‹ Œuvres dramatiques, avec les notes de tous les commentateurs, publ. par m. Aimé-MartinChapitre 226 sur 397 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

PHÈDRE, OENONE

PHÈDRE

Ah! que l'on porte ailleurs les honneurs qu*on nreiivoie :

Importune, peux-tu souhaiter qu'on me voie?

De quoi viens-tu flatter mon esprit désolé?

Caehe-moi bien plutôt : je n'ai que trop parl<>.

Mes fureurs au dehors ont osé se répandre :

rai dit ce que jamais on ne devoit entendre.

Ciel! comme il m'écoutoit! Par combien de détours

L'insensible a longtemps éludé mes discours!

Comme il ne respiroit qu'une retraite prompte!

Et combien sa rougeur a redoublé ma honte!

Pourquoi détournois-tu mon funeste dessein ^ ?

Hélas ! quand son épée alloit chercher mon sein,

A-l-il p&li pour moi? me l'a-t-il arrachée*»

Il suffit que ma main Tait une fois touchée,

Je l'ai rendue horrible à ses yeux inhumains;

Et ce fer malheureux profaneroit ses mains.

Ainsi, dans vos malheurs ne cherchant qu'à vous plaindre. Vous nourrissez un i^u qu'il vous faudroit éteindre. Ne vaudroit-il pas mieux, digne sang de Minos,

1 Je ne fais remarquer que comme des hardiesses cUtromper une erreur f convaincre des amours, détourner un dessein. Car les poètes ont droit de personnifier tout ce qu'ils veulent; mais encore fantp-il qu'on sache à quel style appartiennent ces manières de parler, si Ton ▼eat discerner en quoi l'exemple de nos bons auteurs peut.fMfO ^h on n'être pas suivi aveuglément. ( D*0.) — Dans cet acte. Racine c)Mtf»g* de modèle, ce n'est plus Euripide qu'il imite, c'est Sénèquç, et c« qu'il lui emprunte devient sous sa plume une véritable création.

7>fl PHEDRE.

Dans (Je plus nobles soins chercher votre repos; Contre un ingrat qui plall recourir à la fuite, Régner, et de TÉtat embrasser la conduite?

PHÈDRE

Moi, régner! Moi, ranger un État sous ma loi! Quand ma foible raison ne règne plus sur moi, Ix)rs(]ue j*ai de mes sens abandonné Tempire, Quand sous un joug honteux à peine je respire. Quand jo me meurs * !

GENONE.

Fuyez.

PHÈDRE

Je ne le puis quitter.

OENONE

Vdus Tos&tes bannir, vous n'osez Téviter?

PHÈDRE

Il n'est plus temps : il sait mes ardeurs insensées. I>e Taustère pudeur les bornes sont passées : J*ai déclaré ma honte aux yeux de mon vainqueur, Et Tespoir malgré moi s'est glissé dans mon cœur *. Toi-même, rappelant ma force défaillante, En mon ame déjà sur mes lèvres errante,

1 Comme ce vers, coupé au second pied, semble tomber avec la phrase et avec Phèdre, et peint l'abattement et la défaillance ! On pourroit remarquer en mille endroits cet art de couper le vers et de le varier, suivant Tintention de la phrase, cpmme dans cet autre vers.

Si ma fille une fois met le pied dans TÀnlide, Elle est morte. Calchas, etc.

Mais, dans chaque genre de beautés, on a' cru ne devoir s'arrêter qu'à quelques exemples, et autant qu'il le falloit pour indiquer les autres. (L )

« Trait de vérité frappant dans la peinture des passions. C'est ici la première fois que Phèdre parle d'espoir : jusque-là elle ne vouloit que mourir. Elle a fait le premier pas : elle ne peut plus s'arrêter. Voilà p^bur la partie morale. Pour la partie dramatique, observez que ce t>eau- dél^loppemetat d'espérance qui va suivre sert à varier les effets ' àna use miême situation; ce qui est essentiel pour sauver l'uniformité d'une plainte continue, et am^ier les alternatives indispensables au théâtre. Cette théorie n'est connue que des excellents artistes, et pas un n'y a manqué; c'est une des principales sources d'intérêt. (L.)

Page 1