‹ Œuvres dramatiques, avec les notes de tous les commentateurs, publ. par m. Aimé-MartinChapitre 177 sur 397 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

AGAMEMNOX, ACHILLE.

ACHILLE

Un bruil assez iHrange esl venu jusqu^à moi ',

Seigneur; je l'ai jugé trop peu digne de foi.

On dit, et sans horreur je ne puis le redire.

Qu'aujourd'hui par votre ordre Iphigénie expire;

Que vous-môme, étouffant tout sentiment humain,

Vous Ta liez à Calchas livrer de votre main.

On dit que, sous mon nom à Tautel appelée.

Je ne Ty conduisois que pour être immolée;

Et que, d'un faux hymen nous abusant tous deux,

Vous vouliez me charger d'un emploi si honteux.

Qu'en dites-vous, seigneur ? Que faut-il que j'en pense - ?

Ne ferez-vous pas taire un bruit qui vous offense?

AGAMEMNON

Seigneur, je ne rends point compte de mes desseins. Ma GUe ignore encor mes ordres souverains; El, quand il sera temps qu'elle en soit Informix, Vous apprendrez son sort, j'en instruirai l'armée ^.

1 C'est là cette scène immortelle, l'une des plus imposantes «t des plus vigoureuses que l'on connoisse sur aucun théâtre, et l'un des chefs-d'œuvre du genre héroïque ; et cet héroïsme est animé de l'esprit-de la tragédie, parceque la terreur est ici avec l'admiration : elle y est au point que, sans le nom d'Iphigénie, qui est ici pour Achille ce qu'est pour lui Minerve dans VIliade, le glaive d'Achille seroit tiré contre le diadème du roi des rois. C'est un coup de génie d'avoir su transporter sur notre théâtre cette grande scène de V Iliade, et d'avoir su la placer si heureusement. Racine est le seul des modernes qui nous ait rendu le sublime d'Homère dans le dramatique , et nous retrouverons encore le sublime de l'épopée dans les tableaux du cinquième acte. (L.)

î Ce premier effort que se fait Achille pour ne pas éclater d'abord devant le père d'Iphigénie, est supérieurement conçu, et ne fait que rendre la terreur plus grande. (L.)

8 Ce n'étoit pas une médiocre difficulté de soutenir la dignité d' .V^jja.memnon ^devant Achille^ qui, d'après ^a ïaXiXe t\, \\oVtvi\TOSv.'î;\vvvsN:\«Vi^

ACHILLE

Ah ! je sais trop le sort que vous lui réservez.

AGAMEMNON

Pourquoi le demander, puisque vous le savez?

ACHILLE

Pourquoi je le demande ? 0 ciel î le puis-je croire, Qu'on ose des fureurs avouer la plus noire? Vous pensez qu'approuvant vos desseins odieux, Je vous laisse immoler votre fille à mes yeux ? Que ma foi, mon amour, mon honneur y consente ^ ?

AGAMEMNON

Mais vous, qui me parlez d'une voix menaçante, Oubliez-vous ici qui vous interrogez ?

ACHILLE

Oubliez-vous qui j'aime et qui vous outragez ?

AGAMEMNON

Et qui vous a chargé du soin de ma famille? Ne pourrai-je, sans vous, disposer de ma fille? Ne suis-je plus son père? Êtes-vous son époux? Et ne peut-elle...

ACHILLE

Non, elle n'est plus à vous :

On ne m'abuse point par des prowesses vaines. Tant qu'un reste de sang coulera dans mes veines, Vous deviez à mon sort unir tous ses moments;

est pour nous d'une grandeur presque surnaturelle. Racine en est venu à bout. Agamemnon ne dit pas un mot qui soit au-dessous de son ruig et de la fierté des Atrides. J'en instruirai l'armée est le premier trait de ce mépris froid et calme qu'il devoit opposer à la violence d'Achille. Il lé confond avec le reste de l'armée. Quel dédain pour Achille ! et ce dédain finira par aller jusqu'au dernier outrage, quand Achille l'aura menacé. (L.)

1 Cest la troisième fols que Racine met au singulier un verbe précédé de plusieurs substantifs. Nous croyons devoir remarquer, à cette occasion, d'après les exemples qu'on trouve dans les meilleurs écrivains, qu'on peut établir pour règle que lorsque le sujet est composé de plusieurs substantifs exprimant des idées partielles qui n'«n font qu'une par leur nature, ou qui sont présentées dans la proposition comme n'en faisant qu'une, l'accord se fait avec l'idée simple qui est dans l'esprit, plutôt qu'avec les idées partielles qui sont dan»les mots.

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