ACTE I, SCENE I
Je cours. De ce palais j'ai su trouver rentrée. 0 spectacle ! 0 triomphe admirable à mes yeux, Digne en effet du bras qui sauva nos aïeux! Le ûer Assuérus couronne sa captive, Et le Persan superbe est aux pieds d'une Juive! Par quels secrets ressorts, par quel enchaînement Le ciel a-t-il conduit ce grand événement?
ESTHER
Peut-être on fa conté* la fameuse disgrâce De Taltière Vasthi, dont j'occupe la place i, Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit, La chassa de son trône, ainsi que de son lit. Mais il ne put sitôt en bannir la pensée : Vasthi régna longtemps sur son ame oifensée. Dans ses nombreux États il fallut donc chercher ' Quelque nouvel objet qui Ten pût détacher.
gieux mêlé de crainte et de respect. C'est dans ce sens que Racine a dit dans Iphigénie, acte V, se. vi :
Jette une sainte horreur qui nous rassure tous.
M. de La Harpe approuve le vers d^Iphigénie, parceque le sens est modifié par l'épithète sainte ;-et il condamne celui d'Estherj parceque horftnr n'a point d'épithète ; mais 'l'union de joie avec horreur est une modification encore plus forte que celle d'une épithète. (G.)
1 Vasthi eut raison d'opposer les lois de la pudeur aux caprices d'un roi ivre qui, dans une débaucbe, vouloit exposer sa femme aux regards des courtisans. Assuérus étoit doublement dégradé, et par une honteuse ivresse, et par un oubli encore plus honteux de ce qu'il devoit aux mœurs et aux usages de la Perse. Mais Racine n'avoit garde de rendre Assuérus odieux, et Vasthi intéressante : il a supprimé sagement la cause de cette disgrâce, laissant entendre seulement qu'elle é.oit la suite de l'orgueil insensé de Yaltière Vasthi. (O.)
2 M Lorsque la colère du roi Assuérus fut adoucie, il se ressouvint de Vasthi, et de ce qu'elle avoit fait, et de ce qu'elle avoit souffert. Alors les serviteurs et les officiers du roi lui dirent : Qu'on cherche pour le roi des filles qui soient vierges et bell^, et qu'on envoie dans toutes les provinces des gens qui considérait les plus belles d'entre les jeunes filles qui sont vierges, et qu'ils les amènent dans la ville de Suse, dans le palais des femmes... Et celle qui plaira davantage aux yeux du roi sera reine à la place de Vasthi. Cet avis plut au roi, et il
. leur commanda de faire ce qu'ils lui avoient conseillé. » \fi8th.y ch. ii, V. 2, 3 et 4.1^
410 ESTUER.
De l*Inile à ruellespont ses esclaves coururent : Les filles de l*Ég}-pte à Suse comparurent; . Celles môme du Parthe et du Scythe indompté < Y briguèrent le sceptre offert à la beauté. On m'élevoit alors, solitaire et cachée, Sous les yeux vigilants du sage Mardochée * : Tu sais combien je dois à ses heureux secours, là mort m*avoit ravi les auteurs de mes jours; Mais lui, voyant en moi la fille de son frère, Me tint lieu, chère Élise, et de père et de mère. Du triste état des Juifs jour et nuit agité, Il me tira du sein de mon obscurité; Et, sur mes foibles mains fondant leur délivrance, Il me fit d'un empire accepter Tespérance. A ses desseins secrets, tremblante, j'obéis : Je vins; mais je cachai ma race et mon pays'. Qui pourroit cependant t'exprimer les cabales Que formoit en ces lieux ce peuple de rivales, Qui toutes, disputant un si grand intérêt, Des yeux d'Assuérus attendoient leur aiTêt?
1 L'histoire ne fait aucune mention des Parthes sous Tempire des Assyriens et des Mèdes ; mais ils existoient : c'étoit une colonie de Scythes qui s'étoient séparés du reste de la nation, et c'est pour cela qu'on leur donna le nom de Parthes y qui signifie bannis, (G.) « Cette ordonnance du roi ayant donc été répandue partout , lorsqu'on amenoit à Suse plusieurs filles très belles , et qu'on les mettoit entre les mains de l'eunuque Egée, on lui amena aussi Esther entre les autres, afin qu'elle fût gardée avec les femmes destinées pour le roi. [Bsth., eh. ir, V. 8.)
t M II y avoit alors dans la ville de Suse un homme juif nommé Mardochée, qui avoit été transféré de Jérusalem au temps que Nabuchodonosor, roi de Babylone, avoit fait amener Jéchonias, roi de Juda, de Judée à Babylone ; il avoit élevé auprès de lui la fille de son frère, nommée Edisse, qui s'appeloit autrement Esther; elle avoit perdu son père et sa mère ; elle étoit parfaitement belle , et il pàroissoit une grâce extraordinaire sur son visage. Son père et sa mère étant morts, Mardochée l'avoit adoptée pour être sa fille. » [Esth., ch. II, V. 5, 6 et 7.)
9 u Esther ne voulut pas lui dire (à l'eunuque Egée) de quel pays et de quelle nation elle étoit, parceque Mardochée lui avoit ordonna de tenir cela très secret. » [Esth,, ch. ii, v. 8, 10.) ,