ACTE I, SCÈNE I!f. T
Athènes me montra mon saperbe ennemi < : Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue; Un trouble s'éleva dans mon ame éperdue; Mes yeux ne yoyoient plus, je ne pouvois parler; Je sentis tout mon corps et transir et brûler * ;
1 Le plus beau rôle qu'on ait jamais mis sur le tbéfttrc dans aucune langue est celui de Phèdre. Presque tout ce qu^elle dit serait une amplification fatigante, si c'était une autre qui parlât de la passion de Phèdre. Il est bien clair que, puisque Athènes lui montra son superbe ennemi Hippolyte, elle vit Hippolyte. Si elle rougit et pâlit à sa vue, elle fut sans doute troublée. Ce serait un pléonasme, une redondance oiseuse dans une étrangère qui raconterait les amours de Phèdre ; mais c'est Phèdre amoureuse et honteuse de sa passion ; son cœur est plein, tout lui échappe.
« Ut vidi, ut perii, at me malus abstulit error ! » Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue.
Peut-on mieux imiter Virgile 1
Je sentis tout mon corps et transir et brûler. Mes yeux ne voyoienl plus, je ne pouvois parler.
Peut-on mieux imiter Saphot Ces vers, quoique imités, coulent de source^ chaque mot trouble les âmes sensibles, et les pénètre. Ce n'est poîiit une amplification, c'est le chef-d'œuvre de la nature et de l'art. (Volt.)
- 4 Dans tout ce morceau sublime de passion et de style, depuis ces mots, mon mal vient de plus loin, etc., rien n'est emprunté d'Euripide ; mais le poète , toujours plein de l'esprit des anciens, a fondu danq ce couplet quelques uns des vers les plus passionnés que l'antiquité nous ait laissés ; celui de Virgile :
« Ul vidi, nt perii, nt me mains abstnlit error ! » Je le vis, je rougis, je pftlis à sa vue.
Celui d'Horace :
« In me tota mens Venus. »
C'est Vénus tout entière i sa proie attachée.
Kt trois vers de la fameuse ode de Sapho, traduite par Boileau ( Traité du Sublime, chap. viii.), mais qui sont rendus ici avec plus de noblesse et d'élégance :
Un trouble s'éleva dans mon ame éperdoe.
Mes yeux ne voyoient plus, je ne pouvois parler;
52() PHëDRE.
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables, D*un sang qu'elle poursuit tourments inévitables. Par des vœux assidus je crus les détourner : Je lui bâtis un icniplc, et pris soin de Torner i; De victimes moi-même à toute heure entourée, Je cherchois dans leurs tiancs ma raison égarée : IVun incurable amour remèdes impuissants V. Eu vain sur les autels ma main bri^loit Tencens : (Juand ma l)ouche imploroit le nom de la déesse, J*adorois Hippolyte; et, le voyant sans cesse. Même au pied des autels que je faisois fumer, J'oflrois tout à ce dieu que je n'osois nommer. Je révitois partout. 0 comble de misère!
Je aenUs tout mon corps et transir «t brûler.
Ht, dans tous ces endroits imités, Racine me paruit supérieur aux originaux ; et quels originaux 1 Et, dans ce qui est à lui, il n'est pas au-dessous. On convient généralement que la scène entière est un modèle étonnant de toutes les beautés tragiques et poétiques dans leur perfection : intérêt, dialogue et style, tout y est au plus haut point. I L.] — Bacine avoit une grande prédilection pour la Simèihe de Théocritc. Il la citoit souvent comme un modèle de la peinture de l'amour ; et c'est dans cette idylle qu'il a puisé quelques uns des traits admirables de ce morceau.
* Il est parlé de ce temple dans Euripide, dans le scoliaste d'Homère, dans Diodore de Sicile, et dans Pausanias : elle le fit nommer Flippolytion ; et il fut dans la suite nommé le temple de Vénu8 la spéculatrice , parceque Phèdre l'avoit fait élever sur un endroit fort liaut, d'où elle pou voit voir Trézène, où demeuroit Hippolyte. (L! R.l
2 Ces deux mots, incurables et remèdes, qui ne sont pas toujours très nobles dans notre langue, sont ici très élégants et très poétiques. '. G.l — Racine imite ici ces beaux vers de Virgile :
<c Instauratque diem donis, pecadumque reclusis K Pectoribus inhians, spirantia consulit exta. <' Heu vatam ignardé mentes ! Qnid vota furentem, <( Quid delubra jurant? »
" Ses offrandes précèdent le jour qu'elle appelle ; et, l'œil fixé «ur les flancs ouverts des victimes , elle interroge leurs entrailles palpitantes. O vanité d'une science mensongère 1 Que peuvent les vœux, que peuvent les sacrifices jpour calmer les fureurs d'une amante f >• ^neid., lib. IV, v. 68.)
ACTEI, SCÈNE III. r>2l
Mes yeux le retrouvoieot dans les traits de sou |>ère.
Contre inoi-niôme euGu j*osai nie révolter :
J'excitai mou courage à le persécuter.
Pour bannir l'ennemi dont J'étois idolâtre,
J'affectai les ctmgrins d'une injuste marâtre ,
Je pressai son exil ; et mes cris éternels
L'arrachèrent du sein et des bras paternels.
Je respirois, OËnone; et, depuis son absence»
Mes jours, moins agités, couîoient dans Tinnocenire :
Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis,
De son fatal hymen je cultivois les fruits.
Vaines précautions! Cruelle destinée!
Par mon époux lui-même à Trézène amenée.
J'ai revu l'ennemi que j'avois éloigné :
Ma blessure, trop vive, aussitôt a saigné.
Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée :
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.
J'ai conçu pour mon crime une juste terreur :
J'ai pris la vie en huine, et ma flamme en horreur;
Je voulois en mourant prendre soin de ma gloire,
lit dérober au jour une flamme si noire :
Je n'ai pu soutenir tes larmes, les combats;
Je t'ai tout avoué ; je ne m'en i-epens pas.
Pourvu que, de ma mort respectant les approches.
Tu ne m'aflQiges plus par d'injustes reproches.
Et que tes vains secours cessent de rappeler
Un reste de chaleur tout prêt à s'exhaler ^
1 On convient universellement avec Voltaire <iue le rôle de Phèdre est le plus tragique qu'on ait jamais mis en scène. Mais, comme il n'est point d'ouvrage qui puisse tout réunir, la supériorité m(^me de ce personnage de Phèdre, unique au théâtre, jette quelque ombre sur tous les autres , qui sont, il est vrai, à peu près ce qti'ils pouvoient être, mais qui, par eux-mêmes, et par la nature du sujet, sont d'un effet médiocre, et le paroissent encore davantage à côté de Phèdre, qui heureusement suffit pour soutenir la pièce et la remplir. La conception originale de ce rôle est due à Euripide, et c'est un des plus beaux titres de sa gloire ; mais Racine en a porté si loin les développements et les effets, qu'on peut dire avec vérité qu'il a créé en perfectionnant. S'il a pu ajouter à la conception de ce rôle au point de se l'approprier, c'est d'abord parcequ'elle est ici adaptée à une nou- 11. 21
522 PHÈDRE