PREMIER DISCOURS
SUR L'oRGAlflSATlOFf SOCIALB, lU OU bjcéc le 1793.
Citoyens, l'objet qui non? rassemble est de
(1) i yote de l'édileur.) Ce morceau est inséré au t. VU de ceUe collection, de la page 01 à la page 7j.
chercher les principes d'après lesquels une société doit être organisée pour rendre les hommes heureux.
L*organisalion sociale ne consiste pas seulement dans Torganisation du gouvernement. La science sociale ne consiste pas uniquement dans celle du droit public.
Le gouvernement n*est qu'une partie de l'organisation sociale et n'en est pas même une partie absolument nécessaire.
Comme l'organisation sociale n'est qu'une garantie de la société, de même le gouvernement n'est qu'une garantie de l'organisation sociale. Or on peut absolument rx)ncevoir une autre garantie de l'ordre social que le gouvernement; et cette garantie consisterait dans une parfaite fusion de tous les intérêts en un seul, dans l'instruction ou les lumières qui en feraient reconnaître généralement l'union, et dans les mœurs ou habitudes qui la feraient respecter.
Qu'est-ce donc proprement que l'organisation sociale? C'est cette disposition des hommes et des propriétés qui fait que l'espèce humaine se reproduit et se consene, que la terre produit la subsistance de tous les hommes, et que tous les emplois des fonds accumulés, ou capitaux, partagent avec tous les genres de travaux les fruits de la terre, comme s'ils étaient le produit d'une propriété commune exploitée en commun.
Parce que sur toute la terre les sociétés ont une même organisation économique, que psirtout il y a des propriétaires de terre et des non-propriétaires , qu'il y a des propriétaires de capitaux mobiliers ou de capitaux placés en eux-mêmes par l'éducation et l'instruction, des riches, des pauvres, des laboureurs, des artisans : des marchands; on croit que tout cela est de l'essence de toute société , qu'il n'y a là, pour ainsi dire, aucune organisation de main d'homme, et que tout cela ne doit être que l'objet des soins du gouvernement, tandis qu'au contraire c'est là qu'est essentiellement le système social dont le gouvernement dépend lui-même et qui ne dépend que des premières notions sociales.
Dans lantiquité on voit des peuples qui n'ont pas connu la propriété, et où tous les citoyens étaient cultivateurs et guerriers. On en voit d'autres où le magistrat seul peut faire le com-
merce avec les peuples étrangers; d'autres où^ malgré la propriété^ il y avait des lois de partage qui prévenaient les grandes inégalités de fortune.
Ces sociétés, comme on voit^ étaient autrement oi*ganisées que nos sociétés modernes^ et par conséquent le gouvernement y était nécessairement organisé d'une manière toute difl^é* rente, puisque les travaux dont l'établissement de la propriété remet parmi nous le soin aux propriétaires étaient là des travaux publics^ placés sous la surveillance d'une magistrature édile , agricole ou mercantile^ et exercés par des citoyens à titre de corvée, ou par des esclaves, c*e8t-à-dire par une classe d'hommes étrangère et au gouvernement et à l'association civile.
L'ignorance des éléments physiques de la société et de leur combinaison spontanée a causé les plus funestes erreurs des écrivains politiques et des Gouvernements; il est temps de les dissiper ou d'en prévenir de nouvelles.
La politique a aussi négligé jusqu'à présent, au moins dans ses enseignements , l'étude morale et physiologique de l'homme. Cependant, c est dans ses facultés physiques, intellectuelles et morales qu'est le ressort de l'organisation sociale. Ce sont ses qualités intellectuelles et morales qui donnent à cette organisation plus ou moins de force, selon qu'elles sont plus ou moins appelées à concourir à sa puissance, ou disposées de manière à l'affaiblir.
L'analyse des éléments de la société, !<" des éléments physiques, qui comprennent les choses et les personnes; â*" des éléments moraux , c'est-à-dire des qualités sociales et morales des personnes ; cette analyse est un préliminaire absolument nécessaire à la construction d'un gouvernement, à la formation de ce qu'on appelle l'organisation apolitique, qui est autre chose que l'organisation sociale.
Le gouvernement est fait pour les hommes. Il faut donc connaître les besoins, les droits, les devoirs, les vertus, les vices, les imperfections même des hommes, pour leur donner un gouvernement qui leur convienne. Il faut connaître la destination de chaque chose pour l'y rendre propre alors qu'on la construit.
Le gouvernement est une machine compo- ^Sèe d'hommes, dont chaque pièce est un homme ou une aggrégation d'hommes; il faut
donc encore connaître Tbomme pour faire une machine dont le jeu soit sûr, comme il faut, en mécanique, connaître les matières dont on compose une machine pour la rendre capable de répondre aux vues qu'on s'est proposées en la construisant.
Vous voyez que nous réunissons en un seul cours, que nous unissons en une seule science les principales notions de trois sciences, jusqu'à présent distinctes, et qui se sont plutôt emprunté que communiqué quelques notions. Je veux parler de la morale, de la politique et de la science économique ; ilfaut enfin joindre, dans un seul système régulier et complet, ce que les méthodes de l'école ont séparé malgré leur indivisibilité naturelle; il faut enfin classer, suivant Tordre de leur génération , des vérités qui descendent toutes les unes des autres, et qui jamais n'ont été considérées ensemble sous tous leurs rapports; en un mot, réunir dans une même famille et sous l'autorité d'un mémo principe trois sciences qui . pour me servir d'une expression aujourd'hui très- familière, k p^'itïe unies jusqu'à présent par un lien fédératif , sont restées à peu près inutiles les unes aux autres en demeurant dans une indépendance mutuelle.
Voici une légère esquisse des objets qui passeront sous nos yeux; cette esquisse achèvera de lever toute incertitude sur ce que j'entends par organisation sociale.