ACTE t, SCÈNE III. 7i
OENONE
Hippoly te! Grands (lieux!
PHÈDRE
C'est toi qui Tas iioniinê ' !
OËNONE.
Juste ciel ! tout mou sang dans mes veines se glace.
1 Quel dialogue ! les commentateurs y indiquent plusieurs imita > tlons d'Euripide ; mais, nous le répétons, imiter ainsi, c'est cr^r. On pourra s'en convaincre à la lecture de la scAie grecque, traduite par Geoffroy, et que nous plaçons à la suite de celle-ci. On doit remarquer avec quel sentiment de terreur Phèdre rappelle le sort de sa famille ; et cependant chaque crime qu'elle rappelle diminue l'horreur du sien. Ce n'est point un artifice de Phèdre, mais c'en est un du poëtc, qui avoit besoin de préparer le public à un aveu interdit par les lois de lu décence. Et la difficulté est si bien vaincue, qu'il n'y a qu'un lecteur très attentif qui s'aperçoive de l'art profond de cette scène. Voici la scène d'Euripide :
hk NOURRICE. — O ma fille , vos mains ne se sont point trempées dans le sang !
Phèdre. — Mes mains sont pures : mon cœur seul est souillé.
La nourrice. — Un perfide ennemi n'cxerceroit-il point sur vau.s sa vengeance par quelque maléfice?
Phèdre. — Ah ! c'est plutôt un ami qui, sans le vouloir, m'entraîne au tombeau !
La nourrice. — Quoi ! Thésée scroit-il coupable de quelque infidélité envers vous ?
Phèdre. — Plaise au ciel qu'on ne m'en reproche jamais aucune envers lui !
La nourrice. — Quel est donc ce terrible malheur qui vous force à mourir 1
Phèdre. — Que t'importe mon ciimet ce n'est pas envers toi que je suis criminelle.
La nourrice. — Je veux le connoître : je mourrai près de vous plutôt que de vous abandonner.
Phèdre. — Que fais-tu 1 Pourquoi t'attachcr à ma main ! quelle est cette violence ?
La nourrice. — J'embrasse vos genoux, je ne les quitterai point.
Phèdre. — Malheur à toi si je te fais cette horrible confidence !
La nourrice. — F.st-il un plus grand malheur pour moi que celui de vous perdre^
Phèdre. — Tu me perdras ; mais je sauverai mon honneur.
La nourrice. — Et pourquoi me cacher ce qui vous fait honneur! C'est pour votre intérêt que je vous prewe de parler.
r>18 PHEDRE.
0 d(>scspoir I ô crime ! ô déplorable race ! Voyaj^e infortuné ! Rivage malheureux, Falloit-il approcher de tes bords dangereux? *
PHÈDRE
Mon mal vient de plus loin. A peine au fils d'Egée Sous les lois de Phymen je m*étois engagée, M(»n repos, mon bonheur sembloit être afiermi ;
Phèdre. — Mais, si^e parle, l'honneur s'évanouit et se change en opprobre.
La nourrice. — Votre confiance en vos amis ne sera-t elle pus pour vous plus honorable qu'un pareil silence?
Phèdre. — Ah ! retire toi. Au nom des dieux, laisse ma main !
La nourrice. — Non, puisque vous ne m'avez pas fait le don que j'attends.
PiiÈDRE. — Eh bien, je vais te satisfaire. Je respecte ta main suppliante.
La nourrice. — Je me tais donc : c'est à vous maintenant de parler.
Phèdre. — O ma mère, de quel fatal amour ne fûtes-vous pas la victime I
La nourrice. — Pourquoi rappeler cette passion insensée î
Phèdre. — Et toi, sœur infortunée, épouse de Bacchus !
La nourrice. — Que dites-vous, ma fille! Écartez des souvenirs injurieux à votre illustre famille.
Phèdre. — Et moi, la troisième et la pius malheureuse, commen vais-je terminer mes jours 1
La nourrice. — Je tremble. Où doit aboutir ce discours 1
Phèdre. — Ma mort aura la même cause : l'origine de bos maux n'est pas nouvelle.
La nourrice. — Je n'en suis pas plus instruite de ce que je veux savoir.
Phèdre. — Hélas ! que ne peux-tu me dire toi-même ce qu'il faut que je dise !
La nourrice. — Je ne possède pas l'art de deviner.
Phèdre. — Dis-moi : quel est ce sentiment que l'on nomme amour?
La nourrice. — Ah 1 c'est le plus doux, et souvent le plus doulou< reux qu'on puisse éprouver.
Phèdre. — Hé Ûen ! je n'en ai éprouvé que les douleurs.
La nourrice. — Que dites-vous, ma fille 1 Vous aimez !
Phèdre. — Quel est celui qu'on appelle le fils de l'Amazone ?
La nourrice. — Hippolyte !
Phèdre. — C'est toi qui^i'as nommé I