dont j*ài vu couler les premiers pleura j Et naître le premier sourire , Je vais sur ton berceau répandre quelques fleurs.

Pour prix du z^le qui m'inspire Que dans oés vers un jour papa t'apprenne à lire ,

Et c'est l^rop m'en récompenser.

Je sais qu'en un âge aussi tendre ,

Tu ne peux encor les comprendre ; Mais moi j'ai du plaisir à te les adresser :

Mémo avant de sentir, tu sais intéresser.

Mes vers au moins n'ont rien dont je rougisse. Que d'autres , célébrant des mortels corrompuS|

Encensent dans de»vieiix Grésus

La décrépitude du vice ; Je célèbre dans toi m>nfance des vertus.

L'enfance est si touchante ! Eb ! quelle ame si dure N'éprouve en sa faveur le plus tendre intérêt? Tous les êtres naissans ont un charme secret :

Telle est la loi delà nature.

Ces ormeaux orgueilleux , leur verte chevelure , M'intéressent bien moins que ees jeunes boutons

EPITRES. k9

Dont je vois poindre la verdure , Oa.que les tendres rejetons Qui doivent du bocage être un jour la parure.

Le doux (fclat de ce soleil naissait Flatte bien plus mes yeux que ces flots de lumière , Qu'au plus haut point de sa carrière Verse son cha)r éblouissant:

L'ëte , si fier de ses richesses , L'automme, qui nous fait de si riches presens , Me plaisent moins que le printemps Qui ne nous fait que des promesses.

Ciel ! retranche aux jours nébuleux * De la lente vieillesse, Abrège les jours orageul De Timpétueuse jeunesse , Mais prolonge les jours-heureux Et des ris mnocens et des folâtres jeux !

Le vrai plaisir semble fait pour cet âge :

L'épanouissement d'un cœuF encor nouveau ,

Du sentiment le doux apprentissage ; L'univers par degrés déployant âon tableau ; Ce sang si pur qui coule dans les veines j Des plaisirs vifs et de légères peines; 'esprit sans préjuge's, le cœur sans passions, De l'avenir l'heureuse insouciance j Pour tout calais des châteaux de cartons, Et jîour richesse des bonbons :

Voilà le destin de l'enfance.

Ah! la saison de Tinnoceuce Est la plus belle des saisons,

CEUV, DIV, if

50 BPITAES.

A M. TURGOT i

Rien de nouveau dans celte ville immense.

Vous avez su reffervescence Qu'a produite en ces lieux le monarque danois ^ ;

Jamais Paris , jamais la France D'hommages plus flatteurs n'ont honore leurs rois. Du Parlement l'auguste compagnie ^ De rOpcra le théâtre enchante , La Sorbonne , la Coni«die y

(1) Cette épitre pamt manuscrite dans les premiers jonrs de janvier 1760. Le roi de Danemarck , Christian VU , après ua séjour de quelques semaines dans la capitale , où il reçut an brillant accueil, venait d*en partir pour retonrn€;r dans ses états. Grimm , dans sa Correspondance littéraire , a recueilli cette pièce ; mais la version qn*il en donne ofTre avec celle publiée par Pelille quelques différences assez remarquables pour que noué ayons cru devoir les notet' en forme de variaptes.

(2) Var. D^hommages plus flatteurs n*ont honoré leurs rois.

Nos aimables Français avec idolâtrie

Ont accueilli sa jeune majesté ;

Et ces héros de la galanterie Ont , pour faire briller leur xèle et leur patrie , Redoublé de frivolité.

Du parlement , etc.

Les Cicerons de TUniversitë f Les beaux esprits de notre Académie^ En soi-disaat latin , en français brillante f En prose y en vçrs, à l'envi l'onl fétë| Chaque jour voyait naître une seëne nouvelle, £t jamajs , je vous jure , une faveur si belle N^a signalé nos cbers badauds ,

Depuis l'époque immortelle Du triomphe des Ramponneaux, Nos conversations étaient cent fuis plus vives : « A quel théâtre ira-t-îl aujourd'hui^?

Où soupe*t-il? quel» seront les convives?

Quel bal nouveau prépare-t-on pour lui ?

De son esprit qu'est-ce que l'on raconte?

Quelle femme lui plaît? quel jeule divertit?

Faut-il l'appeler sire , ou bien le nommer comte? * Jamais on n'avait tout dit. ' Bien sensible à tout nôtre-bruit, Ce monarque a daigné sourire à nos caprices , A nos douces veu*tus, à nos aimables vices , N'a siffle qu'i/i petfo nos petits grands seigneurs , A bien vanté les rois de nos coulisses , Et les minois de nos actrices,

(1) Cabàretier de la Coartille , fott en vogtie vers 1700.

(2) Var. a quel théâtre ira-t-il anjonrd'hai ?

Qaels divertiasemens pi<épare-t-ôn pTonr lai ? • *

Oq soape-t-il ? qnels seront les convives?

S*en ira-t-il toajonrs avec nos dncs et pairs

S*ennayer en cérémonie ?

Lni permet-on de voir la bonne compagnie ,

Les Bnffons et les d'Alemberts ?

De son esprit . etc.

5â EPITBES.

Et les jarrets de nos danseurs.

•Quoique jeun© el monarque , U réfl&hit et pense ; On l'a surpris plus d'une fois

Observant en silence Ce peuplé amoureux de, ses rois, Plein de vivacité comme de patici^ce , Assez bien gouverne par de mauvaises loFs ^ Sur ses malheurs rempli d'indifTërence | S'extasiant sur deschansons.

Périssant de misère au milieu des moissons , Faisant d'excellent vin dont l'étranger s'enivre ^ Et qui vivrait heureux s'il avait de quoi vivre. Eofin ce prince a fui de ce Paris charmant , En convenant , pour l'honneur de la France y Qu'on ne pouvait assurément Se ruiner plus galamment y Ni fe'ennujer avec plus de décence.

Les esprits et les cœjirs qu'il avait occupes

Retombent dans l'indifférence ; Les bals y lesopérasy.lesfétes, les soupes , L'importance des étiquettes , i L'exacte rigueur des toilettes , Tout commence à dégénérer.

Et sou départ laisse eqfin respirer Nos cuisiniers ot nos poètes <.

(I) Va^. lfo« otUsimei)» , nos dncs et no» coquettes.

SUR LÇ LUXE.

Sors do la tombe, sors, r^veille^toi^ Boileau! Rembrunis (esx^ouleurs, raffermis ton pinceau; Mais laisse en paix Cottin , misérable victime , Immolée au bon goût, quelquefois à la fime.

Près des mauvaises moeurs que font lés mauvais vers? Laisse là nos écrits , et combats nos travers ; "Viens; je veu« à tef traits les Vi\ycv tous ensemble. Le luxe ! dans lui seul, ce monstre les rassemble. Quoi! sur nos mœurs encOr des sermons importuns^ Des déclamations, de tristes lieux communs/ — Des lieux communs ! non , non. Si je disais :

[« Dorahle Fait briller à son doigt deux mille ëcusde rente; Ce commis, e'chappé de Tombre des bureaux, Fait courir des valets devant ses six cbevaux ; De l'épais Dorilas, que Paris vit si mince, ' Le salon coûte autant que le palais d'un prince ; Ce traitant, dans un jour, consume plus dix fois Qu'il ne faut pour nourrir son village six mois;* Voilà des lieux comniûns, trop comn)unS| je Tavoue. Mais si je dis : Cet homme, attendu sur la roue , Par un faste orgueilleux courbe toHt devant lui ;

bU EPITRES.

Ce qui perdit Fouquet rubsoudrait aujourd'hui ;

Ce vieux prélat se plamt, dans l'orgueil qui l'enivre^

Qu'un million par an n*est pas trop pour bien vivre ;

Cette beauté vénale^ émule de Dcschamps>

Des débris de vingt ducs scandalise Longchamps ;

De sa vile moitié ce trafiquant infâme

Etale impudemment l'or qui paya sa femme ; •

Sonl-ce des lieux communs que de pareils tableaux?

Equitables censeurs , fuyons dans nos écrits Les prcjuge's de Sparte et ceux de Sjbaris.

Sur un petit ëtat jugeant un grand royaume , Je ne viens point loger nos prinSes sous le chaume. Ravaler nos Crassus aux Romains du vieux temps; Des pois de Curius régaler nos traitans ; A nos jeunes marquis,, si fous de leur parure. Du vieux Cincinnatus faire endosser la bure; A nos galans seigneurs citer le dur Catoii.

Non ; je serais gothique; et le morne baron , Fier du superbe hôtel qu'il veut qiie l'on admire, A de pareils discours se pâmerait deirire.

Il est un luxe ulile et décent , j'en conviens , Perr^is aux grands étals, aux grands noms, aux

■ ' -.[grands biens,

Qui, jusqu'au dernier rang, refoulant la richesse.

(I) Delille a déjà dit plus haut, épitre IV, vers 384—86*; N'outrons 1-ien cependant : je .vois avec mépris Un vain déclainateur, qui , par nn zèle extrême, .

. Ayant raison , a tort , et rend fanx le vrai même.

Fait redescendre l'or qui remoute sans cesse. Il est un autre luxe au vice consacre , De l'active industrie- enfant d(fnalure.* Li'orgueil^ seul ^eva ce colosse fragile ; Son simulacre est d*or^ et ses pieds sont d'argile f La vanité le sert ; l'orgueil à ses genoux .

Immole sans pitië fils , femme^ père, ^poux.

Squelette decharnd ^ son e'tique figure AÎFecte un embonpoint qui n'est que bouffissure f Sous la pourpre brillante ilciiche des lambeaux, £t son trône &'ëlève au mileù des tombeaux.

Mais j'entends.murmurer de graves politiques ; Gensd'ëtaty financiers fauteurs économiques.

De leurs discours subtils j'aime la profondeur; Mais enfin y avant tout^ il s^agit du bonheur. Voyons : d'un luxe adroit les savans artifices Ont de nos jours^ dit-on ^ varie les délices. Malheureux qui se fie à ses prestiges vains ! De nos biens y de iios maux , les ressorts souverains^ Quels "sont-ils? la nature^ et surtout Thabitude. En vain de ton bonheur tû te fiiis une étude : Sous l'humble toit du sage^beuréux sans tant de soins^ Le vrai plaisir se rit de tes pompeux besoins. Dis-moi : quand l'air plus pur, quand la rose jiouvelle Loin de nos murs fameux dans nos champs te rappelle. Si d'un riche parterre , orné de cent couleurs ^ Mille vases brillans ne contiennent les fleurs , Si l'oiseau n'est captif dan^ de vastes, treillages , Si l'eau ne rejaillit parmi des coquillages , En retrouves-tu moins le murmure des eaux, Le doux baume des fleurs, le doux chant des oiseaux?

L'art 96 lourmente en vain : la fraise^ que le verre. Par des fausses chaleurs, couve au fond d'u^e serre, A-t-elle pins de goilt? raut-il que ces pois verts, Pour flatter ton palais , insultQut çiux hivers? Ce melon avance par l'apprêt d^une couche, D'un jus plus savoureux parfume-t-il ta bouche? Heureuse pauvreté! je n ai pas les moyens D'altérer la nature et de gâter ses biens.

L'art le donne , à^randfrais, d'imparfaites prémices; Des fruits , dans leurs saisons, je goûte les délices. Ces dons prématurés- sont moins piquans pour toi Que ceux que ia nature assaisonne pour moi.

Va , rassemble ces fruits que mëconnaîlPomone; Joins l'hiver à l'été, le printemps à l'automne j Transporté, pour languir dans l'uniformité, La cité dans lés champs, les champs dans la cité; Qu'enfin le jour en nuit , la nuit en jour se change : De tous ces attentats la nature se venge.

Et ne laisse, en fujant, que des sens émoussés, Un cerveau vaporeux et des nerfs agacés.

Puis vante-nous le luxe et ses recherches i^ainesl Stérile en vrais plaisirs, adoucit-il nos peines? Charme-l-il nos douleurs? Ce monde de valets A-t-il du fier Chrisès chasse les maux secrets? D'importuns tintemens frappent-ils moins l'oreille? Où pend d'un gros bhllant la flottante merveille? Demande au vieux Narcis si sa bague, nne fois. Calma le dur accis qui vint tordre ses doigts? Non, dans de vains dehors le bonheur ne peut élre, El dans l'art dé jouir Korgueil est mauvais maître. Mais l'homme fastueux cherchc-t-il à jouir?

Prétend-il vivre? Non, il ne veut c^u'éblouir.

EPITHES. 67

Dans les discours publics il met sa jouissance. De Teclat ruineux de sa folie dépense Veut-on le corriger? Le moyen n^est pas loin ; Ordonnez seulement qu'il soit fou sans témoin. Faites qu'incognito sa maîtresse soit belle.

Et je veux , dès demaiq , le voir ëpoux fidèle; Que pour son cuisinier il ne soit plus cite.

Et je me fais garant de sa Grugalitc'.

L'or, pauvre genre humain |Tous fut donn^, je pense, Pour étrç le hochet de votre vieille enfance. L'un , n'osant y toucher, l'enterre Iristemient j L'autre, au lieu d'en user, le jette follement. Dis-moi , de ces deux fous , lequelTest davantage^ Ou l'avare opulent qui s'en défend l'usage.

Ou le sot fastueux qui , fier d'un vairi fracas , Le dépense en objets doi^t il ne jouit pas?

Le chef de ses concerts lui phoisit sa musique , Des peintres ses tableaux, des auteurs sa critique, Un cuisinier ses mets. Jouissant par autrui , Il ne voit, il n'entend , ni ne mange pour lui. Heureux encore, heureux , si les airs qu'il se donne Font rire à ses dépens , sans ruiner personne 1 Car nous sommes bien loin de ce siècle grossier Où l'on croyait encore qu'acheter est payer.

quels pleurs verserait un nouvel He'raclite, Que de bon cœur rirait un nouveau Dëmocrite, S'ils voyaient chaque état d'un rain faste s'enfler. Jusqu'à l'homme opulent le pauvre se gonfler, Le seigneur aux commis disputer l'élégance, Le duc des tràitans même affecter la dépense. Et eeux-ci , dans un wi^k , hasarder, sans effroi ,

Et ton char fustaeux promène la misère.

« En effet , me répond un^ gros, millîonaîre y

Ce discours, que j'approuve^ est bou pour un faquia

Dontrawance éphémère expirera démain.

Avoir du goùty chez lui serait une insolence';

Mais moi I charsë du poids d'une fortune immense.

Je <dois m'en délivrer avec le noble ëclat

Que demande mon nom, ou'impose mon état. •

Quoi ton or t'importune? richesse imprudente!

Pourquoi donc près, de toi cette ve^ive indigente.

Ces enfans dans leurfleur, desséchés par la faim ,

Et ces ftUes sans dot, et ces, vieillards sans pain?

Ton or te pèse, ingrat! connais la bienfaisance ;

Sois pour les malheureux une autre providence.

Aux mains d*un bon pasteur cours déposer Le prix

Des magots qu'attendait le boudoir de Laïs.

Dole les hôpitaux ; qu'une aumône secrète

Surprenne 1 indigent au fond de sa retraite.

Du moins si tes bienfaits n'osent rester obscurs,

Encourage nos arts, et décore nos murs.

La peinture à tes* soins remet ce jeune élèv« ; -

Ce chef-d'osuvre important demande qu'on l'achève;

Ce monument gothique offense les regards

Mais que parle-je ici de chefs«d'œuvreset d'arts? Vois-tu, près de tes parcs y sous ton château superbe, Ces spectres allâmes qui se dispatent l'herbe? Vois- tu tous ces vassau]^, filles, femmes, enfans, De ton domaine ingrat abandonner les champs?

Sois homme : par tes dons retiens ce peuple utile ; Laisse-lui quelque épi du champ qu'il rend fertile; Et que ses humbles toits, -réparés à tes frais, J^ardounent à l'orgueil de tes riches palaia.

EPITRES. 6i

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