SCÈNE L
ARTÉNICE, seule.
Enfin me voilà seule, et sans être distraite,
Je puis rêver ici. L'agréable retraite !
Ah ! que deux cœurs , unis par Thymen et l'amour ,
Goûteroient de plaisirs dans ce charmant séjour !
Ten ferois mon bonheur , j'en ferois mes délices.
La vertu-, la raison , en banniroient les vices ,
Pour n'y faire régner que la tranquillité,
L'amour , la complaisance et la fidélité.
Le dégoût et l'ennui que d'autres pourroient craindre
Dans nos amusements ne pourroient nous atteindre.
Une joie innocente en feroit l'agrément ;
Us seroient toujours vifs sans nul emportement.
Aces plaisirs, exempts de troubles et d'alarmes,
La variété même ajouteroit ses charmes;
Car que n'invente point le désir vertueux
D'amuser ce qu'on aime, et de le rendre heureux?
D'oïl vient que je me fais cette agréable idée, Et quel secret motif en ce lieu m'a guidée ? C'est ici que Léandre, exempt de passions, Vient souvent se livrer à ses réflexions. C'est ici que son âme et s'éclaire et s'épure, Tantôt par le travail, tantôt par la lecture.
Que ne puis-je en ce lieu partager ses plaisirs ! Mais à quoi bon former d'inutiles désirs? Une autre est destinée au bonheur que j'envie, Et peut-être à troubler le repos de sa vie. Triste réflexion pour Léandre et pour moi ! N'y pensons plus. Quel est ce livre que je voi? C'est Horace.' Je crois qu'on ne peut me surprendre, Et je puis, sans témoins, et le lire et l'entendre.
( Elle prend le liyre qui est sur la table , et s'assied dans vn fauteuil. Après avoir lu bas, elle dit : )
Que cette ode est naïve ! et quelle tendre ardeur Éclate dans ce vers, interprète du cœur !
Tecwn viuere amem, tecum oheam Ubens.
Oui, voilà le désir que ta vertu m'inspire, Philosophe charmant. Je n'ose te le dire : Mais aux muets témoins je puis me découvrir; Arténice avec toi voudroit vivre et mourir.
Tecum vivere amemy tecum obeam libens.
Juste ciel !
( Dès qu Vile entend qu'on entre , elle se lève brusquement , et jette le livre sur la table.)