‹ Œuvres du chevalier de Boufflers, membre de l'InstitutChapitre 90 sur 120 · ACTE II, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE III

traités avec l'amour que je leur dois , et mes soins essaieront de vous faire oublier que vous êtes veuve : je veux être pour vous un autre Thésée.

PHÈDRE

Espoir crédule , trompeur amour , en a-t-il assez dit? Redoublons les prières. Ah! prince, soyez sensible à la pitié , écoutez des vœux secrets que je ne puis vous cacher ni vous dire.

HIPPOLYTE

Quelles sont donc vos peines ?

PHÈDRE

Elles sont telles , que vous ne pouvez jamais les imaginer de la part d'une belle-mère.

HIPPOLYTE

Pourquoi ce mystère et ce trouble ? parlez ouvertement.

PHÈDRE

Le délire et la fureur régnent dans mon aine et sur mes sens ; un feu caché circule dans mes veines et dévore mes entrailles , comme la flamme promène ses ravages sous des toits embrasés.

HIPPOLYTE

Sans doute c'est votre chaste amour pour Thésée.

PHÈDRE

Oui, Hippolyte, c'est Thésée que j'aime; c'est lui, tel qu'il me parut autrefois , lorsque , dans la première fleur de l'âge , il vint affronter la demeure ténébreuse du monstre de Crète , et qu'à l'aide de ma sœur il se retrouva dans les détours du labyrinthe. Qu'il était beau ! Je crois voir encore. ce front ceint de bande-

1 5o HIPPOLTTE.

lettes sacrées ; son visage était coloré d'une aimable pudeur , une peau délicate couvrait ses membres nerveux : il ressemblait à Diane ou à Phébiis mon père, ou plutôt à vous. Oui , je le revois ; je vois cette fierté qui, du premier abord, charma son ennemie :uûe beauté plus vive et plus naturelle encore éélate en vous, Ce sont tous les traits de votre père ; mais le sang de votre mère y mêle je ne sais quoi de farouche qui leur donne un nouveau charme , et joint la fierté scytbe à la beauté grecque» Si vous eussiez paru près de Thésée sur les rives de Crète , c'est à vous qu'Ariane eût remis son fil. O ma sœur ! c'est vous que j'invoque, de quelque coin du ciel que vous lanciez vos rayons ! ma sœur, que nos destins se ressemblent! vous brûlâtes pour le père, et moi pouf le fils. O Hippolyte ! vous voyez la fille d'un dieu prosternée à vos genoux : nul crime , nul soupçon , ne l'ont encore souillée* Pour vous seul j'abjure la vertu , pour vous je descends à la prière , et ce jour mettra fin à ma peine ou à ma vie*

HIPPOLTTE.

Maître des dieux , vous entendez , vous voyez , et vous êtes tranquille! Ah! si le ciel est encore serein, quand lancerez-vous la foudre? Ah ! que le monde ébranlé 6'écroule ! que le jour disparaisse dans les ténèbres du chaos ! que les astres épouvantés fuient la voûte des cieux! Et toi , roi de l'empyrée, ô Soleil ! vois la honte de ta race et cache ta lumière. Maître dés dieux .et des hommes , pourquoi ta main tarde* t-elle ? pourquoi la triple foudre n'a -t -elle point tout

ACT» II , SCÈffE III. I 5 1

embrasé ? Tonne sur mcà , perce-moi de tes traits brûlai» : je suis eoupable , j?ai mérké la mort , j'ai fait naître des feux impurs. Etais-je donc fait pou? l'ia* ceste ? et si ce crime devait être connu, grands dieux! devais- je en êtjre l'objet ? Est-ce là le prix d'une vie austère? O toi Ipii surpasses les crimes de ton sexe, tu as vaincu même ta mère; tu as plus osé : elle seule fut souillée de soé crime; le forfait et la honte furent long-temps cachés , et n'éclatèrent qu'à la naissance d'un monstre, assemblage bizarre de l'homme et de l'animal féroce. Û mille fois heureuses les victimes de la haine et de la trahison ! O mon père ! je vous porte envie ; les belles-mères de Colchos sont moins à craindre que celles de Crète.

PHÈDRE

Je ne saÎ9 que trop la triste destinée de ma maison. J'ai cherché ce que je devais fuir ; mats rien ne m'arrêtera plus : je te suivrai au travers des rochers, des fleuves , des rtiers , des flammes ; partout où tes pas se porteront , insensée jy volerai. Laisse-moi encore une fois me traîner à tes genoux.

HIPPOLYTE

Éloignez , éloignez du chaste Hippolyte vos mains impures. Quels efforts ! quelles horribles caresses \ Ah ! qu'à l'instant ce glaive punisse tant de crimes. Déjà ma main a saisi les cheveux de cette infâme : ô Diane ! quel sang a mieux mérité de couler sur tes autels ?

PHÈDRE

A présent, Hippolyte, à présent tu combles mes

l5a HIPPOLYTE.

vœux , à présent tu guéris mes maux : oui, mon bonheur passe mon espoir ; je mourrai sans crime, et de ta main.

HIPPOLTTE.

Éloigne - toi : je te laisse vivre pour que tu n'aies rien obtenu de moi ; mais que ce glaive souillé de ton approche reste à jamais loin de mes flancs. Non , le Tanaïs, la Méotide, l'Océan lui-même , ne me rendront jamais ma pureté : o forêts ! ô Diane !

LA NOURRICE

Vous voilà découverte, faible femme; qu'attendez* vous? rejetons sur lui le forfait , accusons-le de violence; le crime seul peut voiler le crime: le parti le plus sûr dans le danger, c'est l'audace. La chose est secrète ; nul témoin ne dira quel est le coupable de nous ou de lui. Paraissez, peuple d'Athènes; arrivez, fidèles esclaves : l'incestueux Hippolyte presse la reine, il la menace de la mort, il fait étinceler le fer ; mais il fuit à votre approche , et dans son trouble il oublie son glaive. Ah ! nous tenons une preuve du forfait. Rappelons d'abord à la vie cette reine infortunée ; mais que ces cheveux arrachés , que ces vêtemens déchirés restent comme ils sont; qu'Athènes voie les vestiges d'un aussi grand attentat. O ma mai-» tresse ! reprenez vos sens ; pourquoi vous déchirer vous-même et fuir tous les regards? Quoi qu'il arrive , le crime n'est que dans la pensée.

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