‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 2)Chapitre 11 sur 110 · RÉFUTATION D'UN OUVRAGE · texte numérisé non relu

RÉFUTATION D'UN OUVRAGE

c'est un malheur que cette facililé à recevoir l'erreur; mais peut-être nous trompons-nous, car les phrases que nous avons entendues sont faites d'une manière si extraordinaire que leur sens a pu nous échapper. Les voici : « Pourquoi a veut-on que le jeune grammairien éprouve a une extrême difficulté à nommer judicande a la chose à juger ? D'ailleurs, ce n'est pas ici a une vaine théorie , l'expérience y a mis le a sceau. Le vague, le faux produisant les té- « nèbres ou un jour trompeur, le jour pur de « la science naît de la précision et de la vé* « rite. » Ce nest pas ici wte vaine théorie. Cette phrase n'est pas finie; il faut quelque chose à la suite de théorie pour former un sens. Il faut dire : Ce n'est pas une vaine théorie que j'expose ici, ou bien : Ceci n'esi pas une vaine théorie. Uexpérience y amis ie sceau; a mis le sceau à quoi? A ce n'est pas? A ici? A une vaine théorie? Et puis qu'est-ce que le vague, le faux, produisant les ténèbres ou un jour trompeur ? Le vague et les ténèbres, le faux et le jour trompeur, tout cela n'est-il pas la môme chose? Que signifie, enfin, le jour qui naît de la précision, la science qui nait de la vérité? La science ne nait pas de la vérité ; elle en est l'exposition ou la connaissance ; et le jour naît tout simplement de la lumière.

C'est pourtant à la suite de ces belles phrases que l'auteur, prêtant un moment une oreille dédaigneuse aux clameurs de ceux qui objectent Phabitude des préjugés contre son ordre judiciaire constitué dans la proposition grammaticale, dit : « Ceux qui parlent ainsi peuvent « se dispenser de me lire , je n'écris pas pour a eux ; je n'ai pas employé ma vie entière à « m'élever par la pensée aux vérités gramma- « ticales, pour descendre jusqu'à ceux qui ne « pensent pas. »

Nous passons à la famille des compléments. Par complément, comme nous Pavons vu, l'auteur entend « un ou plusieurs mots qui ser- « vent à Tachèvenient d'un judicande, d'un « judicatcur ou d'un judicat, ou même d'un « complément incomplet ».

Je demande d'abord s'il y a un galimatias pareil à celui d'un complément qui sert à l'achèvemenl d'un complément incomplet? ie demande dans quelle sorte d'esprit peut entrer une semblable définition, ou seulement la curiosité de l'expliquer, ou seulement la patience

de la relire? Dire qu'un complément est l'achèvement d'un complément , dire Taché vementd'un complément incomplet, n'est-ce pas faire à plaisir des non-sens et des contre-sens?

Quant aux compléments qui achètent, dit l'auteur, le judicande et le judicat, et qui en effet achèveront, mais autrement qu'il ne pense, le judicande et le judicat , nous observerons d'abord que ces mots : compléments du judicande et du judicat, accusent la dénominalion de judicande et de judicat, et prouvent trèsbien que ce que l'auteur appelle la chose à juger n'est pas énoncé par ce qu'il appelle son judicande, n\\9, chose jugée, parson judicat. C'est la confirmation de ce que nous avons dit.

Mais en considérant la nomenclature en ellemême , nous y remarquerons : i" qu'elle manque de justesse ; ^ qu'elle n'a rien de précis, de caractéristique, de propre à éclaircir ou à fixer l'idée ; 3« qu'elle ne détermine aucune distinction entre les diverses formes de propositions, et ne s'accommode à aucune des divisions connues; 4« qu'elle ne peut s'appliquer sans cacophonie à toute espèce de modification de l'attribut ou du sujet, c'est-à-dire qu'elle ne cflhvient pas aux modifications surajoutées; 5* qu'elle est fort inférieure en justesse, en simplicité et en clarté, aux dénominations dont Domergue prétend qu'elles prennent la place ; 6« enfin , qu'elle n'est que la fausse interprétation ou l'abus volontaire d'un mot de Dumarsais. Donnons quelques développements à ces propositions.

Que veulent dire les mots de compléments, de prochain, d'éloigné, de direct , d'indirfCl?

Complément veut dire ce qui complète , mais sans être partie nécessaire, a C'est, dit le a Dictionnaire de l'Académie, ce qui s'ajoute à « une chose pour lui donner la perfection : on (c dit en théologie complément de béatitude, « pour le comble de la béatitude... De même, a ajoute l'Académie, on appelle complément a en grammaire ce qui sert à compléter une « proposition; exemple : Les adverbes sont les a compléments des verbes et des adjectifs, »

Il résulle de ces notions que le mot complément ne convirut nullement aux parties nécessaires d'un tout, et par conséquent aux parties nécessaires d'une proposition . Exemple : Je suis siîicèremeni attaché à votre pè/e; dans cette phrase, votre père est partie nécessaire, parce

DU GHAMMAIRIEN DOMERGUE.

que sans ces mois attaché n'aurait pas de sens. Sincèremeni est complément parce qu'il met le comble à l'expression de ma pensée^ et que les adverbes ainsi que les phrases incidentes qui tombent sur le verbe, et que Condillac appelle subordonnées y sont des corn* pléments. Or^ Domergue ne reconnaît pas qu*aucime modification puisse tomber sur le verbe ^ et il appelle également complément les parties nécessaires, et pour la désignation du sujet» et pour Fexpression de Tattribut. Ce mot est donc employé sans justesse dans son ouvrage.

Les mots de prochain et A'éloigné sont par eux-mêmes très-vagues; les relations de proximité et d'éloignement ne peuvent être déterminées que par la comparaison de deux distances toujours présentes à la pensée. Ainsi, pour reconnaître le complément prochain, il faudrait toujours avoir dans l'esprit un complément éloigné, et vice versa y c'est-à-dire toujours deux idées, quand on n'en a besoin que d'une.

Le mot A^éloifjné appliqué à un complément forme un contre-sens. (Comment en* tendre que ce qui complète une cbose^ y est uni, incorporé, en soit éloigné?

Par la même raison, le mot de complément prochain forme un pléonasme , et pis qu'un pléonasme, car comment ce qui est ajouté ne serait-il pas prochain ?

Direct et indirect sont deux mots absolument inapplicables à quelque partie que ce soit d'une proposition; rien dans une proposition ne peut être distingué d'une autre chose par le direct ou Pindirect.

Prochain et direct ^ éloigné et indirect, attachés au substantif complément^ lequel est toujours lui-même attaché au svjet ou attribut, sont une surcharge de mots et un nuage d'idées si confuses, que la nécessité de les supposer pour expliquer le système de la proposition devrait le faire rejeter.

Appliquons ces notions aux exemples que nous fournit Domergue, et elles nous en paraîtront plus évidentes.

Dans cette phrase : Je préfère une honorable pauvreté à une ricl^$$e coupable, pourquoi une féonorable pauvreté est-il un complément direct, et à une richesse coupable un complément indirect? Où est le direct et l'indirect en cela? « Le complthnent prochain direct, dit-il,

if est o^lui vers lequel l'expression se dirige néa cessairement, iwai.t à l'aide d'un mot inter- « médiaire gvi lui fait prendre une voie oblia que; tels sont les mots : à, de, pour, avec, etc. » Je ne vois pas que le mot intermédiaire fasse prendre une direction oblique; Je préfère Pierre à Paul, est une expression aussi directe à regard de Paul qu'à l'égard de Pierre; ma pensée tombe également sur Pierre et sur Paul, malgré l'intermédiaire à ; Je vais à Rome, n'est pas moins direct que l'expression /?omam peto : mon action ne tend pas moins directement à Rome dans la phrase française que dans l'autre. La distinction que l'auteur pourrait établir ici entre le complément vers lequel l'expression se dirige nécessairement sans secours intermédiaire, et celui vers lequel elle ne se'dirige qu'avec le secours d'un mot in termédinire, était celle du complément immcdiat et du complément médiat, car immédiat veut dire sans intermédiaire, médiat veut dire le contraire; ces mots eussent du moins répondu à l'idée de l'auteur. Mais malheureusement ils auraient été difficiles à arranger avec les compléments éloignés, car un complément immédiat éloigné aurait été aussi absurds que le complément incomplet; et cette dernière locution était assez pour Domergue.

Dans cet autre exemple de Domergue :

L Angleterre, usurpatrice des mers, perdra sa puissance par fexcès de son ambition^ je ne vois pas ce qu'il y a de plus direct dans usur^ patrice des mers, àPégard de l'Angleterre, que dans ces mots : par f excès de son ambition, à l'égard de perdra sa puissance. Les idées de direct et d'indirect n'entrent point ici dans ma tête, et me paraissent ne point prendre du tout sur ses locutions citées.

Quant au prochain et à V éloigné, comment ces mots : usurpatrice des mers, sont-ils un complément plus éloigné de l'Angleterre, qu'une honorable pauvreté ne l'est de je pré' fère, et comment à une richesse coupable estil un complément indirect plus prochain de je préfère, que par V excès de son ambition ne Test de perdra sa puissance ? Où est dans tout cela l'échelle de proximité et celle d'éloignement? Pour employer des mots correspondants à ses idé^s, l'auteur aurait dû dire, à la place de prochain, indivisible, et à la place d'éloigné f diviaible.

UÊFUTATION D UN OUVRAGE

En voilà assez sur les eoi))pléinen(s adjectifs ou substantifs (4). Venons enfin aux propositions dites par Domergue compléiivet et primardiales.

L'auteur^ comme nous l'avons vu, donne pour exemple de proposition complétive et primordiale (page \ ) cette phrase : IJes têtes que vous avez vues tomber étaient précieuses : les têtes étaient précieuses forment la proposition primordiale; que vous avez vues tomber est une proposition complétive.

Primordial veut dire premier en ordre d'ancienneté; mais je consens qu'il signifie pre-^ mier ourdi , puisque Pauteur aime mieux Tétymologie forcée qui fait venir ordial de ordiriy que de ordo. Ainsi proprement la proposition primordiale doit-elle être celle qui est la première en ordre ou a été la première ourdie dans la phrase qui renferme plusieurs propositions?

Cela posé, n'est-ce pas un contre-sens dioquant de dire que dans cette phrase : Les têtes que vous avez vues tomber étaient précieuses, tes têtes étaient précieuses forment une proposition primordiale? Elle n'est primordiale en aucun sens, puisqu'elle ne vient qu'après que vous avez vues tomber j qu'elle n'a été ourdie qu'après celle-ci.

Mais, dit l'auteur, j'appelle primordiale la proposition qui est la première dans l'énonciation granmiaticale de la pensée ( page 61 ) . Mais, répliquerai-je, qu'est-ce que renonciation grammaticale de la pensée ? Je n'entends pas le moins du monde ce que c'est que dénonciation grammaticale si différente de renonciation logique, habituelle et régulière, qu'elle mette en premier ordre ce que celle-ci met au dernier rang? Je ne sais ce que c'est que celte éuonciation, ni où sont ses règles, à moins que vous n'employiez ce mot par opposition à inversion; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici, puisque dans Texemple cité il n'y a pas dinversion,.et qu'au contraire il y en a une dans votre prétendue énonciatian grammaticale :Ces têtes étaient précieuses que vous avez vues tomler.

Je n'ai pas plus le bonheur d'entendre une

(1) On lit dans la Grammaire de Sicard, 1. 1, p. 36, qu'il n*a pas réussi à faire entendre à ses élèves ce que les grammairiens nouveaux appellent compté' ment de la proposition.

autre définition que l'auteur donne^ à la p. 67, de la proposition primordiale. C'est, dit-il, celle qui est la première dans l'ordre grammatical, dans renonciation analytique de la pensée; dans vos dans, dans, je ne sais lequel choisir : parlez-vous de l'un ou de l'autre ou de tous les deux? Mais cela m'est égal, car je n'entends pas ce que vous voulez dire par Yénonciation analytique de la pensée, ni par Yordre grammatical, L'énonciation de la penaée est une phrase bien faite. Si l'auteur avait dit : J'appelle primordiale la proposition qui est venue la première dans la pensée, je l'entendrais, mais je nierais qu'il y eût dans la pensée antériorité d'un terme sur un autre. Dans la pensée, le jugement est un, simultané, et Domergue l'a reconnu lui-même. Quant à Vordre grammatical, jusqu'à ce qu'il ait déclaré positivement qu'il veut appeler ainsi Vinversion ou le renversement de l'ordre direct comme l'annonce l'exemple, je préférerais croire que cet exemple est un lapsus de sa plume.

Il y a encore bien des choses à dire sur le primordial; par exemple comment l'accorder avec le compté tif? Quel rapport y a-t-il entre Je primordial et le complétif? Où est, je ne dirai pas la symétrie, mais l'harmonie entre de telles appellations? Le primordial appelle le secondaire, et à la place de celui-ci c'est le complétif, appelé d'un autre côté par Vincomplet, qui répond. Tout cela me parait être de la cacophonie.

Et quand l'auteur aurait rassemblé toute la famille du piimordial, quelle instruction résulterait-il d'une pareille nomenclature? Serait-ce d'apprendre que les propositions ont un ordre réglé par leur ftge? Mais outre que cela serait faux, parce que les propositions d'une phrase sont toutes simultanées dans l'esprit, quoique distinctes et successives dans le discours, cela serait parfaitement inutile; car il faudrait toujours un signe pour distinguer les âges de diverses propositions et leur assigner à chacune leur place, ce qui ramènerait toujours à l'ancienne nomenclature, que l'auteur veut à tout prix éviter.

Qu'elle est analytique, exacte, simple, claire, courte, connue, cette ancienne nomenclature, si bien épurée par Condillac ! La lire c'est l'entendre.

ou GRAMMAIRIEN DOMERGUfi:.

Voici ses divisions de la proposition

altribat.

' Les propotitiom simples : Composéfs do suJrt , dn verbe et de l'ai

Eseraplei La rfymètiqtu tttpuittmMt,

r i» De pluiears si^ets et an ettribat.

1 Sx. : La répsMlqae romuse rt la répa«

I bliqiie française sont anirs,

a» Les proposltlone composées I a* De plosinirs attribots et d'an svjet.

par la maltittide'dès sujets et / Ex. : La rApubllqor française est paissante

des attrtbnit.

&« De plnsiears sujets et plnsienrs at- [ iribata.Ex. : Les répnbltqoes française et {, romaine sont puissantes et généreuses.

30 Proposiiions composées par la mnltitodc des rappoi u ' vmbe.

4* Propositions composées diflèrentes modifiraiiuns.

par)

DifTérenies espèces de modifi

Avec an objet. . . 1 ce livre Avec nn terme.. . I à votre ami, Avrc un motif on I

une fln > pour lai faire plai*lr,

Avrc uiie clrooos- k

tance.. . ..... I dans sa nouveauté,

Avro un moyen. . | pour sa commodité.

Par celles du nom.

Par celles de l'attribut.

Par cell«s da verbe.

Par celles qu'on ajoute & l'objet . au terme, au motif à la circonstance et au moyen.

Par des substantifs.

adJrcUfs.

phrases incidente* subordon- •un^tées.

towkrs lenrr* s« divisent

Irar oesi Par des I Par des nées ou aui

Propositions prlndpales.

Propositions snborounnées.

Propositions incidentes, Prnposittooj surajouté s.

Dans ce tableau, très-court, on voit d'un coup d'œîl un système complet et lié; chaque mot porte un sens, fixe une idée, indique ses rapports avec les autres, et ainsi remplit trèsbien la fonction analytique qui est l'objet du discours, et exécute régulièrement le service des mots que le discours unit.

Domergue a fait quelques vaines critiques du mot proposition principale. Dumarsais Ta définie : celle qui contient ordinairement ce que l'on veut principalement faire entendre. La définition est vicieuse, et Domergue n'a eu ni grande peine ni grand mérite à le faire sentir. (Cependant comme ici la critique était bien placée, il ne Ta faite qu'à moitié.) Hais de ce qu'une définition d'un mot n'est pas bonne, il ne s'ensuit pas que le mot soit mauvais. D'ailleurs, il y a d'autres définitions que celle de Dumarsais; il y a celle de Condillac. Condillac entend par proposition principale celle à laquelle se rapportent toutes les autres propositions d'une phrase, soit pour la dévelq)per ou la modifier (page 7 1). A la page 72, il dit : Une proposition est faite pour une autre qu*elle développpe, ou elle est faite pour un mot qu'elle modifie, ou enfin c'est à elle que tout le discours se rapporte. Les propositions sont donc nécessairement ou principales , ou subordonnées, ou incidentes. Domergue connaissait ces définitions, pourquoi ne les attaque-t-il pas, puisqu'il voulait détruire le mol? Mais Ck>ndillac ayant ajouté, quelques lignes

plus bas, ces propres mots : a ce qui caractérise une proposition principale, c'est quelle a par elle-même un sens fini », Domergue se hasarde contre ce complément de la définition, et à Faide d'une légère altération dans les paroles de Condillac il les critique très -bien; voici comment il s'exprime : a La proposition prina cipale, dit Condillac y est celle qui présente a un sens fini<..D a Quelle liaison, reprend Domei^ue, Fhabile métaphysicien a-t-il pu trouver entre ce qui est principal et ce qui est fini?... et dans cet exemple : Je chante le héros qui régna sur la France^ je chante le héros n'est pas un sens fini. » Je n'ai que deux petites remarques à faire sur ce sujet, c'est que Condillac dit autre chose que ce que Domergue lui fait dire. Domergue donne pour la définition ce que Condillac ne donne que comme un accessoire de la définition qui précède. Principal n'a pas de rapport à sens fini sans doute, mais avec objei auquel se rapportent tous les accessoires. Le fond de l'idée exprimée par le mot de proposition principale n'est pas qu'elle a par elle-même un sens fini ; mais aussi Condillac se borne-t-ii à dii'e que c'est là le caractère ou signe auquel on reconnaît la proposition principale, et c'est Domergue qui lui prête cette opinion que la proposition principale est celle qui présente un sens fini.

La condition du sens fini étant donnée, non comme élément de la définition» mais cx>mm6 circonstance ordinaire de la proposition principale, il importe peu qu'elle ne se rencontre pas toujours et que l'observation soit quelquefois en défaut comme dans l'exemple cité par Domergue.

Comme le judicande, le judicateuret le judicat sont un abus de quelques mots de Condillac, le système des compléments et des complélifs prochains, éloignés, directs et indirects est l'abus d'un mot de Dumarsais. Dumarsais a appelé en général coippléments tous les accessoires nécessaires d'une proposition ; mais û a respecté, augmenté même la nomenclature spéciale et caractéristique des différentes formes de compléments. Le novateur a cru faire preuve d'invention en surchargeant ce mot de complément, qui ne représente qu'une idée très-générale de mots encore plus généraux, tels que directs et indirects et même

UÉFUTATION

vagues^ tels qiie prochnta el éloigné. Il s'est persuadé que la quantilé des mots suppléerait h leur précision, et que personne ne lui contesterait Phonneur dé l'invention lorsqu'il aurait remplacé les mots qui peignent Tidée par des mots qui la noyent.

Une comparaispn curieuse à faire, c'est celle de l'analyse que Dumarsais d'un côlé et Domergue de l'autre ont faite de l'idylle de madame Di'shoulières , qui commence par ces vers :

Hélas ! petits moutons, que vous êtes heureux I Vous paissez dans nos champs, sans soucis, sans alar- Aussiiôt aihiés qu'amoureux, fmes;

Oa rie vous force point à répandre des larmes.

Dans l'analyse de Dumarsais, tout est clair, simple , facile. Domergue est inintelligible. Qu'on en jiige par la ti*aduction qu'il fait des deux derniers vers : Au^silôi aimes qu'awourevXy etc.

« On n'est point forçant vous, dit-il, aimés tôt, à un degré égal au degré auquel vous êtes amoureux, à ceci : vous êtes répandant quelques larmes venant de les larmes. » Et l'analyse qui suit est digne de cette interprétation prétendue grammaticale.

Si c'était là éclaircir l'art de parler et faire ressortir tout ce qu'il y a de déguisé par Fusage dans le système des constructions grammaticales, nous serions réduits à invoquer un peu d'obscurité pour y connaître quelquecbose.

Nous ne finirons pas l'examen de l'ouvrage de Domergue sans relever Terreur vraiment dangereuse qui a couronné toutes ses erreurs : je dis couronné, quoiqu'elle paraisse en avoir été le fondement ; et ma raison est qu'il ne l'a trouvée, saisie, embrassée que par le besoin d'appuyer ses autres erreurs : cette erreur consiste dans une manière tout à fait fausse de distinguer la logique et la métaphysique deJa grammaire générale. Certainement ces trois branches des qpnnaissances humaines sont différentes; mais les caractères que leur assigne à chacune Urbain Domergue ne sont nullement exacts ; et le résultat de son système serait de séparer de la grammaire générale, non la logique et la métaphysique, mais le bon sens ; non Tart de raisonner, mais Tart d'énoncer raisonnablement sa pensée.

Ses premières noîions à Tégard delà logique

D'UN OUVHAGE

et de la grammaire générale avaient été fort justes; mais à force de se.tourmenter pour les ployer à son système , il les a tout à fait altérées.

a La logique, avait-il dit à la seconde page, est uniquement occupée de la vérité des pensées, de l'évidence des principes, de la justesse des conséquences. La grammaire générale suit les opérations de l'esprit dans l'énonciation de la pensée, marche sur la ligne analytique tracée par le langage lui-même, et considère les différentes parties de la proposition, les éléments des parties de la proposition, ou les mots, les rapports des mots avec les idées, les rapports des mots entre eux. »

Ces notions sont exactes ; mais quand le judicat et les compléments le forcent de chercher un appui contre le bon sens qu'ils choquent, il distingue entre lanalyse grammaticale et i'analyse logique, qu'il dit être simple accessoire dans une grammaire.

« L'analyse logique, dit-il (page 29), ne considère que deux parties, de quelque nombre de mots et de pro(>ositions que la phrase soit composée. Exemple : Une seule journée d'un sage vaut mieux que toute la vie d'un sot. Une seule journée d'un sage y sujet ou judicande, vaut mieux que toute la vie d'un sot, attribut ou judicat... L'analyse grammaticale distingue trois et souvent quatre parties dans la proposition, et autant de propositions dans la phrase qu'il y a de fois le judicateur, le verbe être exprimé, voilé ou sous-entendu.

« L'analyse logique, continue l'auteur, ne considère que les grandes masses. L'analyse grammaticale descend dans les détails. Presque aussi rapide que la pensée, la logique franchit le vain obstacle des mots et ne voit que la convenance ou la disconvenance de deux idées. La grammaire, tenant en main le flambeau de la logique, suit attentivement le méandre des mots partiels dont la proposition se compose. Elle en examine les formes , les accidents , Vincompletion. La logique est la grammaire des idées , la grammaire est la logique des mots. C'est pour n'avoir vu dans la grammaire que la logique, que Dumarsais et Beauzée n'ont peut-être pas mis assez de logique dans leurs ouvrages de grammaire.

« Cond.llac, postérieur à ces grammaires... a pris à plusieurs égards un sy^tème mixîe ,

DU GRAMMAIUIEN DOMERGUE.

moitié logique , moitié grammatical^ entaché du vice des deux systèmes.

« La vérité grammaticale» sous le rapport de la proposition y semble avoir été reléguée au fond du labyrinthe ; nul grammairien n'avait osé Py chercher... Gérard^ Dumarsais^ Beauzée^ Court de Gébelin, Gondillac> se sont égarés dans ses détoui*s... Ma théorie reste donc entière, etc. » (A la page 92, au sujet de cette locution : H est plus siige que vous ne pensez , il dit c|ue le ne est une véritable faute contre la loyiqve grammaticale.)

Enfin, Tauteur ne veut pas non plus que l'on confonde la métaphysique ou l'idéologie avec la grammaire générale. Celui qui. combattant Malebranche par Locke, dissejrte dans une grammaire sur les sensations et les idées, s'écarte du cercle traçai au grammairien ; il porte la faux dans la moisson d'autrui. Ce n'est pas de rhomme sentant et pensant que le grammairien s'occu()e, mais de l'homme exprimant ses pensées et ses sentiments par Forgane de la voix, ou fixant sur le papier la parole fugitive... Je sais, dit-il , que sans métaphysique il n'est point de vraie grammaire; mais ne tirons pas d'un principe vrai une conséquence fausse. Iji métaphysigne, dit-il, eut la raison df*s chosé^s, La métaphysique de la grammaire est la raison des choses grammaticales (page 34). Le métaiihysicien Condillac n'a bien apprécié la proposition principale qve sous le rapport tdéologigtte. C'est un savant idéotogiste, mais qui n'a qu'effleuré la théorie de la proposition grammaticale.

Si Ton séparait, comme le veut l'auteur, la grammaire générale de l'analyse des idées et de ce qu'il appelle l'analyse logique, la grammaire générale serait la plus méprisable des sciences, elle ne serait point une science; elle se réduirait à la connaissance et à l'observation de certaines formules de propositions qui se* raient aussi étrangères à l'usage, qui est l'objet des grammaires particulières, et aux lois du goût, qui sont l'objet de la science dite théorique ou poétique, qu'aux- règles du jugement et aux lois de la raison. Nous serions enchaVnés au judicande, au }udicat, au judicateur, au complément complet et incomplet, à la proposition implicite, explicite, etc. , et nous n'aurions à répondre qu'à ces ridicules familles do mots barbares qui, avant nu^uic iVéirt* parve-

nues^ ontdéjà la prétention d^éliminer cellesqui se trouvaient en possession d'un crédit mériti'.

Mais examinons en détail le système de Tauteur : «L'analyse logique, dit-il, ne considère dans une phrasjB, quelque composée qu'elle soit, que. deux termes: le sujet et l'attribut; elle ne considère que les masses. Au lieu que l'analyse grammaticale distingue trois et souvent quatre parties dans la proposition et autant do propositions dans la phrase qu'il y a de fois le judicateur élre, exprimé, voilé ou sous-entendu ; elle descend dans les détiiils, elle suit les mots, examine les formes de la proposition, ses accidents, son iHcomplélion.»

Je ne ferai qu'une réflexion sur ce texte; c*est qu'il n'y a point d\inaiyse qui consiste à ne considérer que les masses ^ que cette idée de considérer en masse est précisément l'opposé de l'idée exprimée dans le mot d'analyse : analyser c'est décomposer. L'analyse grammaticale de la proposition est dans la décomposition de ses parties, c'est-à-dire de ses mots, pour les considérer séparément et dans leurs rapports; les mots de sujet et d'attribut appartiennent à l'analyse grammaticale comme les mot^ de substantif et d'adjectif. La logique ue les emploie que par emprunt. Sui> vaut Domergue, l'analyse logique ne serait qu*un commencement d*(kUd\yse logique ; c'est la décomposition du sens des mots, c'esl-à-diic de leur rapport avec l'idée qu'ils expriment chacun séparément, et du jugement ou das sentiments qu'ils expriment par leur ensem.ble; en d'autres mots, l'analyse grammaticale décompose les assemblages de signes appelés phrases, et l'analyse logique décompose les faisceaux d'idées rangées sous chaque mot, ainsi que les jugements renfermés dans chaque proposition. Il n'y a rien de commun dans l'objet de ces deux analyses; mais l'opération est et doit être la même, car l'idée de décomposition est une idée. absolue, et on ne peut concevoir une décomposition qui ne décomposerait pas, une analyse qui n'analyserait pas et qui serait un examen de masse. Si Domergue avait bien fait le tour de Tidée attachée au mot logique^ ou s'il était demeuré fidèle au sens qu'il a attaché un moment à ce mot , il n'eût pas parlé d'une analyse l(»gi<|ue comme d'une analyse grammaticale imparfaite ; il n'eût pas parlé do l'un ot de l'autre

RÉFUTATION DTJN OUVRAGE

comme de deux procédés ayant un objet commun; savoir^ l'examen des mots.

La logique^ avait-il dit au commencement de son ouvrage^ est uniquement occupée de la vérité des pensées^ de l'évidence des principes^ de la justesse des conséquences. L'analyse logique^ d'après cette notion^ devait d'abord avoir pour unique objet les idées et non les mots.

Pourquoi l'auteur a-t-il voulu renvoyer à l'analyse logique la distinction de l'attribut et du sujet? C'est pour éliminer df. la grammaire une énouciation qui l'embarrassait^ parce qu'elle ne s'accordait pas avec son judicande^ qui devait être souvent indéterminé et n'être point un sujets et son jndicat, qui ordinairement ne jugeait point et n'appliquait point d'attribut. C'est ainsi qu'une idée fausse^ jointe au désir de la faire prévaloir comme idée de génie^ oblige l'esprit à la recherche et le prépare à la malheureuse découverte de cent autres idées plus fausses encore.

L'auteur n'est pas plus heureux quand il sépare la grammaire générale de la métaphysique que quand il trace sa ligne entre elle et la logique.

Il est impossible de comprendre comment la grammaire peut s'occuper de l'homme exprimant ses pensées et ses sentiments, sans s'occuper au moins à quelques égards de l'homme pensant et sentant. C'est comme si l'on disait que l'enseignement de la peinture a pour objet l'art d'unir des couleurs sans s'occuper des choses qu'il s'agit de représenter. La grammaire est l'art de peindre la pensée ; il est donc nécessaire qu'elle enseigne ce que c'est que la pensée et comment les signes la représentent. La couleur des pensées^ ou ce qu'on appelle les mots, ne procède même que de l'analyse ou de la composition des idées et ne représente que des idées. Comment en régler l'usage, si l'on ne connaît ce qu'ils sont et ce qu'ils peignent. Et, s'il est permis de changer ici de figure^ ne pourrait-on pas comparer la proposition de Domergue à celle d'un homme qui proposerait de faire l'art des chiffres sans s'occuper des nombres?

Domei^ue dit que la métaphysique est la raison de$ choses , et que la métaphysique est la raison des choses grammaticales. La métaphysique, dans le sens où ce mol peut être

employé ici^ est la science des opérations de l'esprit^ et c*est dans ce sens qu'il est vrai de dire avec l'auteur qu'elle est la raison des choses grammaticales. Et c'est pour cela qu*ii faut qu'à la grammaire générale appartienne l'idéologie.

Que serait-o« que la grammaire générale réduite à tracer des règles sans savoir comment Tesprit procède dans l'acquisition de ses connaissances et dans l'exposition de ses idées?

Que serait-ce donc que la grammaire générale tellement écartée des opérations de la logique qu'il lui soit interdit de reconnaître, dans un jugement, le sujet et l'attribut, et de partir de cette première division pour faire toutes les subdivisions propres à conduire l'esprit aux éléments? Elle serait donc condamnée à Texamen d'un mécanisme de phrases dont elle ne saurait rendre aucune raison, et à l'établissement ou à l'adoption aveugle de formules barbares? Il ne lui serait pas permis d'attacher ses principes aux motifs et à l'objet de. l'art de te parole, aux motifs et à l'objet de l'art du rais9nnement, et de les subordonner à l'intérêt de la communication des pensées ou de l'acquisition des connaissances nouvelles, eo un mot, d'embrasser le point de départ et le but où il faudrait arriver ! Que serait-elle entre la grammaire particulière , qui enseigne les usages de la parole chez une nation, et la logique ou la métaphysique, qui enseignent l'art de conduire le raisonnement et la pensée? Elle n'aurait ni l'autorité de Tusage ni celle du raisonnement.

Il est facile de faire cesser la confusion des idées attachées par Domergue aux mots grammaire générale, logique et métaphysique; de tixer la ligne qui les sépare, et de montrer les points qui les unissent.

La grammaire est l'art d'exposer son jugement ou son sentiment avec exactitude.

La logique est l'art de vérifiei' la justesse de ses jugements et de n'en porter que de justes.

Ainsi la grammaire a pour objet l'expression , et la logique a pour objet la pensée.

La grande tâche de la logique, c'est le raisonnement. Raisonner, c'est lier une suite plus ou moins longue de jugements jusqu'à ce qu'on ait transmis à un jugement final, qu'on nomme conséquence, toute la lumière d'un premier jugement qji'on nomme principe. La logique

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