ACTE I, SCENE I
Que pour vous son courroux ne soit prêt d'éclater,
Et que de Jézabel la tille sanguinaire
Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire.
JOAD
Celui qui met un frein à la fureur des flots
Sait aussi des méchants arrêter les complots.
Soumis avec respect à sa volonté sainte,
Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte ^
sévère. Cette faute est très ancienne ; elle pourroit bien remonter jusqu'à l'époque où nos ancêtres bégayoient la langue latine. L'oreille, et non le jugement, aura remplacé par et \eeo latin qui précède ordinairement le second comparatif.
Quô magia video, eô magis arao. Plus je le Tois , et plut je l'aime.
1 Tout ce qu'il peut y avoir de sublime paroit rassemblé dans ces (juatrc vers : la grandeur de la pensée, la noblesse du sentiment, la magnificence des paroles, et l'harmonie de l'expression, si heureusement terminée par le dernier vers. D'où je conclus que c'est avec très peu de fondement que les admirateurs outrés de Corneille veulent insinuer que Racine lui est beaucoup inférieur pour le sublime, puisque, sans apporter ici quantité d'autres preuves que je pourrois donner du contraire, il ne me paroit pas que toute cette grandeur de vertu romaine tant vantée, que ce premier a si bien exprimée dans plusieurs de ses pièces, et qui a fait son excessive réputation, soit au-dessus de l'intrépidité plus qu'héroïque, et de la parfaite confiance* en Dieu de ce véritablement pieux, grand, sage, et courageux Israélite. (BoileaU, Ré/l. criL) — On a imprimé, avec quelque fondement , que Racine avait imité, dans cette pièce, plusieurs. endroits de la tragédie de la Ligue, faite parle conseiller d'État Mathieu, historiographe de France sous Henri lY, écrivain qui ne fesaitpas mal des vers pour son temps. Constance dit, dans la tragédie de Mathieu :
Je redoute mon Dieu, c'est lui seul que je crains... On n'est point délaissé quand on a Dieu pour père ; Il ouvre à tou» la main, il nourrit les corbeaux. Il donne'la p&turc aux jeunes passereaux. Aux bètes des forêts, des prés, et des montagnes : Tout vit de sa bonté.
Racine dit :
Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'«u\x« tt^xoNA... Dieu' Iaissa-t->il jamais tes entant» ml V)««ovGit
486 ATHALIE
Cependant je rends graoe au lèle officieux
Qui sur tous mes pénis yous fait ouvrir les yeux.
Je fois que l^i^justice en secret tous irrite.
Que TOUS avez encor le cœur israélite.
Le ciel en soit héxAl Mais ce secret courroux,
Celte oisive vertu, tous en contentez-Tous?
1^ foi qui n^agit point, est-ce «ne foi sincère < ?
Aav petits des oiaeaux il donne lenr pâture ; El M bont* «'étend «ar toute la nature.
Le plagiat parait sensible, et cependant ce n*en est point un. Rien n'est plus naturel que d'avoir les mêmes idées sur le même s^jet. ly ailleurs , Racine et Mathieu ne sont pas les premiers qui aient exprimé des pensées dont on trouve le fond dans plusieurs endroits de l'Écriture. (Volt.) — Ces dernières réflexions sont saines et judicieuses ; mais Voltaire y mêle quelques erreurs, répétées depuis dans tous les dictionnaires de théâtre, dans tous les livres de littérature. On n*a jamais pu imprimer avec quelque fondement que le conseiller d'État Mathieu a fait une tragédie de la Ligue : car c*est une assertion absolument fausse. Mathieu a fait cinq tragédies fort ridicules : BêtheTy Vasthi, Aman, Clytemneslre, et la Guisiade. Les vers cités par Voltaire comme ayant été imités par Racine, ne se trouvent dans aucune de ces tragédies ; ils sont tirés d'une autre pièce intitulée le Triomphe de la Ligue. L'auteur, R.-J. Nérée, est un écrivain fort supérieur à Pierre Mathieu. Le Triomphe de la Ligue est une tragédie pleine de verve ; on y voit éclater, au sein de la barbarie , des traits dignes d'un meilletir siècle. C'est dans cet ouvrage, imprimé en 1607, que se rencontrent les vers que l'on accuse Racine d'avoir imités, et qu'il ne connoissoit peut-être pas ; mais ils n'y sont point tels que Voltaire les cite ; on a eu soin de les limer et de les polir, pour les faire parottre plus dignes de l'honneur que Racine, dit-on, a bien voulu leur faire. Je les rétablis ici d'après l'original :
Je ne crains que mon Dieu, lui tout seul je redoute...
Celui n'est délaissé qui a Dieu pour son père.
Il ouvre i tous la main; il nourrit les Corbeaux;
Il donne la viande aux petits passereaux ,
Aux bêtes des forêts, des prés et des montagnes :
Tout vit de sa bonté.
Le Triomphe de la Ligue, act. II, se. i. (G.)
i Cette forme de phrase interrompue est très belle ; elle relève le discours par une interrogation inattendue. La Harpe veut y trouver une faute, il dit qu'en prose il faudroit écrire : est-elle une foi ein-