PAR W. M., ÉPOUSE DE J. R
AVERTISSEMENT Rédigé depuis Vimpression de l'ouvrage.
C'est par fiction que j'ai mis ce petit écrit , qui est entièrement de moi , sur le compte d'une autre personne. Ayant eu le dessein de rédiger quelques avis pour des jeunes personnes de ma famille ou de mes amis^ j'ai cru qu'il convenait de les mettre dans la bouche d'une n^re ; j'ai cru aussi qu'il fallait faire de cette inère une épouse vertueuse, pour donner à ses avis plus de poids et d'intérêt. Dans ce dessein j'ai affecté des détails et même des expresions que j'avais entendues plusieurs fois dans des conversations familières de mères de famille^ soit avec leurs amies^ soit avec leurs enfants.
Cependant^ la crainte bien fondée de mal soutenir le ton et le langage d'une femme m'a fait ajouter une autre fiction à la première. J'ai supposé que j'avais été Téditeur de l'ouvrage^ espérant faire passer les choses qui^ dans mon style, se trouveraient^ comme dit madame de Sévigné, avoir de la barbe. De là mon épltre dédicatoire au mari supposé de l'auteur supposée^ etc.
Aujourd'hui je déclare la vérité^ d'abord parce que tout ce qui ressemble à une.superchérie me déplaît^ et en second lieu parce que les lettres initiales des noms que j'ai supposés pourraient faire jeter les yeux sur des personnes avec qui j'aurais été ou serais en société. La vérité est qu'aucune ne peut réclamer une seule ligne de cet ouvrage, et que je n'en pourrais rien attribuer à aucune d'elles sans mériter le reproche d'avoir compromis sa réputation d^esprit et de talent.
Paris, le 9 thermidor an rv.
ROBOBRSA.
ÉPITRE'DE L'ÉDITEUR à j. 1.
Je vous offre cet écrit, dont votre femme est l'auteur, et dont je suis un peu plus que le copiste sans être beaucoup davantage. Le choix des matières est d'elle, leur distribution est de moi. Les préceptes, les idées pratiques sont le produit de son expérience^ de ses sentiments; les notions analytiques et quelques formes de discours sont des résultats de mes études.
G0N8KILS D'UNE MÈRE A SES FILLES
Dùifu Ut dumê qui wms coneement, celles qui vous définissent $0$U de ma plume ; celles qui vous dépeignent somi de son pinceau. Nous pouvons nous disputer la plupart des expressions d'estime et d*qffection : elle pourrait pfouver que je n* ai fait que les transcrire ; je pourrais soutenir que je les aurais bien trouvées.
Les éloges qui la eomement sont d'elles ; les critiques sont ie moi.
Sa franchise^ en se huant , n'est pas celle de la vanité^ mais celle de la bonne conscience; la mienne, en la critiquant, n'est pas celle de l'indifférence^ mais celle de Pestime et de l'amitié. J'applaudis à tous les éloges qu'elle s'est donnés, f ajoute qu'elle a applaudi à toutes, les critiques que je me suis permises, quelle les a même provoquées; et ce témoignage, que je lui dois, est un plus bel éloge d'elle que tous ceux qu'elle s'est donnés.
Tose penser que les idées de votre femme ne seront point dépréciées à vos yeux pcm leur association à celles d'un homme de bien^ pire de famille comme vous, et qu'une liaison de quinze années a mis, ou suppose, en communauté de principes moraux avec elle et vous ; d'un homme sur qui vous avez placé l'un et f autre un fonds de bonnes actions assez grand pour que son affection ait du prix à vus yeux, qui vous doit assez de son existence pour vous appartenir plus étroitement qt^un parent, qui vous a aimés tous deux avant éC avoir besoin de vous, et qui n^aurait pu Rattacher davantage à vous qu'autant que vous auriez eu besoin de lui.
Au PecqsousSaint-tieraiaio (1), le 10 thermidor l'an ii (28 juillet 1795).
C0RSB1L8 A MBS ENFANT5.
Chapitei pbbmibb^ servant ff introduction.
Je vais^ mes enfants^ vous tracer une faible esquisse des choses que je me suis promis de vous dire si j^ai le bonheur de finir votre éducation; le dépérissement de ma santé me fait un devoir de les rassembler et de les fixer maintenant sur le papier. Bientôt peut-être il
(1) {Note de VédHewr.) C'est le lieu où mon père a été caché pendant la Terreur.
ne serait plus temps. Il n'y a pas de remède aux tourments qui m'épuisent^ pas même dans l'attachement que j'ai pour vous et pour votre père. La même source qui entretient ce sentiment entretient aussi mes regrets pour l'objet que j'ai perdu. Plus je sens le bonheur de vous posséder^ plus je souffre de la perte que j'ai faite; plus vous m'attachez à la vie^ et plus elle m'en éloigne. Mon état est une convulsion perpétuelle^ un vrai supplice. Puissé-je ne pas y succomber^ mes chers enfants^ et vivre pour travailler encore à votre bonheur et à celui de votre père.
Si je suis destinée à finir voire éducation , je ne vous donnerai ces conseils qu'à mesure qu'ils seront amenés par les circonstances; o^tte marche me parait la meilleure^ parce que l'expérience vous fera aussitôt sentir leur justesse et leur utilité. L'ordre dans lequel je vais les écrire sera celui dans lequel ils se présenteront à mon esprit. Les arrangements méthodiques peuvent être nécessaires pour l'enseignement des sciences, ils ne le sont pas pour imprimer de bons sentiments.
Je ne chercherai pas à vous parler avec éloquence : l'éloquence séduit et entraîne, mais elle ne persuade et ne convainc pas toujours. Je désire d'être persuasive et convaincante dans ce que je vais vous dire^ parce que l'utilité de mes conseils en sera plus assurée, parce que la confiance qu'ils vous inspireront vous disposera davantage à en profiter, et que leur pratique, en faisant votre bonheur, augmentera votre tendresse pour moi et me garantira votre reconnaissance. J'ai deux titres pour espérer devons convaincre, mes chers enfants, et ils sont aussi puissants sans doute que Part de parler \>u d'écrire ; ces titres sont mon amour pour vous et mon expérience : mon amour pour vous, qui ne s'est jamais ralenti, et dont j'ai fait toute mon existence depuis nombre d'années ; et mon expérience, qui n'est point équivoque , parce que ma conduite a toujours été, nonseulement irréprochable, mais encore franche, ouverte et prononcée. Vous croirez sans peine, mes enfanis, que je n'ai guère pu me tromper dans les obervations que j'ai faites , et plus aisément encore que je ne veux pas vous tromper.
Regardez cet écrit, mes chères filles, comme un testament où je dispose de mes plus pré-
CONSEILS D UNE MÈRE A SES FILLES
cieuses propriétés^ de mes principes et, j^ose le dire, de mes vertus; je vous les lègue comme un bien dont vous devez profiter et œmme un dépôt que vous devez à votre tour transmettre à vos enfants. Ce testament, nulle puissance humaine ne peut le casser ; il est audessus de loules les formes, de toutes les chicanes et de tous les tribunaux* 11 est inattaquable pour vous-mêmes ; cnv quand vous auriez le malheur de regarder ses dispositions comme onrreuscs, il n'en serait pas moins en sûreté sous la sauvegarde de voire conscience, de votre cœur, de votre esprit, qui toujours les défendraient contre vos passions ou les égarements de votre imagination ; et quand encore il devrait vous devenir étranger, ses principes seraient reproduits à votre raison avec tout l'ascendant qui appartient aux conseils vertueux, par les discours, par les regards, par la seule présence du plus intime confident de ma tendresse pour vous, du plus respectable dépositaire de mes vues pour votre bonheur, du plus digne témoin, du plus sûr garant de la pureté de mes principes, en un mot, de votre vertueux père, de qui je tiens le droit d'être votre guide, parce que toute ma vie je l'ai pris pour le mien. Son estime et sa confiance^ qui ont été le prix le plus doux de ma conduite, resteront éternellement attachées aux principes que je vais vous transmettre, et vous y rappelleront si vous les oubliez. Mais je me trompe ! ah ! si vous me perdez, mes chères enfants, c'est moins dans cet écrit que dans votre père qu'il faudra me retrouver. Entretenez-vous souvent avec lui, vous en deviendrez meilleures. Il vous donnera peu de préceptes, mais il fera pénétrer en vous la vertu sans que vous vous en aperceviez. Son langage ne frappera ni n'étonnera votre imagination ; mais il sera si bien d'accord avec votre conscience, qu'il vous semblera n'avoir entendu qu'elle, et que longtemps après qu'il aui*a cessé de vous parler vous croirez encore l'entendre.
Chapitbe II.'— Des fnusxex idées de liberté et de bonhevr.
J'entends dire toute la journée qu'on est parfaitement heureux quand on est libre; et cm appelle être libre pouvoir faire à toute heure tout ce qui jm^se par la tête.
C'est comnie si Ton disait qu'il est heureux de dépendre de mille fantaisies, au lieu de se livrer à une affection douce et intime ; de s'abandonner à toutes sortes de caprices, au lieu de tenir à un intérêt raisonnable et précieux ; et de flotter enfin dans le vide au gré de tous les vents, au lieu de s'attacher par des liens durables à une existence solide et animée.
J'ai vu beaucoup de ces gens prétendus libres et lieurevx. Leur liberté m'a indignée ; leur bonheur m'a fait pitié.
Quelle félicité que celle de gens qui, voués d'abord à la pénible étude de varier sans cesse leurs volontés, pour mieux constater leur liberté, finissent bientôt par perdre jusqu'à la faculté de wuloir! Leurs volontés embrassent d'abord quelques jours, ensuite elles se bornent à quelques liieures, ensuite à quelques minutes; ensuite il ne s'en forme plus du tout. A force de ménager leur liberté, ils s'habituent à n'en plus faire usage; ou plutôt, à force de l'égarer, de la fatiguer par l'usage absurde qu'ils en font, de la tourmenter par un exercice sans but et sans objet, ils la paralysent. Us conservent sans doute Vindépendance; mais cette indépendance est celle des morts, qui ont tout quitté et que tout abandonne.
Jugez, mes enfants, de l'ennui qu'ils éprouvent par celuf qu'ils inspirent. S'ils vous assonnnent par leur seule présence pendant quelques instants, jugez à (|uel point chacun d'eux est assommant pour lui-même, puisqu'il ne se quitte jamais, Le jour qui s'écoule ou qui s'approche a pour eux la longueur d'une année ; l'année écoulée n'est pour leur mémoire q«'un moment dont il ne reste rien. L'avenir ne leur offre pas une espérance, le passé pas ua souvenir, le présent pas une jouissance. Tout est vide autour d'eux, et ils ne conçoivent pas eux-mêmes ce qui soutient leur existence accablante sur les abîmes du néant.
Les idées qu'ils se font de la liberté ne sont pas moins odieuses qu'absurdes. Les moyens qu'ils regardent comme propres à la procurer ne se réduisent pas à se préserver de tout attachement, ils veulent encore qu'on soit tonjours prêt à perdre sans regret, que dis je? qu'on désire de i)erdrc ce qu'on aime.
Je me révolte toujours quand j'entends vanter le bonheur d'une veuve^ qui n'a plus d'cn-
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fants. Elle e»t, dit-on^ sa mailresse; elle est heureuse comme vn garçon. Ainsi, pour être heureuse, il faut cesser d'être épouse et mère; il faut avoir perdu son mari^ ses enfants ! Il faut, pour être heureuse comme un garçon, oublier, dès qu'on les perd , les biens qu'un garçon n'a pas connus ; mépriser ce qu'il n'a fait qu'ignorer ; et comme un oubli si subit^ un mépris si prompt ont besoin d'être préparés par Tindifférence^ il faut^ au milieu de ses devoirs^ n'aspirer qu'à s'en délivrer, ne trouver dans l'union conjugale et dans les étreintes de la maternité que des jouissances chimériques et frivoles, qu'il serait heureux de remplacer bientôt par de plus réelles !... J'éloigne ces affreuses conséquences d'un principe qui place le bonheur à la source de tous les désordres domestiques.
Mes enfants, on est libre quand on ne porte que des liens raisonnables qu'on s'est volontairement donnés; et Ton ne Test pas sans des liens de cette nature , puisque, nous l'avons vu, celui qui ne veut porter aucun lien finit par être incapable de porter son existence.
Si quelquefois les chaînes qu'on a prises volontairement paraissent lourdes, c'est qu'on Içs a prises sans s'y préparer, sans les connaître, sans les aimer; c'est qu'on a cru qu'il sufilrait de les traîner, sans avoir besoin de les porter ; c'est qu'au lieu de les répartir sur toutes ses facultés, on a cru qu'il suffirait de leur réserver les efforts momentanés de quelques-unes ; c'est, enfin, qu'on n'a entendu que se prêter en partie, quand il fallait se donner tout entière.
Mes chères filles, si après vous être mariées selon votre inclination et selon la raison, si après vous être consacrées avec sincérité et réflexion à l'état de mère, quelquefois vos devoirs venaient à vous donner un mouvement de frayeur, brusquez ce mouvement dangereux, élancez-vous dans les voies où vos engagements vous auront appelées. La moitié des clioses qui vues de loin paraissent des monstres ne sont rien quand on en approche. Avancez donc. La satisfaction d'avoir bien fait et d'avoir vaincu une difficulté vous attend au but. Avancez. Si vous reculez, l'inquiétude, le regret, le remords sont sur vos pas. Le remords, mes enfants, c'est là le monstre qu'il faut redouter; et il se trouve sur les routes opposées à la vertu. Une appréhension, une
répugnance passagère pour un devoir coûtent moins à combattre et à vaincre que le remords de l'avoir négligé.
Chapitbb III. — Des moyens de perfectionner sa raison et sa sensibilité.
Celui que l'opinion générale indique le premier, c'est la lecture. Les livres passent pour le magasin universel de la sagesse. Pour moi, je n'y ai rien puisé. J'avoue que je n'ai jamais lu; mes essais de lecture m'ont toujours fatiguée et ne m'ont rien appris. Est-ce moi qui ai tort? sont-ce les livres? est-ce le hasard qui m'en a fait faire un mauvais choix? Je n'en sais rien. Cependant, je suis fort portée à accuser tout à la fois les livres et moi : les livres, parce que pour être profitables, ne donner que des idées saines, et être applicables aux situations où Ton se trouve, ils ont besoin, tout le monde en convient, d'être, pour ainsi dire, refaits par l'esprit qui les étudie; moi, parce qu'élevée dans la dissipation, n'ayant jamais été fixée par aucune habitude, ni attachée à aucune occupation suivie, mon esprit est peutêtre devenu incapable de cette contention artificielle et forcée qui est nécessaire pour s'imprimer tout un livre dans la tête, et ensuite l'y décomposer et Ty recomposer d'après son propre jugement.
Cependant, j'ai éprouvé que je n'étais pas tout à fait incapable de discussions abstraites, même subtiles ; mais mon esprit a toujours eu besoin, pour s'y appliquer, d'y trouver un intérêt actuel et sensible, de rencontrer des gens qui parlassent bien de l'objet en question, et de donner aussi du son et des fonnes à mes idées par le bruit de mes propres paroles et l'activité de mes mouvements. Avec ces conditions, j'ai raisonné , discuté, disserté même sur des matières épineuses et délicates, avec un succès que j'ose dire assez rare pour une femme. On m'a quelquefois dit que je parlais comme un livre ^ tout incapable que j'étais d'en faire et même d'en lire; et j^'imagine que comme il y a des gens qui pour bien réfléchir et bien raisonner ont besoin de fixer leurs yeux sur des paroles écrites par d'autres ou par eux-mêmes, moi, j'ai besoin pour cela d'avoir les oreilles frappées de paroles parlées par autrui ou par moi-même, et les yeux at
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tachés par le geste.qui accompagae la prononciation de ces paroles.
Je conclus de là^ mes chères filles, que les livres ne sont pas nécessaires pour former la raison ; mais je me garde bien de prononcer qu'ils y soient inutiles. Je pense que le concours de la lecture et de la conversation est le comble des avantages qu'il est possible de procurer à Tesprit pour aider à réfléchir. L'histoire surtout me parait être une grande source de réflexions. On y voit, au moins dans les temps anciens, les hommes peints au naturel et sans flatterie. On y voit le vice dans toute sa difformité, le crime dans toute son énormité. On voit aussi l'utile spectacle des vicissitudes humaines. Mais, après tout, l'histoire, les livres, la conversation ne donnent pas par eux-mêmes une instruction profitable; il faut que Tesprit s'approprie la substance que tout cela fournit, ou bien il n'en reste que des
mots. Ce ne sont que des véhicules qui exci- ; m'inspirèrent de reconnaissance et de respect!
teut l'esprit à observer , à recueillir et mettre en ordre ce qu'il a observé, et à tirer des conséquences pratiques. Observer, réfléchir, voilà donc Tobjet de la raison. Le reste n'est que facilités. Deux leviers valent mieux qu'un, un vaut mieux que n'en point avoir; mais si vous en manquez, il ne vous reste pas moins vos yeux et votre raison pour observer et réfléchir, et vous pouvez toujours en faire usage. Les enfants n'ont pas besoin de lecture ou de conversation pour apprendre à connaître leur nourrice, à la distinguer entre vingt autres, à lui tendre les bras et à sucer son lait. Eh bien, si les livres et la conversation vous manquent, faitescomme l'enfant qui a étudié sa nourrice : étudiez le monde, étudiez vos besoins, vos intérêts, vos moyens ; apprenez^ à distingue» les choses honnêtes de celles qui ne le sont pas, la raison de la folie. La raison, voilà la nourrice à laquelle il faut tendre les bras; les conseils de la raison, voilà le lait dont il faut vous nourrir ; l'observation , rectifiée par Texpérience, vous les fera bientôt reconnaître.
Que si la folie prend quelques fois les formes de la raison, que si celle-ci s'absente ou se mêle dans la cohue, que si d'autves fois ses conseils vous paraissent aigi*es ou amers, et que, plus embarrassées que l'enfant qui cherche des yeux sa nourrice, vous ne sachiez où retrouver la raison que vo4is croirez avoir per-
due, ni vous garantir d'une méprise, votre fessource est de chercher et de suivre attentivement les gens estimables et réputés tels, dont l'expérience et le disceniement sont plus formés que les vôtres. Dans quel groupe sont-ils? Qui écoutent- ils? A qui parlent-ils avec déférence? Regardez bien; votre nourrice, la raison est là.
Que j'ai à me féliciter de mon entrée dans le monde l Quel guide, quel ami j'ai trouvé dans votre père !
Je n'oublierai jamais les piemières circonstances de notre union. « .le vous demande a votre fille, dit-il à mon père, si toutefois elle a consent librement à m'épouser. Vous régle- « rez la dot comme il vous plaira. Si vous la « donnez considérable, votre fille en aura plus « de jouissances ; mais, quant à moi, l'argent unejaitrienà l'ai f aire, n Combien de vertu suppose ce peu de paroles! Conibien elles
Voilà, me dis-je dès lors, un homme qui ne mardiande point sa femme et qui ne fiemande que sa tendresse. C'est donc qu'il veut trouver en elle une compagne, une amie, une mère de famille : cette attente si honorable et si douce pour moi, je dois et je veux la remplir.
A peine étions-nous unis (je n'avais pas encorequatorzoans), que mon mari confirma ce qu'avait annoncé sa première démarche. Une affaire importante lui en fournit l'occasion. Il me l'exitosa en détail, et finit par me demander mon conseil. Celte consultation me parut moins être la marque d'une confiance établie qu'une promesse de confiance pour l'avenir, qu'un avertissement de me mettre en état d'y répondre, et surtout une invitation à lui donner la mienne et à le consultera mon tour. Je reçus avec reconnaissance ce nouveau gage de ses dispositions à un commerce d'estime et de confiance mutuelles.
J'aime à le répéter et à vous l'écrii'c, mes chères filles ; c'est à mon attachement pour votre père, à ma confiance en lui, à sa raison, toujours franche, pure, mesurée surtout, et convaincante, que je dois le peu que je vaux. Je l'ai toujours regardé comme un guide sftr; et la raison et la vertu sont toujours si conformes à elles-mêmes, qu'après avoir consulté votre père pendant quelque temps, je n'ai plus
CONSEILS DTNE MÈRE A SES FILLES
eu besoin pour savoir ce qu'il pensait et ce <|ue j'avais à faire, qu'à me le demander à moimême. Sa raison a passé en moi, et j'ai pu ainsi, pendant une grande partie de ma vie, le faire jouir de son propre bien. Son secours, vous le voyez, a été pour moi une ressource aussi sùre^ plus commode et plus douce qu'une bibliothèque. Que ne puis-je espérer pour chacune de vous un époux formé sur ce modèle ! Je donnerais ma vie pour cela. Je vous avoue que j'ai toujours été dans la crainte qu'à cet égard mes filles ne fussent pas aussi heureuses que moi. Mais enfin, mes enfants, cet être respectable ne vous est pas étranger, puisqu'il est votre père, votre ami, votre exemple. Ne perdez pas une occasion de communiquer avec lui et de le consulter; bientôt son image s'imprimera au dedans de vous-mêmes comme celle d*un juge et d'un ami qui assisterait à toutes vos actions et à toutes vos pensées. Ne faites alors aucun projet sans interroger ce juge, et sans recueillir attentivement sa ré* ponse; ne laissez même aucune des actions que la délibération n'aura pu précéder sans vous les rappeler et les lui soumettre. L'habitude de revenir sur ce qu'on a fait n*est pas moins utile que celle de penser à ce que Ton fera. Ce n'est toujoursqu'écouter ou interroger saconscience. Votre père, mes enfants, et votre conscience, je vous Tai déjà dit, c'est la même voix et le même langage.
Je reviens à la lecture. Je ne vous ai parlé que des livres qui instruisent ou sont destinés à instruire ; mais il en est d'autres qui émeuvent et attendrissent et semblent destinés à exercer la sensibilité, comme les premiers à former la raison : ce sont les romans et les ouvrages de théâtre qui tiennent à la tragédie. J'ai toujours eu les premiers en aversion ; il m'a paru qu'ils égaraient imagination, ou du moins l'enflammaient jusqu'à l'extravagance; qu'ils faisaient toujours consister les charmes de leurs héroïnes dans leurs vices, et leur donnaient toujours le bonheur pour prix de fautes que la société aurait punies de Tinfamie. Je n'ai jamais pu m'intéresser aux tragédies, parce qiie leur langage m'a toujours paru trop symétrique dans les formes, trop exagéré au fond, les personnages trop grands ou trop petits, trop affreux ou trop admirables, en un mot, hors de la nature. J'avoue cepcn-^
dant qu'entre ces défauts il se rencontre des expressions vraies et touchantes de sentiments dignes de cœurs vertueux et capal>les d'en former de tels. J'aurais peut-être goûté ces beautés si dans ma jeunesse mon esprit ne s'était plus habitué à s'amuser des ridicules qu'à s'affecter d'impressions profondes, et si ma dissipation m'avait permis de cultiver ma sensibilité; ou plutôt si le pressentiment des maux qu'elle me causerait à la suite ne m'avait éloigné dans ma jeunesse de tout ce qui pouvait l'exciter.
... Je n'y ai rien gagné, je dois en convenir, et je ne pourrais que regretter de n'avoir point appris à soulager mes afflictions par des larmes, par des plaintes, par des épanchements, si la roideur même de ma sensibilité me permettait de regretter un moyen de soulagement. Dans mes peines, je ne sens que le coup qui les a causées. Je ne vois que la mort qui puisse y mettre un terme. Tout est néant pour moi dans les intervalles... Tout, oui tout, excepté mes devoirs de mère et d'épouse.
Je le crois donc : il est bon , il est utile d'exercer, de cultiver sa sensibilité pour ouvrir une issue aux larmes dans les chagrins auxquels on est exposé.
Peut-être aussi vaut-on mieux pour les autres avec un cœur tendre qu'avec un cœur seulement sensible. Les gens sensibles ont peutêtre mieux les scrupules de la bonté ; mais les âmes tendres en ont mieux les délicatesses. Peut être que le pouvoir des âmes sensibles est de mieux soulager les infortunes, et celui des ftmes tendres de mieux les adoucir» Peut-être, enfin, celles-ci ont-elles encore bien d'autres avantages. Que sais- je, hélas ! ce que demande le malheur des autres, quand le mien ne demande que la mort !
Ghâpitbe IV. — Précautions à prendre pour conserver la pureté desei principes et de sex mceurs.
Je serais assez disposée à croire qu'une femme fait assez ])Our acquérir des qualités quand elle prend soin d'écarter les causes des vices. La raison tend toujours à se développer cpiand rien ne la gêne ou ne la corrompt. Elle est le fond de notre être; elle nous est donnée avec la vie. C'est la folie, c'est le vice qui sont des
CONSEILS D^UNE MÈKE A SES FILLES-
acquisitions de notre espriL La raison, comme la saniéy est notre état naturel ; la dépravation, comme les maladies, est relTet d'un mauvais régime. 11 ne s'agit donc pas d'acquérir des qualités, mais de conserver et de préserver de la corruption celles que la nature nous a départies.
Le poison le plus à craindre pour les jeunes Temmes, celui qui altère le plus profondément leurs inclinations les plus pures, celui qui se trouve le plus répandu autour d'elles, que des mains malfaisantes leur versent sans cesse à pleine coupe et répandent dans l'air qu'elles respirent, c'est la louange , ou, pour mieux dire, la flatterie, Vadulation.
Toutes les jolies femmes sans expérience, comme tous les hommes puissants sans esprit, ont des flatteurs autour d'elles , parce qu'il y a des flatteurs partout où il y a quelque chose à gagner, comme il y a des flious partout où il y a quelque chose à voler.
Et un flatteur n'est au fond qu'une espèce de filou, qui, plus habile que les autres , cher^ che à surprendre ce que ceux-ci ne font que prendre , à se faire accorder ce que ceux-ci dérobent; c'est-à-dire à escamoter le consentement de la personne avec la chose dérobée, au lieu de dérober tout simplement la chose.
Corrompre pour séduire, séduire pour trahir, voilà le système de la flatterie.
Avez-vous quelques défauts, quelques faibles, quelques ridicules , c'est à cela que l'adulation s'attache d'abord. Vos minauderies sont des grâces, vos caprices sont des charmes, vos folies sont la suprême raison, tous vos goûts sont des vertus, sont la sagesse par excellence, la philosophie à sa perfection.
Dès que les flatteurs ont réussi à vous faire approuver et estimer vos défauts, ils n'ont pas grande peine à vous faire négliger, mépriser vos bonnes qualités. Vous ne tardez pas à vous étonner d*avoir été si longtemps dupe de vousmême, de vous être applaudie dé ce qu'il y avait de déplorable en vous, et tourmentée pour réformer ce qu'il y avait d'enchanteur.
Bientôt vous faites une réforme très-exacte de vos bonnes qualités, et vous étalez pompeusement tous les travers dont vous vous avisez.
Après vous être ainsi quittée vous-même, il ne vous est pas possible de demeurer avec vos
bons parents, vos bons amis de jeunesse, vos vrais et vieux serviteurs, tous gens surannés, dont les yeux stupéfaits cherchant toujours à vous reconnaître, vous reprocheraient sans cesse votre changement. Votre famille, votre maison vous deviennent insupportables : vous les abandonnez.
Alors vous voilà livrée aux gens qui vous ont changée, et qui, pour mieux s'assurer de vous, vous ont changée à leur image. Alors vous vous jetez tête baissée par tous les écarts, dans tous les malheurs.
Je vous disais tout à l'heure, vous abandonnez votre maison, votre famille; cela n'est pas tout à fait exact, malheureusement pour vous. La bienséance vous ramène souvent à celle-ci , la nécessité dans l'autre ; et c'est là la |)remière, ce sera encore la dernière de vos souffrances. Quand vous rentrerez chez vous, ce sera comme dans un tombeau. Quand vous reverrez vos parents, vos enfants, ce sera comme autant d'êtres importuns ou fâcheux , même comme autant d'ennemis. Au milieu de vos premières illusions, ce sera pour vous un chagrin ; après les illusions, ce sera un supplice.
Quelle ressource dans votre dégradation que la louange dont elle sera le triste ouvrage ! La louange elle-même vous fuira, riant de sa perfidie; ou bien si elle vous poursuit encore, ce sera avec cette froideur insultante pire que la satire, ou plutôt qui est la satire même.
Ah, mes enfants! quel spectacle difîérent offre une femme honnête et vertueuse, au sein d'une famille dont elle est chérie, d'amis par qui elle est honorée! Le sourire perfide de la flatterie, ses caresses empoisonnées, ses louanges pleines d'imposture, ne viennent pas, il est vrai, flatter une moitié du jour ses yeux, ses oreilles et la partie malade de son esprit; mais des expressions vives et douces (l'estime et d'affection portent sans cesse des plaisirs intimes à son cœur, des plaisirs solides à sa raison. Elle ne voit pas autour d'elle pendant quelques heures du jour des figures en extase feinte, en adoration jouée; mais toujours elle a devant les yeux des physionomies ouvertes, qui peignent franchement un bonheur dont elle est la source et une reconnaissance dont elle est l'objet. Chez elle tout lui sourit, tout s'empresse à lui plaire ; toujours le cœur la suit et
CONSEILS D UNIi: MÈRE A SES FILLES.
la rappelle quand elle s'absente^ toujourson l'attendai t quand elle rentre. Le dehors n*est pour elle qu'un spectacle dont elle jouit sans pas* sion et qu'elle quitte sans regret. Ses plaisirs^ au lieu de s'affaiblir en se répétant, vont toujours en croissant, parce que chacun d'eux dépose en son âme un doux souvenir du passé et réchauffe de nouveaux pi-ojets de bienfaisance pour l'avenir.
Si cette existence n'est pas le bonheur, qui osera dire que celle des gens corrompus n'est pas un supplice?
CuAPiTRB V. — Réflexions générales sur le vice et sur la verttu
Je ne sais si entre les millions de choses qu'on a dites ou écrites sur la vertu et sur le vice, on a remarqué que la première tire plus de ressources que l'autre pour le bonheur non-seulement de son propre fonds, mais encore de l'existence d'autrui.
La vertu cherche toujours la vertu dans les autres pour s'y attacher. Elle la cherche au milieu des vices mômes, pour moins haïr les vicieux eties ramener. Elle est naturellement expansive, aimante. Elle ne pourrait que perdre à trop de réserve ; elle n'a qu*à gagner en attirant à elle la vertu et le vice même. Elle est comme un sens de plus, par lequel l'âme communique au dehors; elle double l'existence.
Le vice est tout autre. Il comprime , il resserre, il concentre l'existence, et Venvie l'accompagne toujours; r^t*tV, qui, mettant le sceau à tous les vices, fait souffrir tout à la fois des vices et des vertus des autres; Penvie, qui est aussi le vice, mais qui est bien plus encore un tourment; Tenvie, qui pendant les premières illusions du vice semble faire et occuper la place du remords, qui doit venir à la suite.
Êtes-vous coquette, vous portez envie nonseulement aux femmes belles sans coquetterie, mais encore aux coquettes sans beauté. Êtesvous fausse ou dissimulée, vous avez en horreur les réputations de candeur, d'ingénuité, de franchise, et plus encore, la fausseté et la dissimulation même; parce que, tendant toujours à faire des dupes, vous ne voulez pas perdre de temps à vous préserver de Fêtre , et vous craignez que ceux qui ont comme vous
l'art d'en (aire ne résistent à vos artifices.
Êtes-vous avare, la prospérité des autres vous parait établie aux dépens de la vôtre, leur fortune vous semble être retranchée à vôtre fortune.
Êtes-vous dissipatrice, vous souffrez et de la générosité des gens plus riches que vous et de la dissipation des gens qui le sont moins; vous craignez que ceux-ci en dépensant dans un jour ce que vous ne vouliez dépenser qu'en huit, et n'auriez dû dépenser qu*en un an, ne vous effacent ce jour-là.
Orgueilleuse, c'est pis encore. Rien ne fait tant souffrir l'orgueil qu'on ressent que celui qu'on voit ou qu'on croit voir, si ce n'est les titres à l'orgueil, que la modestie néglige et qu elle augmente par sa négligence même.
Et remarquez avec quelle obstination Tenvie accompagne le vice dans toutes les situations de la vie. Par exemple, une coquette dans son état de fille ou de mère, dans sa jeunesse ou dans Tâge de maturité, en est toujours également tourmentée. Fille, elle trouve sa mère encore trop belle ou trop aimable; mère, elle trouve que sa lille Test déjà trop... Qu'une mère vertueuse est différente ! Elle ne trouve jamais sa fille trop parfaite ; elle n^aspire qu'à la voir mieux qu'elle ; elle ne s'occupe qu'à ajouter aux dons de la nature ceux de l'expérience, qu'à l'enrichir de qualités et de charmes. Le jour où elle entend dire que sa fille vaut mieux quelle est un jour heureux qui la paye de vingt années de peines et de soins. Elle se dit à elle-même : Je n'ai donc pas été inutile au monde, puisque j'y laisse des enfants vei*tueux, et par cela même aussi heureux qu'on peut l'être.
La vertu , sans doute, a son émulation comme le vice a son envie. Mais, vous le voyez, mes enfants, l'une est un sentiment doux, fraternel, bienfaisant, qui pénètre, échauffe l'âme et la fortifie; au lieu que l'autre est un senti^ ment pénible et douloureux; ce n'est pas un aiguillon, c'est un trait acéré qui traverse le cœur de part en part et le déchire. L'émulation, aliment des vertus qui nous font aimer les autres et nous en font aimer, est elle-même une vertu. L'envie , stimulant des vices qui nous rendent haineux et odieux, est aussi un vice, qui prend sur lui beaucoup de hi tâche des autres.
CONSEILS D'UNE MÈRE A SES FILLES
CuAPiTBB VL — De la bienfaiiante et de Véeonomie.
C'est pour vous-mêmes^ mes chères filles^ non moins que pour les infortunés, que je désire de vous voir bienfaisantes. La bienfaisance est la vertu qui rapporte le plus sûrement^ le plus promptement et le plus abondamment des fruits à celui qui l'exerce. Il n'est pas de bonheur que n'augmente, pas de malheur que ne soulage la satisfaction d'avoir adouci ou consolé l'infortune d'autrui.
11 y a longtemps qu'on Ta dit, mais c'est aux mères à le redire à leurs enfants : L'argent qu'on emphie à faire du bien est placé au plus haut intérêt. Ce n'est pas que l'argent soit le seul ou même le principal moyen dont use la bienfaisance. Cette vertu, mes chères filles, n'est pas un privilège réservé à la richesse : on est bienfaisant sans donner et san» avoir de quoi donner, comme on est souvent libéral, fastueux et prodigue sans être bienfaisant. La femme de journée qui va gratuitement soulager sa voisine malade, qui lui porte un peu de vin ou de bouillon, exerce plus de bienfaisance que la femme du grand air qui du fond de son boudoir fait distribuer sans discernement mille écus, qu'elle doit peutêtre depuis un an à sa marchande de modes. Une visite faite à propos, une parole consolante ou encourageante dite avec intérêt, un bon avis dans le besoin, cela seul vaut souvent mieux que tout l'or de votre bourse. Sans doute avec de la fortune vous devez être libérale, et vous ne devez pas borner votre bienfaisance à répandre des paroles; mais toujours aussi des témoignages d'intérêt et d'affection doivent accompagner les mouvements de la main qui donne. Donner sans parler, sans se montî-er, c'est jeter un secours comme on jette des os aux chiens.
La bienfaisance qui s'exerce sur les malades, sur les infirmes, est toujours utile; mais elle est exposée à des méprises fâcheuses quand elle s'applique à des gens valides : on y est souvent trompé. Souvent la paresse ou des vices honteux viennent surprendre dans la main du riche bienfaisant l'aumône destinée à rindigence. Donner à des gens sans besoins ou à des gens crapuleux, c'est retrancher aux ressources des malheureux dignes d'intérêt.
c'est favoriser la paresse ou la mauvaise conduite des premiers, t^'est inviter tous ceux qui sont dans leur secret à faire le même métier qu'eux, c'est par conséquent contribuer à la corruption du peuple. Je ne sache rien de mieux que de donner du travail aux pauvres valides, leur ouvrage vous fût-il inutile et dussiez-vous le payer au double de sa valeur. De bons salaires sont toujours de bonnes aumônes; ce sont même les seules vraiment profitables aux pauvres valides, parce que cette somme entretient en eux les facultés et l'habitude du travail, qui peut seule leur assurer une existence constante, indépendante et honorable.
C'est par une suite de ce principe qu'on doit regarder ses domestiques comme ses premiers pauvres et répandre sur eux ses premiers bien^ faits; mais j'observe qu'une femme vraiment digne d'être chef de maison doit veiller sur leur conduite, non-seulement pour son propre intérêt, mais principalement pour le leur; qu'elle doit leur faire connaître en quoi consiste celui-ci, le leur recommander souvent et les préserver, autant qu'il se peut, des vices que l'état de domesticité engendre, de l'oisiveté, de la vanité des beaux habits, du goût de la bonne chère, etc. Ce ne serait rien faire pour eux que de leur donner si on ne leur inspirait aussi le goût de conserver. C'est leur donner doublement que de leur faire prendre l'habitude d'épargner sur ce qu'on leur a donné. Il faut souvent leur montrer l'avenir, qu*ils oublient presque toujours, parce que l'imprévoyance est le défaut de tous les esprits incultes. La bonté des maîtres envers les domestiques consiste donc essentiellement à les traiter comme des enfants mal mstruits et mal préparés, mais j'ajoute comme des enfants de la maison. Ayez-en peu, n'en ayez que de votre goût, et regardez leur entrée chez vous comme une adoption dont vous devez remplir les devoirs.
Vous avez peut-être été surprises, mes chères filles, de voir accolées ensemble, à la tête de cet article, la bienfaisance et l'économie; cependant, rien de plus naturel : pour être libérales il faut être économes. Rien ne rend si avare que la prodigalité. Avec des goûts dispendieux on ne peut pas satisfaire des inclinations généreuses. 11 n'y a guère de fantaisie
qui ne coûte plus que dix besoins, pas un vice peut-être qui ne coûte plus que dix vertus. Tout vice est d'un cher entretien, parce qu'il faut qu'il achète tous ses plaisirs; et après s'être satisfait , il faut encore qu*il fasse les frais d'une parure ou d'un masque pour échapper aux yeux d'autrui ou les tromper.
Le goût immodéré de la parure esr Tobstacle le plus ordinaire qui s'oppose à la bienfaisance des femmes. Leur cœur est naturellement porté à faire du bien, mais la frivoUté de leur esprit les en distrait oi*dinairement. Elles sont souvent froides pour les malheureux par inattention, comme bien des hommes par dureté naturelle ou dépravation. Des infortunés sont à leur porte, mais la marchande de modes est à leur toilette; la séduction de celle-ci l'emporte sur tout autre objet. On va jusqu'à se refuser le nécessaire pour se donner le superflu qui est offert à la fantaisie; et quand on a fait taire ses propres besoins, on se croit bien fondé à détourner ses regards de dessus les besoins des autres. Et si malheureusement on s'en^^ dette, si les mémoires arrivent à la file, si les lettres de marchands se succèdent et pressent pour le payement, alors on se trouve dans une véritable détresse; on est pauvre soi-jnéme; on craint les reproches, les refus d'un mari, son défaut de moyens; on est prête.... oui, prête à tendre la main à un étranger... Combien de maris ont été quittés par des calculs infâmes auxquels on s'était réduit par une dissipation inconsidérée!
Être économes, mes chères filles, ce n'est pas seulement se refuser à ses fantaisies et à un luxe immodéré, c'est aussi savoir conserver ce qu'on a, tenir sa maison en ordre, y empêcher les gaspillages et les déprédations. L'esprit d'ordre et de conservation est lié à toutes les vertus qu'on peut désirer dans une femme; il a surtout cet avantage de donner une occupation journalière^ qui s'étend ou se resserre suivant le loisir que laissent les autres devoirs de mère et d'épouse, mais qui est un préservatif nécessaire contre l'ennui, la plus redoutable de toutes les maladies, la plus gangreneuse pour toutes les facultés de l'âme.
CONSEILS D'UNE MÈRE A SES FILLES