‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 2)Chapitre 16 sur 110 · SUR LA LANGDB DBS CHINOIS, ET PARTICULIÈREMENT SUR LEUR ÉCRITURE · texte numérisé non relu

SUR LA LANGDB DBS CHINOIS, ET PARTICULIÈREMENT SUR LEUR ÉCRITURE

{Soie de V éditeur.) En tête du premier des deux Mémoires sur le gouvernement de la Chine, M. Rœderer a écrit les mots suivants : « Lus à VInsiitut et « dont Vimpression a été ordonnée. Tai négligé de les

PREMIER MÉMOIRE SUR LE GOUVERNEMENT DE LA CHINE

« remettre à l'imprimerie, »• — El en tète du troisième Mémoire relatif à la langue et à l'écriture des Chinois, il a écrit ces mots : « Ce Mémoire n'a pas été lu à " V Académie. »

PREMIRR MftilOIRR,

Contenant une v%œ généralede la Constitution politique de la Chine.

Lu à la deuxième classe de VInstitut, le 7 floréal an vi (26 avril 1798).

Nous ne cessons de parler des républiques grecques et de la république romaine; c'est cbez elles que nous prenons nos leçons et nos exemples de morale el de politique. Cependant quelle distance de temps nous sépare de ces peuples fameux! quels nuages sont répandus sur leur histoire ! quel mélange de grandeur et de barbarie se rencontre dans ce que nous savons de leurs actions! quelle alternative de paix et de trouble, de honte et de gloire, de prospérités et de malheurs dans le cours de leur existence ! quel prompt déclin , quelle chute précipitée, quelle courte durée après une grande intensité de force et une prodigieuse abondance de vie! Tandis que nous discourons, révolutionnons, constituons, réformons et reconstituons sous les auspices de la république romaine, qui n^a guère duré que quatre cents ans, et de la république d'Athènes, qui, pour avoir été dix siècles exempte de rois, ne fut pas exempte deux siècles de tyrans, la Chine existe puissante, paisible, heureuse, toujours la même depuis plus de quatre mille ans, et nous n'en parlons pas. Nous aimons mieux faire le tour des siècles que le tour d'une mappemonde, nous confier aux traditions qui traversent les temps qu'à celles qui passent les mers, étudier ce qui peut avoir été que ce qui est, ce qu'on ne peut plus constater que ce qui peut être vérifié d'un jour à l'autre, nous étouffer d'une vaine érudition plutôt que nous enrichir d un utile savoir. Il semble aussi que nous mettions plus d'intérêt à contempler ce qu'il y a d'agité, de turbulent, de dramatique, dans l'existence éphémère des peuples composés pour la plupart d'une poignée d'individus, qu'à considérer le calme et l'union d'une société de plus de trois cents 4iiillions d'hommes, subsistant depuis plus de quarante siècles dans le même état.

comme si nous ignorions que la solidité des institutions sociales est un grand indice de leur bonté, ou comme si le phénomène de la longévité politique ne méritait pas d'être obser>'é et qu'il nous import&t peu de découvrir comment on peut en donner à ce qu'on a intérêt de conserver.

Il est naturel, je Tavoue, quand on veut acquérir la liberté, de prendre pour modèles les peuples qui ont brillé par elle et de détourner les regards de ceux qui, comme les Chinois, ont toujours été réputés asser\'is au plus outrageant despotisme. Dans les premiers mouvements de la libefté, les âmes ont plus besoin d'enthousiasme que les esprits de justesse dans les idées; mais quand à la suite il s'agit d'assurer cette liberté sur de sages lois, on doit étudier dans l'histoire non plus comment les constitutions libres commencent, mais comment elles se conservent ou finissent. Alors il est nécessaire d'examiner à quoi a tenu le peu de durée des peuples libres de l'antiquité et à quoi tient réternelle existence d'un peuple qui a vécu avant eux, en même temps qu'eux et qui vit encore. Si la constitution de la Chine n'est pas un modèle de rectitude sociale, c'en est du moins un de stabilité, el à moins du supposer, ce qui me paraît absurde, qu'il ne peut y avoir de stabilité que dans les constitutions oppressives, c'est une élude indispensable pour le législateur de la liberté, que celle de l'artifice employé pour la conservation d'un peuple qui fournit un si bel exemple de longévité.

Mais un peu de réflexion sur la nature de la liberté et sur celle de la servitude aurait dû faire au moins soupçonner que la courte durée des États réputés libres pourrait bien venir de ce que la liberté n'y était pas aussi pure qu'on le disait, et la longévité des nations réputées esclaves, de ce que la servitude n'y était pas aussi affreuse. L'oppression est un état de crise, la liberté est l'état naturel des hommes : l'une, par sa nature, tend toujours à sa fin ; l'autre, toujours à sa conservation. Il semble donc que la durée d'un État est, sinon une preuve, au moins un indice de la liberté, et sa chute précipitée un indice de quelque servitude. En examinant avec attention les constitutions de Sparte et de Rome d'une part, et celle de la Chine de l'autre, j'ai cru

PREMIER MÉMOIRE SUR LE GOUVERNEMENT DE LA CHINE

reconnaître qu'il y avait eu tyrannie militaire, patricienne et même royale là où nos rhéteurs ne nous montrent qu'une parfaite liberté ; et j'ai vu, non pas une parfaite liberté, mais beaucoup d'éléments de liberté, là où Ton ne nous montre qu'un effroyable despotisme. II m'a paru que l'empire de la Chine ne s'était conservé si longtemps que par une multitude d'institutions républicaines, et qu'on pouvait rapporter la perte de Rome à l'orgueil de son sénat, de ses généraux, et peut-être celle de la Grèce à ses alternatives de démagogie furieuse et d'aristocratie violente. Je me suis réjoui de ces remarques comme de la découverte d'un titre qui autorise le gouvernement républicain à revendiquer sur le pouvoir arbitraire le mérite et l'honneur de la stabilité attachée au gouvernement de la Chine.

En i767, le docteur Quesnay, homme d'un e^rit supérieur, mais tout préoccupé du seul projet civique qu'il fût possible de concevoir de son temps, celui d'amener la royauté française à faire tout le bien qui était en son pouvoir, imagina un système de despotisme légal qui fut adopté par les économistes. Il fit, dans cette vue, un mémoire intitulé : Du Despotixme de la Chine, dans lequel il suppose l'empereur revêtu d'un pouvoir sans autre limite que la patience des peuples, et puissamment soutenu par un corps de noblesse fort imposant. Quesnay ne supposait ce despote et ces nobles si puissants que pour les supposer encore meilleurs ; ils n'étaient que les ministres d'un despotisme supérieur au leur, le despotisme de l'évidence de l'ordre naturel et essentiel des sociétés, de sorte que le peuple chinois, pour obéir toujours, n'avait qu*à reconnaître lui-même le despotisme de Tordre. Tout cela est pure fiction. Rien de mieux que des apologues pour enseigner les rois, mais il faut les donner pour ce qu'ils sont, afin de ne pas tromper les peuples. Quesnay, sans corriger la royauté française, a obscurci des vérités utiles à la République et qu'il est nécessaire de ressaisir.

Il faut le dire cependant, pour l'excuse de Quesnay, les Mémoires des missionnaires de la Chine ont pu le tromper, et ces missionnaires eux-mêmes ont eu beaucoup de peine à voir la vérité, et beaucoup de peine à exprimer ce qu'ils ont le mieux vu. Je ne di-

rai pas qu'ils n'ont pu observer qu'à travers leurs opinions et leurs intérêts, ou qu'ils ont voulu leur donner l'appui d'un grand exemple; je dirai qu'ils n'ont fixé leur attention que sur ce qu'ils ont pu expliquer, et qu'ils n'ont pu expliquer que la partie de la constitution chinoise qui avait quelque rapport avec la constitution française, parce qu'ils ne connaissaient que celle-là; je dirai, de plus, que quand leur vue aurait pu s'étendre au delà de leurs idées, ils n'auraient pu enregistrer dans leur esprit leurs observations politiques qu'à l'aide des mots qu'ils trouvaient dans leur langue; que ces mots, faits pour exprimer en France d'autres choses, n'auraient pu être appliqués par eux que comme analogues, et nullement comme justes, pour exprimer ce qu'ils voyaient en Chine; qu'ainsi ils n'auraient pu transmettre à la France que des notions infidèles, et finir par confondre eux-mêmes les idées de la politique française avec celles de la politique chinoise. La langue de la politique n'est pas facile à traduire d'un peuple à l'autre quand leur constitution diffère. Il y a à Constantinople des mots de servitude profonde dont nous n'avons jamais eu l'équivalent, parce que nous n'avons jamais été totalement esclaves; il y avait dans la Grèce des mots de liberté dont le traducteur d'Aristote vous dira qu'il n'a trouvé l'équivalent que dans les mots introduits par la révolution française; de sorte qu'avant cette révolution certains passages d'Aristote auraient été à peu près imités et non traduits.

La vérité est que dans les Mémoires des missionnaires de la Chine, une foule d'institutions extrêmement populaires sont présentées sous des mots qui n'indiquent que des détails d'une organisation monarchique. Des yeux exercés, par les révolutions actuelles de l'Europe et par celle d'Amérique, à voir et à calculer avec précision, dans toutes les institutions politiques^ ce qu'elles donnent de pouvoir à ceux qui gouvernent, et ce qu'elles assurent de liberté à ceux qui sont gouvernés, ne seront point dupes des apparences; ils verront les larges bases d'un système républicain là où les missionnaires du roi de France n'ont montré, et où peutêtre la langue chinoise elle-même n'indique qu'une monarchie.

La publication du voyage de lord Macartney

PREMIER MÉMOIRE SUR LE GOUVERNEMENT DE LA CHLNE

doit, ce me semble, ramener l'attention sur la Chine, et sa relation contribuera à l'y ramener plus éclairée. Outre que Texpérience nous a mis en état de lire avec plus de fruit nos anciens Mémoires sur la Chine, et d'y découvrir ce que nous n'y avions pas vu jusqu'à présent, le voyage de cet ambassadeur ajoute à la lumière qui nous guidait. Il a montré, sans y prétendre et peut-être sans le savoir, peutêtre môme en voulant le contraire, les institutions chinoises sous un jour plus vrai que les précédents écrivains. Quoique sujet d'un roi et chargé de gagner la bienveillance d'un autre, il a néanmoins porté sur les institutions populaires de la Chine le coup d'œil qu'on acquiert dans un pays tel que l'Angleterre, où la puissance du peuple n'est pas toujours invisii)le et se fait toujours craindre. Il ne présente pas toujours des observations neuves en morale et en politique; jnais il est rare qu'il ne présente pas sous un aspect nouveau celles qu'il a faites. Son ouvrage n'étend pas peutêtre h plus d'objets les connaissances acquises sur les Chinois; mais il fait mieux connaître ceux dont on a parlé. Or, il en est de l'histoire comme de toute autre science : l'épurer c'est renrichir. Pour moi, je dois le dire, le voyage de lord Macartney a fixé mes doutes sur la constitution de la Chine, et j'ose avancer que la Chine est, non pas une république, mais un gouvernement où toutes les grandes circonstances qui caractérisent le gouvernement républicain surmontent celles qui appartiennent au despotisme, et où les plus purs éléments du système représentatif dominent sur ceux de la tyrannie. C'est en cela que je trouve non-seulement le secret de sa douceur et de sa modération, mais encore celui de sa stabilité.

Deux choses sont nécessaires pour la stabilité du gouvernement républicain :

J® Institutions domestiques ou civiles conformes au vœu de la nature;

2** Institutions politiques liées étroitement aux institutions domestiques.

La société est contractée entre les chefs de famille pour la sûreté et le bonheur des familles. Les familles sont donc l'objet; la société, la garantie. Voilà ce que les constitutions ne doivent pas oublier.

Si les institutions domestiques sont conformes au vœu de la nature, toutes les institutions

politiques qui ne seront pas conformes aux premières seront donc mauvaises par cela qu'elles seront contraires à la nature, et instables par cela seul qu'elles auront la nature contre elles ; toutes celles, au contraire, qui s'accorderont avec de bonnes institutions domestiques en recevront un continuel appui.

Si les institutions domestiques sont contraires au vœu de la nature, les institutions politiques ne seront ni bonnes ni stables, soit qu'on s'y conforme, soit qu'on ne s'y conforme pas. Conformes à de mauvaises institutions domestiques, le désordre domestique sera bientôt commun à l'une et à l'autre; nul ne peut être à sa place dans l^tat quand nul n'y est dans sa famille. Une constitution qu'on voudra opposer à de mauvaises institutions domestiques rec^îvra des secousses, et de ceux que ces institutions laisseront libres de mal faire, et de ceux même qui se croiront obligés de les défendre.

Je trouve dans le gouvernement de la Chine les deux grandes conditions du gouvernement républicain.

Regardez l'organisation des familles, vous verrez que tout y est selon le vœu de la na ture, selon le plus grand intérêt de tous ceux qui la composent, et selon l'usage de toutes les républiques connues.

Dans les familles chinoises vous verrez beaucoup d'enfants, peu de serviteurs comme dans l'Amérique septentrionale; point de droits d'à! nesse, les enfants mariés jeunes, les filles point dotées, les héritages égaux comme dans presque toutes les républiques d'Europe; des femmes modestes et retirées, des hommes simples et frugaux comme en Suisse; toute la famille indissolublement réunie dans une maison étroite, sous l'autorité du plus ancien ascendant de la famille, comme chez les patriarches. Un deuil de trois ans après la mort du chef de la famille, et un intérêt toujours soutenu en lui pour veiller sur elle, vu que ce sont les pères qui sont récompensés par des honneurs publics, soit de leur vivant, soit après leur mort, pour les grandes actions des enfants. Est-ce là le fonds d'une république ou d'une monarchie illimitée? Est-ce là ce que demande le bonheur des hommes, ou ce qui doit faire le supplice de la vie? Je demande qu'on m'arrête à ce premier point, si l'on découvre jusque ici des éléments de malheur ou de servitude.

PREMIER MÉMOIRE SUR LE GOUVERNEMENT DE LA CHINE

Je ne conçois pas d'institution plus propre à (aire aimer la vie^ à adoucir l'idée de la mort, à préparer un véritable esprit public, que celle de conserver, comme le fait la constitution de la Chine, non au père de famille, mais au plus ancien ascendant de la famille, une autorité constante, jusqu'à son dernier moment, sur tous ses descendants, à quelque degré qu'ils soient; de le faire jouir de leur reconnaissance en los faisant jouir de ses soins, protiter de son expérience et de sou savoir; de lui garantir des souvenirs nuiltipliés, quand il ne sera plus, de la part de tant d'enfants qui auront eu une longue habitude de le respecter; de faire .remonter Thonneur des bonnes actions de ses enfants jusqu'à luimême après sa mort, s'il est possible de les attribuer à ses soins et à l'éducation qu'il a donnée. C'est, d'un côté, faire remonter la vie des enfants dans la vie de leurs pères, descendre et proroger la vie des pères dans celle des enfants; c'est créer véritablement une autre vie aux bons parents dans le souvenir de leurs enfants et de leius amis, aux enfants un entendement d'une maturité anticipée dans celui de leurs pères; c'est pjacer l'immortalité entre des êtres chers au cœur et capables d'amour, perdre l'enfance, dans une douce identité avec les affections des parents; c'est substituer d'utiles et douces illusions aux chimères inquiétantes d'un autre monde et d'une autre existence.

11 n'est pas non plus d'institution plus propre à rendre les parents soigneux de l'éducation de leurs enfants, de leur vertu, de leur bonheur : c'est établir entre le père et ses arrière-neveux une solidarité d'intérêt.

Les rapports des citoyens entre eux doivent se sentir de cette belle préparation sociale dans l'état de famille.

Aussi à la Chine vous voyez une parfaite égalité entre tous. Pas plus de nobles dans la société que d'aînés dans les familles; la plus grande division possible des propriétés, et par conséquent la moindre inégalité possible de fortune; et ces avantages sont l'heureux résultat de cette loi si simple et si sainte de l'égalité des partages entre les nombreux enfants d'un même père.

C*est une anecdote caractéristique de l'esprit dVgalité qui règne à la Chine que cette

impuissance où lord Macartney a vu un mandarin de concevoir qu'il y eût en Angleterre des ducs héréditaires. Voici cette anecdote:

tf 11 y avait parmi les présents destinés à l'empereur un volume de porlraiis de la principale noblesse d'AngleteiTC ; afin que l'empereur eût plus d'agrément en parcourant ce volume, un mandarin se chargea de tracer sur les marges, en caractères chinois, le nom et le rang des personnages qui y étaient représentés. Quand le mandarin en fut à l'estampe représentant un duc anglais, gravé d'après le portrait peint par Josué Reynold lorsque ce duc était encore enjanl, on lui dit que l'original était un ta-zhin, c'est-à-dire un homme dun rang élevé, et même d'un trèshaut rang. Le mandarin concevait si peu qu'un enfant possédât par droit héréditaire une pareille distinction, qu'il jeta un regard de surprise, et, posant le pinceau avec lequel on trace les caractères chinois^ il s'éckia quil ne pouvait pas metttre une telle inscription à ce portrait, parce que I'empereur savait fobt

BIEN DISTINGOER UN HOMME d'uN BANG BLEVÉ

d'un ENFA^T.» Y a t-il un sentiment de l'égalité plus marqué dans notre horreur actuelle pour les rangs héréditaires que celui qu'on trouve dans l'incrédulité de ce mandarin et dans son mouvement d'humeur?

Avec des habitudes et des opinions si conformes à celles que demande le régime républicain, il est au moins très-difficile d'établir le pouvoir arbitraire. Voyons donc ce qu'on appelle de ce nom à la Chine.

Dans les rapports des individus avec l'autorité publique, vous verrez tout ce qui peut justifier aux yeux de la hbefté la soumission des premiers et l'autorité des seconds. C'est ici qu'il faut observer et peser les choses, et s'affranchir de l'illusion des mots.

D'une part, la police de sûreté s'exerce à la Chine par les citoyens eux-mêmes ; un dizainier répond de dix maisons à un supérieur qui répond de cent. Quoi de plus populaire et de plus sûr que cette police de voismage? Après celle de la parenté dans l'intérieur de la famille, y en a- t-il une plus naturelle, qui rappelle mieux la première des conven* tiens sociales, celle d'une garantie mutuelle? N'est-ce pas celle que nous ferions chez

PREMIER MÉMOIRE SUR LE GOUVERNEMENT DE LA CHINE

nous si nous étions moins corrompus par la mollesse et moins ivres de vanité?

D'un autre côté, toutes les fonctions de la justice, de l'administration et du gouvernement, toutes sans exception, sont entre les mains d'hommes tirés, comme parmrnous, de toutes les parties de Tempire, comme chez nous, de la masse des citoyens, sans distinction d'origine et, ce qui est mieux que chez nous, d'hommes élevés tous pour ces fonctions, d'hommes qui ne peuvent parvenir aux plus hautes qu'après avoir passé par les moindres, et aux moindres qu'après avoir été promus par des élections successives du collège de leur ville natale à celui de la province, et de celui de la province au grand collège de Pékin, où Tempereur peut exclusivement choisir tous ses officiers militaires et les magistrats de l'État; de sorte que son pouvoir consiste uniquement dans le droit d'élire entre des candidats qui lui sont présentés pour chaque fonction par une fonction antérieure, et sont parvenus à la première par des promotions graduelles qui ont eu lieu de collège en collège, en vertu d'examens solennels et publies^ sans qu'il y ait aucune part.

N'est-ce pas une partie de celle institution que Rousseau et après lui Mirabeau avaient proposé sous le nom de gradualité des emplois publics , et que réclame aujourd'hui la République française?

On ne peut calculer ce que doit imposer aux mandarins de courage contre l'autorité impériale, de bienveillance et de justice dans l'exercice de leur propre autorité, cette égalité de conditions, si inviolablement établie à la Chine, combinée avec l'esprit de famille, qui est la base de la Constitution. C'est une loi de la nature de donner encore plus d'intérêt à l'avenir qu^au passé, à sa filiation qu*àson origine; et encore qu'à la Chine la pauvreté fasse quelquefois exposer les enfants dans les rues ou sur larivière^ mais moins et infiniment beaucoup moins encore que chez nous, la coutume du pays a pourtant ajouté mille raisons aux raisons naturelles que les parents ont d'aimer et de soigner les enfants qu'ils ont laissés vivre. En effet, elle a accru et l'auloritc domestique et la responsabilité parentelaire en proportion de l'avancement des pères en âge, ce qui est l'inverse de nos usages, au moins pour la se-

conde moitié de la vie ; elle a réuni toutes les familles dans la maison de l'aïeul, du bisaïeul, et sous son autorité. Il me paraît évident que , par omette raison , le mandarin doit toujours avoir présente à Fesprit Tidée des nombreux descendants qu'il rassemble sous ses yeux jusqu'au dernier moment de sa vie, et se figurer quelle serait leur triste condition si les magistrats étaient ou tyrans eux-mêmes ou ministres de la tyraimie. La crainte de les voir soumis à l'arbitraire d'un collègue ou d'un supérieur doit bien mieux attacher son esprit à la justice que ne pourraient le faire toutes les lois du monde. Ici la garantie est dans le cœur, elle est à la sourcje des volontés; c'est là qu'il est bon de l'établir, c'est là qu'elle eA toute-puissante, et quand elle n'est pas là elle est toujours faible et insuffisante. Pourquoi lesprit du patricien est-il altier en Europe, je ne dirai pas en France, car il n'est plus distingué que par l'humiliation et l'affaissement? Mais pourquoi celui du prêtre romain est-il dur, pourquoi l'un et l'autre sontils tyranniques dans les fonctions publiques? C'est que le noble sait que ses enfants seront pkis nobles que lui, et par conséquent poar- , ront exercer les mêmes pouvoirs et la même insolence. C'est que le prêtre romain n'a point d'enfants. On s'attache au prince quand on n'a pas d'eniants à qui l'on puisse s'attacher.

Je n'entreprends pas de présenter en détail l'organisation judiciaire et administrative de la Chine; cette organisation est connue. Je n'ai point eu le dessein en écrivant de compiler les mémoires qui sont entre les mains de tout le monde ; je n'ai voulu qu'avertir les yeux d'y lire avec plus d'attention, à la faveur des nouvelles lumières que la Révolution a données sur la nature des Constitutions , et inviter les nomenclateurs politiques à donner aux choses des noms qui en soient la fidèle expression. Je me borne à présenter deux vérités de fait qui font connaître les rapports des mandarins avec l'autorité impériale.

1* « Il n*y a point de tribunal dans l'empire dont les décisions puissent avoir force de loi sans la confinaaation du prince ; mais ses propres décrets ne soat des lois irrévocables et n'ont de force dans l'empire que tout autant qu'ils ne portent pas atteinte aux usages et au bien public, ot cju'après un enregistrement

PREMIER MÉiMOIRE SUR LE GOUVERNEMENT DE LA CHINE.

dans les tribunaux souverains.» On en peut voir la preuve dans le tome XXV des Lettres édifiantes^ p. 284. «Les missionnaires ne purent tirer aucun avantage d'une déclaration de l'empereur qui était favorable à la religion chrétienne, parce que cette déclaration n'a- ^ vait pas été enregistrée et revêtue des formalités ordinaires. » {Encyctop. diplomatique, y. ChiiiPy p. 559, colonne i'% art. de Grevel.)

2» Il existe à la Chine un tribunal de censeurs, a C'est, dit lord Macartney, le plus difficile, le plus sévère des ti'ibunaux. U examine l'effet des lois subsistantes, la conduite des autres tribunaux, des princes, des grands officiers de rÉtat et de Tempereur même. » Les Mémoires des missionnaires nous appi*ennent que les censeurs, nommés kolis, adressent continuellement des mémoires à Tempereur sur la conduite des magistrats et la sienne, et répandent ensuite ces mémoires dans TÉtat, comme pour les soumettre à l'opinion générale. Ces mémoires reviennent ensuite à une cour, la première de Pékin, et qui est appelée IJi-Pou. Cette cour prononce sur les faits. Sont-ce là des institutions impériales ou nationales, despotiques ou populaires?

L'origine des magistrats, tous tirés du corps de la nation, et dont tous les descendants sont dcslinésàrentrerdanslavie commune, leur éducation toute formée poiur les places, leur mode d'élévation, qui la fait dépendre de leur l>onne conduite et de leurslumières, leur nombre, leur communauté d'intérêt, qui en fait unemasse imposante, Tantiquité de leur institution, qui les consacre à la vénération publique, la nature de certaines fonctions, qui font la force et la rectitude des autres ; toutes ces circonstances suffisent pour faire voir que le corps des mandarins forme entre le prince et le peuple, entre le princeetmême chacun d'eux, une barrière insurmontable pour l'un et pour l'autre; et il est évident que ces magistrats, que beaucoup de formalités et de cérémonies extérieures font croire uniquement occupés à faire sentir au peuple la puissance de l'empereur, doivent faire souvent sentir à l'empereur la puissance du peuple.

II me semble qu'après le gouvernement où le pouvoir exécutif est remis entre les mains de plusieurs élus du peuple, et Tadministralion confiée à des honunes du choix du {^(m-

vernement, la constitution la plus libre est celle où le pouvoir exécutif, ré-sidant aux mains d'un chef héréditaire, est contenu ou limité par des agents du choix de la nation. Tel est le gouvernement de la Chine.

J'ajouterai à ces observations qu'à la Chine la religion populaire n'a rien de favorable à lu tyrannie, parce que les bonzes sont payés par le peuple et ne vivent que d'offrandes volontaires; que la religion dominante étant un pur théisme, et étant entre les mains des lettrés, et par conséquent des mandarins , elle sert au soutien de leur autorité et non au soutien du despotisme. Voici ce que Raynal dit à ce sujet dans le premier livre de VHtS" toire j'hitosophique :

« La superstition, qui partout ailleurs agile <c les nations, affermit le despotisme ou rena verse les trônes, la superstition est sans poua voir à la Cliine ; les lois la tolèrent , mais (c elle ne donne jamais les lois. Pour avoir part « au gouvernement il faut être de la secte des « lettrés , qui n'admet aucune superstition. « On ne permet pas aux bonzes de fonder sur a les dogmes de leurs sectes les devoirs de la a morale, et par conséquent d'en dispenser. » U faut ajouter que c'est un tribunal de mandarins, celui qui veille sur les rites et la morale , qui fait cette police sur les bonzes. Il veille donc avec toute la sollicitude de l'intérêt du corps.

Enfin , ce n'est pas seulement à la religion qu'il est impossible de conniver avec l'autorité impériale à la Chine, c'est aussi à la mode; on n'y connaît pas cette puissance bizarre et redoutable. Les femmes ni les prêtres n'y ont pas établi empire dans empire : ces deux dominations, toujours rivales ou complices du pouvoir -absolu, sont là dans le néant.

Ainsi, en considérant dans ses grandes circonstances la constitution de la Chine, on n'y voit rien moins que le despotisme; on y voit une véritable aristocratie de notables, tranchons le mot, une république, dont le chef est moins puissant que celui de la république de Pologne et que les deux rois de la république de Sparte; une république dont le chef no peut rien contre le corps des mandarins , et sans ce corps, qui peut tout par Tcmpereur et sur l'empereur : une république dont il importerait à la France et aux Étals-Unis d'Amérique

SECOND MÉMOIRE SUR LE GOUVERNEMENT DE LA CHINE

(l'emprunter les deux choses les plus propres à y assurer la stabilité du gouvernement représentatif: Tautorité patriarcale et la double gradualité de Hnstruetion et des fonctions publiques.

SBCOHD MÉMOIRE

Concernant la Constitution politique de la Chine et les rapports de V autorité impériale avec celle des mandarins.

Lu à la seconde classe derinslilut, le 17 floréal an vi (9 mai 1798).

Tous les écrivains qui ont parlé du gouvernement de la Chine assurent que l'empereuî est Farf)ître irréfragable de la vie et de la mort de ses sujets; qu'il dispose de leurs biens et de leurs propriétés; que les jugements qu'il prononce au civil et au criminel sont exécutés sans délai; que chaque ordonnance qui émane du trône est pour tout le reste de l'empire un oracle sacré; qu'on les enregistre, qu'on les publie sans retard, sans représentations; que nulle sentence de mort ne peut s'exécuter sans son consentement; que les arrêts purement civils sont soumis à la môme révision, et qu'aucun n'a de force que Tempereur ne l'ait confirmé; que Pempereur dispose seul de toutes les charges de l'État; qu'il établit les gouverneurs et les vice-rois, les change et les destitue à son gré; qu'il dit de ses ministres qu'ils sont ses pieds et ses mains, et par cela môme soumis à sa volonté, qui est celle de la télé; qu'il exerce le suprême pontificat; qu'il déclare dans ses édits que son pouvoir lui vient de Dieu; enfin, qu'il a le droit de se choisir un successeur.

Ces propositions, traduites en propositions générales, se réduisent à dire que :

L'empereur de la Chine réunit le pouvoir de faire les lois, le pouvoir de les appliquer par ses jugements, de les faire exécuter par ses commandements, de les soutenir par la religion ; en d'autres mots, qu^il cumule tous les pouvoirs dont la division est nécessaire pour la liberté; et comme rien n'empêche celui qui est revêtu de tous ces pouvoirs de faire les lois telles qu'il lui plaît de les exécuter, ou de les exécuter comme il lui plairait de les avoir fdiles, ce qui revient à la même chose que de

n'être assujetti par aucune et d^être libre de suivre ses caprices, cette cumulation s'appelle despotisme: en conséquence on appelle pup despotisme le gouvernement de la Chine.

Montesquieu prononce nettement dans l'Esprit des Lois (à la fin du livre viii) que la Chine est un État despotique, dont le principe est la* craifnte, et où il n'y a d'autre limite au pouvoir que les révoltes fréquentes occasionnées par les famines auxquelles les habitants sont exposés, et qui font que le mauvais gouvernement y est d'abord puni.

Montesquieu cite à l'appui de son opinion cette phrase, qu^îl attribue au père du Halde : C'est le bâton qui gouverne la Chine.

Du HaMe nous assure d'ailleurs très-positîvement qu'il n'y eut Jamais de monarchie plus absolue que celle de la Chine; qu^on regarde l'empereur comme un dieu. Les Chinois, ajoute-t on, envisagent leur monarchie comme une grande famille dont le monarque est le père; l'autorité de ^empereur est celle que les patriarches avaient sur leur famille*

C^est rétendue même de ce pouvoir qui lempôche d'en abuser, elle unit et confond ses intérêts avec ceux de la nation ; étrange proposition, d où il résulterait qu'il n'a jamais manqué au despotisme pour être le meilleur des gouvernements, que d^être aussi complet qu'il peut l'être.

On entoure ces notions générales de faits et d'anecdotes, et de longs détails d'usages et de manières qui paraissent déposer de l'existence du pouvoir le plus oppressif d'un côté, et de la servitude la plus profonde de l'autre, dans l'empire chinois. On cite les titres orgueilleux que prend 1 empereur dans ses actes., les respects rendus à son fauteuil comme à sa personne môme; la contenance humiliée, les génuflexions, les prosterncments de tous ceux qui l'approchent; on montre les esclaves qui le servent, les eunuques qui remplissent des places de confiance dans son palais; on parle de fortunes détruites, de propriétés confisquées, d'esclaves immolés, etc. En séparant ainsi et les faits permanents et les faits accidentels qui paraissent prouver le despotisme de la Chine, de ceux qui peuvent être mis en opposition , on imprime facilement aux esprits fiers de quelque liberté une telle prévention contre lo gouvernement de ce pav:^, qu'ils se

SECOND MÉMOIRE SUR LE GOUVERNEMENT DE LA CHINE

refusoDl à reconnaître le moindre indice de liberté dans tant d'abjection, qu'ils s^olîensent même d'en voir soupçonner les plus faibles avantages chez un peuple qui n'en a pas la dignité et paraît n'en avoir pas le sentiment. Les peintres^ les poètes^ les orateurs^ lesguei^ riers de la liberté^ ne veulent la reconnaître que là où elle s'annonce avec éclat; et rien n'est plus naturel. Celui qui se voue à combattre pour elle a besoin d'Aire animé par son aspect^ excité par son langage, enhardi par sa fierté. Ceux qui veulent la peindre ont besoin de la voir comme ils sont obligés de la montrer, belle en action, en mouvement, en attitude. De là le mépris jeté sur le peuple chinois, de là peut-être une source d'accusations contre ceux qui voudront le réhabiliter un jour. Mais le philosophe, toujours plus effrayé de Terreur que de la persécution, le philosophe, qui aime la liberté pour le bonheur qu'elle seule peut donner à l'espèce humaine, ne répugne point à la supposer partout où elle est annoncée par un peu de bonheur public; il est toujours prêt à la chercher, prompt à la saisir, ardent à en étudier la substance, quelque restreinte qu'elle puisse être, sous quelque forme qu'elle se présente. En tout, la tâche du philosophe est l'examen; l'objet de ses recherches est Futile, l'objet de ses affections le bon et i'honnête. El c'est par ces raisons qu'elle sait tout à la fois et se préserver des répugnances des esprits passionnés, résister à leur intolérance, et pourtant les traiter avec Findulgence due à tout ce qui procède d'une cause honnête. Le philosophe ne cédera donc point aux préventions répandues contre le gouvernement chinois, et par la raison seule qu'il aura vu dans Tempire de la Chine ce double, cet éclatant phénomène -devant lequel disparaissent tant de petites circonstances qui arrêtent les yeux vulgaires, le phénomène de la stabilité du gouvernement dans l'immensité de la population et du territoire, il ne s'en tiendra pas à l'examen de la prérogative impériale; il se demandera si rien ne la limite, il voudra voir les choses dans leur ensemble, et il descendra dans tous les détails qui constituent l'autorité des mandarins. Telle a été notre espérance lorsque nous avons fixé nos aperçus sur la constitution chinoise, et que nous nous sommes enhardi à vous les présenter.

Je distingue préliminairement trois choses dans les détails qui se rapportent à la prérogative impériale :

i^ Les titres que prend l'empereur, les énonciations de droits et de pouvoirs qu'il insère dans ses édits, et les hommages qu'on lui rend;

2* Les actes transitoires qu'on rapporte en preuve de sa puissance;

3^ Les faits pernmnents ou les institutions qui la constituent.

Les titres et les pouvoirs que l'empereur s'attribue dans ses édits ne prouvent pas plus sa puissance que les titres du roi de France ne prouvaient qu'il fût roi de Navarre, que ceux du roi d'Angleterre ne prouvent qu'il soit i*oi de P'rance. Il y a cent édits du roi de France commençant ainsi : LouiSy par la grâce de Dieu, roi dfi France, et finissant par: tel est notre bon ploisir, qui n'ont jamais été exécutés en France, qui même n'ont pu obtenir l'honneiir d'un enregistrement dans le Code national, parce que les parlements s'y sont opposés, et qui par conséquent attestent non la puissance mais ^impuissance du roi dans certains temps et certaines occasions.

Les hommages rendus au fauteuil de l'empereur ne prouvent pas plus la servitude de la t:hine que la défense de s'asseoir dans la salle du Trône à Versailles, que l'obligation imposée aux maîtres des requêtes de faire leurs rapports debout au conseil d'État du roi , à la gauche du fauteuil du roi qui n'y était jamais, alors même que l'arrêt portait ces mots, pourtant si redondants : Fait et jugé par le roi dans son conseil, Sa Majesté y étant.

Les eunuques et les esclaves qui sont dans le palais du prince y ont été introduits piir les princes tartares et non par les usages chinois, et ne blessent pas moins la vue des Chinois que celle des Européens. Mais valets ou officiers du prince, aucun n'est magistrat de l'État.

Les génuflexions, les proslérnements des Chinois devant Tempereur, la soumission des mendiants au pautsée et au bambou^ ne suffisent par pour établir que la Chine est un pays esclave. Il peut exister chez un peuple libre à beaucoup d'égards quelques simagrées, même quelques usages de servitude, comme chez un peuple asservi des simagrées, même des usages delà liberté. On parlait oncore de la dignité

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des citoyens romains sous Tibère et sous Néron ; et les députés du tiers état en France refusaient^ à genoux devant le roi^ les tributs qu'il demandait. 11 est d'ailleurs moins avilissant de se mettre à genoux comme à la Chine devant le magistrat, le lettré^ que de se ployer^ comme nous Tavons tous fait- si longtemps en France^ devant le stupide ou le fat plus grand que nous d'un quart de ligne. Oui, les respects rendus à la magistrature nationale et aux lumières, deux choses toujours unies à la Chine^ sont moins dégradants que les moindres hommages rendus à la naissance. Il y a moins de danger à respecter trop une magistrature bien constituée, qu'à méconnaître le respect qui lui est dû. Tout peuple qui ne respecte pas^ et beaucoup, ses magistrats, tout peuple même qui n*est pas obligé, par un cérémonial, à leur donner en toute occasion des témoignages de respect, est toujours plus près de l'anarchie et de la servitude que de la parfaite liberté. Sans doute, l'homme libre doit se préserver dans ses manières et de Fabaissement de la servitude, comme de Tar^ rogance de la démagogie; mais les inconvenances de ses habitudes à cet égard ne sont pas des indices certains de sa véritable condition; les constitutions doivent être appréciées par leurs parties, par leur ensemble, par les grandes circonstances qui les caractérisent.

Les récits d'actes transitoires et accidentels de despotisme ne prouvent pas davantage le pouvoir absolu : l*" 11 y a eu des actes arbitraires faits par des princes dans les monarchies les plus tempérées, et môme dans des gouvernements républicains, de sorte qu'ils ne sont pas concluants. L'inviolabilité du roi d'Angleterre, celle du roi de France renfermaient implicitement la permission de quelques assassinats; mais elles l'entouraient de circonstances qui en empêchaient l'exercice; ^ il faudrait connaître les effets que ces actes violents ont produits, car s'ils ont lété suivis de châtiment, ils prouvent alors positivement pour la liberté du pays; et, par exemple, si à la Chine le prince a été détrôné lorsqu'il a voulu faire violence aux mandarins, il faut en conclure que c'est leur puissance qui est la plus forte; 3® les faits transitoires sont toujours mal recueillis et mal connus; par exemple, lorsque Tempereur Hoei-Tchang réunit à son domaine quelques mille ouanrdatzin (ou pisloles) com-

posant les revenus attachés à ^,600 bonzerie» qu'il supprime, il ne faut pas croire qu'il ait exercé, comme on l'a dit, un acte arbitraire sur la propriété , car, tout au contraire, il \et venge et chasse ceux par qui elle était offensée. Qu'était-ce que ces bonzeries? Des repaire» d'imposteurs, de scélérats mendiants et escrocs qui formaient corps dans l'Etat et empire dans empire. « Partout, dit Tempereur dans son odit , ce n'est que bonzes; nombre de gens oublient leur prince et leurs parents pour se ranger sous un maître bonze. Il y a môme des scélérats qui abandonnent femmes et enfants, et vont chercher panni les bonzes un asile contre les lois. Nos anciens tenaient pour maxime que s'il y avait un homme qui ne labourât point et une femme qui ne s'occupât point aux soieiies, quoiqu'un s'en ressentirait dans l'État. Que sera-ce donc aujourd'hui qu'un nombre infini de bonzes, hommes et femmes, vivent et s'habillent des sueurs d'autiui, et occupent une infinité d'ouvriers à bâtir de tous côtés et à orner à grands frais de superbes édifices? Faut-il chercher d'autres causes de Tépuiseraent de l'empire sous les quatre dynasti» s Trin, Song, Tsi, Leang, et de la fourberie qui régnait alors î. ► Les erreurs pernicieuses inondent rempirc.j^ Ainsi Fempereur, comme je le disais, n'abolit que ce qui tendait à ruiner son pouvoir j il ne dépouille que des spoliateurs et ne s'empare que du fruit de leurs spoliations; il ne fait cesser d'autres possessions que celles de la rapine. H n'attente pas à la propriété.

Mais, d'œa-t-on, c'est lui seul qui assure que les bonzeries étaient des établissements coupables, et ne l'assure-til pas contre la vérité pour colorer une iniquité? La réponse est dans l'édit même; il déclare qu'il ne s'est décidé a qu'après avoir lu et pesé tout ce qu'on lui a « représenté à ce sujet, après en avoir délibéré a mûrement avec gens sages ; et il ajoute : a Tout ce que j'ai d'officiers éclairés dans les a provinces me presse de mettre la main à « l'œuvre. Le moyen de m'en dispenser î » Voilà bien Tinitiative exercée par les mandarins, à qui la loi doit retourner au moins pour l'exécution, ce qui est une autre circonstance, dont nous apprécierons plus bas l'importance.

Un autre exemple d'un fait mal interprété, c'est celui de celte loi de l'cniiKîreur Can-kiy qui défend de sacrifier des esclaves à la mort

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des princes du sang. M. Paw^ dans ses recherehes sur les Égyptiens et les Chinois y conclut de cette défense, que rinunolation des esclaves était donc auparavant en usage. Il y a de la mauvaise foi dans cette conclusion. Voici^ suivant les récits mêmes où a puisé M. Paw, quelle a été l'occasion de la loi. « Chun-tchi, le premier des Tartares Mantchoux qui aient occupé le trône de la Chine, aimait éperdument une de ses épouses, que la mort lui enleva en 1660. La douleur que lui causa cette perte ne cœmut point de bornes, et il renouvela en fiiveur de cette reine le détestable usage fratigui par les Tarières de faire couler le siDg humain dans les funérailles des personnes illustres: plus de trente esclaves furent sar criâés. Ceile barbare exécution souleva tous les Chinois, dont les mœurs, plus douces, n'étaient nullement accoutumées à un cérémonial aussi sanguinaire : Fhorreur qu'ils témoignèrent en cette occasion fut même si publique et si générale, que Kang-hi, étant monté peu de temps après sur le trône, porta la loi par laquelle il défendait à l'avenir de pareils sacrifices.» Ce fait, au lieu de prouver le despotisme de la Chine, prouve la puissance de l'opinion chinoise contre la barbarie tartare. Un peuple dont Fopinion non-seulement est libre, mais forte» n'est point un peuple esclave.

Ces exemples concourent à prouver ce qui est assez clair de soi-même, que c'est dans les institutions politiques et civiles, dans leurs rapports et leurs combinaisons, qu^il faut cher- <^r le véritable caractère d'un gouvernement.

Ces institutions sont des faits permanents, vus, reconnus, contrôlés à différentes époques par différents observateurs et qui pourront Tétre encore. Elles sont de grands faits, féconds en conséquences, d'après lesquels on peut aisément supposer les petits comme nécessaires ou inévitables. De telle organisation publique qui sera exposée en une ligne, peuvent, sans risque d'erreur, se déduire dix volumes de crimes ou de grandes actions, soit de la part du gouvernement ou du peuple dans un pays déterminé; et de dix volumes de faits plus ou moins fidèlement relatés, on ne peut pas en conclure Texistencc de telle institution. Dans le seul mot inquisition on lit des milliers de crimes; dans les crimes de la Révolution on ne peut pas voir Findice d'imc oppression perma-

nente en France. Dans tous les pays asservis il y a eu des choses dignes des pays les plus libres, et dans les pays les plus libres d<^s choses dignes de la servitude.

Voyons donc les institutions politiques qui sont combinées, à la Chine, avec la prérogative impériale dont nous avons présenté le tableau.

L'empereur de la Chine cumule-t-il, comme on Ta dit, tous les pouvoirs, ou les pouvoirs sont-ils partagés entre lui et les mandarins? Voilà la question sur laquelle il faut fixer la discussion, pour savoir en résultat si Tempereur est desposte ou non; ce qui ne nous apprendra pas encore si le peuple est libre ou non, car le peuple pourrait être opprimé par les mandarins ne l'étant pas par le prince, et ce sera chose à voir séparément.

Pour répondre à la question dont il s'agit en ce moment, je demande d'abord ce qu'on doit entendre par cumulation et par division des pouvoirs. Entend-on par ces paroles la réunion en une même main, ou le partage en différentes mains de chacun des trois pouvoirs en son entier, de manière que la même main les renferme tous, ou que chacun soit tout entier dans une main différente? Au contraire, par eumulotion entend-on seulement la réunion en une seule main d'une part de chacun des trois pouvoirs, et par li/t^ton entend-on que la main qui renferme une portion quelconque d'un des pouvoirs soit fermée pour une portion de tout autre? 11 me parait clair que cette dernière interprétation des mots cumulation et division serait absurde, et que la première est la seule juste. Une part de pouvoir n'est pas le pouvoir. La réunion d'une part de différents pouvoirs n'est donc pas une réunion de ces pouvoirs; et s'il était juste de dire que la réunion d'une part des trois pouvoirs dans une même main forme la c/imif ia/ion des pouvoirs^ il s'ensuivrait de là que les mains qui réuniraient l'autre part de ces mêmes pouvoirs les cumuleraient aussi, ce qui impliquerait contradic^ tion. Et par exemple, si à la Chine l'empereur avait une part des trois pouvoirs et les mandarins Tautre part des trois mêmes pouvoirs, ce que nous allons examiner, il serait tout aussi juste de dire des mandarins qu'ils cumulent les trois pouvoirs, que de le dire de l'empcl'eur.

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Un coup d'œil attentif sur la nature des choses suffit donc pour apprendre qu'il y a deux manières de partager les pouvoirs en politique; savoir: la division européenne^ qui a passé dans les États-Unis d'Amérique, et consiste à mettre ohaque pouvoir tout entier dans une main différente; et la division chinoise, dont il y a quelque chose dans la partie de notre constitution qui concerne les finances , et qui consiste à scinder chacun des pouvoirs en deux parties et de réunir moitié de chacun d'eux dans deux mains différentes. Je ne veux point mettre ici en parallèle ces deux méthodes, qui ont Tune et lautre des avantages et des inconvénients. Il me suffit de dire que Tune et l'autre sont opposées au despotime; et rien de plus évident que cela, puisque le pouvoir n'est point absolu du fait seul qu'il est partagé, n'importe comment, et n'est point arbitraire dès qu'il est balancé, n'importe encore de quelle manière.

Je viens donc au fait, et je dis. que l'empereur de la Chine partage chacun des trois pouvoirs avec les mandarins, et je pourrais ajouter qu'il n'est rien moins que favoiîsé dans la distribution des parts.

D'abord pour le pouvoir léfjislatif, il n'est pas exact de dire que chaque ordonnance qui émane du trône est pour tout le reste de l'empire un oracle sacré, qu'on les enregistre, qu'on les publie, qu'on les exécute sans retard et sans représentation.

!• La Chine a des lois fondamentales, qui sont enseignées au peuple une fois par quinzaine dans tout Tempire, par les mandarins gouver^ neurs de chaque ville. Ces lois sont le code de la morale, de la politique, de la législation civile tout à la fois ; c'est une espèce de déclaration de droits inculquée au peuple, aux magistrats, et d'après laquelle chacun juge les volontés impériales. La consécration de ce cathéchisme produit deux effets importants pour la liberté : le premier c'est qu'il se fait peu de lois à la Chine, le second c'est que celles qui sont données ou les ordres qui les suppléent devant rencontrer dans tous les esprits une règle d'appréciation ^we^ sont ordinairement conçues de manière à en pouvoir soutenir l'application; elles ne sont, elles ne deviennent dés oracles sacrés qu'à la condition d'être conformes aux principes fondamentaux de la

législation. Remarquons en passant, pour l'intérêt de la liberté, que dans tout pays où la fa^ mille est bien organisée, et où les droits naturels des familles entre elles sont bien déterminés, ou, en d'autres mots, dans tout pays où la morale est établie sur ses véritables bases, qui sont larges et solides, il faut peu de lois et peu de magistrats; et que partout où Ton fait peu de lois on n'en fait que de bonnes, parce qu'on ne fait que les lois nécessaires provoquées par rintérét public, qui se déclare toujours lentement, et non par les passions, qui ne sauraient aller ti-op vite, et que les sollicitations de l'intérêt pubUc apportent avec elles, en provoquant les lois, les lumières nécessaires pour en assurer la bonté.

â"" Il ne parait pas vrai, dans le fait, que les lois de l'empereur soient enregistrées .sans représentai ions. Le contraire est attesté par plusieurs voyageurs. On voit dans le tome XXV des Lettres édifiantes, page 28i, que les missionnaires français à la Chine ne purent tirer aucun avantage d'une déclaration de Tempereur, qui était favorable à la religion chrétienne, parce que cette déclai'ation navait pas été enregistrée par les mandarins. Si ce fait, trèsvraisemblable, est vrai et conforme à l'usage, il en résulte que l'empereur ii'a proprement que rinitiatlve des lois; ce qui n'est pas avoir la plénitude du pouvoir législatif. — Je me rappelle avoir lu, mais où? qu'un empereur fut détrôné pour avoir fait passer une loi par la violence.

3« il existe un tribunal do censeurs^ qui e^t, dit lord Macartney, le plus difficile, le plus sévère des tribunaux. // examine l'effet des loLs subsistantes , la conduite des autres tribunaux, des princes, des grands officiers de l'État. On sait qu'il exerce sa censure sur la conduite de l'empereur môme, qu'il compose son histoire, et lui adresse ses griefs. On voit que quand l'empereur aurait le pouvoir de faire publier et exécuter ses lois sans délai et sans représentations, le corps des censeurs ayant le droit de se plaindre et des lois faites, de la précipitation de l'empereur à les promulguer et de sii lenteur à les réfonner, il ne serait pas vrai de dire que le pouvoir législatif est entier et absolu dans les mains du prince. Un droit de censure véhémente ne serait point un obstacle au despotisme,. si ce droit était une concession

SECO^D MÉMOIRB SUR LE GOUVERNEMENT DE LA CHINE

de renîi>ereur, et révocable à sa fantaisie. Les censures autorisées par la seule longanimité du prince sont toujours molles ou plutôt sont nulles. Mais la censure de la Chine , qui a son appui dans le corps entier des mandarins^ lequel a son appui sur un peuple de 300^000,000 d*hommes, est fort, et tout atteste qu'il est redoutable et redouté. C'est donc un corps réformateur des lois institué à côté ou au-dessus de relui qui les fait.

Je conclus donc d'abord que Pempereur de la Chine n'a point à lui seul l'exercice du pouvoir législatif.

Le pouvoir judiciaire embrasse deux parties: les jugements civils, les jugements criminels. L'empereur n'exerce d'autre pouvoir sur les jugements criminels que celui de faire grâce de la mort quand ils la prononcent.

Le droit de faire grâce n'est sûrement pas un attribut du despotisme, et c'est une grande preuve de rinrJépendance des tribunaux. Car le prince n'a pas besoin du pouvoir de remettre la peine de mort quand les tribunaux n'absolvent ou ne cx)ndanuient qu'à son gré.

En matière civile l'empereur exerce, non comme l'ont dit quelques compilateurs de voyages, ou quelques voyageurs mal éclairés, une autorité supérieure sur tous les jugements des tribunaux ; mais il est vrai de dire qu'en matière civile on peut, de toutes les parties de l'empire, recourir à l'empereur pour toute prévarication commise par le tribunal civil dans le jugement d'un procès; et que l'empereur prononce si l'accusation est juste ou non. Mais son droit à cet égard ne le constitue pas plus dépositaire du pouvoir judiciaire y que la compétence de notre tribunal de cassation, ou plutôt que la compétence du corps législatif pour les accusations de forfaiture.

Quant aux ordres de mort que peut donner l'empereur, je l'ai déjà dit, ils ne sont point des émanations respectables de son autorité, mais des actes détestés de sa volonté, et des abus de l'impunité, de Tinviolabilité attachées à son éminente dignité comme à celle des rois des monarchies les plus tempérées de l'Europe.

Reste donc à voir comment le pouvoir ext^ cutif s'exerce à la Chine. 11 est d'abord évident qu'il ne peut s'exercer immédiatement par l'empereur, ni même par ses ministres, dans

un pays si étendu et sur une si grande population. Ainsi pour que Tempereur ffit pleinement et absolunient investi du pouvoir exécutif, il faudrait que ses ministres, et tous les préposés inférieurs des ministres, dans les huit gra- (les qui composent la hiérarchie civile, et à finir aux dizainiers chargés de la police, fussent arbitrairement nommés par lui entre les hommes les plus aveuglément dévoués à son pftuvoir.

Mais il n'y a pas, il ne peut pas y avoir un mandarin sur cent qui soit aveuglément dévoué à l'empereur; et en second lieu, l'empereur n'a pas le droit de choisir arbitrairement ses magistrats entre les mandarins. C'est ce que je vais établir.

Mais j'observe d'abord, pour répondre à une observation de notre confrère de Salle, que quand l'empereur de la Chine dit à ses ministres : f^'ous êtes ma main et mes pieds y il ne leur dit autre chose que ce que signifient exactement les mots de ministres chargés de faille le bien et d'empêcher le mal ; car ministre vient de manus^ main, et empêcher, de in pede ire y mettre le pied dans les choses, fouler du pied les choses qui vont mal et qu'il faut étouffer. Il ne fait donc que traduire ce que dans nos républiques européennes nos suprêmes magistrats disent aussi à leurs ministres.

Je dis d'abord que peu de mandarins parviennent aux places aveuglément dévoués à l'empereur, et ma raison de le penser c'est qu'ils ne peuvent y être appelés que sortant d'un collège inférieur, où ils ont achevé une éducation toute nationale, où ils ne sont parvenus que par des promotions électives, faites en présence du peuple par des mandarins et des notables du pays, tous intéressés à préférer l'élève qui se montre le plus disposé à prendre soit l'esprit public, soit l'esprit du corps des mandarins.

Je dis ensuite que Tempereur ne peut pas élever arbitrairement aux places tous les mandarins, et cette vérité est renfermée dans ce grand principe des promotions graduelles qui ne permet pas d'élever un magistrat à une place sans qu'il ait exercé la place inférieure; de sorte que ce sont les élections des collèges, auxquelles l'empereur n'a aucune part, qui lui fournissent tous les candidats entre lesquels il peut choisir pour la distribution des places

SECOND MEMOIRE SUR LE GOUVERNEMENT DE LA CHINE

inférieures, et ensuite pour la distribution des fonctions supérieures.

Il est bien vrai que Tambition de l'avancement et la crainte des destitutions peut les rendre complaisants aux vues de Tempereur, lorsque la roideur de la première éducation ou la ferveur des principes de l'écola seront affaiblis par le temps; mais, d'un autre côté^ilfaut considérer deux circonstances qui font^ Tune que les mandarins se donnent par eux-mêmes une forte consistance, l'autre qu'ils s'assurent d'un immanquable appui dans le peuple.

Ils se donnent une forte consistance par Tesprit de corps, et cet esprit de corps naît tout naturellement en eux de deux causes: parité et communauté d'éducation d'une part, possession ou expectative exclusive des emplois publics entre eux. Il est nécessaire qu'unis par de tels intérêts ils soient attentifs à se soutenir contre la prérogative impériale par tous les moyens que leur propre pouvoir met à leur disposition. Ainsi, le tribunal des censeurs censurera toutes les destitutions qui auraient pour cause un peu de fermeté^ et les avancements dont le seul titre aura été la servilité, et fera ainsi servir son pouvoir à Findépendance de tous.

Pour se fortifier de Tappui du peuple, il ne leur manque ni moyens, ni occasions, ni motifs. Ce sont eux qui exercent le ministère du culte dominant; ce sont eux qui professent l'enseignement de la morale et de la législation, ce qui est la même chose à la Chine ; ce sont eux qui assurent dans les familles cette autorité patriarcale, et non paternelle, dont aucun peuple n'a d'idée^ et qui est^ à mon sens^ le fondement de toute bonne organisation sociale; ce sont eux qui subviennent à tous les besoins du peuple^ qui rendent la justice, exercent la police, assurent toutes les jouissances et tous les droits. Et combien de raisons ils ont d'être justes et bons 1 Non-seulement ils sortent du sein du peuple, mais les nombreux enfants et descendants que la loi domestique rassemble sous son toit, sous son pouvoir, sous sa protection, sont peuple eux-mêmes. Ainsi, l'intérêt de ses enfants rappelle sans cesse en lui le magistrat aux règles de la justice; sans cesse il doit avoir présent à l'esprit la triste condition dont ils seraient atteints si les magistrats se rendaient ministres de tyrannie ou

tyrans eux-mêmes : la crainte de voir sa famille soumise à l'arbitraire d*un supérieur doit sans cesse l'en éloigner. Pourquoi l'esprit du patricien et du prêtre romain ont-ils été si altiers en Europe, et toujours si disposés à rivaliser ou à s'unir avec la tyrannie? C'est que l'un n'avait point d'enfants et que l'autre savait que ses enfants, encore plus nobles que lui, auraient encore plus de titres que lui au pouvoir et à l'insolence (1).

C'est l'usage assez ordinaire de la justice chinoise de ne point imposer de peine, à la réserve des amendes pécuniaires, qui ne soit précédée et suivie de la bastonnade; de sorte qu'on peut dire que le gouvernement chinois ne sul^iste guère que par l'exercice du bâton.

Il faut très-peu de chose pour être ainsi châtié : avoir volé une bagatelle, s'être emporté de paroles, avoir donné quelques coups de poing, si cela va jusqu'au mandarin, il fait jouer aussitôt le pan-tsée. Les coupables^ après le châtiment^ doivent se mettre à genoux devant le juge^ se courber trois fois jusqu'à terre, et le remercier du soin qu'il prend de leur éducation.

Le pouvoir des mandarins, tout grand qu'il est; ne me paraît donc pas effrayant; il est arbitraire peut-être, en ce sens qu'il s'exerce en nombre de cas sans lois, mais il ne l'est pas, puisqu'il ne peut s'exercer sans justice. Le meilleur gouvernement, sans doute, est celui où il n'y a de volontés que les volontés exprimées par la loi, et d'autres ministres de ces volontés que des magistrats institués aussi par elle; mais si j'avais à choisir entre un pays où l'exécution des lois très-précises serait confiée à des hommes choisis sans règles et sans plHncipes, et celui où des magistratures bien instituée, des magistrats élevés et non pas nés pour des places, des magistrats intéressés au bonheur public par des liens naturels seraient chargés de gouverner selon leur conscience, je ne balancerais pas à donner la préférence à ce dernier. Je le préférerais encore au gouvernement qui aurait des lois fixes et des magistrats fidèles, si ces lois étaient faites sans les précautions qui assurent

(1) Duhaldc, Ch, des prisons où Von renferme les criminels^ et des châtiments dont on les punit, t. II, p. 132.

SECOND MÉMOIRE SUR LE GOUVERNEMENT DE LA CHINE

li^ur conformité avec Tintérêl général; car Tarbitrairo des lois étant permanent me semble encore plus insupportable que celui des commandements et des ordi-es, dont la révocation peut s^opérer d'un moment à l'autre. Il y a des gens qui disent : Plutôt les lois de Dracon que l'arbitraire de Solon; pourtant c'est dans l'arbitraire de Solon qu'est la justice et dans les lois de Dracon l'iniquité, et le vœu que nous citons ici pourrait être traduit ainsi : Plutôt l'injustice immuable qu'une périssable bonté.

L'activité continuelle des mandarins pour le service public, leur origine. Tordre de leur promotion, leur attachement nécessaire à la justice, inspirent aussi nécessairement au peuple la confiance et le respect pour eux.

1« Chacun doit voir dans le mandarin un homme éclairé, puisque tous sont tirés de l'élite des collèges; et dans les mandarins de cHfTérents grades, une gradation de lumières et de mérites proportionnée à celle des places, puisqu'on ne parvient de Tune à l'autre qu'après avoir acquis l'expérience de sa chaîne et donné sa personne à l'épreuve dans les places inférieures; de sorte que la considération, qu'il est naturel de sentir pour le mérite, s'augmente pour le magistrat en tnéine temps que son pouvoir sur le peuple; qu'on estime et qu'on vénère d'autant plus la personne que la magistrature devient plus éminente, et qu'ainsi une disposition naturelle à l'obéissance dans les sujets suit toujours les progrès du commandement dans les magistrats.

^ Les habitudes du respect pour le mandarin sont préparées ou plutôt garanties par celles de la vie domestique, où Ton voit une gradation d'obéissance qui soumet non-seulement le plus jeune individu de la famille à son père, mais aussi le père à l'aïeul, et Taïeul au bisaïeul. On porte aisément, on ne peut pas ne pas porter, dans la vie politique, la gradualité du respect lorsqu'elle est dans la famille ; non-seulement parce que l'habitude le veut ainsi, mais aussi parce que la puissance de laîeul et du bisaïeul est l'ouvrage d'une raison si perfectionnée, d'une nature si épurée dans Tétat social, qu'elle a besoin en quelque sorte d'être constituée comme une magistrature, qu'elle a besoin de l'appui des lois et des magistrats proprement dits; de sorte que

l'autorité publique semble descendue au sommet de la famille, ou le sommet de la famille monté jusque dans l'autorité publique, ce qui confond le système parentelaire avec le système constitationneL

Ainsi tout le |K)uvoir propre à l'opinion et à l'habitude secondent à la Chine l'autorité du magistrat.

Kien d'ailleurs n'y fait obstacle : point d'empire de la mode qui s'oppose à la stabilité des mœurs; point de sacerdoce qui ait intérêt à seconder le pouvoir arbitraire, puisque les bonzes, payés par la populace, n'ont intérêt à faire la cour qu'à elle, et que la religion dominante est toute profitable au magistrat, qu'elle est exercée par lui seul et qu'elle a pour objet un illustre lettré, le grand Confucius, dont la gloire réfléchit sur ses pontifes.

Je ne me dissimule cependant pas ce qu'on peut trouver de contraire à la liberté dans le droit qu'on suppose à l'empereur de faire mourir arbitrairement et les mandarins et les simples particuliers; mais ce droit est bien limité par l'impuissance où est l'empereur d'attenter sur le corps même des mandarins. Tout-puissant contre l'individu, il a tout à craindre de la puissance du corps s'il abuse; et même telle est, par la nature des choses, la puissance de ce corps, que si l'empereur n'avait un pouvoir illimité sur chaque mandarin pris séparément, quelques ambitieux auraient bientôt renversé son autorité et changé la Constitution. Au reste, le droit de vie et de mort attribué à l'empereur de la Chine n'est pas pire que n'était l'inviolabilité du roi constitutionnel de 1791, que celle du roi d'Angleterre, lesquelles renferment aussi le pouvoir de commettre quelques assassinats, mais l'entourant, il est vrai, de circonstances propres à interdire la tentation de l'exercer.

Je crois ces observations suffisantes pour fonder la récusation que j'ai osé faire des juges qui ont prononcé jusqu'ici contre le gouvernement de la Chine comme sur le plus monstrueux despotisme.

C'est, au reste, une grande preuve de la popularité, et en môme temps de la force d'une magistrature, que son immutabilité dans les chocs des guerres civiles et des révolutions de cour. 11 faut ou que cette magistrature ait été la puissance même qui a fait ces révolu-

ni

SECOND MÉMOIRE SUR LE GOUVERNEMKiNT DE LA CHINE.

lions, ou qu elle ait été plus forle que les factions qui les ont faites; or, quelle volonté peut être plus forte que celle d'une faction triomphante ou de la cour d'un monarque dans une monarchie, si ce n'est celle du peuple? Des princes lartares ont cru conquérir la Chine ; ils n'ont conquis que le fauteuil impérial, et la Chine les a conquis, eux, à ses lois, à ses mœurs. Qu'est-ce qu'un despotisme qui se ploie ainsi aux volontés populaires?

Enfin j'oppose à ce qu on dit d'affreux du pouvoir impérial à la Chine c^ qu'on dit en même temps de touchant sur l'usage qu'en font les empereurs. Il est^ dit-on, arbitre irréfragable de la vie et de la mort de ses sujets, et on ajoute aussitôt: Cependant il n'use, pour Vordinalre^ de ce droit que pour veillera sa sûrelé. A peine a-t-on écrit la ligne qui lui attribue l'autorité d'un despote, qu'on ajoute qu'il a toute la bonté d'un père.

Quel serait donc ce prodige? L'empereur serait despote, et il ne ferait que du bien ! Deux cents princes se seraient succédé dans son despotisme, et on ne pourrait pas y compter dix tyrans! Gomment un semblable phénomène ne se serait-il jamais rencontré dans notre Europe et dans le reste de la vie? La France a eu presque autant de monstres que de rois despotiques. Dans le Levant, où il n'y a que des despotes, le prince et les sujets sont dans une guerre continuelle; les propriétés sont arrachées, et les têtes tombent au gré d'un caprice.

J'oppose aussi à ce qu'on dit de la servitude delà nation chinoise, l'hommage qu'on rend à ses mœurs. Quoi l le Chinois serait vil sujet, et il aurait les vertus du citoyen ! il serait esclave, et il aurait sinon toutes, au moins plusieurs des vertus de l'homme libre ! il serait sans patrie, et il aurait des amis et une famille ! il serait sans cesse exposé au crime du gouvernement, et sans cesse rigide observateur de ses devoirs I la mort et la spoliation menaceraient sans cesse sa fortune et sa vie, et il serait laborieux, économe, soigneux de sa maison, de ses champs, de ses pères et de ses enfants! Pourquoi donc dans tous les pays où nous voyons la servitude l'homme est-il personnel, dégradé, paresseux, dépensier, lâche, traître, sans amis, sans parents?

Non, on ne peut expliquer que par la lil>erté

l'abondance des fruits ordinaires de la liberté. L'identité des effets annonce celle des causes. Les mœurs impériales, les mœurs nationales, qu'on voudrait nous donner pour le correctif de la servitude et de l'oppression, sont, au contraire, un grand et incontestable monument de liberté; c'est en celui-là que nous prenons confiance, et nous nous plaisons à penser qu'il y a des institutions républicaines dans toute monarchie où nous voyons des jouissances et des vertus qui font la gloire et le bonheur des républiques.

Je termine en obser\ant que l'opposition apparente qui s'offre entre quelques usages et cérémonies de la Chine et la substance de sa constitution n'est pas plus étonnante que la disparate qui y existe dans les idées et les connaissances. Ils nous paraissent tout près de la dégradation d'un côté et de Texcellente de l'autre. Ils paraissent d'un côté rayonnants de civilisation et de lumière, de l'autre plongeant dans la barbarie et l'ignorance. Mais le fait est que les particuliers, ain:>i que le corps politique, y ont plus de vertus et de bonheur que nous n'en avons eu sous la royauté; et ce fait prouve que s'ils ont moins de connaissances que nous et de liberté, du moins ils tirent un meilleur parti de celles qu'ils ont; et comment expliquer ce mérite? Par la stabilité de leur organisation politique. Tandis que chez nous les opinions suivent les caprices des passions et des modes, que chaque siècle, chaque année éconduit quelque vérité dont on était enthousiasmé le siècle ou Tannée d'avant; rien à la Chine ne sépare le présent du passé , ni l'expérience de la réflexion. Aucune révolution nationale ne brouille un siècle avec un autre; toutes les vérités vont toujours s'écoulant des pères aux enfants par des canaux qui n'en laissent rien perdre, et où elles se purifient; chaque semence produit sa plante, chaque plante sa fleur , chaque fleur son fruit ; et si de ce que j'ai dit de la Chine il ne résuhe pas que la stabilitii soit un fruit de la liberté, il faudra en conclure que la liberté y est l'heureux fruit de la stabilité.

(Note de VédUcur,) Les deux Mémoires ci-dessus out cté exactement collationnés sur les minutes de l'auteur , mais le manuscrit de celui qui va suivre n'ayant pu être retrouvé, je me suis conforme à une copie faite far un secrétaire de mon père.

DE LA LANGUE DES CHLNOIS

TmOISlklIlt MftHOlKK C0XCIBNA5T L4 CHINE.

De la langw des Chinois et particulièrement de leur écriture.

(Ce Mémpire n'a point été lu à rAcadémie. )

J*ai fortement dans l'idée que cette langue des Chinois^ qu'on regarde comme si difficile^ si compliquée, si absurde, si contraire au progrès des connaissances , pourrait bien n'être rien moins que digne des reproches qui lui sont prodigués; je ne serais môme pas éloigné de croire qu'elle est à tous égards trèssupérieure à nos plus belles langues européennes; et j'ose affirmer du moins qu'elle peut soutenir le parallèle avec celles-ci, leur offrir d'utiles indications, servir à leur perfectionnement; et que si elle manque des avantages qui leur sont propres , elle peut leur fournir tous les avantages dont elles auraient besoin pour remplir convenablement leur fonction dans l'état social, celui de servir à la plus intime communication des hommes, par le gfste, fa parole et Vécritvre; en un mot, que si elle est au-dessous de la nôtre, elle peut nous aider à élever la nôtre fort au-dessus d'elle-même. Ici, comme dans mes précédentes observations sur la Chine , je me vois à regret entraîné un peu loin des opinions reçues ; mais ce n'est i)as ma faute. Il y a deux manières de lire l'histoire: l'une consiste à lire tous les mots qui sont dans les livres; l'autre à lire les choses, qui sont dans peu*de mots principaux. Je ne sais comment ni pourquoi j'ai pi^féré la dernière méthode ; car elle conduit inévitablement au malheur de voir les choses réclamer contre les livres, et à la tentation de prendre contre les livres le parti des choses ; malheur très-grand sans doute, puisque les auteurs des choses anciennes ne sont plus là pour les faire connaître, et que les auteurs des livres qui les ont travesties sont ou présents et en bataille, ou représentés par l'innombrable légion de ceux qui, comme disait Ghamfort, font des livres avec des livres.

J'entends par ces mots : la langue des Chinois, l'ensemble des moyens physiques usités à la Chine pour la communication de la pensée, savoir : le geste ou langage d'action, récriture et la parole.

Pour juger la langue des Chinois, il faut

d'abord reconnaître les conditions générales de l'art de communiquer la pensée.

On appelle ;7«n.96> le sentiment d'un rapport ou un jugement.

11 est bien possible par le langage d'action, qui emploie tout à la fois nos mains, nos yeux, notre tête, nos jambes, toutes les habitudes de notre corps, d'exprimer en un seul temps des JTigements portés entre des idées simples de formes ; mais il ne Test pas d'exprimer ainsi des jugements portés entre des idées cx)mplexes, et entre les idées de sons.

De là le besoin de la parole, qui décomposa» et discerne les objets comparés, imite les sons, et en forme, par analogie, pour les présenter successivement avec le jugement qui exprime leurs rapports.

De l'usage du geste est née l'écriture symbolique, de l'usage de la parole l'écriture syllabaire, ou vocale, ou alphabétique.

Etderuneetde l'autre, l'imprimerie, qui ffit communiquer entre eux les hommes de différents siècles et de différents mondes; la poste et le télégraphe, qui accélèrent les communications de lieux et assurent celles des lettres en répandant , disséminant partout les écrits importants.

Comme nous avons des idées simples et des idées composées, la langue doit avoir des mots simples et des mots composés.

Et comme les idées simples sont celles qui ne peuvent être divisées en deux ou plusieurs idées, les mots simples paraissent devoir être indivisibles eux-mêmes et par conséquent formés d'un seul son voyelle ou articulé.

Et comme les idées complexes ou abstraites sont toutes formées d'idées simples, il est naturel d'en inférer que les mots composés doivent être composés des mots ou sons élémentaires des mots simples, de manière à porter toujours leur définition ou analyse avec euxmêmes.

El comme les mots sont nécessaires , non pour se former des idées, ainsi qu'on l'a supposé , mais pour fixer, discerner, comparer, retrouver au besoin les idées abstraites, qui naissent les unes des autres et sont le grand nombre de nos idées, et qu'il n'y a pas un mot consacré qui ne soit une création du besoin , il s'ensuit que la richesse des vocabulaires des nations est non-seulement la plus

il^

DE LA LANGUE DES CH[NOIS

grande preuve de lours richesses on idées, mais encore le moyen le plus sûr de les conserver , de les faire valoir et de les accroître encore.

Voilà pour la parole. Voici pour récriture. Comme par la voix il est possible de représenter toutes les idées, il est possible de les représenter de même par des signes écrits. De même que par les sons, qui ne frappent que les oreilles, on exprime outre les bruits les formes, qui n'affectent que les yeux ou le toucher, et qu'on y réussit au moyen de Tanalogie, de même i)ar les figures, qui n'affectent que les yeux, on peut, en suivant Tanalogie. exprimer les sons et les bruits, qui n'affectent que les oreilles. Deux sortes d'écritures sont indiquées par la nature : l'écriture hiéroglyphique ou symbolique, qui représente les choses ou immédiatement ou par analogie, ou l'écriture alphabétique, qui peint les sons et les articulations de la voix. On doit rapporter les nœuds des cordelettes aux signes symboliques arbitraires et convenus. L'algèbre est une écriture symbolique du même genre.

L'écriture alphabétique est elle-même susceptible de deux sortes de figures : les unes qui peindraient les organes de la parole dans leurs fonctions, les autres purement arbitraires et conventionnelles. L'écriture symbolique peut être ou figurative des objets, ou arbitraire et conventionnelle. Le présid. de Brosses, Court de Gêbelin, ont proposé la distinction des lettres en dentales, nasales, gutturales; et le premier leur a assigné à chacune une forme figurative de Torgane qu'elle affecte ; ainsi le trait principal des nasales aurait représenté le profil du T)ez, etc. Les lettres arabes sont un exemple d'un alphabet arbitraire. Les anciens hiéroglyphes de l'Egypte et de la Chine sont figuratifs des objets naturels. Les caractères pasigraphiques sont arbitraires et conventionnels.

Lequel est préférable de ces quatre systèmes d'écritures?

Celui qui, toutes choses égales d'ailleurs, représenterait le plus distinctement, le plus vivement la pensée, aurait incontestablement l'avantage sur celui qui peindrait le plus distinctement et le plus vivement la parole. La parole n'étant elle-même qu'un moyen de communication de la pensée, il est évident que l'écriture qui peint seulement la parole n'est

qu'un moyen du moyen, au lieu que l'écriture qui peint immédiatement la pensée fait une fonction égale à celle de la parole , concourant avec elle, la suppléant et la rectifiant an besoin. Il est clair que si mon œil voit dans la peinture d'un mot la figure de l'objet représenté, en même temps que mon oreille est frappée d'un son imitatif ou analogue, mon esprit reçoit une empreinte plus vive de l'idée qu'étant borné à l'une ou l'autre sensation.. S il la reçoit imparfaite par l'ouïe, il la sent rectifiée par la vue. C'est le sentiment confus de cetavantage qui a fait décider par nos plus sages grammairiens que l'i ne devait pas remplacer l'y dans notre orthographe, quoique la valeur des deux lettres fût la même pour l'oreille; l'y, nous ontils dit fort sensément, est Pindice de l'origine du mot; il marque l'étymologie; il oblige à remonter aux racines, c'est-à-dire aux éléments du mot. Car on n'apprend le latin et le grec que pour bien savoir le français, et bien savoir le français c'est bien savoir les choses que les mots expriment. Lavoisier nous déclare qu'en ne croyant faire qu'une nouvelle nomenclature de chimie, il s'était trouvé avoir fait la nouvelle chimie qui est aujourd'hui le fondement des connaissances physiques. Donc la forme des lettres importe à l'esprit, comme moyen de commémoration et de précision dans les idées. Et quand l'Institut a développé la question par laquelle il demande quelle est rinfluence des signes sur les idées, il aurait fallu faire sentir que cette question s'étendait aussi aux figures nécessaires à l'écriture. La plus parfaite des écritures, toutes choses d'ailleurs égales, serait celle qui pourrait à la fois rappeler et l'idée et le mot qui l'exprime, figurer et l'objet et en même temps le jeu de l'organe qui en articule l'expression par la parole.

Mais ce qui est le plus désirable à cet égard est-il absolument possible' ou possible sans inconvénients? Ce n'est pas ici le lieu d'examiner cette question. Bornons-nous à comparer les deux méthodes par ce qu'elles ont chacune d'essentiel.

On peut croire qu'avec moins de trente signes ou lettres on peut, dans l'un comme dans l'autre système, écrire toutes les pensées humaines. Notre alphabet et l'alphabet pasigraphique en sont une preuve irrécusable.

KT PARTICLLIÈHEMENT DE LEUR ÉCHlïURE.

On peut tout exprimer par l'un comme par l'autre. On range toute la nature sous douze signes^ et toutes les émissions, inflexions et articulations de la voix sous seize.

Nous observons à cet égard qu'il y a dans la comparaison de deux systèmes d'écritures déterminés une illusion presque inévitable^ d'où résulte un mécompte important. On ne voit pas la moitié clés difficultés du système que Ton connaît; on double celles du système qu'on ne connaît pas. Si les lettrés de la Chine décomposaient notre écriture^ ils verraient dans notre alphabet bien plus de signes que nous n'en voyons peut-^tre dans le leur. En effet, et je vous prie de donner votre attention à cette vérilé, à l'exception de nos cinq voyelles a, e, t, o, w, lesquelles ne produisent que cinq sons simples ou cinq mots, il n'existe pas une seule lettre qui par elle-même ait une valeur appréciable. Nos consonnes ne sonnent comme le mot l'annonce, qu'avec les voyelles, cum sonnant . et chacune sonne de deux manières différentes, suivant qu'elles sont précédées et suivies de la môme voyelle. £ devant / fait et, t devant e fait te^ ainsi l'expression de tout son articulé e\\^e absolument deux lettres au moins; ainsi nos lettres, à l'exception des cinq voyelles, ne sont pas véritablement des signes syllabaires; ce ne sont que des moitiés, des tiers, des quarts de signe qui attendent leur jonction, leur copulation avec d'autres pour produire une syllabe articulée. Les deux, trois » quatre ou cinq lettres qui composent chaque syllabe articulée de nos mots, ne sont donc qu'un seul signe composé de toutes les lettres qui entrent dans sa composition. Le signe écrit qui exprime la syllabe cœur n'est pas un composé de différents signes, c'est un signe unique composé des linéaments de cinq lettres qui par ellesmêmes ne sont point signes. Le mot Dieu est une seule figure composée de traits dont aucun ne conserve sa résonnance propre dans celle du mot; de sorte qu'il faut apprendre à l'enfant à traduire ces cinq lettres en ce mot Dieu comme il a appris à en étudier chaque lettre par le son qui lui est propre. Savoir nos vingt-quatre lettres n'est pas savoir notre alphabet; car l'enfant qui ne sait que nommer ces vingt-quatre lettres n'est pas en état d'articuler juste une syllabe composée de

deux ou trois ou quatre lettres; et cela est si vrai qu'à la suite de tous nos alphabets est le syllabaire qu'il faut faire apprendre de mémoire aux enfants, comme les noms de chaque lettre même : ba, be, bi, bo, bu; bra, bre, bri, bro, bru, etc.; ca, ce, ci, co, eu; cra, cre, cri, cro, cru, etc.; eua^eué^ eut, etc. Ainsi cra, eua sont des signes composés de lettres dont les consonnes ne représenteraient rien par elles-mêmes, des signes dont la valeur a besoin d'être apprise au par delà de celle des lettres, ou, pour parler plus exactement, par lesquels seuls peuvent être apprises les valeurs des lettres; car les consonnes n'étant que des modifications des voyelles, il est impossible de les rendre sensibles sans les associer avec ces voyelles, la modification séparée de la chose modifiée ne pouvant être qu'une abstraction de l'esprit : si bien que quand vous faites épeler l'alphabet par un enfant, que vous lui faites nommer : B, C, D, E, F, G, H, K, c'est comme si vous détachiez de la ligne du syllabaire, Ba, Béy Bi , Bo, Bu; Ca, Ce, Ci, Co, Cu, etc.,laseconde formule on second signe Bé et Ce qui est un composé de deux lettres. Maintenant que ces deux ou trois lettres, composant une même syllabe et formant par leur réunion un seul signe, soient liées entre elles, soit sur une ligne horizontale, soit sur une ligne verticale, il est clair que c'est la même chose. Dieu, écrit par cinq figures liées de côté comme dans notre écriture, ou en perpendiculaire comme dans l'écriture chinoise g^, ou entrelacé comme dans un chiffre tel qu'en font nos graveurs, n'est toujours qu'un signe. Encore' une fois, il n'y a signe qu'où il y a représentation. Nos consonnes seules ne représentant rien de séparable des voyelles dont elles sont la modification, ne sont donc pas des signes, mais des fractions de signe. Les figures de nos syllabes articulées sont donc seules des signes. Cela posé, combien avons-nous de combinaisons possibles dans les lettres de notre alphabet pour former un son articulé. Je ne sais si le nombre en a été calculé; mais sans recourir aux chiffres, on peut dire qu'il est immense; et un Chinois qui procéderait par la voie de l'analyse et du calcul dans l'étude de notre langue serait très-fondé à dire que nous sommes assujettis à une prodigieuse multitude de

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DE LA LANGUE DES CHINOIS

signes; et il étonDerait les imaginations \esi plus ramilières avec la théorie et le mécanisme de la langue chinoise^ en ajoutant que cette variété immense de signes qui nous est propre a encore l'inconvénient de n'être signe de rien dans la nature, de n'être la représentation d'aucune idée, de n'être, en un mot^ que signes de la parole, signes de Joignes; de sorte qu'il y a toujours trois ti-aduclions nécessaires pour arriver à l'idée qu'exprime un mot écrit en Europe^ savoir : i» celle de quatre ou cinq lettres jointes pour former un son articulé; 2* celle du mot représenté par plusieurs de ces sons, et 3"* celle de ridée que représente le mot.

Ce serait un avantage propre aux écritures symboliques de se prêter également à toutes les langues, et de se faiœ entendre aux yeux comme une langue universelle au milieu de toutes les variétés de langues qui sont répandues à la surface de la terre ; elles pourraient établir unité de langage écrit dans la diversité des langues parlées. Il semble même que toute imsigraphie deviendrait aisément elle-même une langue parlée. Mais c'est chose h voir.

Une autre propriété de l'écriture symbolique serait d'être une analyse complète de la nature, de senir à renseigner, et d'être ensuite enseignée et perfectionnée par elle. Elle aurait sans doute le grand inconvénient des méthodes, comme elle en aurait les avantages : celui de circonscrire jusqu'à un certain point les connaissances acquises, en augmentant la facilité de les répandre. Les méthodes empêchent d'agrandir le cercle, mais le font parcourir agréablement. L'écriture symbolique aurait ce grand et inestimable avantage , et de prévenir beaucoup de faux raisonnements qui ne proviennent que du vague des mots, et d'empêcher même tout raisonnement lorsque la ciiose ne serait pas connue. Elle obligerait chacun à savoir ce qu'il dit, et à s'arrêter quand il n'en aurait plus la conscience. On n'a pas encore évalué ce que la morale du peuple gagnerait à une langue bien faite, ni mesuré l'obstacle que met à sa raison la mauvaise composition de nos langues.

Une autre encore serait la brièveté des mots, car il n'y aurait pas d'idée qui ne pût être représentée par cinq lettres. La preuve de cette proposition est dans cette vérité indubitable,

que du genre à l'individu il n'y a d'intervalle que l'espèce, qui peut se subdiviser encore en deux classes graduellement rapprochées de l'individu. Cet avantage rendrait la télégraphie plus cxpéditive, plus sûre, plus générale.

Je conclus de cet aperçu général ((ue l'écriture symbolique n'est pas en elle même et par sa nature nécessairement contraire à l'objet de l'écriture et au progrès des connaissances humaines, et qu'au contraire de sa nature et accessoires à part, elle y est plus favorable que l'écriture alphabétique.

Cela établi, voyons ce que c'est que la langue des Chinob , et la fonction que remplit dans oette langue leur écriture.

D'après les divers mémoires que nous avons sur la Chine, il parait que les moyens usités pour la communication de la pensée sont ceux dont nous allons donner le détail, en suivant notre distinction des communications f»ar la parole et des communications par l'écriture.

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