‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 2)Chapitre 10 sur 110 · HÉFUJ ATION D UN OUVRAGE · texte numérisé non relu

HÉFUJ ATION D UN OUVRAGE

(lislinguer les termes simples énoncés par un seul mot des termes complexes ou multiples, c'est-à-dire composés soit de plusieurs mots' adjectifs, soit de propositions, et qui présentent diverses circonstances du sujet ou du verbe ou diverses modifications de l'attribut; pai'ce qu'alors l'objet à juger serait certain et le jugement précis. Par exemple, si je dis : Plusieurs des têtes que vous avez vut^s tomber pendant Van ii auraient été dans d'autres temps respectées de la république, et que je prenne tous ces mots : Plusieurs des têtes que vous avez vues tomber pendant Van ii, pour premier terme ; auraient été dans d^ autres temps, pour second ferme ; respectées de la république, pour troisième terme : en ce cas mes trois termes seront, à la barbarie près, des mots assez bien nommés judicande, judicateur et judicat; car il y aura eu une chose déterminée à juger et un jugement appliqué à cette chose. Mais en ce cas que deviendra tout le cortège des compléments complets et incomplets, des compléments prochains, éloignés, directs, indirects, légitimes, illégitimes, explicites, implicites, elleptiques et pleins? Que deviendront les propositions complétives, complètes, prochaines, éloignées et autres, en aussi grand nombre que les compléments simples? En ce cas, que deviendra surtout le reproche que Domergue fait à Dumarsais et à Ck)ndillac de n'avoir parlé de la proposition qu'en logiciens, quand il s'agissait d'en parler comme grammairiens , et de n'avoir pas mis assez de logique dans leurs grammaires, pour n'avoir vu dans la grammaire que la logique?

Nous avons promis de faire voir que hélas^ hai, et d'autres mots de celte nature, appelés interjections, ne sont nullement des propositions abrégées ou implicites, à moins que par le mol de proposition on ne se borne à entendre pensée ou sentiment mis en avant , et qu'on en éloigne l'idée de jugement, de judicande et de judicat. Je dis que Texpressîon d'un sentiment n'est pas celle d'un jugement, et que l'interjection est une chose égale à la proposition, niais non pas semblable. Les interjections, dit Gondillac , chap. XXIl, sont des expressions Tdipidesêquivalant quelquefois à des phrases entières. Elles n'ont point de places marquées^ et n'en sont que plus expressives ..

Aux accents naturels du langage d'action, les langues ont ajouté des mots, tels que : Hêlas ! Ciel! Dieu! La grammaire n'a rien à remarquer sur ces espèces de mots, c'est au sentiment à les proférer à propos. Dans toutes les langues, dit-il ailleurs, les accents communs aux deux langages (le langage parlé et le langage d'action) ont sans doute été les premiers noms; c'est la nature qui les donne, et ils suffisent pour indiquer nos besoins, nos cmintes, nos désirs, tous nos sentiments susceptibles de différents mouvements et de différentes inflexions; ils seml>lent se modeler sur toutes les cordes sensibles de notre âme , et leur expression varie comme nos besoins ( pages ?3 et 54).

J'ai donc raison de le dire, l'interjection est une partie du discours distincte de toutes les autres, et qui n'a jamais été^ confondue avec aucune, ni par l'usage ni par les théories grammaticales. Ce mot est exempt de la sujétion des règles; il entre dans le discours où Ton veut et comme l'on veut; il ouvre, il termine, il coupe la phrase au gré de celui qui l'emploie ; il s'y place sans éprouver aucune tinnsmutation, sans fléchir sa terminaison. L'interjection est Vaecent perfectionné, c'est le cri de l'âme qui en peint les sentiments ; il est commun au langage d'action et au langage articulé ; c'est le commencement de l'art de la parole qui se trouve de toute antiquité dans le langage d'action, qui ne peut jamais se perdre ni s'efTacer dans le langage de la parole (1).

Vous dites que hélas est une proposition implicite, qui renferme en soi, par sa propre vertu, le judicande, le judicateur, et équivaut kfen suis fâché; vous appelez cela aussi une proposition implicite, pourquoi n'est-ce pas l'expression naturelle, et fen suis fâche l'expression allongée? Elle eA implicite pour celui à qui l'esprit de système fait trouver partout le judicande, le judicateur et le judicat; mais elle est l'expression pleine et complète pour celui qui ne demande au langage que les mots nécessaires à l'intelligence de la pensée.

(1) Voyez à ce sujet la Grammaire universelle de Court de Gébelin, p. 363 et 354. Voyez la table des matières do la grammaire de Sicard,*au mot interjection.

DU GRAMiMAIRlEN DOMERGUE-

Une autre absurdUé du système qui dans toute proposition place un judieande, un judicateur et un judicat, c'est qu'il n^est pas vrai que toute proposition soit un jugement. J'observe que par proposition il ne faut pas entendre seulement une thèse posée, avancée, mais, comme le dit Diimarsais , qu'il faut entendre aussi tout assemblage de mots exprimant un regard de l'esprit qui considère un objet avec ttlle ou telle modification, ce qu'il faut, dit-il, biendistinguer (pag. M , premier en). Quand je dis : Soyez sage, ou Si vous êtes sage, ou Afin que vous soyez sage, ou Êtes-vous sage, ma proposition n'ebt pas du même genre que celle-ci : Vous êtes sage. Il n'y a point, dans ces premières décisions, de locution, de décision qui affirme ou qui nie, il n'y a donc point de jugement, il n*y a donc pas lieu à l'application du judicande , du judicateur et du judicat.

Douiergue s'est avisé d'un singulier expédient pour introduire cette heureuse famille dans ces phrases même où rien n'est disposé pour les recevoir. 11 met avant elles toutes une autre phrase, qu'il suppose être dans l'esprit de celui qui parle ; et c'est sur cette phrase qui n'est pas qu'il dépose les joyeux judicande, judicateur et judicat. Par exemple, voici comment il traduirait cette question : Éies-vous sage/* Il y trouverait ces propositions : Moi être voulant^ moi être sachant, cela être douteux pour moi vous être iage; moi (judicande), é/rc (judicateur), voulant (judicat); vtoi être sachant (proposition complétive prochaine, directe); moi (judicande), ^/re (judicateur), vous sachant (judicat); cela être douteux (proposition complétive prochaine, directe); pour moi (complément éloigné indirect); vous être sage, vous (judicande), être (judicateur), sage (judicat), proposition complétive directe, prochaine.

Deux observations sur tout ce verbiage : la première, c'est que Domergue fait faire à la pensée des opérations qu'elle ne fait point; c'est qu'il réduit tous ses actes à des jugements, tandis qu'ils sont souvent des vœux, des hésitations, des doutes. La seconde, c'est que le grammairien chargé de donner la théorie des formes qu'a prises la pensée humaine dans le langage doit employer des mots applicables aux formes qui les désignent et les i-appellent, et n'a pas le droit de les dénaturer

pour les rendre susceptibles de recevoir Tapplication de ces mots.

Condillac dit à la page 90, « qu'il ne faut a que quatre espèces de mots pour le disrx)urs : a des substantifs pour nommer ce dont nous « voulons parler, des adjectifs pour en expri- <i mer les qualités, des prépositions pour en a indiquer les rapports, et le seul verbe être

a pour prononcer tous nos jugements Tous

c( les éléments du discours se réduisent à ces « quatre espèces. »

Cela est de toute évidence.

Opendant Domergue ne veut pas qu'une phrase incidente , qui n'est que la périphrase d'un adjectif ou d'un substantif même, soit traitée comme partie essentielle de la proposition , et il se fonde sur ce qu'on ne doit pas confondre la logique et la grammaire, et que la grammaire doit nommer et expliquer toutes les formes reçues dans le discours, et non les réduire toutes d'après la logique. Par quelle contradiction ne voulant pas qu'on les abrège, prétend-il qu'on les allonge pour assortir son système ?

Ce que je vais dire est dur pour un homme qui croit avoir employé sa vie entière à s'élever par la pensée aux vérités grammaticales et déclaré, en conséquence, qu'il ne descendra pas jusqu'à ceux qui ne pensent pas (page i5 et 16), phrase dont vous ne trouverez rien qui approche ni dans Condillac, ni dans Locke, ni dans Bacon, ni dans Cicéron, ni dans Quintilien, ni dans Aristote ; mais il faut pourtant que je le dise, il n'y a dans le système du judicande, du judicateur et du judicat, qu'une traduction défectueuse d'une proposition très-juste, répétée par cinq ou six grammairiens, et mal entendue par Urbain Domergue.

c( Tout discours, a dit Condillac, dfius sa a grammaire, page 71, édit. in-8% est un ju- « gement ou une suite de jugements. Un juge- « ment exprimé avec des mots est ce qu'on « nomme proposition...» a Puisqu'une propo- «sition, ajoute-t-il, page 78, est l'expression a d'un jugement, elle doit être composée de a trois mots : d'un sujet, d'un attribut et d'un « verbe. Le sujet et l'attribut sont les signes a des idées que l'on compare ; le verbe est le sia gne de l'opération de l'esprit qui a comparé. »

Voilà le texte sur lequel Domergue a bâti

RÉl UTATION D'UiN OUVRAGK

son système', et l'on voit d'abord qu^il n'est pas inventeur du principe qui en fait la base^ c'est-à-dire que toute proposition est un jugement, et par conséquent composée de trois termes , dont deux représentent les idées que Ton compare, et le troisième l'acte de comparaison. En se bornant à cet aperçu de la proposition , en s'attachant servilement à ce texte, en rampant humblement sur ces mois, sans en peser le sens, sans remonter à ce qui précède ou attendre ce qui suit, il suffit d'avoir dans la tête des idées de tribunal pour appliquer ici le trope de justiciable, de juge, de jugement, et ensuite d'arithmétique vulgaire pour travestir le justiciable en judicande, le juge en judicateur, et le jugement en judicat. L'effort n'a rien de merveilleux ; ce qui est étonnant en cela, c'est que l'auteur croie avoir trouvé dans les hautes régions de la science ce qu'il doit à la servile traduction des mots. Mais avançons, et remarquons les méprises faites sur les mots mêmes.

Gttndillac avait dit que tout discours, c'està-dire, tout assemblage de paroles suivies est un jugement. Domergue a confondu ces mots : tout discours^ avec ceux de toutes paroles, toutes syllabes y et en conséquence il a cru qu'il fallait faire de toute exclamation, de hof de ha/ un jugement complet, et y trouver judicande, judicateur et judicat. Est-ce là s'élever ?

Condillac avait encore dit que l'expression d'un jugement doit être composée de trois mots, c'est-à-dire au moins de trois mots ; et faute d'avoir dit au moins, Domergue n'y veut, lui, jamais que trois mots, ces trois mots n'eussent^ils jamais de sens, étant séparés de ceux qui les expliquent ou les modifient. De sorte qu'il nous faut trouver partout des propositions qui ne proposent point, des jugements qui ne jugent point, et appeler de ces noms des mots détachés aussi vides de sens que le seraient des syllabes coupées dans chaque mot et mises à la suite les unes des autres.

Urbain Domergue a prouvé qu'il n'entendait pas le système des grammairiens sur la proposition, non-seulement en appliquant à une parlie de ce système une nomenclature qui ne pourrait convenir qu'au tout , mais encore en employant contre la nomenclature reçue les

objections les plus fausses et même les plus choquantes.

Voici ses critiques sur le mot de sujet, a D'abord, dit-il, je pourrais dire : Le mot su- « jet et son influence grammaticale offrent « à l'esprit une contradiction au moins appa- (c rente : le sujet commande à l'attribut, et a l'attribut docile obéit à son sujet ! L'altri- « but reçoit et exécute l'ordre de prendre l in- « flexion du nombre et celle de la personne ; « humble serviteur, il porte la livrée de son a maître, qui cependant est son sujet. »

Par quel délire d'imagination poétique le poète de la grammaire se figure-t il que la grammaire a voulu flétrir le premier terme d'une proposition par la dénomination politique de sujet, quoique ce sujet soit, dit Domergue, le maître de l'attribut, qui lui commande et lui donne la livrée. Comment voit-il dans l'attribut un serviteur qui porte la livrée de son maître et reçoit de lui des ordres qu'il exécute? Citoyen, où êtes-vous donc? Daignez revenir à nous. Eh î il ne s'agit pas ici d un souverain offensé et d'un vassal à faire rentrer dans le devoir; quand on a appelé la substantif d'une proposition sujet , on a toujours voulu dire de deux choses Tune, ou l'objet soumis à l'attention, placé sous les yeux de celui qui juge , ou sous l'attribut par ce jugement existant sous la qualité que l'on considère. Le mot de sujet est toujours entendu de la même manière, en logique et en littérature. C'est par extension de ce sens qu'on dit qu'un auteur est plein de son sujet, métaphore qui assurément ne vient pas de l'idée d'un tyran qui mange ses vassaux. C'est dans ce sens qu'on a dit qu'un auteur a son sujet dans la tête, ou qu'il est au-dessous de son sujet, quoique, suivant la racine du mot sujet ( subjectum), le sujet soïi jeté dessous l'auteur. Le sujet, dit bonnement Condillac, est la chose dont on parle (page 82, grammaire). Le sujet est sous l'attention, comme l'objet devant. On suit son objet quand on travaille son sujet ; quand on a atteint et fixé son objet, on en fait le sujet de ses peines ou de ses plaisirs. Dans le langage des grammairiens, sujet veut plus dire la chose reconnue sous la qualité que l'on considère ; sujet, a dit Sicard , c'est tout ce dont on affirme une qualité quelconque.

L'attribut ne porte pas la livrée d'un servi-

DU GRAMMAIRIEN DOMtRGUE.

teur du sujet ; on pourrait dire tout au plus que c'est le vêtement du sujet même, et alors on verrait pourquoi il doit suivre ses inflexions. L'attribut est la qualité que le jugement remarque sur le sujet, co-existante avec lui, et non un être distinct que Tesprit y joint. Domergue a-t-il vu comment Siéard faisait entendre à ses élèves cette proposition : Ce papier est rouge. Il commençait par écrire les lettres du mot rouge entre celles du mot papier, pour figurer que l'attribut est inhérent à la chose ; ensuite il abaissait les lettres rouge y et mettait ainsi l'attribut hors du sujet ; ensuite il unissait ces deux mots par le verbe est^ et alors l'opération du discours était faite; elle avait divisé ce que l'esprit avait vu en même temps, mais ne pouvait montrer que successi\ement. Voilà l'analyse de la proposition rendue sensible aux yeux et matériellement exécutéti. C'est la décomposition par la parole d'une opération simple , une de Tesprit, ou plutôt dune seule et unique perception. Enfin, dans le langage grammatical, Jti/e( répond à Vatiribui, comme substantif à adjectif; l'un veut dire qui est jeté dessous, subjeclusy comme l'autre ce qui se tient debout dessous, subMtans ; il est tout simple que le fond soit censé être sous la forme, la substance sous la modification, le principe sous l'accessoire, la chose que l'on fixe sous la modification.

En un mot, sujet veut dire mis sous l'attention, ou déclaré sous une qualification, ou, dans les deux sens, ce mot est juste subjicere sub oculos; mettre sous les yeux, est une expression de Quintilien ; et je demande au citoyen Domergue s'il veut renoncer à l'expression d'être au-dessous de son sujet, sous prétexte que le sujet désignant toujours ce qui est dessous, on ne peut s'en servir pour désigner qu'il est au-dessus de quelqu'un.

Au fond, Domergue objecte contre le mot sujet que proprement il signifie ce qui est mis dessous, u Or, dit-il, je ne vois là qu'une eœa pression matérielle, et c'est de l'idée que « doit découler une détermination que puisse il avouer la raison : celle de sujet pèche don# a contre la logique. »

Qui pourra nous expliquer ce que c'est qu'une expression matérielle^ ce que c'est qu'une dénomination qui découle, et comment c'est de Vidée que doit découler une dénomination que

puisse, etc. L'auteur a voulu dire sans doute qu'il ne voit dans le mot de sujet que l'expression d'une idée physique, et que c'est d'une idée métaphysique que doit découler une dénomination que puisse, etc. Mais l'auteur ne sait-il pas que nos idées abstraites se forment d'idées physiques, et qu'il est impossible d'exprimer les premières autrement qu'avec des mots empruntés ou composés des secondes? Ce n'est pas sans raison, ce semble, que Fauteur place un si grand intervalle entre le grammairien d'une part et le logicien et le métaphysicien de l'autre, et qu'il reproche aux grammairiens reconnus pour les plus éclairés d'avoir porté la faux dans la moisson d'autrui. Il n'a pas à se reprocher une pareille usurpation, a Ce qui est mis au-dessous, reprend a IK>mergue, a pour coiTélatifcequi est mis a au-dessus, et attribut ne réveille pas l'idée a de position supérieure. Sujet ci attribut pèa chent donc contre la symétrie. »

11 paraît que si Domergue est le poète de la grammaire, il en est ausi le géomètre. Comment donc! dé la symétrie dans une nomenclature grammaticale! Ceci serait digne du mathématicien Lecamus , qui n'aurait pas écrit un billet que son papier ne fût coupé d'équerre.

Mais les idées de symétrie peuvent-elles s'appliquer au rapport du sujet et de l'attribut, aux rapports de position dessus et dessous? L'habit est dessus, le moine est dessous : où peut se rencontrer la symétrie entre l'habit et le moine? De même le sujet est dessous, l'attribut en est l'enveloppe. Quelle symétrie peut-il y avoir entre ces deux choses et entre les mots qui les expriment?

« Lien ou copule, continue Domergue , est « infecté du même vice que sujet; il n'exprime <i que le matériel de la partie de la proposition a dont il devrait faire connaître l'esprit. ». Certes, ce mot lien ou copule est assez expressif; il annonce assez bien l'opération de l'esprit, qui lie, accouple dans le discours l'attribut qu'il doit attacher au sujet, et il serait difficile de trouver une expression plus significative.

Si nous entendons bien Domergue, il assure (à la page 15) que les élèves adoptent avec beaucoup de facilité les judicande, judicateur et judicat. A cela nous répondrons : Tant pis,

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