ACTE I, SCENE III
Allez, osez au roi déclarer qui vous êtes.
ESTHER
Uélas î ignorez-vous quelles sévères lois
Aux timides mortels cacbent ici les rois?
Au fond de leur palais leur majesté terrible
Affecte à leurs sujets de se rendre invisible ;
Et la mort est le prix de tout audacieux <
Qui, sans être appelé, se présente à leurs yeux,
Si le roi dans Tinstant, pour sauver le coupable,
Ne lui donne à baiser son sceptre redoutal)le.
Rien ne met à Tabri de cet ordre fatal,
Ni le rang, ni le sexe, et le crime est égal.
Moi-même, sur son trône, à ses côtés assise.
Je suis à cette loi, comme une autfe, soumise :
Et, sans le prévenir, il faut, pour lui parler.
Qu'il me cherche, ou du moins qu'il me fasse appeler.
MARDOCHÉE
Quoi! lorsque vous voyez périr votre patrie,
Pour quelque chose, Estber, vous comptez votre vie l
* it Esther, pour réponse, lui ordonna de dire ceci à Mardochée : Tous les serviteurs du roi, et toutes les provinces de son empire, savent que qui que ce soit, homme ou femme, qui entre dans la salle intérieure du roi sans y avoir été appelé par son ordre , est mis à mort infailliblement à la même heure, à moins que le roi n'étende vers lui son sceptre d'or, pour une marque de clémence, et qu'il lui sauve ainsi la vie. Comment donc puis-je maintenant aller trouver le rui, puisqu'il y a déjà trente jours qu'il ne m'a point fait appeler! » [Esth., ch. IV, vers. 10 et 11.) On a objecté qu'Esther, aimée d'Assuérus, n'étoit pas en danger de la vie, ce qui détruisoit tout l'intérêt de la scène. Mais il falloit juger l'intérêt de cette scène d'après les mœurs orientales, et l'on auroit vu que rien n'est plus commun dans les despotes de l'Asie, que ces passages rapides et imprévus dlune passion à une autre ; que ces hommes violents parcourent sans cesse les deux extrêmes, aujourd'hui offrant à la beauté qui les enchante la moitié de leur trône, demain prononçant l'arrêt de sa mort. Vastlii, tendrement aimée d'Assuérus, n'étoit- elle pas subitement tombée dans la disgrâce, pour avoir désobéi, non pas à une loi formelle de l'empire, mais au caprice injuste et passager d'un roi privé de la raison! Esther devoit d'autant plus craindre pour sa vie en paroissant devant Assuérus, sans son ordre, qu'il y avoit trente jours, dit l'Éctitnre, que le roi ne l'avoit appelée. (G.)
420 ESTUER.
Dieu parle, et d'un mortel vous craigiieK le eourroux! Que di»-je? votre vie, Esther, est-elle à vous? N'est-ellc pas au sang dont vous éles issue? N'est-elle pas à Dieu, dont vous Favez reçue? Et ({ui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas S Si pour sauver son peuple il ne vous gardoit pas? Songez-y bien : ce dieu ne vous a pas choisie Pour être un vain spectacle aui peuples de TAsie, Ni pour charmer les yeux des profanes humains : Pour un plus noble usage il réserve ses saints. S'immoler pour son nom et pour son héritage, D'un enfant d'Israël voilà le vrai partage : Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours! Et quel besoin son bras a^-il de nos secours ? Que peuvent contre lui tous les rois de la terre? En vain ils s'uniroient pour lui faire la guerre : Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer; Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer >. Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble ^; Il voit comme un néant tout l'univers ensemble; Et les foibles mortels, vains jouets du trépas. Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étoient pas ^. S'il a permis d'Aman l'audace criminelle, Sans doute qu'il vouloit éprouver votre zèle.
1 « Et qui sait si ce n'est point pour cela même que vous avez été élevée à la dignité royale, afin d'être prête d'agir en un temps comme celui-ci! n (Eslh,^ ch. îv, v. 14.)
ï Voilà du sublime, tel qu*on n'en trouve point dans les tragédies profanes de Racine, ni même dans Corneille. Le vers de J.-B. Rousseau :
Il parle, et nous voyons leurs trônes mis en poudre.
Cant. tiré du ps. xlvii.
est une imitation bien languissante de celui de Racine. (G. i
S La mer fuit est une image empruntée du psaume cxni, vers. 3 : Mare vidit et fugit. Le eiel tremble est une idée d'Homère que Virgile et Ovide ont imitée. Remarquons que ce vers, dont l'harmonie est si forte, est composé tout entier de monosyllabes, à Texception du moi tremble, dont la deuxième syllabe est étouffée par Te muet. (G.)
^ Traduction littérale de ce verset d'Isaïe : « Omnes gentés quasi « non sint, sic sunt coram eo. » (Ch. XL.) (G.)