‹ Œuvres Don Quichotte da la Manche, trChapitre 76 sur 124 · PARTIE II, GQAP. XVIII · texte numérisé non relu

PARTIE II, GQAP. XVIII

les pigeons, sans plumes c toutes les espèces de volaille et de gibier étaient pék-mèle pendues à des arbres , et ne pouvaient se compter. Plus de soixante dame-jeannes du meilleur yin de la Manche étaient rangées à droite et à gauche : des piles énoruies de pains blancs s élevaient comme les monceaux de blé dans une aire. Lc^ fromages , posés les un» sur les autres ainsi que des tuiles , formaient une haute muraille ; et deux immenses chaudières, semblables à celles des teinturiers , remplies d*une huile excellente , servaient à frire les beignets , que Ton retirait avec de larges pelles pour les -jeter dans une autre cuve pleine du miel le plus doux.. Plus de cinquante cuisiniers ou cuisinières , tous propres , habiles , alertes , travaillaient, chantaient et riaient. Dans le ventre du bœuf rèti Ion avait eu «oin d enfermer douze petits cochons de lait , qui cuisaient là sans ètve vus, et devaient surprendre les nombreux convives; Les épiœrtes étaient prodiguées dans de grands coffres ouverts. Enfin une armée entière aurait trouvé de quoi se nourrir dans cette abondance rustique.

Sancho regardait , contemplait , admirait tou^; le doux sourire était sur ses lèvres ^; une pure joie dilatait son coeur. Tantôt, séduit pat la bonne odeur ^ui s'ezlulait des marmites ,

i4o DOM QUICHOTTE.

il s'arrêtait autour d'elles ; tantôt il les abandonnait pour ailler soupirer prés des damejeannes , et bientôt quittait ces dernières pour se rapprocher des beignets. Enfin , ne pouvant plus supporter tant d'émotions différentes , il aborde un des cuisiniers ^ et , les jeux baissés , l'air modeste , d'une yoix soumise et flatteuse . lui demande la permission de tremper un petit morceau de pain dans une de ces grandes marmites. Pardi! frère, lui répondit le cuisinier, l'intention du riche Gamache n'est pas que ce jour soit un jour de jeûne. Cherchez , prenez une cuiller , écumez une poule ou deux , et grand bien yous fasse.' Monsieur, tous êtes fort poli , reprit Sancho de la même voix; mais je ne vois jpoint de cuiller. — Attendez , mon pauyre ami , yous m'ayez Tair bien timide ; je vais à votre secours. Aussitôt l'obligeant cuisinier prend un poêlon qu'il enfonce dans la marmite , et retire trois poules avec deux oisons ; et les présentant à Sancho : Tenez ^ dit^ il , mon bon frère , déjeûnez avec cette écume , en attendant le diner. Je vous remercie , monsieur; mais je n'ai rien pour mettre cela. — • Eh ! emportez le poêlon : n'avez-vous pas peur de ruiner Gamache ? Sancho ne se le fit pas redire : il salua le cuisinier tendrement , et courut se mettre dans uilpetit cOin.

Page 1