SCÈNE III
PHÈDRE, OENONE
OBNONE.
Il faut d'un vain amour étouffer la pensée.
Madame ; rappelez votre vertu passée :
Le roi, qu'on a cru mort, va paraître à vos yeux ;
Thésée est arrivé, Thésée est en ces lieux'.
Le peuple pour le voir court et se précipite.
Je soitois par votre ordre, et cherchois Hippolyte,
Lorsque jusques au ciel mille cris élancés...
PHÈDRE
Mon époux est vivant, OEnone; c'est assez.
1 Corneille avoit dit, dans Médée :
Dieux
Et m*aidei i venger cette commune injure.
Ce vers, dit Voltaire, n'appartient qu'à Corneille. Racine l'a imité dans Phèdre : mais dans Corneille il n'est qu'une beauté de poésie ; dans Racine, il est une beauté de sentiment.
S Observez qu'il n'y a dans toute la pièce d'autres ressorts d'istrigue pour soutenir, graduer, et varier l'action, que le doqble incident de la mort de Thésée faussement annoncée, et de son retour inopiné, et qu'il n'en a pas fallu davantage au poëte pour une machine de cinq actes. Cependant l'action ne languit nulle part. C'est cette riche simplicité qui est un des caractères du grand talent. (L.)
>48 PHEDRE
J'ai fait Tindigne aveu d^un amoar qui Toutrage; Il vit : je ne veux pas eu savoir davantage.
OEHONE.
Quoi?
Je te Tai prédit; mais tu n*as pas voulu* : Sur mes justes remords tes pleurs ont prévalu. Je mourois ce matin digne d*ètre pleurée; J'ai suivi tes conseils, je meurs déshonorée.
OENONE
Vous mourez ?
PnÈDRE.
Juste ciel! qlTai-je fait aujourd'hui?
Mon époux va paraître, et son tils avec lui. Je verrai le témoin de ma flamme adultère Observer de quel front j'ose aborder son père, Le cœur gros de soupirs qu'il n'a point écoutés <, . L'œil humide de pleurs par l'ingrat rebutés. Penses-tu que, sensible à l'honneur de Thésée, Il lui cache l'ardeur dont je suis embrasée? Laissera-t-il trahir et son père et son roi? Pourra-t-il contenir l'horreur qu'il a pour moi? II se tairoit en vain : je sais mes perfidies, Cffiinone, et ne suis point de ces femmes hardies Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix, Ont su se faire mi front qui ne rougit jamais. Je connais mes fureurs, je les rappelle toutes : Il me semble déjà que ces murs, que ces voûtes Vont prendre la parole, et, prêts à m'accuser,
t 11 y a dans cette phrase, qui n'est point achevée. Je te l'ai prèdil , mais tu n'as pas voulu , une espèce d'ellipse familière, qui est d'une singulière vérité. Tout le monde supplée aisément : tu n'as pas voulu mé croire, tu n'as pas voulu me laisser mourir; mais s'en tenir à cette phrase de la conversation ordinaire, tu n'as pas voulu, est une ma« nière de peindre le désordre et la vivacité du sentiment qui préoccupe Tame, et bette manière est propre à l'auteur. ( L.)
s Comme ce vers et le suivant sont pleins de tristesse ! Le cœnr gros est une phrase familière; mais que' ne relèveroient pas les soupitt quHl n^a point écoutés t C'est ainsi que l'on tire parti, en poésie, de toutes les sortes de langage. (L.)