DU GRAMMAIRIEN DOMERGUE
logique dans ce que l'auteur dit de la nature de la proposition; il dit que l'expression, renonciation d'une sensation, d'un jugement, se nomme proposition ; et il ajoute : la proposition est donc un jugement écrit ou parlé.
i*" Il est faux que l'expression d'une sensation soit une proposition. Hélas, hai, sont des expressionsdedouleur ; ce ne sont pas des propositions, comme nous le verrons dans un moment.
â<^ Il est absurde en logique de conclure de cette thèse fausse que l'expression d'une senn saiion se nomme proposition; il est, disons^ nous, absurde d'en conclure que la proposition est donc un jugement.
La proposition, dit l'auteur, est nécessairement composée de trois termes, le judicande, le judicateur et le judicat ; mais elle renferme souvent ui^ complément. Le judicande n'est jamais qu'un substantif. Ainsi Fauteur met les coHipléments hors des termes. Ainsi, dans cette proposition : Je préfère une honnête pauvreté à utie richesse coupable, je préfère forme toute la proposition ; une homiéte pauvreté et ce qui suit n'est qu'un complément. Ainsi dans je préfère, Tauteur trouve le judicande j>, pronom qui représente le substantif à juger; le judicateur suis; le judîcat préférant. Arrêtons-nous d'abord ici, et conférons les mots aux idées, pour voir comment ils s'y ajustent. Les trois mots judicande, judicateur et judicat présentent les idées de chose ou de personne à juger, de juge ou d'action de juger et de jugement. L'auteur a fait ces trois mots par analogie, ditil, avec les mots de multiplicande, de multiplicateur, et comme le mot le multiplicat est un root barbare, dont ne se sont pas encore avisés les mathématiciens, quoiqu'ils aient eu la force d'inventer les deux autres, il a fait par droit de filiation (mot qui fait ici contre-sens , car il fallait dire au contraire par droit de paternité) son judicat. Nous observerons d'abord qu'il est assez étrange, quand on veut faire des mots, de les composer par analogie avec d'autres mots que les maîtres de la science qui les emploient regardent comme défectueux et travaillent à en éliminer. Autant aurait valu aller chercher les mots de la vieille chimie, qui dans quelque temps ne seront plus même dans le souvenir de personne.
Mais ce ne sont là que des critiques d'acces-
soires ; voici pour le fond : lorsque vous voulez peindre l'idée propre à chacun des trois termes d'une proposition par les images de choses ou de personnes mises en jugement, de juge et de jugement par le tableau de l'ordre judiciaire en fondion, on doit s'attendre que de l'examen des trois termes ainsi représentés résultera pour l'esprit la comfiaissance parfaite d'un jugement complet et de l'objet auquel il s'applique; cependant rien de moins vrai que cela. Dans la phrase : Je préfère une honnête pauvreté à une richesse coupable, le judicande, le judicateur et le judicat, c'est-à-dire le prévenu, le tribunal, l'arrêt de tout cela sont réunis dans je préfère, on je suis préférant, et ne s'étendent pas au delà. Ainsi le tribunal a déclaré que je suis préférant, sans dire quoi et à quoi ; certes voilà un judicat bien précis, bien Clair, voilà un grand œuvre de jugement. Un acte judiciaire qui se bornerait à ces mots : Pierre est déclaré.... serait-il un jugement? Déclaré s'appellerait-il la chose jugée? Comment donc dans :je suis préférant, préférant s'appelle-t-il un judicat?
Prenons un autre exemple de l'auteur. Les têtes que vous avez vues tomber étaient précieuses; les têtes sont, selon lui, le judicande; étaient est le judicateur ; précieuses est le judicat. Certes voilà un appareil de justice en action encore bien perdu; \e jugement et le juge s'exercent sur quoi ? Sur un justiciable indéterminé ! I^s têtes étaient précieuses; quelles têtes? S'agit-il de celle de Robespierre ou de celle de Malesherbes? Sur quoi tombe votre jugement, puisque vous me parlez de jugement?
Nous pourrions montrer, par l'application du système d'Urbain Domergue aux trois quarts des phrases d'un livre quelconque, que ce qu'il entend par judicande n'est pas )ugeable, n'est pas une idée, et que ce qu'il appelle judicat, ou jugement, ne juge point. Nous jugeons donc , nous , que ces trois mots barbares, formés par analogie avec des mots barbares eux-mêmes, ne conviennent nullement aux idées qu'Urbain Domergue veut leur faire exprimer, et sont de toute fausseté.
Il est évident que pour que les trois termes d'une proposition puissent être appelés judicande, judicateur et judicat, il ne faudrait les considérer qu'à la manière des logiciens, sans