ACTE r, SCÈNE III. 5Ï
PHÀDRE.
Je t*en ai dit assez : épargne-moi le reste.
Je meurs, poar ne point foire un aveu si funestQ.
ŒNONE
Mourez donc, et gardez un silence inhumain ; Mais pour fermer vos yen\ cherchez une autre mal». Quoiqu'il vous reste à peine une foible lumière, Mon ame chez les morts descendra la première; Mille chemins ouverts y conduisent toujours, Et ma juste douleur choisira les plus courts. Cruelle! quand ma foi vous a-t-eile déçue? Songez-vous qu'en naissant mes bras vous ont reçue * ? Mon pays, mes enfants, pour vous j'ai tout quitté. Réserviez-vous ce prix à ma fidélité?
PHÈDRE
Quel fruit espères-tu de tant de violence? Tu frémiras d'horreur si je romps le silence.
Et que me direz- vous qui ne cède, grands dieux, A l'horreur de vous voir expirer à mes yeux ?
PHÈDRE
Quand tu sauras mon crime, et le sort qui m*aceable, Je n'en mourrai pas moins : j'en mourrai plus coupable.
OENONE
Madame, au nom des pleurs que pour vous j'ai versés. Par vos foibles genoux, que je tiens embrassés. Délivrez mon esprit de ce funeste doute.
PHÈDRE
Tu le veux : lève-toi.
OBNONE.
Parlez : je vous écoute.
PHÈDRE
Ciel! que lui vais-je dire? et par où commencer?
OENONE
Par de vaines frayeurs cessez de m'offenser.
1 Le gérondif en naiisant se rapporte par le sens à Phèdre, et par la coBstraction à Œnone. Cest une faute de grammaire, excusable en raveor de la clarté et de la précision du vers, mais qu'il ne faudroit se permettre qu'avec la plus grande réserve, et avec les mêmes excuses bien avérées. Bacine se Test très rarement permise. \L.)
516 PHEDRE
PHÈDRE
O haine de Vénus! 0 fatale colère!
Dans quels égarements Tamour jeta ma mère !
OENONE
Oublions-les, madame; et qu'à tout Ta venir Un silence éternel cache ce souvenir.
PHÈDRE
Ariane, ma sœur! de quel amour blessée * Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée I
OENONE
Que faitc&-vous, madame? et quel mortel ennui Contre tout votre sang vous anime aujourd'hui?
PHÈDRE
Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable Je péris la dernière et la plus misérable ^.
OENONE
Aimez- vous ?
PHÈDRE
De Tamour j'ai toutes les fureurs.
OENONE
Pour qui?
PHÈDRE
Tu vas ouïr le comble des horreurs.
J'aime... A ve nom fatal, je tremble, je frissonne. J'aime...
OENONE
Qui?
Tu connais ce fils de l'Amazone, Ce prince si longtemps par moi-même opprimé ?
1 La mort d'Ariane n'est point nne fiction du poëte, comme le prétend M. de La Harpe, d'après liuneau : c'est «ne des nombreuses' traditions mytiiologiques dont cette fille de Minos a été l'objet. (G.)
t C'est une traduction littérale d'un vers de Sophocle dans la tragédie d'Antigone. Cette fille d'Œdipe, sur le point d'être ensevelie vivante dans une grotte profonde , s'écrie : u O tombeau , 6 chambre « nuptiale, ô souterrain, ma demeure étemelle, tu vas me rejoindre à « mes parents, qui sont descendus en foule dans l'empire de Proser- « pinel Hélas! encore à la fieur de l'âge, fy descends la, dernière et " la plus misérable. » (Apte IV, se. ii.) (G.)