ACTE II, SCÈNE V
Dans le temple des Juifs uo instinct m'a poussée,
Et d'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée ;
J'ai cru que des présents calmftroient son courroux,
Que ce IMeu, quel qu'il soit, en deviendroit plus doux.
Pontife de Baal, excusez ma foiblesse.
J'entre : le peuple fuit, le sacrifice cesse.
Le grand prêtre vers moi s'avance avec fureur :
Pendant qu'il me parloit, ô surprise! ô terreur!
J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée.
Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée.
Je l'ai vu : son même air, son même habit de lin > ,
Sa démarche, ses yeux, et tous ses traits enfin;
C'est lui-même. Il marchoit à côté du grand prêtre ;
Mais bientôt à ma vue on l'a fait disparoltre.
Voilà quel trouble ici m'oblige à m'arrêter.
Et snr quoi j'ai voulu tous deux vous consulter 2.
Que présage; Mathan, ce prodige incroyable?
MATH AN
Ce songe cl ce rapport, tout me semble effroyable.
ATHALIE
Mais cet enfant fatal, Abner, vous l'avez, vu : Quel est-il? de quel sang, et de quelle tribu ?
ABNER
Deux enfants à l'autel prêtoient leur ministère : L'un est fils de Joad, Josabelh est sa mère; L'autre m'est inconnu 3.
i Ceci ressemble un peu à ce que rapporte Josèphe de la surprise d'Alexandre, qui reconnut, sous l'habit du grand prêtre des Juifs, le même homme qu'il avoit vu dans un songe. (L. R.)
2 Nous ne connoissons rien dans notre langue de plus beau, de plus poétique, et de plus élégant que ce songe. L'idée vive et rapide qu'Athalie donne de sa puissance, la peinture affreuse qu'elle fait de l'ombre de Jézabel, le portrait plein de douceur de Joas, et la manière dont elle décrit ensuite le trouble qui régnoit dans le temple des Juifé lorsqu'elle y est entrée, forment autant de tableaux qui font passer dans l'ame du spectateur le trouble et la terreur d'Athalie. (L. B.)
3 Abner ignore la naissance d'Eliacin. Joad, dans la première scène, n'a pas laissé échapper son secret. Cette circonstance est remarquable ; car, en supposant Âbner instruit du sort d'Eliacin , vl «^\. è\fe Vix^^ ^'t recourir au mensonge pour le sauver , ce t\\ù ti\xxo\\. tv\A V\^ '«Nsîti^R»»».
HATHA5.
Pourquoi délibérer?
De tous les deux, madame, il ta fisiut assurer. Vous savez pour Joad mes égards, mes mesures; Que je ne cherche point k veoger mes iigures; Que la seule équité règne eu tous mes avis; Mais lui-même, après tout, fût-ce son propre 61s, Voudroit-il un moment laisser vivre un coupable?
ABREE.
De quel crime un enfant peiit4i être capable?
MATHAN
Le ciel nous le fait voir un poignard à la main : Le ciel est juste et sage, et ne fait rien en vain. Que cherchez-vous de plus?
ABNER
Mais, sur la foi d^in songe.
Dans le sang d'un enfant voulez-vous qu'on se plonge? Vous ne savez encor de quel père il est né, Quel il est.
MATHAN
On le craint, tout est examiné.
A d'illustres parents s'il doit son origine, La splendeur de son sort doit hâter sa ruine; Dans le vulgaire obscur si le sort Ta placé *, Qu'importe qu'au hasard un sang vil soit versé? Est-ce aux rois à garder cette lente justice? Leur sAreté souvent dépend d'un prompt supplice. N'allons point les gêner d'un soin embaiTassant : Dès qu'on leur est suspect, on n'est plus innocent.
ABMER.
Hé quoi, Mathan! d'un prêtre est-ce là le langage? Mol, nourri dans la guerre, aux horreurs du carnage. Des vengeances des rois ministre rigoureux,
de son caractère. C'est une de ces convenances délicates dont les ouvrages de Racine offrent une multitude d'exemples.
1 Dans ces deux vers , d'ailleurs très beaux , sou sort et le "sort ont
paru trop près l'un de l'autre , le premier étant pris pour l'état , et )e
second pour la destinée. {Acad.) — Si l'on pouvoit corriger Racine ,
H serait si facile de mettre •. La splendeitr de son rang doit hâter sa
ruine.