‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 2)Chapitre 102 sur 110 · LEITRES DU GENERAL ALAVA · texte numérisé non relu

LEITRES DU GENERAL ALAVA

C'«6l ça précisément ce qui m'a plus frappé en lisant votre livre ; car vous n'aviez pu consul* ter les originaux, et avant vous tout le monde, et surtout les Français, s'étaient déclarés pour François I*', et bien à tort. Pour nia part je ferai mon possible pour pouvoir obtenir une copie pour vous ; et je dis mon possible, car le duc , par respect du fameux Kobertson , qui, comme vous savez, écrivit la meilleure histoire de Charles Y, aussitôt qu'il trouva ces documents il fit chercher les successeurs du célèbre historien, et, par Tentremise de sir Walter Scott, il les offrit dans le cas de vouloir faire une réimpression. C^était une considération très-délicate de la part de mon illustre

au sujet de la provocation en duel adressée par ce prince à Tenipereur Charles- Quint, qui accepta et qu'ensuite le roi éluda. Voici comment 8*exprime mon père :

u Eut-il (François l*') de la noblesse et de la franchise, eut-ii même de la pudeur h la manière dont il éluda le combat singulier qull avait proposé à Cbarles-Quint, et dont celui-ci faisait notifier l'acceptation ?... »

(Métn. sur François /•', Avant-Propos, t. il, p. )47.)

« Parlerai-je du cartel proposé à l'empereur eu 1528, et de la défaite du roi pour n'en pas entendre l'acceptation? et de 8a prudence qui le rendit sourd à celui que Cbarles-Quint lui fit solennellement proposer dans un consistoire où il assistait à Rome? On sait que le premier de ces deux duels fut accepté par Charles-Quint, mais que, quand son héraut vint indi • qoer le lieu du combat, il débuta par une déclaration que son maître l'avait chargé de faire, et que François 1" l'empêcha de parler, sous prétexte qu'il n'y avait rien à ajouter à l'indication du lieu du combat.* (Même volume, p. 181.)

ami^que la famille de Robertson a reçue comme elle devait , et je crois qu'elle les publiera dans la nouvelle édition. Si donc il n'y a pas inconvénient par ce motif, j'espère que vous obtiendrez l'objet de vos désirs.

Depuis votre départ j'ai dîné dix fois à la table d'hôte, mais, le bavardage devenant de jour en jour plus fort, je me suis arrangé avec le traiteur, qui me donne à dîner chez moi trèsbien pour quatre francs, et je dîne à cinq heures.

Quelques jours nous faisons nos parties chez madame Leflon, le prince Pierre d'Aremberg, deux dames anglaises très-aimables, très-instruites, madame de Goigny et moi , Nous dînons très-bien pour très-peu d'argent, et nous passons la journée en très-bonne compagnie et très-agréablement. Mais ça va finir bientôt, le prince et les dames partent demain, et je compte aussi de quitter ce pays le 24 pour Bruxelles, avec de très-grands progrès dans ma jambe. Je marche avec un bâton assez bien dans rinfernal pavé de celte ville et très-bien dans l'intériear de la maison. Je ne puis vous assurer si je passerai par Séchelles, car cela dépend des nouvelles que je recevrai de Londres; mais j'aurai l'honneur de vous l'écrire de Bruxelles aussitôt que je pourrai vous en informer.

Je suis très sensible au souvenir de M. de Girardin ; ayez la bonté de le lui rendre de ma pari, comme au général Foy, contre qui j'ai combattu bien longtemps et que je connais beaucoup, et croyez-moi sincèrement Votre véritable ami ,

M. DE Alava.

{Soie de ^éditeur,) Les leUres de madame de Staël étaient rarement datées ou ne Tétaient qu'incomplètement. Mou père, cherchant, quelque vingt-cinq ans après les avoir reçues, à les mettre en ordre, y éprouva de grandes difficultés. 11 fallut qu'il s'y aidât aumoyen de recherches et de souvenirs puisés dans des circonstances qui pouvaient plus ou moins signaler les époques; aussi n'y a-t-il réussi complètement que pour quelques-unes. Pour le surplus les dates sont incertaines, et leur classement s'en ressent

nécessairement; quelques-unes ont été égarées : on le voit à la note écrite par mon pcre sur la minute de sa lettre à madame de Staël, à la date du 9 novembre 1799.

ti prairial an in (t Juin itm).

De deux choses l'une : ou il y a erreur de date, ou madame de Staël n'avait lu que le titre de mes articles du mois de prairial , titres d'après lesquels

CORRESPONDANCE GÉNÉRALE

elle aura jugé que je parlais de la division des pouvoirs législatif et executif, quoique je ne parlasse que du partage du pouvoir législatif entre deux Chambres, ou deux actions d'une même Chambre.

Elle parle des difficultés que je présentais sur Vorganisation du pouvoir exécutif.

Or j'écrivais en prairial 1795 dans le Journal de PariSf mais en ce mois-là je ne parlais que du pouvoir législatif. Ce n'est qu'en messidor et thermidor que j'ai parlé du pouvoir exécutif, tt c'est dans la feuille du 30 messidor (18 juillet 1795) que j*ai annoncé la crainte de voir dans un directoire de cinq membres le berceau de factions ennemies; ce n'est que le lendemain l**" thermidor (19 juillet) que j'ai développé mes motifs (1). C'est à ces articles que paraitse rapporter un passage de la lettre de madame de Staël : Ce que vous regardez avec raison comme une grande difficulté, la possibilité d'accorder ensemble cinq personnes, etc. Notez d'ailleurs que, l'idée que propose madame de Staël, je l'indique dans la feuille suivante du 20 juillet.

Lettre de madame de Staël,

21 prairial, an ni (9 juin 1795).

[snard et Devaisnes veulent absolument que je leur donne à diner avec vous. Venez sextidi^ avec votre ami M. de Colchen ; il n^y aura là que des personnes qui savent vous priser. — En pensant à vos difficultés si bien présentées sur le pouvoir exécutif, il m'est venu dans Fesprit des réflexions que je veux vous soumettre. On parle beaucoup de la division des pouvoirs, et c'est peut-être leur union qui est le problème le plus difficile. Un pouvoir exécutif qui n'a aucun rapport avec la confection des lois est naturellement l'ennemi de ceux qui lui imposent des décrets qui contrarient et ses vues et ses moyens d'exécution; on a senti par cette raison la nécessité de donner au roi la sanction. Il est impossible d'accorder une si grande influence à un pouvoir exécutif républicain. Ne faudrait-il pas alors choisir les ministres parmi les représentants de la chambre du Sénat? Ils auraient plus de considération en réunissant les deux titres, ils se mêleraient à la discussion, et, comme en Angleterre, ils auraient l'avantage d'avertir des difficultés d'exécution qui s'opposent aux lois que l'on proposerait. Dans PAssemblée constiuante il est arrivé vingt fois

(1) {Noie de l'éditeur.) Voir l'ouvrage intitulé du Gouvernement, t. V, p. 24, et notamment p. 36, où mon pcre explique comment le Directoire deviendra un nid de factions ennemies.

qu'on décrétait en finance, à la guerre, etc., une chose tout à fait impossible, et qu'une simple objection d'un ministre aurait absolument empêchée. Enfin, ce que vous regardez avec raison comme une grande difliculté, la possibilité d*accorder ensemble cinq personnes, n'existerait plus, car celui qui aurait la nicijorite dans la chambre du Sénat prendrait nécessairement la prépondérance sur les autres, et le désir de faire un parti au pouvoir exécutif dans la Chambre législative les réunirait par le lien d'un intérêt commim.

A cette idée le premier mot que l'on oppose, c'est la confusion des pouvoirs, parce qu'une phrase tout apprise est généralement répétée. Mais est-ce qu'il y a de la confusion de pouvoirs en Amérique et en Angleterre parce que les ministres sont en même temps représentants du peuple? L'opposition, le choc des pouvoirs prépare l'envahissement de l'un des deux, et c'est en se réunissant qu'ils se maintiennent. D'ailleurs, dans les temps d'orage , et il n'est pas bien sûr que ceux-là soient tout à fait passés, rien n'empêchera l'Assemblée de former des comités d'exécution ; ils seraient déjà nommés si les membres du pouvoir exécutif étaient dans son sein. Mais il y aura rivalité entre le pouvoir que désireront les députés et celui que posséderont les minisires s ils n'ont point ensemble des rapports continuels et publics. Enfin la puissance de la chambre des Représentants étant purement négative par rapport aux lois , y associer le pouvoir exécutif c'est le rapprocher de sa véritable nature; il est là pour préserver autant que pour agir. Un pouvoir exécutif qui n'a aucune part aux lois qu'il fait obéir est tout près d'être un pouvoir exécuteur, etcette existence passive de volonté et active d'action ne doit suffire à personne.

J'en ai trop dit sur une idée; il sutBt de vous l'indiquer pour que vous la jugiez. Si vous étiez libre un soir avant sextidi, excepté demain, je serai tous les jours chez moi. Vous vous chargerez d'inviter M. de Colchen, et vous croirez à mon attachement en vous souvenant de tous les droits que vous y avez acquis.

t)c Lauvtnne-

La date de rannêc est exprimée par l'accusé de réception de mon discours sur les Institutions funéraires. Ce discours a été lu à la séance publique de

riDslilul du 15 messidor an iv, ou 3 juillet 1796. 11 a ensuite été imprimé et publié en brochure dans le même mois ou au commencement d*août. (Koir t. V, p. 158. ) C'est de cette édition que j'ai probablement envoyé un exemplaire à madame de Staël. Sa réponse c«l donc du 20 août 1796.

Mon arlicle sur les généraux et eontrlb. mllUaires dont parle la lettre de madame de Staël est aussi de 1796. 11 est dans la feuille du 7 thermidor an iy du Journal de Paris, ou 25 juillet 1796. (F. l. III, p. 324.)

Lausanne, ce 20 août 1796.

Je VOUS remercie de in'avoir envoyé votre morceau sur les funérailles (i);\\ fait beaucoup et tristement penser : il y a une analyse du besoin de rimmortalité que j'ai craint de trouver vraie. Sur tous ces grands sujets je n'ai jamais eu qu'une pensée bien arrêlée : j'ai cru cfoe les idées religieuses valaient mieux pour le bonheur des hommes , vi je me suis traitée coimne je crois qu'on doit traiter les autres : j'ai craint de me les ôter. Votre article sur les généraux et les contributions militaires (t. III, p. 324) est ce qui m'a le plus frappée. Depuis longtemps c'est ce genre de vérité qu'on s'étonne de n'avoir pas trouvé, qu'on croit se rappeler en le lisant pour la première fois. Mon père, qui aime avant tout l'esprit utile, m*a fait relire deux fois ces articles avec des acclamations de louanges, et cependant vous n'aviez pas corrompu son jugement, car vous aviez eu presque tort dans votre manière de parler de lui. Rien ne ressemble moins à là monotonie ampoulée de M. Thomas que l'originalité énergique de mon père, et ce qu'il a écrit sur le bonheur des sots étant un petit ouvrage de sa jeunesse, il ne fallait pas en parler comme s'il l'avait écrit te veille.

Je me plains de vous pour mon père, je devrais bien vous remercier de tout ce que vous êtes pour moi. Je le sens profondément, et, me flattant que vous savez si je sais aimer, je vous promets à jamais cette amitié dontj'ai fait la religion de ma vie. Avez-vous reçu une lettre de moi que j'ai adressée rue Chanlereine? Adrien (2) est abimé dans la félicité ; il y a un mois qu'il ne m'a écrit; je suis

( 1) {Aole de IWiteur.) Voir «u tome V, page 158.

(1) INote de Véditeur.) M. de Lézay, qui venait d épouser la veuve du marquis de Driqueville, tué à Quiberon.

pourtant bien disposée à partager ^n bonl)eur. Hélas ! c'est des autres que le bonheur peut me venir. Pourquoi, dans votre journal, n'avez-vous pas honoré la méiroire du plus estimable des hommes, de M. de Fanges (i)? C'est dans ce môme journal qu'il a combattu si courageusement les premiers efforts du crime ; c'est Thomme le plus énergi- . quement, le plus spirituellement honnôte qui; vous ayez rencontré dans les rangs; les éloge.s qu'on lui donnerait peuvent-ils rien pour le malheur de ses amis? Mais je crois qu'il eût aimé à laisser trace, et qui mieux que vous peut graver ce qifil peint? J'espère qu'il me sera permis d'aller vivre h la campagne en France pour revoir mes amis et fuir lliivcr un climat qui m'est très-funeste. Je m'étonne un peu de n'être pas sûre d'être tranquille en n'ayant pour but que la retraite et Pamitié. — Vous recevrez dans peu un ouvrage de moi , pour lequel je vous demande votre appui.

Adieu , mon cher Rœderer ; il me semble que tout marche vers l'espoir de ce qui seul peut donner un bonheur complet à la France: les bons choix pour les grandes places. Les institutions ont été dans un esprit et les nominations dans un autre. Que la Constitution soit entre les mains des honnêtes gens , et cette Constitution sera reconnue ce qu'elle est , la plus raisonnable de l'univers.

Réponse de H. Rœderer à madame de Slaél. (Probablemenl de septembre 179C.) . . . Mais vous méprisez trop Thomas. Estce que vous ne trouvez pas l'éloge de Marc- Aurèle une très-belle, mais très-belle chose? N'estimez-vous ni Péloge do Descartes, ni celui de Sully ? M. Necker a plus de fonds et do substance, aussi plus de mouvements et de tours divers ; mais il me parait avoir des formes périodiques de Thomas et un peu do la pompe de ses images. Il y a dans l'un et l'autre une solennité du même genre. Remarquez bien, puisque vous me grondez vous devez être juste, que je n'ai parlé de Thomas et do

(I) (Noie de VédUeur.) Voir un article sur M. de Panges, au tome IV, p. 194. Mon père y fait allusion au reproche que lui adresse madame de Staél dans ceUe lettre.

CORRESPONDANCE GÉNÉRALE

M. Necker et ne les ai comparés à Montesquieu que pour les formes du style. Montesquieu est écouté pour ceux qui n'ont pas autant de plaisir à rencontrer de gi'andes vérités qu'à sentir Pharmonie du discours^ et, réciproquement, M. Necker est très -pompeux pour ceux qui aiment les formes saillantes, et il est éloquent et oratoire pour ceux qui préfèrent ce qu'on appelle la manière large. Les deux genres ont leur mérite. L'excellence est peut-être d'une égale difficulté dans Pun et dans Tautre. Montesquieu à la tribune ne ferait pas grand effet; une page prise au hasard dans M. Necker ne remplirait pas un aprèsdiner de promenade comme celle de Montesquieu. La méthode de celui-ci sert à njettre beaucoup de vérités à côté les unes des autres sans les froisser ; la méthode du premier sert à développer les vérités dont il se saisit dans toute leur beauté et dans toute leur étendue.

Montesquieu, sans doute, ne fuit pas les images et il en offie à chaque ligne, mais il n*admet que celle qui abrège l'expression de la pensée ; M. Necker prend celle qui l'embellit. Pour vous rendre sans plus de verbiage ma pensée, bonne ou mauvaise, telle qu'elle est dans ma tête, je vous dirai que M. Necker paraît être un orateur éloquent; je dirais trèsvolontiers le premier de nos orateurs modernes. Voilà ce que j'appelle son école et l'école de Thomas, qui, le premier de ce siècle, a porté de Téloquence oratoire dans la morale philosophique, moins sans doute que M. Necker, mais plus que ne veut en reconnaître madame sa fille. Si j*osais donner un nom à l'école de Montesquieu, je l'api^ellerais Vélo* quence des penseurs. Je ne trouve à cette expression que le défaut de paraître refuser la pensée aux orateurs, ce qui ne répond pas à mon idée; car je veux dire seulement que l'éloquence oratoire est celle qui convient à rhommequi parle au grand nombre et qui parle de bouche, et l'éloquence des penseurs celle qui convient aux hommes qui n'ont d'autre but que de rendre toutes leurs pensées sensibles aux pemeurs,.. Je me flatte que, si vous aviez pu prévoir tant de phrases de ma façon sur ce sujet, vous ne m'auriez pas provoqué : il n'est pas mal que vous vous en repentiez un peu. Je n'ai pourtant pas fini. Vous me reprochez d'avoir annoncé le « Bonheur dos Sots»

comme une nouveauté; je n'ai pas plus ce tort que Sicard et l'abbé du Vauxelles, qui l'ont imprimé, sans date, dans une petite collection que vous avez sûrement, il faut, au reste, que je vous dise que pas un honrmie en France n'honore plus que moi M. Necker sous les rapports de talent comme sous ceux de vertu, de talents littéraires et administratifs en môme temps. Je dois beaucoup à l'étude de ses livres. Je l'ai cru longtemps grand administrateur et nullement législateur; son ouvrage sur le pouvoir exécutif m'a fait changer d'opinion. Il renferme beaucoup et de bonnes idées législatives; mais il y a aussi beaucoup d'imagination, et, je crois, beaucoup trop. Elle tient la place des vérités omises; elle nuit aux vérités dites en les exagérant. Cet ouvrage est dans un esprit tout opposé aux précédents. Dans tous les écrits d'administration M. Necker fait toujours des^ cendre des abstractions aux vérités sensibles et physiques, et il a raison ; et il faut encore le faire plus qu'il n'a fait, car il a pris pour vérités fondamentales des faif s de finance, ce qui est quelque chose, et il faut descendre aux faits ruraux, mécaniques, commerciaux, avec un grand détail. Dans son Traité du Pouvoir exécutif, au contraire, il est toujours eu ascension des vérités physiques vers les illusions de l'imagination, qui sont encore plus nombreuses que celles de la méthaphysique (car nous regimbons décidément contre vos mépris pour la métaphysique); en un mot M. Necker, en administration , rapporte tout à la réalité; en politique, tout aux illusions. J'adore la première doctrine; je trouve du trop dans l'aulre. Comme gouvernant M. Necker (je crois que déjà je vous ai dit cela) me paraît avoir tellement fait la part des principes et celle des exceptions que les exceptions occupent plus de terrain que les principes ; mais ceci est matière à un règlement de limites. M. Turgot, d'un autre côté, prenait trop à la lettre ce principe que la règle générale est la règle de tous les cas. C'est, je crois, un gi'and service rendu aux principes, et une preuve de sagesse et de sagaciié, que de soustraire à leur empire tous les cas qui eu sortent naturellement. Il vaut mieux en faire de bons voisins que des sujets rebelles. Je crois qu'une chose préjudiciable à M. Necker a été

son succès littéraire pour VÉloge de Colberi; s*il eût donné à Sully le premier tribut de son talent^ il eût été au-dessus de Turgot. On ne peut calculer ce que produit sur le systènoe entier des idées le premier travail auquel on a attaché sa pensée et dont on a recueilli de la gloire. Mais, si M. Necker ressemble plus à Golbert et Turgot plus à Sully comme légis^ lateur de finances, en revanche, comme administrateur, M. Necker rassemble en lui, bien plus que M. Turgot, et le mérite de Sully et celui de Colbert.

La rigidité et la connaissance de Tordre appartiennent bien plus au caractère, et à l'esprit, et aux habitudes de M. Necker, qu'à ceux de M. Turgot. M. Necker est d'une bien autre ressource pour les affaires que M. Turgot. M. Turgot, aujourd'hui, ne pourrait servir qu'à écrire dans un journal d'économie publique; M. Necker aiderait puissamment à réunir les débris de nos finances et à réhabiliter l'ordre, sans lequel elles ne pourront jamais se rétablir.

Une des choses qui m'ont laissé dans le fond du cœur le plus de respect pour M. Necker, c'est un reproche que je vous ai entendu lui faire, il y a six ans, chez vous, dans votre cabinet, avec Tévèque d'Autun, et, je crois, Sieyès. On se plaignait des libelles qui couraient les rues contre le roi et contre lui (il était alors en place) \ on disait : a Mais que ne fait-on des pamphlets en sens contraire?» Vous reprîtes, impatientée : a Cela est insupportable; mon père ne peut pas trouver iOO mille écus pour des brochures. » Je pensais comme vous avant que vous dissiez cela; j'ai pensé comme lui dès que vous avez rendu ce témoignage à la hauteur de son caractère.

Je ne sais pas si, dans tout ce que je viens de vous écrire, il n'y a rien qui puisse vous déplaire ; vous êtes au moins bien sûre que ce n'est pas mon intention. Si je me suis laissé aller, c'est parce que je sens que M. Necker a une si haute place dans mon esprit que l'expression de ma pensée ne peut rien avoir de désagréable pour vous, à moins que je n'aie le malheur de me traduire fort mal, ce qui m'arrive parfois. Je vous jure, au reste. Madame, que je l'aime beaucoup en vous, et vous beaucoup en lui. J'espère qu'il ne sera point blessé de mon essai de réfutation de l'ouvrage

du divorce si par hasard mon Journal d'Économie publique lui est tombé entre les mains. Je vous en fais adresser un exemplaire; il vous en sera expédié un autre. Si vous croyez qu'une discussion établie entre madame Necker et moi ne lui rappelle pas trop vivement des souvenirs dont il faille le distraire, je \o\x^ prierais de lui faire agréer ce second exemplaire.

Agréez, etc.

NECKEB ET TURGOT (!)..

L'un a trop dédaigné l'opinion , où il voyait des erreurs ;

L'autre l'a trop respectée, parce qu'il y voyait des vérités.

L'un a vu trop de facilité à la détruire ;

L'autre, trop de difficultés.

L'un a vu plus loin dans l'avenir;

L'autre de plus près dans le présent.

L'un a cherché les principes à leur plus grande profondeur;

L^autre a étendu les exceptions aussi loin qu'il a pu autour des grands principes.

L'un s'est plus occupé à affermir le règne des principes sur les fondements pnrfbnds;

L'autre à en placer les limites autour de leur empire.

Partis de points opposés, tous deux se i^ont arrêtés dans les idées voisines de leurs principes.

Necker, élevé aux grandes vérités du sein des détails, n*a pas été jusqu'à leur source;

Turgot, parti de la source, n'est pas descendu à tous les détails des applications.

Puisque le règne des idées simples commence... {Le surplus manque,)

1" octobre 1796.

Je ferai imprimer quelque jour la lettre que vous m'avez écrite, car je soutiens qu'il n'y a rien de plus spirituel : on ne peut jamais être sûre de ne pas abuser d'une telle lettre. iRon père en a été parfaitement content et pour lui

(1) (Sole de V éditeur.) Ce morceau 8*esl trouvé dans le dossier des lettres de madame de Staël ; il est écrit sur un papier de la grandeur d'une carte. Il est incomplet; néanmoins j'ai pensé qu*il se trouverait convenablement placé à la suite de cette lettre.

et pour vous; c'est l'homme le plus impartial que j^aie jamais connu dans sa propre cause; îl aurait admiré une critique comme il a senti le prix d'un jugement analysé avec tant de fineme et de précision. Votre morceau sur le livre de ma mère lui a fait |un extrême plai- ^; il vous demande d'élre au rang de vos souaaripteurs : nous enverrons à votre bureau pour nous acqmtter.

Il ne sera pas dit que je ne ferai que vous louer; il faut que je vous Uftme d'avoir publié le OKxrceau d'Adrien; il est certainement trèsbien fait^ très-spirituel et très-raisonnable, mais le commencement surtout est souverainement impolitique. Vous avez l'air de gens qui disent un secret à Toreille d'une nation. Croyez-vous donc que le parti ennemi ne l'entend pas, et l'espèce de réaction qu'indique la nomination de Roger-Ducos? Le rapport sur la loi du 3 brumaire, cette espèce de réaction, est peut-être due au ton triomphant du morceau d'Adrien. J'espère, comme vous, que le 4 «'germinal amènera les hommes honnêtes en place; mais je suis bien loin d'en être sûre, et s'il y a une manière de l'empêcher c'est de l'annoncer. Souvenez* vous donc qu'entre les hommes qui veulent arriver et ceux qui ne veulent pas être pendus il y a toujours plus à parier pour les derniers. Vous, vous êtes remarquable, h mon gré, entre presque tous par une véritable opinion républicaine, et de mille manières vous avez raison; car les scélérats ne conservent encore de l'avantage que parce que les honnêtes gens se trahient après la république au lieu de marcher en avant de cette opinion; mais à ce système si sage il faut ajouter de ne menacer, ni prédire, ni triompher.

Nous sommes ici trois personnes d'opinions différentes : mon père, Benjamin et moi; nous avons tous les trois sauté d'effroi au début d'Adrien; je lui aurais écrit tout cela à lui-même s'il ne me mandait pas de lui répondre chez son père. Il m'a analysé luimême dans sa lettre toutes ses raisons d'être à jamais heureux. S'il m'avait envoyé le joli portrait de sa femme j'aurais tout compris sans lire sa lettre ou même en la lisant. Je m'intéresse plus à vous qui êtes malheureux; car je n'entends l'amour que comme la vie, pour s'afOiger de tout ce qui lui manque. J'espère qu'un jour vous me parierez siir vous ;

OORUESPONDANCE GÉNÉRALE.

je vous aime de la plus tendre amitié, et je m'entends très-bien à la douleur : c'est à moi qu'il faut que vous vous adressiez. Vous verrez dans le livre que je vous envoie ce que je pense sur toutes les idées morales, et dans la deuxième partie, que j'annonce, je tâcherai de développer tout ce que je pense sur les institutions politiques; c'est le testament de ma pensée : je veux tâcher de l'avoir fait avant trente ans, pour mourir à cet ftge, connue et regrettée* Vous concevez quel prix je mets à votre opinion sur cet ouvrage : je l'attends. Mais, ce que j'ose vous demander, c'est de vous concerter avec mon ami pour faire servir l'extrait du livre à l'auteur. Adrien m'avait conseillé d'attendre le !•* germinal; mais, outre que je n'ai pas le bonheur de croire complètement à cette époque, voici mes raisons pour ne pouvoir l'attendre. .

L'hiver de ce pays m'est mortel; j'ai craché le saag tout l'hiver dernier, et la bise nie fait un nuil insupportable. J'ai des propriétés en Fiance à M. de Staël et à moi; il a trouvé boa de faire 200,000 fr. de dettes en ayant 80,000 livres de rentes, et il faut que j'fùlle un mois dans ses terres, à trente lieues de Paris (si l'on croit qu'il faut renoncer à Paris même), p(Hir en vendre quelques-unes et sauver, par des arrangements quelconques, la fortune de met enfants* Enfin toutes les lois dont j'ai prié Benjamin de vous présenter le relevé , toutes les lois ne permettent pas de me considérer comme étrangère sujette à la déportation (dont, par parenthèse, le Directoire s'arroge le droit); mab, même en le lui accordant, toutes les lois ne considèrent pas comme étranger un individu Dé et résidant en France jusqu'à l'âge de vingt et un ans accomplis : je suis dans ce cas; toutes les lois exceptent les étrangers domiciliés avant 1789 : je suis de ce nombre; et, enfin, la Ck)nstitution même garantit à uu étranger le droit d'acquérir et de posséder, et k tout propriétaire le droit de jouir de sa propriété. Je n'ai donc à craindre légalement qu'un procès, et comme, depuis le 10 août

âina :^ »>«: w>oe Agonit imA li/rnA rriiî (ùi rAlftlivC

1792, je n'ai pas écrit une ligne qui fût relative aux opérations du gouvernement, je n'ai pas eu un seul de mes amis dans les affaires, je me moque de tous ces procès, qui auraient pour base, j'imagine, ou que j'ai de l'esprit, ou que je suis aimable, dangereuse, etc. : il

n'y a point d'article constitutionnel qui porte sur tout cela.

Vous comprenez bien que de toutes les manières il m'importe qu'aucun journal, s'il est possible y ne parle de l'accusation du Directoire contromoi; d'abord il y tiendrait davantage ^ et puis (ce que j'ai ouMié de vous dire comme un motif puissant pour revenir)^ si on le savait ici positivement , je n'y pourrais pus rester; ce qui vous prouve la jolie position des amis de la liberté hors de France quand on ne leur croit pas l'appui de la France et que le pays a peur de lui déplaire. Ce que je désirerais donc, c'est que dans Pextrait de cet ouvrage vous parlassiez de moi comme Française de naissance^ de résidence^ de propriété, d'habitudes^ de patriotisme; enfin comme Française^ si vous croyez que je parle assez bien français pour cela.

Vous verrez aussi, n'est-ce pas, s'il n'y a pas tin usage à faire des principes politiques opars dans tout le livre et dans l'introduction en particulier? Enfin vous voudrez bien penser que j'aimerais mieux passer par un tribunal révoUitionnaire où il y eût chance égale de mourir ou de se sauver que de ne pas revenir en France; que je souffre tellement de mille manières de cet exil que je m'exposerai à tout pour en sortir.

Je pourrais vous prouver par mille détails que c'est de la raison, si je vous racontais ma sKuation entière; mais prenez-le pour de la pension si vous voulez, ce n'en sera pas moins respectable. Je ne vous dirai pas de tenir cette lettre secrète; y a-t-îl rien qui caractérise plus l'abandon de Famitié que tout ce qu'elle contient? Je vous remercie d'avoir parlé de M. de Fanges; ma douleur est trop récente pour écrire sur lui^ mais on pourrait un jour, en voulant présenter le modèle de tout ce qu'il faut être dans Tamitié, l'étude et les affaires, écrire simplement son portrait.

Adieu, mon cher RÔedei^r; ce que je suis, c'est fière de vous.

Novembre 1796.

Ad. Lezay m'accuse récefition d'une lettre de madame de Staël. Cela me donnera la date do la lettre de madame de Staël qui la renrermait.

Madame de Staèlà M, de lezay.

Une si sotte idée, mon cher Adrien, n'est

pas ap(Nrocfaée de mon e^rit à cent lieues. Si j'avais eu à citer Roederer, c'eût été en éloge, car je ne conçois pas comment je cesserais de le croire un homme de beaucoup d'esprit parce qu'il a cessé de m'aimer; mais il eu est de cette note comme de toutes les autres faussetés qu'on lui a dites sur moi ; malheureusement je n'aurai pas une occasion aussi authentique de lui en prouver l'absurdité. Dites-lui ce que je vous mande, je vous en piîe ; je ne voudrais pas qu'un tel mensonge passât dans sa léte une heure de plus pour une vérité. Sous ce rapport, comme sous mille autres» je ne voudrais rien faire que votre noble caractère pût désapprouver, et le désir de conserver vo- , tre estime me servirait de guide si mes propres lumières me manquaient.

A demain cinq heures; mes chevaux seront à votre porte.

Madame de Staël se plaint de ce que je n*ai point parlé de son ouvrage. De quel ouvrage?

Vous n'avez pas dit un mot de mon ouvrage dans le Journal de Paris. Vous aurait-il déplu? N'en penseriez-vous que du mal? Me pardonnez-vous d'être affectée de ce silence? Ce n'est pas comme auteur seulement que j'en ressens de la peine. Réparez-la. Il ne se peut pas que nous ne nous soyons pas «entendus : j'ai l'orgueil de penser que c'est impossible. Ce S novembre, Goppct.

Madame de Staël se plaint de ce que Dévalues et moi pensons qu'elle ne sait pas écrire, ce qu'elle a vu dans une lettre de lui et dans une lettre de moi.

Elle se plaint de ce que je n'ai point encore parlé de son ouvrage dans le Journal de PariSp et me prie de lui réserver l'exemplaire de son ouvrage que j'aurai note pour mes critiques dans le Journal d*ÉC0' nomie. Elle demande franchement des éloges dans le Journal de Paris^de manière à empêcher de persicuter Vauteur. Il parait qu'il y avait des nuages entre le Gouvernement et elle.

L'ouvrage dont parle madame de Staël est intitule : De Vïnfiuence des Passions sur le bonheur des indir vidw et des nations. — Le jour même où elle se plaint de ma négligence j*ai Inséré un long article dans le Journal de Paris, {Voir t. IV, p. 470.)

22 novembre, Coppet.

Vous, moucher Rœderer, etM. Devaines,vou8 êtes donc d'avis que jo ne sais pas écrire ? De

œRRESPONDANCE GÉNÉRALE.

ces deux lettres^ les seules que j^aie reçues dans ce sens, je ne répends qu'à la vôtre, car si vous persû^tiez je vous croirais. Qu'entend-on par le style? N'est-ce pas le coloris et le mouvement des idées? Or trouvez- vous que je manque ou d^éloquence^ ou de sensibilité , ou d'imagination? 11 est bien ridicule de vous dire que je ne le crois pas; mais il est pourtant vrai que je vous désignerais des morceaux de ce livre^ si vous Tavez lu tout entier^ auxquels ni mon père, qui ne me gâte pas, ni d'autres que je pourrais citer, ni moi,enfin,quimejuge conune un tiers le ferait , ne peuvent refuser ces qualités. Direz-vous, comme la ville de Goppet, de . Nion et de Morges, qu'il y a de Pobscunté dans ce livre ? Mais quel est l'ouvrage pensé qui se lise comme un roman ? En regardant en haut je trouverais que Montesquieu, Rousseau, dans le Contrat social^ Helvétius, à part des ane<;dotes, Roederer, Pascal, exigent de l'altenlion, et je n'appellerais obscurité que celle qui vient du mot,etnonde lanaturedu sujet et du tour d'esprit méditatif. 11 y a des fautes d'impression et des incorrections de l'auteur, mais je crois fermement que Fouvrage ne manque pas de style, c'est-à-dire de vie et de couleurs, et qu'il y a dans ce qu'on peut remarquer autant d'expressions que d'idées. Gela ne m'empêche pas de vous demander instamment, si vous en faites une lecture suivie pour le journal rouge (l), de mettre des croix à côté de ce qui vous déplaît, et de me réserv'er cet exemplaire, dont je me servirai avec scrupule et reconnaissance pour une nouvelle édition. En vérité je me crois sûre que l'auteur et moi nous sommes deux; femme jeune et sensible, ce n'est pas encore dans l'amour-propre qu'on vit. Le temps ne viendra que trop tôt où mou livre sera le premier événement de ma vie.

Mais ce qui me fait beaucoup de peine sous un rapport sérieux, c'est le temps que vous mettez à en parler.

Dans le Journal de Paris il m'importait extrêmement qu'on saisît cette occasion pour dire une sorte de bien de moi. Dans le journal rouge faites une analyse si vous m'en trouvez digne; mais, s'il se peut, le lendemain du jour

(I) (Note de l'éditeur.) Le Journal d* Économie publique^ broché en papier rooge.

OÙ VOUS recevrez cette letlre , louez-moi tout bonnement dans le journal, qui a une véritable dictature sur l'opinion publique; louez le livre de manière à empêcher de persécuter l'auteur. Voyez avec quel abandon je crois à votre amitié. On m'a reproché d'avoir mal parlé de l'amitié, mais c*est que j'avais tout mis dans l'amour. Tous les sentiments dérivent de là dans la jeunesse : c'e^t le désir de plaire ou la reconnaissance d'avoir plu.

Voulez-vous bien faire parvenir celte lettre à Adrien L.. ..? Je lui ai su bien bon gré de m'êcrire avec tendresse au milieu de son parfait bonheur.

Adieu , mon cher Rœdorer, adieu. Je n'ai pas besoin de vous répéter comblien je m'associe d'ôme et d'esprit à vos opinions et à votre talent.

8 nivôse an v (28 décembre 1196],

11 parait que madame de Staël était absente de Paris, qu'elle écrivait de Lausanne ou Coppet. à la suite d'un voyage en Suisse. Elle se loue d*uu extrait du Journal de Paris et d'un début du Journal d'Économie publique. Cet extrait, ce début d'extrait concernent l'infiuence des Passions.

Le début du Journal d'Économie publique est dans le numéro du lo frimaire an v(30 novembre 1796). (F. t IV, p. 473.) L'article du Jotima/ de Paris est du 22 novembre 1796. (K. t IV, p. 470.)

Ce 8 nivôse.

Mes amis vous diront ma situation, et s'ils ont besoin de vous prier pour moi j'y compterai ; mais je ne veux pas m'en remettre à eux pour vous remercier de votre charmant extrait du Journal de Paris et du début trop flatteur que j'ai vu dans le grand journal. Quand je vous ai écrit de Suisse je ne l'avais pas lu, et j'étais accoutumée à vous voir surpasser l'espérance de l'amitié par votre spirituelle bonté.

Croyez que je vous aime de reconnaissance, de haute opinion et d'attrait, et permettez-moi de me regarder toujours comme une des vôtres, soit qu'on m'admette ou non à Thonneur d'être votre concitoyenne.

Du 20 nivôse an v (0 janvier 1797).

Le morceau sur la fête du 21 dont parle la lettre est un article inséré, ce jour même du 20 nivôse, dans le Journal de Paris, sous ma signature en toutes lettres. Cet article est intitulé : Des Fêtes à ^occasion

des suppUces. (Voir l. III, p. 255, reproduit encore t. V, p. 162.) C'était la censure d'une loi du 18 du même mois qui ordonnait que Vanniversalre de la juste punition du dernier roi des Français serait célébra chaque année.

20 nivôse an v [9 janvier 1707).

Quoique vous ne m'ayez point répondu^ mon cher Rœderer, j'ai d'autant plus besoin de croire que vous mVimez que je suis plus que jamais enthousiaste de vous; votre morceau sur laféte du 21 est un chef-d'œuvre. — Voulez vous bien vous informer de mes débats légaux avec le Directoire en lisant chez Maurice (de Talleyrand) et mon Mémoire et ma lettre ? — Reybals va présenter au conseil une pétition fondée sur des principes à quelques égards pareils aux miens. Je voudrais que vous traitassiez ma question sous son nom; vous feriez du bien à un honnête homme en servant une personne que vous aimez. Mais cette question^ fondée sur les lois^ il faut pour que vous la sachiez que vous vouliez bien me lire, ce qui est assez ennuyeux.

Un grand plaisir ce sera de vous revoir, et je l'espère bientôt.

10 pluviôse an v (20 janvier 1797).

Datée d*aérivaux.

Réponse à une critique de moi, probablement celle du livre de Vinjluence des Passions, dans le Journal d* Économie publique, du 20 nivôse an v (1).

Hérivaux, le 10 pluviôse.

Non, mon cher Rœderer, je ne suis point fftchée de votre critique sévère, mais utile ; je ne suis point affligée parce que vous ne m'en aimez pas moins et que je n'ai de la peine que parles sentiments. J'ai quelque idée de vous répondre dans votre propre journal, parce que je crois qu'il y a une réponse à faire et que rien n'en mérite autant que ce qu'écrit un homme tel que vous ; mais j'espère bien vous voir avant ce temps, et je vous recevrai avec un plaisir extrême. M. de Talleyrand vous amènera, et vous verrez ce qu'on appelle ime exilée. La persécution est au reste si commune en temps de révolution qu'il n'en reste que la peine et point du tout l'honneur.

Adieu, mon cher Rœderer ; je souhaite à vous

(l) (Note de Véditeur.) Voir tome IV, p. 473.

et à nous que vous influiez sur les destins de la République, parce que vous prouverez que vous l'aimez véritablement et que vous la ferez chérir même aux incrédules.

Voulez-vous faire parvenir ce billet?

Je vais lire avec un grand intérêt votre livre maternel.

Genève, ce 14 pluviôse an v (2 février 1797).

Que faites-vous, mon cher Rœderer?— Je ne vous ai point écrit ignorant votre séjour, votre situation, etc. Je charge mon ami de ce petit mot; si vous voulez des nouvelles d'une personne qui aime votre conversation comme on aimait celle de Platon en Grèce, écrivez-moi à mon adresse à Genève. — Cela m'aidera à attendre le moment de mon retour.

14 avril 1797.

Pour recommander une brochure de B. Constant.

Après que vous aurez lu cette brochure, mon cher Rœderer, si vous en pensez comme mol, vous aurez du plaisir à en faire l'extrait dans le Journal de Paris. Je ne sais pas si rien peut ajouter à la satisfaction que vous trouvez à rendre justice; j'ajouterai cependant que j*aime beaucoup Benjamin, et que je ne sais rien que je désire autant pour un homme que j'aime que le suffrage d'un homme tel que vous.

14 avril.

26 germinal an v (1& avril 1797).

Il s'agit dans cette lettre de l'ouvrage de B. Constant sur les Réactions politiques, (Voir t. V, p. 5.)

Il s'agit encore plus de la réaction rojraliste qui se déclarait par les élections de Vauvilliers, Murinais, etc.

Cette lettre conclut un article inséré dans le Journal d* Économie publique, le 10 germinal an v, contre Merlin, etc. T.III , p. 175, Analyse des actes de l'autorité publique. (Voir t. III, p. 261)

H. (Hérivaux probablement), le 15 avril.

Dites-moi, je vous en [H^ie, mon cher Rœderer, pourquoi vous n'avez pas encore écrit un mot dans leJounnil de Parisien bien ou en mal, sur l'ouvrage de Benjamin ? Certes, ce n'est pas uisignifiant qu'il est, et jamais sujet dans

I un tel moment ne dut inspirer plus dépensées.

1 Se fait-on l'idée d'une réaction pareille à celle-

CORRESPONDANCE GÉNÉRALE

ci^ on plutôt; au titre près^ la contre-révolution n'est-elle pas absolument faite ? Je ne conçois rien aux premiers amis de la liberté, et surtout à vous, plus signalé que personne en ce genre ; vous vous amusez à combattre des ombres tandis que Tennemi le plus redoutable, Tennemi sans appel, esta vos portes? Ëh bien 1 M. Merlin est tout ce que vous nous dites, et nous le savons ; mais il est bien question de ce parti vaincu quand l'autre triomphe^ et triomphe et contre vous et contre la liberté ! Vous ressemblez à des gens qui, pour se donner une contenance, continuent à frapper *en l'air d'un côlé pour n'être pas obligés de regarder de l'autre. M. de Vauvilliers devait être acquitté; sans aucun doute; mais doit-il être nommé député parce qu'il a fait un ouvrage contre la représt'ntation nationale ? M. Bourlet doit être laissé tranquille; mais lorsque, dans le département de Seine-et-Oise, il est en concurrence avec Lacretelle, faut-il qu'il ait la préférence seulement parce qu'il a été valet de chambre de M. le comte d'Artois? M. de Murinais ne s'est sali dafis aucune assemblée: voilà ses propres paroles; est-ce une raison pour le nommer? Et rejeter Desmeuniers par cent soixante voix 1 Et que vous faut-il donc de plus pour apprendre que vous avez quitté la ligne et que vous poussez un char qui se précipite ?

Je ne suis pas, je crois, la favorite des républicains ni du Directoire ; mais ne voyez-vous pas qu'en les perdant vous vous perdez ? Je sais tout comme vous ce qu'il y a à dire contre eux; mais ils manquent de lumières, et vous les éclaireriez ; mais ils sont souvent injustes, et vous les guideriez ; mais vous seriez à leur tête/ et, quoi que vous fassiez, à peine vous tralnerezvous à la suite des autres. Que vaut-il mieux de ceux à qui l'on pardonne ou de ceux par qui Ton est pardonné ? Que vaut-il mieux de ceux sur qui Ton a tous les avantages ou de ceux qui se les croient tous sur vous ? Il y a quelquefois du danger avec les républicains ; mais les autres versent par torrents sur vous la déconsidération. Voyez comme ils traitent M. de Montesquiou, quoique toute cette année il ait professé des opinions qui leur plaisent ! Et l'abbé Morellet 1 C'est d'avant la Révolution que datent ses toits; il a écrit, \\ a pensé, et toutes ses abjurations, depuis, n'ontpu l'en laver.

Je sais que vous vous êtes montré très-noblement et très-habilement eu refusant toutes les places à l'avance ; mais voulez-vous vous vouer à ne faire qu'écrire jusqu'au moment où la contre-révolution détruira les journaux et la liberté de la presse? Une république peut-elle subsister avec un tel esprit, lorsqu'il faut esquiver son nom comme la petite fille dans Dupuis et Desronais ? Si Ton veut, non pas être accueilli, mais supporté , il n'y a rien de si sûr qu'en soutenant les républicains. On est à leur tête. Les lumières, la fortune, la vertu, tout donnerait de ce côté les premières places à des hommes tels que vous; mais les autres suspectent les lumières, ont plus de fortune, et n'ont rien perdu des préjugés de tous les genres. Ce n'est pas une monareJiie modérée que l'on voit prête à succédera la République, c'est une monarchie pkis despotique que celle de 4788, — parce qull n'y a plus d'opposition contre elle dans la masse du tiers-état. Les républicains ne sont pas aimables, j'en conviens; maisqu*importe ce qu'ils sont lorsque la liberté périt de toutes parts? Vous ressemblez aux Girondins, qui, menacés par les jacobins, criaient sans cesse au royalisme; il n'y a de danger que du côté de Taristocratie, et là est la haine éternelle, là est un état de choses qui ne changera plus quand il sera établi, et une destruction morale de tous les honmies de votre opinion , une destruction morale telle que je ne commis, quant à moi, aucun péril physique que je ne préférasse.

Pénétrée plus que personne, mon cher Rœderer, d'admiration pour voti*e esprit, pour la philosophie de vos opinions, pour votre amour pour la liberté, pour le courage et l'élévation de pensées que vous avez montrés dans tous les temps, j'ai eu besoin de vous écrire ce que je sens si vivement; j'ai plus besoin encore de causer avec vous, car je me crois sur ce sujet assez d'idées pour vous convaincre. Venez me voir chez Mathieu, et dites-moi si je vous ai déplu dans cette lettre inspirée par mon attachement constant pour les mêmes honunes et les mêmes choses.

f floréal an v (20 a\Til 1797).

Le billet parle d*un article couraçeuxde mon Journal d'Économie publique.

besoin que lui, par la nature de mon caractère, de ne rompre aiicun lien formé par le choix de mon ccwir, ek je réponds volontiers à Tamitié lK)ur lui, malgré ce qui s'est passé. Quel jour voulez-vous venir dîner ici t Faites-le dire à M. de Talleyrand ou à Laborie, qui vous mèneront. Excepté samedi prochain quarlidî, que je dîne dans la vallée, je serai tous les jours chez moi.

Mille tendres amitiés.

C*est proUablement Varlicle inséré dan» le n** 24 de Tau v, t. III, p. 282 et suiv.^sous ce titre : Sittiation de la Hépubliqtie, Le numéro a paru le 30 germinal an v.(roir t. VI, p. 275.)

20 avril 1797.

Je viens de lire votre décade, et j'y trouve un tel courage, une telle force d'espiit et d'impartialité, que je ne puis pas supporter qu'il y ait un nuage entre nous. Demain j'irai vous voir à midi. Ordonnez qu'on me reçoive; je verrai vos enfants, et je les' féliciterai du nom qu'ils poilent.

lis

9 tloréal (quelle année, an v ou vi) ? (Probablement 28 avril 1797, ou 9 tloréal an v.)

A peine suis~je arrivée, mon cher Rœderer, et remise de mon inquiétude sur mon ami, que j'ai soif de vous revoir et de vous entendre. V^enez diner le 4 chez moi ; amenee-moi qui vous amusera dans la route , et soyez bien aise de me faire un extrême plaisir.

SainM)uen , ce 9 floréal.

Cette lettre parle d'une critique que j'avais faite récemment de l'ouvrage de Benjamin Constant sur les Réactions politiques^ dans le Journal d*Économie publique, 10 floréal an V (29 avril 1797). (Voir t. V, p. 5.) Ainsi la lettre est du 10 mai 1797.

Onnesson, ce mercredi 10 mai 1797.

Non, mon cher Rœderer, je ne me brouillerai point avec vous pour votre article sur Benjamin, n dit qu'il y a des corrections de style dont il profitera, et, du reste, il a trop de respect pour l'amertume pour n'avoir pas une sorte de faible pour vous. Quant à moi, j'ai une telle admiration, un tel attrait pour votre esprit , que le piemier des sacrifices pour moi serait de me mettre mal avec vous ; vous ne m'y avez point forcée ; Benjamin n*a pas imaginé de me le demander; écrivez donc entre vous ce qui vous plaît, et laissez-moi Taimer pour ses grandes qualités, pour ses rares talents, conmie il me laisse vous trouver le penseur le plus profond que je connaisse.

J'ai un tel plaisir à causer avec vous qu'à l'avenir il faut absolument que je vous voie plus souvent. J'ai dans la tête que vous finirez par m'aimer assez. Voilà un mot pour Adrien Lezay. Jeveuxadmettre ses gentillesses; j'ai plus

Samedi 6, au mît, Probableineni samedi 0 messidor an v (24 juin 1707).

Madame de Staël me propose de dîner le surUndemain lundi octidi avecBoissy.

Je me rappelle ce diner ; c'était en été, à l'hétel de Suède. Je ne sais quel grief j'avais contre Boissy... Je me rappelle seulement que je Targumentai assez vivement. Je crois que c'était parce qu'il voulait des jugements individuels sur les émigrés (séance du 7S avril 1797, ou 9 floréal an v); à cette époque elle avait encore des soupers.

On peut croire, d'après les dates du btUet confén^ avec les calendriers, que ce billet est du 24 juin 1797.

On trouve en effet, ce jour-là, samedi S messidor an v, et le surlendemain lundi octidi dix même mois.

Or ces deux jours correspondent au 24 juin et au 26 juin 1797.

Je VOUS ai attendu jeudi à souper^ et aujourd'hui à dîner; vous n'êtes pas venu. J'ai pour VOUS ce qui s'appelle une amitié malheureuse; vous n& savez pas assez que c^est quelque chose que d'être aimé de moi^ et voilà ce que vous êtes, et ce que je ne prodigue point. Sans fierté, je vous propose de venir diner après^demain lundi octidi chez moi, si^ comme je le crois, vous ne trouvezpasdinconvénientsàrencontrer Boissy.

13 messidor an v (probablement) (l'** juillet 1797'.

La lettre annonce qu'elle attend les Bonaparte à diner à Saint-Ouen. Quels Bonaparte? C'étaient, je crois, Joseph et Lucien.

Elle annonce un prochain départ

Le S septembre 1797 Joseph Bonaparte était à Rome et présenté comme ambassadeur.

Revenu le 24 juin 1798.

Je vous ai dit^ Roederer, que j'avais besoin de vous le 7. Je vous demande positivement pour ce jour-là. C'est le dernier avant mon départ, et je crois que les Bonaparte y viendront.

CORRESPONDANCE GÉNÉRALE

Manquez à l'Institut. Je vous en saurai un gré infini.

Ce 13 messidor. Saint-Ouen.

15 messidor (probablement an v) [3 juillet 1707).

Elle invite dans sa petite retraite à une dcmi-lieue de Paris. Est-ce Saint-Ouen ou Onnesson ? Saint' Ouen ne peut pas être appelé petite retraite. Mais à quelle distance sont Ormesson et Saint-Ouen? Lequel est à une demi -lieue ou à peu près.^ A savoir.

Je suis tentée de me fftclier, mon cher Roederer, de ne vous avoir pas encore vu ; je suis à une demi-lieue de Paris, et d'ailleurs vous pouvez bien vaincre quelques difficultés pour voir une personne à qui vous faites autant de plaisir. N'est-ce pas là tout le secret du charme 1 Venez dîner avec moi octidi ou tout autre jour. Ma petite retraite ne vous offrira que vos amis.

Ce 15 messidor.

17 juillet (1797 probablement) (20 messidor an \]. Datée de Lausanne.

Elle s'explique sur Touvrage de B. Constant (pro bablement des Réactions politiques).

Elle parle de ce qu'elle a écrit à Adrieu Lezay.

Elle se plaint de ce qu'on a reproché à B... d'avoir appelé le secours des terroristes. Elle trouve dans cet ouvrage des pages à Végal de ce que nous admirons le plus dans la langue française.

Lausanne» ce 17 juillet.

Je ne saurais vous exprimer, moucher Rœderer, combien la lettre que j'ai reçue de vous m'a doucement flattée; j'ai pour vous ce sentiment fondé sur l'estime et l'admiration des talents qu'on a besoin d'éprouver pour se priser soi-môme, et, si vous aviez été mal pour moi, c'est ma propre conduite avant la vôtre que j'aurais examinée^ comme je l'ai mandé à Adrien. Ce dont je réponds^ c'est de ce que j'écris; mais l'ouvrage de Benjamin n'est pas le mien. Je suis y il est vrai, très-enthousiaste de son talent , et j'avoue que je vous ai trouvé de l'humeur dans votre manière d'en parler. Séparez de ce livre ce qui peut être blâmé dans quelques endroits, et voyez s'il est possible de mettre plus d'idées et de style dans une brochure. J'avoue que j'en ai été môme surprise^ malgré la haute opinion que j'ai de l'esprit de l'auteur. Vous dites qu'il a étudié à l'école de Thomas et de M. Necker. D*abord rien n'est plus op-

posé que le style de ces deux écrivains^ et Benjamin est beaucoup plus simple que l'un et plus serré que Fautre. Enfin , il y a des pages dans cette brochure que je crois à l'égal de ce que nous admirons le plus dans la langue française. Je trouve donc qu'il fallait plus ménager un tel talent que ne l'ont fait nos amis : il ne faut pas qu'il passe dans un autre camp.

Voilà mon opinion comme littérateur. Quant à ce qui vous en a déplu , je suis à beaucoup d'égards de votre avis. Lar raillerie de mémoire implacable , etc., n'était pas de mon opinion ; je trouve bien que les honnêtes gens ont fait des fautes, mais c'est avec plus de respect que j'approcherais de leur examen. Je n'aurais jamais (ustifié les nominations jacobines ; l'ingénieux des raisons est une preuve de leur fausseté. Dans de si grandes afTaires on peut ajouter le fin au fort ;mais, s'il n'y a que du fin, c'est que le vrai manque. Il est un troisième reproche sur lequel j'ai trouvé les adversaires de Benjamin de mauvaise foi : c'est lorsqu'il a parlé du secours des terroristes ; s'il l'avait conseillé^ c'est avec horreurqu'il faudrait parler de lui; mais il a répété ce que nous avons tous écrit et dit, que c'était un des dangers qui résulteraient des efforts des royalistes. Or les adversaires de Benjamin ont en ceci .bien caractérisé leur mauvaise foi : s'ils avaient réellement cru qu'il conseillait d'appeler les terrororistes^ ils l'auraient attaqué avec mille fois trop de ménagement; s'ils ne l'ont pas cru^ le supposer est une cruelle calomnie.

Voilà tout ce que je pense sur ce livre, mais je n'entendrais pas comment il pourrait nie nuire ou me servir. Nous sommes deux, le livre et moi ; ma vie est à mes amis, mfiis non mou opinion, et jamais je ne dévierai de la ligne que vous me paraissez suivre plus exactement que personne. La république de 1795 est la moralité de tous les temps. Je vous ai renouvelé cette profession de foi en espérant qu'elle était inutile ; mais le mouvement qui me fait attacher tant de prix à votre opinion ne sera pas, je l'espère, sans prix à vos yeux.

SI

Mardi, 3' jour compl. an v ( 19 sept. 1797), d'Omie«on.

Si VOUS n'avez pas reçu de mes nouvelles il y a huit jours, c'est que j'ai envoyé le billet pour vous à M. de Montesquiou , ne sachant

CORRESPONDAiNCE AVEC MADAME DE STAËL.

pas où vous étiez. Vous êtes Tune des personnes du monde que j'aime le plus tendrement et que j'ai le plus besoin de voir. Voilà une lettre pour Adrien et une (deux mots illisiùles) }>ère, qui le lui envoie comme mon frère. Adieu, je vous embrasse tout simplement.

Datée: Ce l'^au soir.

Probablement le l^*" vendémiaire an vi (22 sept. 1797).

C'était durant la République.

C'était à la veille d'un départ où elle laissait' les affaires publiques dans une situation orageuse, et où elle pensait que j'avais quelque chose à craindre.

C'est probablement apns le 18 fructidor.

Dans une visite d*adieu que je lui avais faite la veille, elle m'avait offert uA asile à Coppet et de l'argent si j'étais obligé de partir de France.

J'ai besoin devons répéter, mon cher Rœderer, que je suis une personne profondément attachée à vous; dans quelque lieu du monde que je sois, tous les services que je pourrais vous rendre seraient un bonheur pour moi. Hélas ! que deviendrons-nous dispersés sur la terre, nous, si petit nombre d*amis delà République et de la morale ? Je serai fidèle à cette sainte alliance , et je vous aime en elle. C'est avec attendrissement que je vous dis adieu. Si nous nous retrouvons, n*est-il pas vrai que cette émotion , que ces dangers communs seront un indissoluble lien d'amitié véritable? Adieu ! adieu !

(Sans date ni adresse.)

Elle demande plusieurs exemplaires de la traduction pour madame de Poix, et plusieurs, le lendemain, pour elle.

S'agit- il de la traduction des Délits et des Peines que j'ai imprimée, ou de D. Carlos de Schiller^ traduit par Lezay.'

Il est aussi question d'une expression que j*ai contestée : Avenir dans l'esprit, avenir dans la léle. C'est M. de Talleyrand qui l'a employée en parlant de M. de Choiseul, à l'Institut. Les lettres sont probablement du même temps. Quand M. de Talleyrand a-t-il fait ce discours?

Il est aussi question de Ginguené, dont il parait qu'elle avait à se plaindre.

Vous êtes venu chez moi, je n'en crois rien. Vous dînerez décadi chez moi, parce que je le veux. Envoyez à madame de Poix, hôtel de Beauvau, deux exemplaires de cette Iraduc-

tion. Ginguené a été secrétaire de mon père et de ma mère; il ne leur pardonne pas d'avoir reçu mille services d'eux. Qu'a de commun un tel homme avec vous? Mais il faudra bien, quoi que vous en disiez, que vous louiez un jour toute la famille.

Ne confondez donc pas avenir dans t'esprit avec avenir dans la télé.

Je ne crois que ce que je vois, L esprit est une faculté ; la télé est un magasin. Mais je ressemble à Thôtel de Rambouillet.

Envoyez -moi plusieurs exemplaires de la traduction, s'il vous en reste.

Mille tendres amitiés.

4 au soir... 1797.

Je crois qu'il s'agit d'aller diner à Migneaux, chez M. Décrétot , puisque madame de Staël parle de trois heures de route.

J'ai, en effet, été à Migneaux avec elle dans une voiture découverte de M. Décrétot.

Il parait que madame de Staël était à la campagne, puisqu'elle propose d'arriver chez elle le 7 pour l'emmener le 8.

Je ne me rappelle que le moment où madame de Staël descendit de voilure dans le parc de Migneaux.

Madame de Staël parle de Laborie. Cest en 1797, an v, que je l'ai vu le plus souvent.

Le voyage de Migneaux était en été.

Pourquoi donc inventez-vous toujours ce qui me fait de la peine ? Je n'ai choisi le 8 que pour faire la route avec vous. Ce sont ces trois heures qui m'ont décidée, et vous vous déchargez de moi sur Laborie, car je ne crois pas que Benjamin soit libre ce jour-là. M. de Jaucourt vous refuse, et moi je vous demande. Si vous ne voulez pas de la soirée du 7, arrivez avec Laborie le matin du 8 ; mais, si vous no faites pas la route avec moi, je ne sais pas si j'irai.

Faites mille remerclments à M. Décrétot de son extrême obligeance pour moi. Il n^y a que vous qui soyez mal.

Ce 4 au soi (1797).

Du 2G scxtidi... — De Sainl-Oucn, (1797).

Je me plains de vous, Rœderer, car je ne vous vois jamais, et c'est la plus grande peine que vous puissiez me faire. Je dîne chez moi demain et après-demain. Si vous avez envie de

CORRESPONDANCE GÉNÉRALE

me voir^ venez ; vous savez quel prix j'attache à causer avec vous.

se

25 lloréal an vu (14 mai 1799).

Elle demande uu éclaircissement sur des allusions qui la regardent dans VÉloge de Montesquiou, En effet, une de ces allusions est à la page & t. Je ne sais si l'autre n'est pas page 49 (l).

Je vous avouerai que j'ai besoin de savoir ce que vous appelez me désigner deux fois. J'ai reconnu une politesse à la page 51, mais j'ai vainement cherché la seconde allusion. Voici le livre, marquez -la*moi^ et renvoyez-le, car je dois le rendre aujourd'hui. Je crois cette seconde allusion une critique, si je devine bien. Il m'imporle de la savoir pour juger et moi et votre opinion de moi.

(1) (Note de l'éditeur.) On voit, par cette annotalion, que mon père écrivit vingt ans après avoir reçu la lettre de madame de Staél , qu*it hésitait à reconnaître quels étaient les passages de VÉloge de Montesquiou qui donnaient lieu à la question renfermée dans cette lettre. — Après quelques recherches il m'a été facile de les trouver. — En effet, le premier se trouve h la ftn de la seconde colonne de la page 190 du tome V de la présente collection , et le second se trouve à la fin de la première colonne de la page suivante, 1 91.

Voici le premier de ces passages : a II y a des gens plus caressants pour leurs amis que Montesquiou, mais qui ne se refusent pas une sanglante épigramme contre eux. Montesquiou était cordial dans son commerce intime, et il ne croyait pas à ces bons coeurs qui ne savent pas contenir la méchanceté de leur esprit. » — Lorsque mon père éciivait ces paroles, il croyait avoir à se plaindre de quelques discours désobligeants qu'on lui avait rapportés; c'était à l'occasion des louanges qu'il donnait au Catéchisme universel de Saint-Lamhert, dans uu rapport à l'Institut qui fut ensuite pnhWéàdinsle Journal de Paris et dans le Journal d'Économie publique. ( Voir t. V de cette collection, de la page 107 à la page 129.)

Voici le second des passages dont il est question :

«Au reste, cette sévérité de logique qu'on a reprochée à Montesquiou à l'égard des autres, il l'exerçait sur ses propres ouvrages; il en rejetait tout ce qui avait, disait-il, le défaut de s'y faire remarquer. Il regrettait d*avoir laissé passer une phrase brillante dans son dernier ouvrage sur les finances, parce qu'une femme d'esprit célèbre, mais à qui l'on ne reprochera pas un pareil scrupule, l'avait relevée avec éloge. >♦

27 tloréal an vu (10 mai 1799 .

Elle me prie de lui apporter l'i^^o^e de Montesquiou. J'ai lu cet éloge au Lycée, le 6 germinal an vu. Ainsi la lettre est du 27 floréal an vu.

Voulez- vous venir dîner ici primidi, mon cher Rœderer? Gallois doit y être.— Et vous êtes sûr d'ailleurs de me faire tant de plaisir que peut-être cela vous suffira-t-:l.

Apportez VEloge de M, de Monlesquiou ; on dit que vous m'y désignez.

ôO Uoréal an vu (19 mai 1799}.

Il parait que j'avais franchement indique la page 49 de VÉloge de Montesqulott comme contenant une allusion à madame deStiêl; elle se plaint de l'idée que j'ai d'elle.

En vérité, je pense, comme vous, que le public ne se doutera jamais que vous avez là pens.» à moi; mais j'ai senti une peine réelle de ce singulier besoin que vous avez et de me mal connaître et de m'apprendre que vous me connaissez mal. Vous avez fait un extrait de mon livre qui devait déplaire à mon amour-propre, un autre de Benjamin qui devait déplaire à mon amitié. Le charme de votre esprit m'a tout fait oublier, et voilà que vous me recherchez encore en oppos<mt ma méchanceté à la bonté de M. de Montesquiou. C'e^t bien imaginé, et, si cela ne blessait pas mon cœur, je serais bien tranquille sur l^effet de ce contraste. De tous vos amis à moi connus, je vous déclare que je suis la personne qui vous ai le plus constam* ment et implicitement loué ou défendu.

Il arrive quelquefois qu*on me donne des mots dits chez moi, et l'explication serait de trop mauvaise grâce pour la commencer; mais jamais, et cela est trop connu pour raffirmer, il n'a existé une personne qui portftt plus loin que moi la religion animée de Pamitié. Loin de vous mal recevoir je vous accueillerai, parce que je ne puis changer sur une opinion que j'ai tant professée et qui est indépendante de votre conduite envers moi ; mais je ne suis pas le premier des êtres qui vous ont aimé qui se soient plaints de l'impossibilité de fixer dans votre cœur un jugement durable. A Tridi, — et restons-en là sur les explications; Timporlance que je mels à vous vous est prouvée; le reste ne peut plus être que Tœuvre du temps.

CORRESPONDANCE AVEC iMADAME DE STAËL. 659

dre amitié qui m'unit depuis 1789 avec M. de Castellane; sa position m'afHige extrêmement Bonaparte, Lebrun, Talleyrand, l'ont porté au sénat et Sieyès l'a fait refuser ; il n'a point de fortune et ses liens de famille la lui rendent bien nécessaire. Ne pourriez-vous pas le faire arrivera la place de conseiller d'État? Tarbé refuse, et M. de Castellane a beaucoup de connaissances en finances. Enfin le nombre des conseillers d'État n^est pas fixé. Parlez de cela avec Talleyrand et agissez, vous qui savez si bien servir vos amis. Mon ambition à moi c'est de recevoir mes amis ; je compte sur vous primidi ii h dîner.

A vous d'esprit et de cœur.

2 prairiai [au soir) an vu (21 mai 1799):

Suite de la qaerelle sur la page 49 de VÉloge de Montesquiou.

Votre lettre est la plus aimable du monde, et je crois même que vous avez raison, si ce n'est que c'était juste à moi d'avoir de l'humeur, et qu'alors je n'étais plus tenue qu'à la montrer. A présent qu'elle est passée, cette équitatable humeur, je vous remercie de votre lettre, car elle a remis mon cœurii l'aise et il se livre à vous aimer. — A demain.

Réponse à un billet (égaré) de madame de Staél,

Entre le 18 brumaire an viii (9 nov. 1799) et le 24 nivôse (14 déc.], époque où a été formé le conseil d'Étal.

Je voulais de tout mon cœur. Madame, avoir l'honneur de dîner avec vous duodi prochain, mais voilà qu'un ajournement de brumairiens s'est hier emparé de nous pour ce jour là, et Benjamin s'y trouve pris tout comme moi. Je me mets de moitié dans les excuses qu'il vous fera pour lui-même, et ne puis pas mieux faire.

Vous me demandez si je ne vais pas devenir invisible comme un ministre. Est-ce que les ministres sont invisibles pour vous ? Est-ce qu'il y a quelque chose de commun entre un ministre et moi? Un simple citoyen courrait trop de risqurs à être invisible, tant qu'il y aura en France des listes d'émigrés ouvertes, comme à être trop en vue tant qu'on fera des listes de déportés. Grftce au ciel je n'ai pas plus de raison pour me cacher aujourd'hui que je n'en avais pour me montrer hier. Faut-il vous le dire ? Si je ne vais pas vous voir aussi souvent que je le voudrais, c'est que je n'ai point de chevaux et que je demeure à une lieue de vous. Quel ministre, ou quel fat aspirant à l'être, on quel fat se croyant fait pour l'être, vous donnerait une pareille raison? Tous ces gens-là ont des chevaux. La fortune que j'ai faite à l'Assemblée constituante ne m'a élevé qu'à la hauteur des trottoirs, heureux d'en rencontrer dans les rues où mes affaires me conduisent. C'est un grand mal quand vous êtes à la rue de Grenelle !

Ce 6 nivôse an vui (27 décembre 1799).

Vous connaissez, mon cher Rœderer, la tt n-

Ce 19 niv6se (probablement an vni, ou 9 janvier 1800).

Mais expliquez-moi donc, je vous en conjure, Hœderer, ce qui se passe depuis trois jours ! Ce déchaînement, cette violence contre Benjamin! Ce Journal dfis Hommes libres, lancé contre moi seulement, parce que je suis l'amie d'un homme qui a prononcé un discours indépendant sur un règlement ! Mais sommes-nous revenus à toutes les fureurs, à toutes les intolérances des époques les plus terribles de la Révolution, etva-t-elle recommencer, en poussant au désespoir les amis mêmes du gouvernement? Une simple opinion est-elle un crime, non-seulement pour Benjamin, mais pour moi , qui ne suis pour rien assurément dans son discours et qui Paime sans le diriger ? Je suis plus étonnée , plus confondue que je ne Tai jamais été. Est-ce là ce que vous m'avez promis ? J'ai besoin de m'expliquer avec vous. Vous avez eu mon amitié pour vous lorsque vous étiez malheureux ; je ne croyais pas, je l'avoue, que ce fût mon tour d'être persécutée lorsque je voyais en place ceux de mes amis qui n'ont cessé de recevoir de moi des preuves d'une affection constante et dévouée, ye comptais sur vous comme défenseur, et f apprends que c'est vous que Bonaparte a cité comme lui ayant dit ce qu'on prétend qui se dit chez moi. C'est une véritable folie que toute cette persécution ! Où trouverez-vous des êtres plus intéressés que nous à ce que les jacobins ne gouvernent pas? Quelle femme s'est montrée dans tous (es temps plus enthousiaste que moi de Bona-

CORRESPONDANCE GÉNÉRALE

parte? Quel est le but de toutes ces persécutions contre quelques phrases indépendantes, et que des menaces trop fortes, deux jours auparavant, ont peut-être rendues telles parce que les âmes généreuses sont ainsi faites? Est-ce gouverner que pousser ses amis dans les rangs de ses ennemis , quand il est manifeste que rien nVst plus contraire à leurs intentions , à leurs intérêts , à leurs goûts? Toute cette intolérance est-elle dans votre caractère? convientelle à vos lumières?

Réveillez-vous, et venei m'entendre. Ai-je cessé d'être un caractère bon et généreux? Ai-je cessé d*être celle qui vous a aimé et défendu pendant deux ans? Benjamin n'est-il pas celui qui, le premier, entre les amis de Sieyès, vous a rapproché de lui? Est-il donc établi en révolution que celui qui arrivera le premier doit chercher à perdre celui qui lui a tendu le premier la ma'm? Toute morale d'amitié, de société, de bonté, est-elle finie? Faut-il uniquement chercher à se renverser les uns les autres? Mais alors les moyens de nuire ne manquennitpas : vous aujourd'hui, demain un autre.

Rœderer, je vous demande une heure d'entretien. Je vous aurais offert à dîner duodi avec Lezay. si cela vous convenait; mais au moins assignez- moi une heure pour causer avec vous, chez moi ou chez vous. Je ne vous cache point que , depuis trois jours, je souffre plus que je n'ai souffert de ma vie. C'est vous montrer que vous pouvez me faire du bien beaucoup, et vous savez si je suis ingrate. On s'entend en se voyant , on s'éloigne pour ja mais en ne se voyant pas.

Hfttez-donc la fin de cette absurde guerre, et soyez l'organe de la paix.

Note isolée.

Madame de Staël dit que la première cocarde qui fut portée à Paris, pendant la Révolution, était verte, parce que c'était la couleur de la livrée de M. Necker, L'anecdote n*est point exacte. Ce fut Camille Desmoulins qui , pérorant au Palais-Royal sous un tilleul, et monté sur une chaise, en mit une feuille à son chapeau, en signe de ralliement pour les patriotes

Petites notes grammaticales.

Je ne sais de quel ouvrage de madame de Staël sont extraits les passages cités et indiqués ici (1822).

Madame do Staël connaît beaucoup des finesses de la langue , elle n'en connaît pas les premières règles. Elle a beaucoup de talent pour écrire et ne sait pas écrire. Jamais d'harmonie, jamais de grâce, jamais d'élégance; souvent de l'éclat, quelquefois de la force; toujours une assurance qui la. fait courir entre les solécismes, les barbarismes et les heureuses hardiesses.

a Mon père l'obtenait chaque jour (restime publique) à un degré qui étonnera peut-être une fois quand , en écrivant sa vie politique, je donnerai quelques extraits de tous les genres d'hommages qu'il recevait alors (p. 31). »

a II se peut que je publie une fois cette collection {ibidem, en note). »

a Je publierai aussi une fois les lettres de mon père (p. 97). »

Ces une fois employés pour vnjour sont un germanisme : c'est Vein mahl des Allemands.

Ce que madame de Staël déteste le plus, c'est la vulgarité des sentiments. Pourquoi ne pas détester tout simplement les sentiments vulgaires?

Madame de Staël parle souvent de la manière délicate et contenue de monsieur son père (p. 98). Pourquoi contenue? Réservée n'exprimerai t-il pas mieux ce que veut dire madame de Staël?

Madame de Staël dit que le style de monsieur son père est classique (p. 100). C'est assurément un éloge immérité. Le style classique est le style correct et pur. Il y a beaucoup de talent dans le style de M. Necker, mais il pèche souvent par la correction, et par conséquent est loin de la pureté ; car la pureté c'est la parfaite correction.

(P. 1^3.) Madame de Staël, après avoir rapporté ces touchantes paroles de son père : ... « Pourquoi ne suis-je pas ton frère ? Je protégerais toute ta vie, » ajoute : « Mon Dieu! si l'on avait une nature vraiment profonde, de tels souvenirs tueraient à l'instant. x> Qu'entendelle par une nature profonde? Ne voulaitelle pas dire des affections profondes^ ou une sensibilité vraiment profonde, ou une nature susceptible d'affections profondes ?

^11 y a vne fenêtre du cabinet de mon père, à Coppet^ qui donne sur le bois où il avail bâti le tombeau de ma mère et le sien; Ton aperçoit aussi l'avenue par cette fenêtre^ et c'est delà que, chaque fois ^tiejeTai quitté, il venait me dire adieu et me saluer de son mouchoir blanc ^tt^ je voyais encore à (//5^anre. Un de ces soirs que je passais avec lui l'automne dernière dans ce même cabinet , après nous être longtemps entretenus intimement , je lui demandai à lui-même, à lui qui me semblait devoir me préserver de tout, même de sa perle, ce que je deviendrais s'il we fa liait jamais la supporter. — Mon enfant, me dit-il alors avec une voix brisée, avec une émotion toute céleste, Dieu mesure le vent pour les brebis dépouillées... Ah! Vorage ne m'a pas épargnée, et c'est quand ma patrie m'était ôtée qu'une autre patrie, la maison paternelle, n'est plus pour moi qu'un tombeau, a

Voilà un morceau dont le sujet est louchant, dont les accessoires sont heureusement choisis, dont le dessein est assez bien entendu ; mais voyez comme Pexécutiou est manquée , comme la couleur est mal broyée et mal appliquée, comme la langue en un mot fait mal son ofQce !

Hy a une : voilà les premiers mots du morceau ! deux hiatus en trois lettres ! 11 était si simple de dire : « Une fenêlre du cabinet de mon père donne, etc. » x

Une fenêtre qui donue sur le bois où il avail bâti le tombeau de ma mère, etc. d Pourquoi il avaiï? Pourquoi un plus-que-parfait lorsque la phrase ne renferme aucun parfait auquel il puisse se rapporter? Solécisme.

a Bâti le tombeau de ma mère ! » Bâti estil de bon goût? Peut-on employer, en parlant de l'époux qui élève un tombeau à sa femnie, qui en creuse un pour lui -même, le même mot qu'emploierait le maçon qui voudraiten parler?

a L'on aperçoit aussi Tavenue par cette fenêtre, et c'est de là que, chaque fois que je l'ai quitté... » C^est de là que, chaque fois que... Cacophonie, répétition. C'est (/c là: estce de Vavenue ou de la fenêtre? Amphibologie. C'est de là qu'il venait me dire adieu : si ce de là signifie de la fenêtre, la phrase veut dire littéralement le contraire de ce que veut dire madame de Staël; elle signifie : C'est de là qu'il partait pour venir me dire adieu dans

l'avenue. Contre sens. Et me saluer de son mouchoir binnc, que... Voilà le troisième que en deux lignes... Que je voyais encofe à distance : particularité inutile et sous-entendue par ce qui précède ; car, si la fenêtre donnait sur l'avenue, si M. Necker saluait de là madame sa fille, il est assez clair qu'elle pouvait le voir ; ligne parasite. Mais qu'est-ce que voir à dii tance ? On ne voit rien qu'à dislance. On peut dire : tenir à distance ; voir à distance n'est pas et ne peut pas être français. ».

(c Un de ces soirs que je passais avec lui l'automne dernière. » Solécisme, a Après nous être longtemps entretenus intimement ; barbarisme helvétique ; il faut dire inliMKment , et non pas mémem.

«Je lui demandai à lui-même... » A luimême! et à qui donc?

<c Je lui demandai ce que je deviendrais s'il me fallait jamais supporter sa perle ? « Étrange question! froide et dure question! Que , par exclawation, on dise à son prre , quand il en fait naître l'occasion : Que deviendrais-je .>i j'avais le malheur de vous perdre ? cela est fort naturel ; mais le demander, mais en faire une question esl un irait d'égoïsme cruel. Et puis, a s'il me fallait supporter sa perte ! » S'il me fallait fait la réponse. Car, si madame de Staël avait dit à son père : Qwi deviendrai'je si votre perte...? il aurait trèsbien répondu : Ma fille, il vous faudrait la supporter. S'il me fallait dit tout. Puisqu'il faut, il faut, dit le proverbe.

Assurément madame de Staël n'a pas parlé ce langage à monsieur son père; aussi ma critique ne veut pas dire qu'elle soit un mauvais cœur , mais seulement que sa sensibilité ne passe pas dans son style, et que son style n'est pas de bon goût.

À lui qui me semblait devoir me préserver de TOUT, même de sa perte. Il y a de Texagération dans cette expression de confiance, et par cette raison elle fait un mauvais effet. Le sentiment naturel qui se mêle à une confiance sans bornes dans la protection d'un père âgé n'est pas la confiance qu'il doive préserver de sa mort, mais, au contraire, une crainte excessive de sa mort, et une douleur anticipée.

A lui qui semblait devoir me préserver de tout. Il faut dire de tout malheur, autrement ce membre de phrase est tronqué.

« Mon enfant^ me dit-il alors... » Alors est de trop.

« Avec une voix brisée, avec une émotion toute céleste. » Une voix brisée annonce mal une émotion toute céleste. La voix est brisée par la douleur; elle s'élève, elle s'adoucit, elle prend un charme extraordinaire pour exprimer une émotion divine. La voix brisée est un peu pis que la voix cassée ^ et la voix cassée n'a jamais rien annoncé de céleste.

Dieu mesure le vent pour les brebis dépouillées y est une réponse excellente , toute céleste ; elle est la seule ligne correcte de la page : c*est qu'elle n'est pas de madame de Staël.

« Ah! Y orage ne m'a pasépargnée » , reprend madame de Staël. Ce n'est pas d'orage qu'il s'agit ici ; c'est du vent , c'est du froid; la toison des brebis ne les préserve pas des orages, mais de la bise, mais du vent glacé du nord; et c'est là limage à laquelle madame de Staël devait lier celle de sa destinée.

Et c'est quand ma patrie «w'btait ôtéb, qu^une autre patrie y la maison paternelle y rCest plus pour moi qu'un tombeau. Ces paroles n'ont aucune cohérence avec les paroles qui ont déterminé le retour de madame de Staël sur sa propre condition.

M'était est encore un temps mal employé. C'est un imparfait qui doit se rapporter à un passé : après m'était ôtée il fallait : n'a plus été pour moiy etc. ; ou bien, laissant n'est plus

pour moi, il fallait : c*es( quand ma patrie m'a été

Il est impossible de ne pas remarquer cette bizarre locution : Cest quand ma patrie m'a été ÔTÉE... Une patrie ôtée! cela est barbare.

Maintenant on demandera comment aurait pu être écrit ce morceau pour être correct et lisible. Voici comment j'essayerais de le traduire :

a Une fenêtre du cabinet de mon père , à Coppet, donne d'un côté sur le bois où il a élevé le tombeau de ma mère et le sien, de l'autre sur Tavenue du château; c'est là que, quand je le quittais , il venait me dire adieu et me saluer de son mouchoir blanc. Un soir de l'automne deraier, après un long et tendre entretien sur les soins que j'avais à prendre de mon bonheur quand il ne pourrait plus s'en occuper lui-même, je m'écriai : Ah ! mon père ! que deviendrais-je si j'avais le malheur devons perdre? Il me répondit d'une voix toute céleste : Mon enfant, Dieu mesure le vent pour les brebis dépouillées!... Ah! le vent ne m'a point épargnée ! il m'a poussée loin de ma patrie; et la maison paternelle, mon autre patrie, n'est plus pour moi qu'un tombeau. »

Ce morceau serait-il cité comme mal écrit? Qu'est-ce qui empêchait de l'écrire ainsi?

{Note de l'éditeur.) Je n'ai pu retrouver que ces quelques citatious. Elles étaient toutes éparses, et il est probable qu'il s*en est perdu un grand nombre.

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