ESTHER, ÉLISE
ESTHER
Est-ce toi, chère Élise? 0 jour trois fois heureux ! Que béni soit le ciel qui te rend à mes vœux, Toi qui, de Benjamin comme moi descendue, Fus de mes premiers ans la compagne assidue,
1 Deux jugements opposés ont été portés sur cet ouvrage. Voltaire et La Harpe croyoient impossible qu'un auteur qui connoissoit aussi bien que Racine les convenances théâtrales, eût cru les observer en faisant Bather; en un mot, ils n'y voyoienl rien de tragique. Geoffroy, combattant cette opinion, opposoit à Voltaire et à La Harpe l'entrée si dramatique de Mardochée au premier acte, le danger et le dévouement d'Esther, la surprise d'Aman dans la scène v de l'acte II, et sa chute terrible au troisième acte. Cette multitude de situations vraiment tragiques ne laisse aucun doute sur l'erreur de La Harpe, qui, ayant examiné toute la pièce avec cette prévention, n'y a vu que le récit des livres saints mis fidèlement en scène , et ne s'est occupé que d'en faire ressortir les beautés poétiques. Néanmoins il est utile de remarquer qu'^sMfr ayant été faite uniquement pour Saint^Cyr, pour madame de Maintenon et pour Louis XIV, Racine n'avoit pas cru nécessaire d'y garder toutes les convenances de la scène. Mais, qu'il n'ait pas voulu faire une tragédie, qu'il n'ait pas cherché à donner à chaque situation les formes les plus dramatiques, c'est une erreur dont on peut se convaincre par la lecture seule de la pièce. Sans doute Racine n'eut jamais l'intention de laisser représenter Eather. sur un théâtre public, puisqu'on lit dans le privilège de 1689, qu'il est fait
ft08 ESTHER.
Et qui d*un même joug soaInDt Toppression, M*ai(Jois à soupirer les maJheurs de Sion ! ('.ombicn ce temps encore est cher à ma mémoire ! Mais toi, de ton Esther ignorois-tu la gloire? Depuis plus de six mois que je te fais chercher, Quel climat, quel désert a donc pu te cacher?
ÉLISE
\u bruit de votre mort justement éplorée,
Du reste des humains je vivois séparée,
Et de mes tristes jours n'attendois que 4a fin.
Quand tout à coup, madame, un prophète divin :
« G*est pleurer trop longtemps une mort qui t^abuse,
« Lève-toi, m'a-t-il dit, prends ton chemin vers Suse ^ :
« Là tu verras d'Esther la pompe et les honneurs,
» Et sur le trône assis le sujet de tes pleurs *.
'< Rassure, ajouta-t-il, tes tribus alarmées,
» Sion : le jour approche où le dieu des armées
(V Va de son bras puissant faire éclater Tappui ;
« Et le cri de son peuple est monté jusqu'à lui >. »
Il dit : et moi, de joie et d'horreur pénétrée ^,
ilr/e.iiHC erpress". à tous acteurs et autres montant sur les théâtres /itiOUcii'd'y représenter ni chanter ledit ouvrage. On peat consulter, sur les représentations de Saint-Cyr, les lettres de madame de Sévi?né.
1 Les rois de Perse successeurs du grand Cynu avoient choisi trois villes principales pour y séjourner alternativement, Suse, Ecbatane et Babylone. Suse, capitale de la Susiane, aujoard'bui le Koursistan, province du royaume de Perse vers le Tigre. (G.)
s On peut observer ici que le sujet de tes pleurs assis sur le trône n'est pas le terme propre. Le sujet se dit des choses ; Vobjet se dit des choses et des personnes. J'ose croire que ces deux vers eussent été plus corrects, tournés ainsi :
Là tu Terras d'Esther la pompe et les honnears Et sur le trône assis l'objet de tant de pleurs. (L.)
> Métaphore sublime et touchante, dont les autecin sacrés font un fréquent usage. On lit dans l'Exode, chap. ii, v. 23 : « Et les cris que tiroit d'eux l'excès de leurs travaux s'élevèrent Jusqu'à Dieu. » Le proj>hète Jérémie a imité ce passage de Moïse, lorsqu'il a dit, chap. XIV, V. 2 : « Et le cri de Jérusalem est monté, m (G.)
♦ Horreur est ici un terme très énergique, qui signifie un effroi reli-