ET PARTICULIÈREMENT DE LEUR ÉCRITURE
avec la main quand ils craignent de n'être pas aisément entendus. Et c'est incontestablement un très- grand avantage^ car si, outre la parole, qui représente la pensée aux oreilles, et récriture, qui la représente aux yeux par des traits inanimés, nous avions encore un système de gesticulation qui la représentât aux yeux par des mouvements, tel que la méthode employée pour Finstruclion des sourds et muets, il me semble évident que les pensées ne seraient que mieux fixées et mieux distinguées dans l'esprit, qu'il ne serait que plus facile de les comparer, et enfin qu'il n'y aurait que plus de sûreté dans les jugements qu'on porterait de leurs rapports. Les trois moyens de conununication s'entre-aideraient, se suppléeraient, se contrôleraient, se rectifieraient; rimpression que Pun n'aurait pu produire l'autre la produirait ; l'impression que celui-ci n'aurait faite qu'imparfaitement serait achevée par l'autre. Celle que les premiers auraient faite inexacte, les autres la rendraient conforme à Fidée.
D'après cette notice, où je crois avoir fait preuve du talent de compiler, puisqu'il n'y a rien de moi que l'arrangement des citations, il me semble que pour fixer ses idées sur l'écriture des Chinois il ne faut plus qu'examiner la critique qu'on en a faite. Tous les reproches dont elle a été l'objet ont été récemment rassemblés dans un article inséré au Af oniteur du 3 prairial an vi (22 mai 1798), concernant le Voyage de lord Macartney. Après une notice des principales observations de ce voyage, l'auteur arrive à la langue chinoise par la transition que voici :
«Ce n'était pas assez que le joug de la superstition, la tyrannie politique, le despotisme domestique» plus insupportable encore, le culte de ses ancêtres porté jusqu'à l'excès le plus absurde, se réunissent chez ce malheureux peuple pour briser le ressort de l'esprit humain (nous avons déjà vu et nous verrons encore combien toutes ces propositions sont fausses), il fallait encore que le hasard lui donnai unb HANiàKB D'jîcniBE ses pensées
QUI FUT UtI OBSTACLE INSUBMONTABLE A LEUR
PBBFEcrioRNBMBNT; OU plutôt toutes CCS causes réunies lui ont fait conserver, sans amélioration, le genre tVécriture dont vraisemblable-
ment toiUes les nations ont commencé par se servir dans leur enfance.
a L'écriture chinoise est composée, non pas de lettres qui représentent des sons et des articulations, mais de caractères qui peignent des idées : ce sont des hiéroglyphes défigurés et devenus de pure convention.... Voici ce qui arrive de l'écriture chinoise et ce qui arrive- ' rait de toute pasigraphie.
a Les idées des hommes sont innombrables; leurs nuances sont d'une finesse extrême et demandent)d'étre exprimées toutes, sous peine de ne point s'entendre. Il faut donc, dans ce système, avoir un nombre presque infini de caractères, ou du moins en avoir autant que nous avons de mots et de changements de terminaisons dans ces mots; de là résulte l'impossibilité absolue de retenir tous ces caractères. Si, pour aider la mémoire, on essaye de les faire dériver tous d'un petit nombre de figures primitives, l'impossibilité de varier suffisamment les différents traits les rend extraordinairement compliqués, très-difficiles à distin- ^er, et l'étymologie et la dérivation deviennent impossibles à suivre : ainsi on se trouve encore accablé par le nombre. »
Arrêtons-nous d'abord ici.
C'«st une première erreur d'attribuer l'écriture hiéroglyphique à l'enfance des nations. La première écriture est la peinture; les hiéroglyphes en sont l'abréviation, la classification systématique et la composition. Aussi cette première assertion de l'auteur ne s'accorde guère avec celle qui suit, savoir : que les caractères chinois sont des hiéroglyphes défigurés et de pure convention. Des conventions pour modifier l'écriture d'un grand peuple supposent un système, et un système d'écriture est de toutes les inventions humaines celle qui s'accorde le moins avec l'idée de barbarie; mais ce n'est point là le fond de la question, et j'y viens.
Elle est de savoir si la manière chinoise d'écrire les pensées est un obstacle insurmontable à leur perfectionnement.
Or, sans examiner quelle est la manière d'écrire des Chinois, je commence par dire qu'il n'est aucune manière d'écrire imaginable qui soit un obstacle insurmontable au perfectionnement des pensées ; et je me fonde sur cette Térité très -sensible, c'est que, à la ri-
DE LA LANGUE DES CHINOIS
gueur, une nation pourrait se passer cFécriture pour conserver et étendre ses connaissances. 11 Tant sans doute, comme le dit l'auteur de la lettre,, que les hommes puissent exprimer toutes leurs idées pour s'entendre ; mais pour exprimer toutes les idées imaginables il suffit de la parole. Des traditions verbales bien conservées, des conférences périodiques et multipliées entre des hommes choisis, des cours d'instruction et de sciences suffiraient, à la rifjueuTy pour conserver et grossir le dépôt des connaissances humaines. Ce n'est pas par les livres, c'est par les clubs que se sont propagées en France une foule d'idées politiques, tant fausses que vraies, depuis neuf ans. Toutes les idées neuves ou sont écloses de la méditation, ou jaillissent de la conversation et de la dispute. Ce qui se produit sous la plume est de peu de prix. Si donc, à la rigueur^ l'écriture n'est pas nécessaire pour le perfectionnement des pensées, une écriture, si imparfaite qu'on la suppose, ne pourra jamais y être un obstacle ; donc l'écriture de la Chine, quelle qu'elle soit, ne mérite pas le reproche qu'on lui fait.
Si la discussion verbale suffit à la rigueur au perfectionnement des pensées, si seulement elle n'y est pas contraire, il est évident que le premier perfectionnement qu'elle devrait amener chez un peuple qui aurait une écriture opposée à ce perfectionnement, serait de changer et réformer cette écriture; car il n'y a rien dont la pensée libre s'occupe de préférence aux moyens d'assurer la liberté, les progrès et les fruits de ses travaux. De ce que les Chinois, à qui l'on ne conteste aucun des avantages de la langue parlée, ne s'en sont pas servis pour réformer leur écrilure, il en résulte donc une autre preuve en faveur de leur écriture.
Et si la langue parlée des Chinois non-seulement ne nuit pas à la pensée, mais encore la provoque, l'excite, la conduit, et la redresse surtout, comme nous le démontrerons, comment cette langue parlée n'aurait-elle pas servi à faire reconnaître le vice de la langue écrite ?
Et quelle difficulté y aurait-il pour les Chinois à prendre l'usage des caractères alphabétiques? Est-ce une invention qui soit au-dessus de leur conception, comme l'a cru War-
berton et tous ses échos? Nullement, et la preuve, c'est que dans leurs caractères mêmes il en est de purement alphabétiques, qui ne peignent que la parole; mais ils les emploient pour les choses qu'ils n'ont pas trouvé le moyen d'indiquer assez en les plaçant dans quelque classe des objets de la nature.
Mais considérons en elle-même l'objection qu'on tire de la multitude des caractères chinois, multitude qu'on dit être accablante pour l'esprit. Je ne feins pas de dire que les Chinois ont moins de signes que nous, et des signes moins embarrassants que les nôtres.
J'ai déjà tâché plus haut de dissiper l'erreur qui nous fait croire que nos signes européens ne consistent que dans les vingt-quatre lettres de l'alphabet. J'ai montré que nos consonnes n'élaient pour l'oreille, comme pour les yeux et la pensée, que des fractions de signe, que savoir l'alphabet ce n'était pas savoir lire, que pour lire il faut à la connaissance de l'alphabet ajouter celle du syllabaire; qu'ainsi nos syllabes seules étaient signes d'un son simple ou articulé, et enfin que le nombre de nos syllabes, nombre à moi inconnu , mais facile à connaître, était immense.
J'ajoute maintenant une autre observation, c'est que nos syllabes ne sont pas en général signes de mots, puisque la grande universalité de nos mots est polysyllabique ; elles ne sont donc pour les mots que ce que les lettres sont pour elles, des éléments de signes. Le signe composé de cinq lettres qui exprime le mot trape est différent de celui qui peint pater, quoique ces deux mots soient composés des mêmes lettres : l'un est latjn, l'autre fran* çais; l'im désigne un rapport physique et moral; l'autre, une machine.
Cela posé, je fais un premier raisonnement fort simple : si nous avons le quart des mots chinois dans notre langue et si nous exprimons chacun de nos mots par une figure différente, nous avons donc d'abord le quart des signes qu'emploient les Chinois.
Mais comme nos principaux mots sont modifiés par les temps, les modes, les personnes, les cas, les nombres, les genres, et que chacun de ces mots subit, l'un portant l'autre, au moins cinq changements de terminaison que récriture est obligée de figurer par