ACTE II, SCÈNE III. Ti>l
Pardonnez, Acomat, je plains avec sujet *
De«i cœurs dont les bontés trop mal récompensées
M'avoient pris pour objet de toutes leurs pensées.
ACOMAT
Ah ! si nous périssons, n'eu accusez que vous.
Seigneur : dites un mot, et vous nous sauvez tous.
Tout ce qui reste ici de bravas janissaires, '
De la religion les saints dépositaires.
Du peuple byzantin ceux qui plus respectés
Par leur exemple seul règlent ses volontés.
Sont prêts de vous conduire à la porte sacrée
D'où les nouveaux sultans font leur première entrée.
Hé bien, brave Acomat, si je leur suis si cher, Que des mains de Roxane ils viennent m'arracbeT; Du sérail, sMl le faut, venez forcer la porte; Entrez accompagné de leur vaillante escorte. Taim^ mieux en sortir sanglant, couvert de coups. Que chargé malgré moi du nom de son époux. Peut-être je saurai, dans ce désordre extrême, Par un beau désespoir me secourir moi-même ' ; Attendre, eu comt^ttant, Tefifet de votre foi. Et vous donner te temps de venir jusqu'à moi.
ACOMAT
Héî pourrai-je empêcher, malgré ma diligence. Que Roxane d'un coup n'assure sa vengeance ? Alors qu'aura servi ce zèle impétueux.
Qu'à charger vos amis d'un crime infructueux? Promettez : affranchi du péril qui vous presse, Vous verrez de quel poids sera votre promesse.
tant que le sens de la phrase, on voit que ce pronom désigne la vie ng^itée de Bajazet Cette négligence est assez commune dans Racine. Nous la remarquons ici pour n'y plus revenir.
' 1 Ijq mot propre étoit avec raison. On dit bien fai sujet de me plaindre de vous ; mais je me plains avec sujet est une phrase qui ne peut être supportée que dans le style familier. (L.) s "Racine s'est emparé du. vers de ComeiWe •.
On qu'an hun désespoir alors le »ecow«i\. l|3l.^
Moi!
ACOMAT
Ne rougissez point : le sang des Ottomans Ne doit point en esclave obéir aux serments. Consultez œs héros que le droit de la guerre Mena victorieux jusqu'au bout de la terre : Libres dans leur victoire, et maittres de leur foi, L'intérêt de l'État fut leur unique loi ; Et d'un trône si saint la moitié n'est fondée Que sur la foi promise et rarement gardée. Je m'emporte, seigneur i.
Oui, je sais, Acomat, Jusqu'où les a portés l'intérêt de l'État 2. Mais ces mêmes héros, prodigues de leur vie. Ne la rachetoient point par une perfidie.
1 Tous les mérites sont réunis dans le discours ferme et ftiesuré d'Âcomat. La politique ottomane y est, quoique en passant, caractérisée comme dans l'histoire, et burinée comme en' poésie. Mais plus j'admire Acomat, plus je suis révolté contre Bajazet. Passons que le vizir ne le presse pas davantage, par une discrétion respectueuse, sur son étrange obstination; mais, .quand le prince parle de perfidie, que répondroit-il si Acomat lui disoit : « Vous n'y pensez pas! Ah! depuis longtemps vous êtes perfide envers Roxane, puisque très certainement elle se persuade que vous l'épouserez, et qu'à coup sûr vous le lui avez laissé croire. Où est donc le grand crime et le grand malheur de la tromper un peu plus longtemps quand il s'agit de la sauver, et de sauver vous, moi, tous vos amis ; en un mot, quand il s'agit de vivre et de r^nert »» Voilà ce que l'auteur n'a pas voulu faire dire au vizir, de peur de trop écraser Bajazet, et pour lui épargner le ridicule de la seule réponse plausible : J'en aime une autre. Qu'on imagine l'effet qu'une pareille réponse feroit sur un homme tel qu' Acomat, et le profond mépris qu'elle lui inspireroit pour le prince qu'il veut servir. Aussi Racine s'est-il cru obligé, pour relever un peu ce pauvre prince aux yeux des spectateurs, de faire dire au vizir qu'il admire ce courage et cette foi, ce qu'assurément Acomat n'a jamais pu dire. C'est le seul endroit faux de ce superbe rôle, et c'est le rôle de Bajazet qui en est cause. (L.)
* Le pronom les est trop éloigné de héros^ auquel il se rapporte, qui se trouve placé neuf vers plus haut. (G.).