PAATIS II, CHAP. XV
visage et la tête., nettoie son caserne , je remet ensuite , baisse sa yisière ; et serrant sa lance : Qu'ils yiennent , s ecria-t-il , je les attends, je les, défie ; je me sens capable à présent de vaincre Satan lui-même. Le gentilhomme , toujours plus surpris , écoutait , i-egardait tout ; et la voiture aux banderoles arrivait. Elle n'était conduite que par deux hommes , dont l'un était sur les mules, l'autre sur le derrière du chariot. Don Quichotte marche vers eux : Frères , dit-il , où allez- vous ? quel est ce char? que contient-il? que signifient ces banderoles ? Monsieur , répondit le conducteur , cette voiture est à moi ; elle contient deux grandes cages où sont deux lions d'A-^ firique que le gouverneur d'Oran envoie à sa majesté ; les banderoles où vous voyez les armes du roi vous apprennent que le présent est pour lui. — Sont-ils un peu forts ces lions ? — ^i forts, que jamais il n'en vint de pareils en Espagne. J'en ai déjà passé plusieurs ; mais voici les plus beaux que j'aie vus. Le lion est dans cette cage , la lionne dans cçlle-là : ils n ont pas . encore mangé d'aujourd'hui , et commencent à sentir la faim ; je prie votre seigneurie de ne pas nous retenir davantage.
J'entends , reprit don Quichotte avec un souris de dédain ; c est-à-dire que l'on me dépêche 3. 10
lio •" feoN QUICHOTTE.
clé petits lions. Ah ! ah ! des lioiîçeaux I moi ! à moi des lionceaux , vraiment ! Ces messieurs sauront tout à l'heure ce ({ue je sais faire des lionceaux. Mon ami , donnez-TOus la peine de descendre , ouvrez ces cages , et laissez -moi des pauvres bêtes ; je serai bien aise d'apprendre aux enchanteurs qtii me les adressent ce que c*est que don Quichotte de la Manche.
Tandis que le conducteur pétritiè regardait en silence notre héros , et que don Biègue dé Miranda le contemplait avec le même étonnement, Sancho s'approche de ce gentilhomme, les mains jointes , les larmes aux yeux : Mon bon seigneur , lui dit-il , rien n'est si sûr que ces lions vont nous manger, si vous n'empêchez pas mon mditrc de prendre dispute avec eux. — Votre maître n'est pas si fou ^ répondit don Diègiië , <|ttè d'allet attaquer ces animaux terribles. ^— Vous ne le cotinaissez pas , monsieur ; il attaquerait l 'enfer. ^— K assurez-vous, je vais lui parler. Se rt^oumànt alors vers don Quichotte , qui pfessait le conducteur d'ouvtir les cages : Seignétir chevalier , dit-il , ai-je besoin de vous tappeler que la véritable valeur s'accorde toujours avec la prudence ? Les héros les plus intrépides n'affrontent jamais un péril ati-dessus des forces iiuraaines. Ce n'est point pfour vous attaquer
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^ue ces lions ont passé la mer. Je vous répondi qu 'ils n'ont là-dessus aucune mauyaise pensée , ils s'en vont bonnement à la cour se faire présenter à sa majesté. Ne les retenez pas plufl long temps , et laissez-les en paix coatinuejr leur route. Seigneur gentilhomme, répondit don Quichotte , yous vous entendez à merr veille à la chasse de$ perdrix , à la pèche du héron, au gouyernement de votre famille; moi je m'entends à la chevalerie : chacun son affaire , et tout ira bien. Je sais beaucoup mieux que je n'ai l'air de le savoir si ces lions ont quitté l'Afrique pour m'attaquer ou ne pas m'attaquer. Je vais l'éprouver à l'instant. Et toi , coquin de conducteur , je jure Dieu que , si tu n'ouvi^a ces cages tout à l'heure , cette lance que tu vois va te clouer à ta charrette.
Le conducteur , effrajé de ces paroles et de l'air dont elles étaient prononcées, supplia notre héros de lui permettre au moins de dételer ses mules , et de sauver ces pauvres bêtes qui faisaient seules toute sa fortune. Homme de peu de foi , s'écria don Quichotte , ma pitié t'accorde 4^ que tu demandes. Détèle tes mules et fuis ; dans un moment tu verras toi-même linutilité de tes p^cautions. Le conducteur descendit aus$itdt, se hâta de dételer j. et, re-
ni DOtH QUICHOTTE.
gardant encore don Diègue et Sancho -t Mes^ sieurs, dit-il à haute voix, je yôus prendra témoin que c'est par force que je vais rendre libres ces animaux. De tout le mai qu'ils feront , des frais , des dommages , de la perte de mon salaire , rien ne me doit être imputé , mais bien à ce monsieur qui me contraint. Je vous exhorte à vous mettre en sûreté avant que j'ouvre les cages ; quant à moi , je ne risque rien , parce que les lions me connalsseot. Don Diégue voulut encore essayer de pailer à don Quichotte , il ne fut pas écouté. Sancho , les larmes aux jreux , vint le prier , le conjurer de renoncer à cette aventure , auprès de laquelle les moulins à vent, les foulons, les coups detrivières ne lui semblaient que des roses i Monsieur, mon» sieur , disait-il avee un accent, lamentable , prenez garde qu'il n j a rien ici qui ressemble à de l'enchantement. J'ai vu à travers les barreaux une seule patte de ces messieurs^ je vous réponds , sur ma foi , que , d'après cette patte- Ih , le lion doit être plus gros qu'une montagne. Oh ! sans doute , répondit don Quichotte , les lions sont gros quand on a peur. Retire-toi , mon pauvre Sancho ; si je péris dans ce combat , tu sais ce que tu dois dire à Dulcinée : depuis long-temps entre nous deux tout est réglé sni ce point. Allons , pars , et Cuissons.