ACTE PREMIER
AGAMEMNON, ARGAS.
AGAMEMNON
Oui, c'est Aganicmnon, c'est ton roi qui t'éveille. Viens, reconnois la voix qui frappe ton oreille ^
ARCAS
Cest vous-même, seigneur ! Quel important besoin Vous a fait devancer l'aurore de si loin?
1 D'après rabb« de Yillicrs, ancien ami de Tautear, Racine avoit mis d'abord :
Viens, Arcas ; prête-moi ton cœur et ton oreille.
L'anecdote de l'abbé de Yilliers, quoique rapportée par le fils de Racine, n'en est pas moins incroyable : il est impossible que l'auteur d'Iphigénie ait fait un vers aussi mauvais que celui qu'on lui prête. Cette exposition, et le plan général de la scène, sont empruntés d'fairipide.
Agamemnon. — Vieillard, sors de cette tente, et viens ici.
Le Vieillard. — Me voilà. Que méditez-vous donc de nouveau, c. roi Agamemnon 1
Agamemnon. — Tu vas l'apprendre.
Le Vieillard. — J'accours : le sommeil n'appesantit point mu vieillesse ; mon œil est encore vif et perçant.
Agamemnon. — Hé bien ! nomme-moi donc l'astre qui dans ce moment passe sur nos têtes.
Le Vieillard. — Ah l c'est le Sirius, qui n'est encore qu'au milieu de sa course. Voilà, tout auprès, les sept étoiles de la Pléiade.
Agamemnon. — Hélas ! on n'entend ni le chant des oiseaux, ni le bruit de la mer ; les vents se taisent; le silence règne sur l'Euripc.
A peJM -«m foible jour vous éclaire et me guide ^, Vos yeux seuls et les miens sont ouverts dans TAulide *. Avez-vous dans les airs entendu quelque bruit? Les vents nous auroient-ils exaucés cette nuit? Mais tout dort, et Tarmée, et les vents, et Neptune ^.
AGAMEMNON
Heureux qui, satisfait de son humble fortune,
Libre du joug superbe où je suis attaché.
Vil dans l'état ol^scur où les dieux font caché!
ARCAS
Et depuis quand, seigneur, tenez-vous c^ langage? Comblé de tant d'honneurs, par quel secret outrage Les dieux, à vos désirs toujoiïrs si complaisants, Vous font-ils méconnoltre et haïr leurs présents? Roi, père, époux heureux, fils du puissant Atrée, Vous possédez des Grecs la plus riche contrée : Du sang de Jupiter issu de tous côtés.
Le Vieillard. — Pourquoi donc sortez-vous de votre tente, ô roi Agamemnon ! lorsque autour de nous tout est assoupi dans un calme profond, lorsqu'on n'a point encore relevé la garde qui veille sur les remparts? Allons, seigneur, rentrons. (Acte I, se. i.) (G.)
On voit combien Racine est supérieur à Euripide. Imiter ainsi, c'est créer. En dernier résultat, dit La Harpe, l'auteur françois a emprunté l'exposition et le plan général de la scène à l'auteur grec, mais il y a tant mis du sien qu'on peut dire que le fond n'étoit qu'un canevas grossier qu'il a brodé d'or et de perles.
1 Dès le début je me sens intéressé et attendri : ma curiosité est excitée par les seuls vers que prononce un simple of&cier d' Agamemnon, vers harmonieux, vers charmants, vers tels qu'aucun poète n'en fesait alors! (Volt.)
2 Aulide, dont Racine a fait une province, n'étoit, suivant Strabnn, qu'une bourgade dépendante de Tanagre ; son véritable nom étoit Aulis ; elle s'élevoit sur la partie la plus resserrée du détroit d'Euripc, aujourd'hui de Négrepont. Son port étoit très vaste.
^ Quels sentiments I quels vers heureux ! quelle voix de la nature ! s'écrie Voltaire. Quel vers, continue La Harpe, que celui qui réunit le silence de l'armée, des vents et de Neptune 1 Quelle élégance dans tout ce qui précède 1 Quel intérêt, quel mouvement dans ces vers, par lesquels Agamemnon sort de sa profonde préoccupation : Heureux qui^ satisfaity etc. I Actuellement que nous en sommes aux chefs-d'œuvre de Racine , nous devons répéter qu'un commentaire où l'on voudroit remarquer toutes les beautés seroit sans fin. (L.)