TOUTES DEUX
Gourons, mes sœurs, obéissons.
La reine nous appelle :
Allons, rangeons-nous auprès d'elle.
TOUT LE CHOEUR , entrant sur la «cène par plusieurs endroits différents.
La reine nous appelle :
Allons, rangeons-nous auprès d'elle
ÉLISE
Ciel ! quel nombreux essaim d'innocentes beautés S'offre à mes yeux en foule, et sort de tous côtés ! Quelle aimable pudeur sur leur visage est peinte ! Prospérez, cher espoir d'une nation sainte. Puissent jusques au ciel vos soupirs innocents Monter comme l'odeur d'un agréable encens * ! Que Dieu jette sur vous des regards pacifiques!
ESTHER
Mes filles, chantez-nous quelqu'un de ces cantiques * Où vos voix si souvent se mêlant à mes pleurs De la triste Sion célèbrent les malheurs.
UNE ISRAÉLITE chante seule.
Déplorable Sion, qu'as-lu fait de ta gloire '?
I On lit dans V Apocalypse, cap. viii, vers. 4 : " La fumée de l'encens, composée des prières des saints, s'élève de la main de l'ange devant Dieu. »
Racine met dans la bouche d'Esther les paroles qu'adressoicnt aux Juifs ceux qui les avoient conduits captifs à Babylone : « Ceux qui nous avoient enlevés nous disoient: Chantez-nous quelqu'un des cantiques de Sion. » ( Ps. cxxxvi, vers. 4.)
Dans Esther et dans Athalie, Racine a voulu nous donner une
416 ESTHER
Tout Tunivers admiroit ta splendeur :
Tu D*es plus que poussière ; Qt do cette grandeur Il ne nous reste plus que la triste mémoire ^ Sion, jusques au ciel élevée autrefois,
Jusqu'aux enfers maintenant abaissée, Puissé-je demeurer sans toIx,
Si dans mes chants ta douleur retracée Jusqu'au dernier soupir n'occupe ma pensée 'î
TOUT LE CHOEUR
0 rives du Jourdain ! ô champs aimés des deux ! Sacrés monts, fertiles vallées, Par cent miracles signalées!
Du doux pays de nos aïeux Serons-nous toujours exilées?
UNE ISRAÉLITE, seule.
Quand verrai-je, ô Siou ! relever tes remparts. Et de tes tours les magnifiques faîtes? Quand verrai-je de toutes parts
idée des chœurs des anciennes tragédies grecques ; mais il n*a pas poussé l'imitation jusqu'à rendre le chœifr permanent sur la scène. Les chœurs d'Estker ne sont que le cortège particulier de la reine, et ne sont pas toujours intimement liés à l'action. Cet essai a donné lieu à Racine de faire briller un nouveau genre de talent, et de montrer qu'il étoit aussi habile à manier la lyre qu'à chausser le cothurne. Rien n'égale la sublimité, le sentiment, et la grâce touchante répandus dans* les chœurs de Racine; notre littérature n'a point de plus belles odes : c'est le langage des prophètes ; c'est la poésie des écrivains sacrés dans tout son éclat. "(G.)
I Les chœurs d^Esther rappellent quelquefois les chœurs de VHécube d'Euripide. Dans Euripide, ce sont aussi de jeunes filles compagnes de l'exil de leur princesse qui déplorent la ruine de leur patrie. « O patrie! ôllion! tu n'es plus comptée parmi les villes imjnortelles, M tant fut épaisse cette nuée de Grecs qui t'a enveloppée et ravagée! « Tu as vu raser ta couronne de tours ; la noire fumée t'a souillée d'une « tache ineffaçable! Hélas! je n'entrerai plus dans tes mursl » — Racine dit : Il ne nous reste plus que ta mémoire, idée moins touchante que celle de Sophocle : je n'entrerai plus dans tes murs. Il est malheureux que Racine n'ait pas profité de cette magnifique image : tu as vti raser ta couronne de tours I •
1 « Que ma langue soit attachée à mon gosier, si je ne me souviens pas de toi, si je ne me propose pas Jérusalem comme le principal ma joie. » (Ps. cxxxvi, vers. 7 et 8.)