‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 2)Chapitre 105 sur 110 · NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR M. RÛEDEREU · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR M. RÛEDEREU

mettre avec des armes à feu suffisaient contre l'abus de ces armes.

Après la clôture de TAssemblée constituante il fut nommé par le collège électoral du déparlement de la Seine procureur-général-syndic de ce département, place désirée par (le nombreux concurrents comme la première place élective du royaume, et où il semblait facile d'acquérir une haute influence; mais celui qui en fut investi vit bientôt que son autorité était entièrement illusoire; que la puissance réelle, dans ces temps d'agitation, appartenait à une magistrature dont les relations étaient plus faciles et plus directes avec les classes les plus nombreuses de la société ; que la municipalité de Paris était, par cette raison, plus puissante que l'administration du département, la Commune plus puissante que la municipalité, les orateurs des sections et des clubs plus puissants que la Commune, à moins que celle-ci ne se conformât h leurs volontés La France était alors, non pas en pleine anarchie, comme on Va tant dit, mais en pleine démocratie. La guerre intestine qui éclata en 1792 fut celle de la démocratie croissante contre la monarchie en son déclin.

Entre la démocratie et la royauté s'interposait un parti modéré républicain, mais qui voulait l'aristocratie du mérite, constaté par Péleclion du peuple, et ce parti périt. Le procureur-syndic du département se trouva au conflit des trois puissances en guerre. 11 était préposé au maintien de Tordre et de la tranquillité publique ; il se dévoua à ce devoir.

Quand les événements du 20 juin, précurseurs de ceux du 10 août, s'annoncèrent, M. Rœderer fit tout ce que la loi autorisait pour les prévenir. Le 20 juin, pendant que 20 à 30,000 personnes attroupées s'avançaient vers le château des Tuileries, il se rendit à la barre de l'Assemblée législative. Là, au milieu des murnmres des tribunes, desclameurs de l'avantgarde de la troupe, qui remplissait déjà les corridors, de l'improbation manifeste du parti démocratique de l'Assemblée même, bravant les proscriptions qui , le soir devaient éclater dans les deux formidables clubs des Jacobins et des Cordeliers, il osa déclarer à l'Assemblée a que sa condescendance à recevoir journelle- « ment dans son sein des troupes d'hommes a armés enlevait à la police de sûreté générale a le moyen de prévenir des attroupements qui, « une fois formés et grossis, se trouvaient en « forces supérieures à celles que la loi char- <i geait de les dissiper. 11 invitait en consé- « quence l'Assemblée à mettre un terme à

« cette complaisance , à ne plus paralyser la « prévoyance et la force de l'administration du <i département, et à ne plus affaiblir sa res- € ponsabililé. » Pendant qu'il parlait ainsi, l'attroupement arrivait aux portes de l'Assemblée : le parti démocrate y redoubla d'efforts; les royalistes faiblirent; les factieux demandèrent à défiler en armes dans la salle, et cela leur fut accordé. Dès lors les cours et les jardins des Tuileries furent envahis, et rien ne put empêcher les outrages dont la famille royale fut abreuvée, et qui annonçaient clairement les événements qui devaient avoir lieu quelques semaines plus tard, le 10 août.

Dès le 9 l'agitation et le trouble régnaient dans Paris, et plus particulièrement dans les faubourgs Saint- Antoine et b^aint-Marceau. A 10 heures du soir M. Rœderer se rendit au château des Tuileries, et il y passa la nuit entière dans le cabinet du roi ♦ correspondant avec l'administration du département, qui lui transmettait les nouvelles les plus alarmantes des faubourgs. Le 10,, entre 6 et 7 heures du matin, 40,000 hommes environ du faubourg Saint-Antoine, presque tous armés, s'avançaient vers le château par les quais et la rue Saint- Honoré. Un autre attroupement du faubourg Saint-Marceau força les ponts pour joindre le premier. Le commandant de la garde nationale avait été massacré, la numicipalité dissoute et remplacée par des membres de la Commune en révolte ; le mau^ était consigné à la mairie ; 12 pièces de canon, adossées à l'hôtel d'Elbeuf et aux Gran les Écuries, étaient pointées sur les appartements du roi par un bataillon de Marseillais arrivé à Paris pour cette expédition. M. Rœderer descendit dans la cour des Tuileries, où il trouva des membres du conseil général du dcpirtement. Il y fit au seul bataillon de garde nationale qui s'y trouvait la réquisition légale de repousser la force par la force. Cette réquisition fut accueillie par un morne silence. Il fit la même réquisition aux canonniers qui devaient ser\'ir cinq pièces de canon placées au milieu de la cour royale. Pour toute réponse ces canonniers mirent le pied sur la mèche allumée, l'éteignirent, retirèrent la mitraille des pièces, la jetèrent à ses pieds et s'éloignèrent. Alors, de l'avis unanime des membres du conseil général du département, il remonta avec eux au château, fut introduit dans la chambre du roi, où était réunie sa famille, et Tinvita à se rendre à l'Assemblée nationale, seul refuge qui lui restât. La reine lui dit: c( Mais, Monsieur, nous avons du monde.» Il répondit: « Madame, comparez

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NOtICE BIOGIIAPHIQUE SUR M. ROEDERER.

vos forces à celles qui cernent le chùtcau de tous les côtés. » Madame Elisabeth lui demanda s'il répondait de la vie du roi ; il lui dit: a Sur ma tète^ dans le trajet d1ci à l'Assemblée. » Le roi était assis^ la tète baissée^ les deux mains appuyées sur les genoux ; il paraissait absorbé. Sur la dernière réponse de M. Roedei*er il leva les yeux sur lui^ le regarda fixement un moment et se leva en disant : A lions! Alors s'ouvrit la porte du cabinet où étaient les hommes de la cour les plus attachés au roi et les principaux officiers de sa maison ; le roi y passa, en annonçant qu'il se rendait à TAssemblée. Personne ne lui fit d'objection, personne ne l'en détourna. M. Roederer^ avec la permission du monarque^ donna dans le cabinet méme^ et à haute voix, les ordres nécessaires pour la sûreté de la marche. Le cortège arriva sans opposition jusqu'au pied de l'escalier dit des Feuillants. Une députation de l'Assemblée descendit dans le jardin pour recevoir le roi^ suivant le cérémonial usité. Pendant que Torateur adressait son discours au roi^ un furieux^ armé d'une perche de batelier de 8 ou iO pieds de longueur, criait, en le menaçant : a Tu ne monteras pas, tu n'iras pas à l'Assemblée. » M. Rœderer s^élance sur la terrasse, arrache des mains de cet homme étonné la perche, et la jette au pied de la terrasse. Le roi monta alors sans difficulté et parvint jusqu'au passage qui conduisait à la salle de l'Assemblée; mais ce passage était obstrué par Paffluence des curieux. Le danger était pressant; M. Rœderer parvint à se faire jour et à entrer dans la salle par une porte interdite aux pétitionnaires. Il demanda alors que, pour la sûreté du roi, son escorte, toute composée de garde nationale, pût faire évacuer le. corridor. De violentes clameurs s'élevèrent contre lui du côté démocratique ; on criait que le procureur-syndic, vendu à la cour, voulait introduire la garde royale dans l'Assemblée pour s'en rendre maître ; on demanda qu'il fût mis à l'instant en accusation. L'entrée du roi, à qui enfin un passage fut ouvert, mit pour le moment un terme à ces vociférations. On a cru devoir entrer ici dans ces détails pour démentir Tassertion calomnieuse que M. Rœderer avait agi de concert avec le parti qui avait préparé la journée du 10 août. Il se présenta à la barre de l'Assemblée (i), à la tête des administrateurs du département, pour rendre compte des événements de la nuit et de la matinée. « La loi,

(t) Il convient d'ajouter ces mots : Le roi et sa fapiUlc Haut pinces dans l'xissemhlépy il se présenta...

a dit-il, nous demandait la conservation du roi; c( sa famille nous demandait la conservation de a son chef; la France, l'humanité, nous retf commandaient l'existence de sa personne. « Ne pouvant plus répondre de ce dépôt, nous « n'avons conçu d'autres moyens de salut que a celui de le remettre à l'Assemblée nationale.» On remarqua que sa voix était altérée, et qao son accent était celui d'une profonde douleur. Les journaux démocratiques lui en firent dès le lendemain un crime, ainsi que de sa réquisition à la force armée. La Commune de Paris fit mettre les scellés sur ses papiers et décerna un mandat d arrêt contre lui : c'était à cette époque un arrêt de mort. Il se déroba aux recherches de la Commune. On fouilla sa maison, celles de ses amis. 11 fut plusieurs semaines sans paraître et sans écrire ; mais enfin il crut devoir réfuter les accusations des deux partis qui l'attaquaient avec la même véhémence. Selon l'un, il avait trahi Ja cause de la liberté on requérant la garde nationale et les canonniers d'opposer de la résistance; c'était môme lui qui avait fait tirer sur le peuple par les Suisses. Selon Tautre, c'était lui qui avait livré le roi à ses ennemis. Il repoussa victorieusement ces accusations opposées. Une longue suite d'articles insérés dans le Journal de Paris furent consacrés à sa justification (<). Il entreprit aussi, mais malheureusement sans succès, de sauver les jours du roi (2). Le 13 novembre, le jour même où s'ouvrit la discussion sur le procès de Louis XVI, M. Rœderer s'empara, comme d'un moyen salutaire, de l'opinion d'un députe qui proposait d'abolir la peine du mort. « On objecte, écrivit il, que c'est un moment mal choisi pour adoucir les lois pénales que celui où le peuple est encore ému.... c'est au coniraire très-bien choisir. Le moment où il convient le mieux à la raison de se montrer

(1) Ici se trouve une grande erreur. Je n'ai jamais imprimé une ligne dans le Journal de Paris pour m^excuser devant ladémocratie d'avoir conduit le roi à VAssemblée. Le seul écrit que j'aie fait sur cet acte est un article inséré à la suite du Moniteur du 24 août 1792, pour répondre à des officiers suissesqui avaient assuré le tribunal extraordinaire, où ils étaient traduits en jugement, que je les avais requis de repousser la force par la force. J'aurai occasion de m'expliquersurcet écrit dans le récit exactjqueje publierai, quand le moment en sera venu , concernant les événements des 20 juin et lO août.

(2) Celte phrase n'exprime pas ce que les auteurs ont voulu dire; elle devrait être conçue dans les termes suivants : « Après avoir fait tout ce qu'il croyait pouvoir faire pour sauver le roi du péril gui le menaçait aux Tuileries, il entreprit aussi, mais malheureusement sans succès, de défendre les jours du monarque quand il fut misi'n jugement. «

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