‹ Œuvres dramatiques, avec les notes de tous les commentateurs, publ. par m. Aimé-MartinChapitre 249 sur 397 · NOME · texte numérisé non relu

NOME

Quel fruit recevront-ils de leurs vaines amours? Ils ne se verront plus.

PHÈDRE

Ils s'aimeront toujours ! Au moment que je parle, ah, mortelle pensi'c! Ils bravent la fureur d^une amante insensée! Malgré ce m^me exil qui va les l'carterS Ils font mille s(>rmcnts de ne se point quitter. Non, je ne puis souffrir un bonheur qui nf outrage; Œnone, prends pitié de ma jalouse raj^e. Il faut perdre Aricie; il faut de mon époux Contre un sang odieux réveiller le courroux : Qu'il ne se borne i)as à des peines légères; Le crime de la sœur |>asse celui des frères. Dans mes jaloux transports jo le veux implorer. Que fais-je? Où ma raison se va-t-elle égarer? Moi jalouse! et Thésée est celui que j'implore! Mon époux est vivant, et moi je brûle encore! Pour qui? Quel est le cœur où prétendent mes vœux ? Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux. Mes crimes désormais ont comblé la mesure : Je respire à la fois Pinceste et Timposture ; Mes bomicides mains, promptes à me venger, Dans le sang innocent brûlent de se plonger. Misérable! et je vis! et je soutiens la vue De ce sacré soleil dont je suis descendue ! J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux ; Le ciel, tout Tunivers est plein de mes aïeux : Où me cacber? Fuyons dans la nuit infernale. Mais que dis-je? mon père y tient Turne fatale >;

t Écarter pour séparer : c'est une ellipse; il faut sous-entendru l'un de Vautre. (G.)

< On a cru trouver dans les vers suivants, que Sénèque met dans la bouche de Thésée [Hippolyt.j acte V, scène ii), le germe des vers de Racine :

« Dum Mtuin nefas • ExMqaor vindex severus, ineidi in Tenim scelus. « Sidéra et mânes et undas «cderé complevi meo ; « Amplias sors nuUa restât : régna me norunt tria. » II. 2i

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1^ sort, dit-OD, Ta mise en ses sévères mains. Minos juge aux enfers tous les pâles humains. Ah! combien frémira son ombre é|)Ouvantée, Lorsqu^il verra sa fille à ses yeux présentée, Contrainte d'avouer tant de forfaits divers, Et des crimes peut-être inconnus aux enfers! Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible ? Je crois voir de ta main tomber Turne terrible * ;

M Vengeur trop rigoureux, j'ai commis un crime véritable pour punir un crime imaginaire. Le ciel, la mer, les enfers, en ont été témoins. Ma destinée est remplie. Ia^s trois royaumes me connoissent. »

1 II est inutile de chercher ici, comme l'a fait Limeau do Boisjermain, quelques ressemblances éloignées ou forcées avec les anciens. Tout ce qui! y a d'hommes instruits sait que cet inappréciable morceau de plus de quatre-vingts vers, ces transports du repentir et du désespoir après ceux de la jalousie et de la rage, ne ressemblent absolument à rien, si ce n'est à l'inspiration d'un génie supérieur. Cestla seule fois qu'on a pu mêler à ce qu'il y a de plus fort dans la peinture des passions ce qu'il y a de plus éclatant dans les couleurs de la poésie ; et cet usage de la Fable, ce mélange d'un double sublime, dont l'un est ordinairement étranger à l'autre, ne s'étoit trouvé qu'une fois dans l'épopée (Enéide, liv. IV), et, quelque beau qu'il soit dans Vir> gile, Racine l'a porté beaucoup plus loin : il est monté beaucoup plus haut, parccciue dans Didon il n'y a ni crime ni remords. Les vers sublimes de pensée, de sentiment, ou d'images, sont ici pressés les uns sur les autres, comme le sont ailleurs dans Racine les vers qui ne sont que beaux. En total, c'est un morceau unique, et qu'on ne peut comparer à rien. C'est à propos de ce morceau, c'est après l'avoir déclamé à la suite d'une conversation sur Racine, que Voltaire me disoit, en laissant tomber sa tête sur sa poitrine : « Mon ami, je ne suis qu'un tt polisson en comparaison do cet homme-là; » et ce n'est pas la seule fois qu'il me l'a dit. J'ai observé ailleurs comment il falloit entendre ce mot, qui m'a paru si remarquable, que j'ai cru devoir le conserver en vers et en prose. (L.) — Remarquez que Racine, ayant à peindre le dernier égarement de la passion, n'y mêle aucun de ces traits qui sentent la folie physique. Les idées de Phèdre ne sont point interrompues par ce désordre factice, qui n'est qu'un charlatanisme du poëte; les phrases ne sont point coupées par des «points, par une foule de réticences affectées : tous ces prestiges de l'école moderne, si favorables à la médiocrité, mais que le véritable talent dédaigne, u'étoient pas à la mode du temps de Racine. Il y a de la suite et de la liaison dans le discours de Phèdre, quoiqu'elle soit égarée par la passion, parceque toute passion a sa logique, sa manière de raisonner, qu'elle suit con-

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