ACTE V, SCÈNE VI
Il suivoit tout pensif le chemin de Mycènes; Sa main sur ses chevaux laissoit flotter les rênes ; Ses superbes coursiers, qu'où voyoit autrefois * Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix, L^œil morne maintenant, et la tête baissée, Sembloient se conformer à sa triste pensée. Un effroyable cri, sorti du fond des flots,
est mort; un monstre l'a fait -périr; jt l'ai ru. Je ne prétends point défendre les écailles Jaunissantes, et la croupe qui se recourbe; mais, en général, cette critique souvent répétée me paraît injuste. On veut .que Théramène dise seulement Jlippolyte est mort, je l'ai ru, c'en est fait. C'est précisément ce qu'il dit en moins de mots encore... Hippolyte n'est plus. Le père s'écrie ; Théramène ne reprend ses sens que pour dire :
. . . J'ai vu (les mortolA pôrir lo plii.s aimable;
et il ajoute ce vers si nécessaire, si touchant , si désespérant pour Thésée :
Et j'oiù dire onour, seigneur, le moins coupable.
La gradation est pleinement observée, les nuances se font sentir Tune après Tautre. Le père, atten4ri, demande quel dieu lui a ravi son fils, quelle foudre soudaine 1... Et il n'a pas le courage d'achever; il reste muet dans sa douleur; il attend ce récit fatal ; le public l'attend de même. Théramène doit répondre ; on lui demande des détails, il doit en donner. Quel est le spectateur qui voudrait ne le pas entendre, ne pas jouir du plaisir douloureux d'écouter les circonstances de la mort d'Hippoljteî Qui voudrait même qu'on en retranchât quatre versî Ce n'est pas là une vaine description d'une tempête, inutile à Ta pièce ; ce n'est pas là une amplification mal écrite ; c'est la diction la plus pure et la plus touchante : enfin c'est Racine. (Volt.
1 Ces quatre vers me paroissent une longueur, et ont même une sorte de recherche. Les précédents sont à leur place, parceque Théramène a dû être frappé de cette espèce de calme mélancolique et profond qui' accompagne le départ de son maître dans les premiers moments, et qui est troublé tout à coup par un accident si épouvantable. Ce contraste a dû être saisi; mais aller jusqu'à s'occuper d'un rapport de conformité entre la tristesse des chevaux et la pensée d'Hippolyte, c'est passer les bornes, et ce n'étoit pas là le moment d'imiter Homère et Virgile quand ils font pleurer les chevaux. L'idée de ces quatre beaux vers n'est pas fausse ; elle est déplacée, et d'autant plus que Thésée est pressé d'entendre le fait, et que Théramène doit l'être d'y venir. (L.)
^K4 PHÈDRE
Des airs en ce moment a troublé le repos ; Ef, du sein de la terre, une voix formidable Ré|)ond en gémissant à ce cri redoutable. Jusqu'au fond de nos cœurs notre sang s'est glacé; Des coursiers attentifs le crin s'est hérissé. Cependant, sur le dos de la plaine liquide, SVIève à gros lM>uillons une montagne humide; 1/onde approche, se brise, et vomit à nos yiîux, Parmi des flots d'écume, un monstre furieux. Son front large est armé de cornes menaçantes ^ ; Tout son corps est couvert d'écaillés jaunissantes; Indomptable taureau, dragon impétueux, Sa croupe se recourbe en replis tortueux ; St*s longs mugissements font trembler le rivage. Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage; La terre sVn émeut, Pair en est infecté; Le flot qui l'apporta recule épouvanté.
Tout fuit; et, sans s'armer d'un courage inutile. Dans le temple voisin chacun cherche un asile. Uippolyte lui seul, digne flls d'un héros. Arrête ses couwiers, saisit ses javelots *,
i Ces huit vers ne pouvoicnt-ils pas se réduire à quatre! Les éeaillr-i jaunissantes ne font rien à la chose, non plus que les cornes vnenttçanteSs puisque le monstre est taureau, ni la terrs qui s'en émeut. On ne peut trop vite aller au fait.
Ses longs mugissements font trembler le rivage ; Le ciel avec liurreur voit ce monstre sauvage. Indomptable taureau, dragon impétueux, Sa croupe se recourbe en replis tortueux. Tout fùit« etc.
II me semble que de cette manière le monstre étoit suffisamment dépeint (car il falloit le dépeindre, quoi qu'en aient dit les critiques); et alors la description ne ralentissoit plus la narration. (L.)
* Brumoy reproche aigrement à Bacine d'avoir fait des lâches des compagnons d'Hippolyte ; mais ce n'est pas des compagnons d'Hippolyte qn'il s'agit ici. Il s'agit de montrer dans ce dernier moment le fils d'un héros, le fils de Thésée, ce'.ui qui se plaignoit de n'avoir point encore dompté de monstres. Tout fuit, et lui seul est intrépide; il fait au monstre une large blessure, il n'est pas vaincu ; c'est répouvante de ses chevaux qui le fait périr, et son malheur excite d'autant plus
AClï V, SCÈNE VI. T^>
Pousse au monsti'e, et d'un dard lancé d'une main mIiv» Il lui Êtit dans le flanc une large blessure. De rage et de douleur le monstre bondissant, Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissauK Se roule, et leur présente une gueule enflammée Qui les couvre de Jeu, de sang et de fumée La fi'ayeur les emporte; et, sourds à cette fois, Ils ne connaissent plus ni le frjin ni la voix; Ëii efforts impuissants leur maître se cou um;>. Ils rougissant le mors d'une sanglante écume. On dit qu'on a vu même, eu ce désordre affreux. Un dieu qui d'aiguillons pressoit leurs flancs poudreux A travers les rocbers la peur les précipite; L'essieu crie et se rompt» : l'intrépide Ilippolyte . Voit voler en éclats tout son char fracassé; Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé. Excusez ma douleur : cette image cruelle Sera pour moi de pleurs une soui'ce éternelle. J'ai vu, seigi^ur, j'ai vu votre malheureux fils Traîné par les chevaux que sa main a nourris. Il veut les rappeler, et sa voix les effraie; Ils courent : tout son corps n'est bientôt (pi'une plait». De no^ cris douloureux la plaine retentit. Leur fougue impétueuse enfin se ralentit : Ils s'arrêtent non loin de ces tombeaux antiques Où des rois ses aïeux sont les froides reli((ues ^.
de pitié, qu'on admire plus son courage. Ce combat d'ilippolyte est de rinv»ntion de Racine, et il faut lui en savoir gré : elle lui a fourni • un tableau de plus, celui de la cliute du monstre. (L.)
I On a souvent rappelé l'harmonie imitative de cet hémistiche. On ne s'attend pas sans doute que nous relevions toutes les beautés de et style descriptif. On sait assez que ce morceau en est, dans notre langue, un des modèles les plus accomplis que nous puissions opposer aux anciens. (L.)
S Nous avons eu occasion de remarquer dans Bajazet, que rf ligues est le reliquiœ des Latins, qui, chez eux, signifioit les restes de quelque chose de grand. Employé seul dans notre langue, ce mot ne se «lit que des choses saintes ; mais, joint à une épithète, il conserve la signification latine. Cependant Voltaire a rcmaniué que, dans ce derniir sens, ce mot a vieilli.
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r.8H PHEDRE.
J*y cours en soupirant, el sa garde me suit :
De son gônéreux sang la trace nous conduit;
l^s rocbcrs en sont teints; les ronces dégouttantes
Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.
J*arrivc, je rap|>elle; et me tendant la main,
Il ouvre un œil mourant, qu'il referme soudain.
« U> ciel, dit-il, m'arrache une innocente vie.
« Pnîuds soin après ma mort de la triste Aricie. *
« VMer ami, si mon père, un jour désabusé,
« Pfaiut le malheur d'un fils faussement accusé,
«( Pour, apaiser mon sang et mon ombre plaintive,
« Dis-lui qu'avec douceur il traite sa captive;
« Qu'il lui rende... » A ce mot, ce héros expiré*
N'a laiss<* dans mes bras qu'un corps défiguré :
Triste objet où des dieux triomphe la colère.
Et que méconuoilroil l'œil même de son père *.
1 On reproche à Bncine le héros expiré. Quelle misérable vétille de grammaire ! Pourquoi ne pas dire ce héros expiré, comme on dit il est expiré, il a expiré 1 II Taut remercier Racine d'avoir enrichi la langue, à laquelle il a donné tant de charmes en ne disant jamais que ce qu'il doit, lorsque les autres disent tout ce qu'ils peuvent. (Volt.) Nous pensons, comme Voltaire, que l'expression est heureuse, et que Racine iloit faire autorité. Toutefois, la raison donnée par Voltaire ne nous semble pas bonne : on ne dit pas qu'un homme est expiré, on dit seulement en pxirlant du temps : l'heure est expirée, la trêve est expirée.
2 La description du monstre, dans Ovide, semble avoir fourni à Racine quelques traits qu'il a fort embellis :
« Jamque Corinthiaci carpebam littora ponti ,
« Cum mare surrexit, cumulusque immanis aquaruin
u In montis speciera curvari, et crescere, visus,
« Et dare mugitus, summoque cacumine findi.
M Corniger hinc taurus ruptis cxpellitur undis,
t Pectoribusque tenbs molles erectus in auras,
« Naribus et patulo partcm maris evomit ore.
« Corda pavent comi^um, mihi mens interrita maniit,
« Exsiliis contenta suis : cura colla féroces
« Àd fréta convertiint, arrectisque auribus, horrent
« Quadrupèdes ; monstrique metu turbanlur, et alti.-"
« Prncipitant carrum scopulis. Ego ducere Tana
« Frena manu, spnmis albentibus oblila, luctor;
« Et rctro lentas tcndo rcsupinu; habenai.