TROISIÈME DISCOURS
80R L'onGANISATION SOCIALK,
Lu au lycée le 10 février 1793 (Pan u de la république française).
Suite des éléments physiques de la société.
Nous avons vu dans la précédente séance, que les fruits spontanés de la terre ne suffisaient pas pour nourrir une société, parce que l'état social tend à multiplier les hon)mes bien au delà de la proportion dans laquelle la terre inculte reproduit ses dons.
Nous avons vu que deux choses sont nécessaires pour obtenir de la terre une ample et constante reproduction de subsistances, savoir, du travail et des avances : un premier travail et de premières avances pour défricher ; un travail et des avances annuelles pour cultiver et ensemencer la terre et nourrir les hommes et les bestiaux pendant le travail.
Après avoir ainsi reconnu les principes de la production , nous avons remarqué que le travail d'un homme, facilité, agrandi par Tinvention de la charrue et par la division des métiers, pouvait produire la subsistance de quatre autres, et de plus, fournir abondamment à tous la matière d'une foule d'objets de jouissance dont le bonheur pouvait se composer. Nous avons vu comment la société, au lieu de prendre possession de la terre en commun. Ta confiée aux soins de quelques-uns, et mise pour ainsi dire sou» la garde de l'intérêt privé, en consentant que les premiers travaux et les premières avances des défrichements constituassent la propiiété foncière héréditaire.
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Nous avons vu coinincnl le travail et la propriété mobiliaire^ soit en s'appliquant à la culture des propriétés foncières , soit en s'appliquant à des arts utiles et agréables, s^étaient assurés^ dans le produit annuel de la terre ^ d'une part bien plus forte que celle du propriétaire même, et en jouissaient aussi légitimement et aussi nécessairement que ce propriétaire.
Nous avons vu que la propriété ainsi établie était la plus sûre garantie que Ton pût donner de la plus abondante reproduction y peut-être même d'un équitable partage des fruits de la terre entre les hommes; que toute atteinte donnée à la propriété, que Tabolition de la pit)|»wété seraient Tanéantissement de la culture et la ruine de la société; que Tégalité, qui résulterait de la spoliation, serait Tégalité dans la famine et dans l'extrême malheur.
Nous avons vu, enfin, que des lois très simples, très-douces, pouvaient faire cesser les monstrueuses inégalités qui sont l'abus et non le vice de la propriété; que la sûreté de la propriété même en procurant l'abondance qui appelle le travail , et par conséquent le paye largement, était un des moyens les plus efficaces de l'aisance au peuple sans corrompre les vertus qu'il tient de son active pauvreté.
Tel est Tabrégé de notre pi-emière étude de Torganisation sociale.
Avant de quitter ce sujet, je crois devoir contirmer par quelques exemples le principe abstrait que j'ai établi, savoir, que tous les capitaux, quel que fût leur emploi, tous les travaux quelque frivoles que parussent quelquesuns, r étaient tous une mise effective faite aux travaux de la terre, donnaient tous un droit égal à ses produits ; que le propriétaire de la terre, ou le cultivateur propriétaire d^une grande partie des produits, n'étaient véritablement que des dépositaires de la subsistance commune; ^ et que bien qu'aucune loi ne décidât qu'à chaque jour, à chaque heure , ce dépositaire serait prêt à la restitution envers ceux qui en réclameraient quelque portion pour leur subsistance, cependant, la restitution s'en faisait invariablement, parce qu^me 'oide la nature, plus impérieuse que ne pouvait Pêlre aucune loi humaine, l'ordonnait ainsi; je parle de cette loi qui fait courir ï'homme après les jouissances toujours nou-
velles, que la perfectibilité de son esprit, peut-être aussi, sa mobilité lui font à chaque instant découvrir partout où son esprit pénètre, et que l'habitude lui rend nécessaires dès qu'il les a une fois goûtées.
Arrêtons-nous encore un moment sans regret sur ces vérités. Il importe à tous, il importe surtout aujourd'hui de bien savoir ce que c'est que la propriété foncière. On l'attaque comme une domination conquise, comme le droit affreux d'affamer les trois quarts de l'humanité, et, à ce titre, on parle sans cesse d'affranchir le peuple de ses prétendus dangers, comme si la richesse était la richesse quand elle ne se dépense pas ; et que les déclamations continuelles auxquelles on se livre contre le luxe des riches, luxe qu'on dit être l'effet nécessaire des richesses, ne prouvait pas aussi que la distribution de ces richesses est elle-même nécessaire.
Je me bornerai à deux exemples, pour prouver la dépendance où les propriétaires de terres sont : i' à l'égard des capitalistes et ouvriers manufacturiers; 2*" à l'égard des capitalistes et ouvriers agricoles.
Je dirai pour exemple de l'empire de Tindustrie manufacturière sur les subsistances recueillies par le propriétaire et le cultivateur, que deux grands peuples existant sous nos yeux, existent florissants, quoiqu'ils ne possèdent pas la dixième partie du territoire nécessaire à leur subsistance, mais parce que , en revanche, ils possèdent des manufactures nombreuses et perfectionnées; et tous les jours ces États augmentent en population, sous la garantie de l'empire purement moral qu'exerce l'industrie, cette habile solliciteuse des fantaisie^, cette ingénieuse cultivatrice de tous les besoins humains. Ces deux États sont la Hollande et la Suisse, qui vivent Fun et l'autre aux dépens de la Pologne, de l'Allemagne, de la France , quelquefois aussi de Tltalie.
Comparez la prospérité de la Hollande à celle de la Pologne sa nourrice , de cette Pologne où il n'existe que des propriétaires, où tout ce qui n'est pas propriétaire est serf, c'est-à-dire chose et non personne, et vous arriverez à un étrange résultat : vous verrez que la Pologne ne nourrit que le quart des habitants auxquels ses récoltes pourraient donner la subsistiuice , et que la Hollande qui
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a trois fois plus d'habitants qu'elle n'en peut nourrir, tire de la Pologne les denrées qui lui manquent. Ainsi ^ on peut dire avec exactitude que, par son industrie, la Hollande possède les trois quarts des terres de la Pologne sous les noms interposés des princes, des palatins, des seigneurs de la Pologne, qui se trouve ainsi n'être qu'une grande propriété appartenant à la souveraineté suprême de l'industrie qui fait en Hollande des velours, des draps, des ratines et des fromages.
Si de grands États vivent aux dépens des terres de grands États, uniquement parce que l'industrie fait leur titre et crée leur droit, comment dans un même État, dans un même département, dans un même canton, l'empire de r industrie, ou si l'on veut ses sollicitations, seraient*elles vaines près d'un voisin propriétaire à qui la nature a donné plus de pain qu'il n'en peut manger, et qui est par conséquent pressé entre cette alternative, ou de le donner aux rats en se privant de toute jouissance, ou de le donner aux hommes en échange de leurs empressements et de leurs services?
Je viens maintenant à montrer comment le propriétaire dépend du fermier qui a entrepris la culture de ses terres.
Figurons-nous qu'une puissance supérieure aux volontés humaines, contraigne les propriétaires de fonds et les propriétaires de capitaux de se séparer, et de retirer chacun des mains de l'autre ce qui lui appartient, et défende à tous toute communication réciproque; aussitôt le propriétaire foncier rentre dans toutes ses fermes; et les propriétaires de capitaux emmènent leurs chevaux , leurs équipages, emportent leurs semences et leurs outils, et émigrent ainsi {i). Qu'arrivera-t-il d'une pareille séparation?
Le propriétaire aura des terres et plus de charrue; des prés, plus de bestiaux ; des gran-
(1) Les propriétaires de terres auraient beau dire alors que les capitaux des classes industrieuses sont formés du produit de leurs terres, celies^i ne les emporteraient pas. moins, et avec raison. Quelle que soit Torigine de ces capitaux, ils sont une propriété sacrée. Us n^ont pu se former dans le principe que par l'épargne des salariés sur leurs salaires. Or un capital formé aux dépens de jouissances légitimes, est légitimé comme ces jouissances mémos.
ges, plus de récolte. Les ouvriers qui auront été abandonnés par les fermiers émigrants, se présenteront en foule pour travailler la terre, mais il n'y aura pas de grain pour les nourrir; car le grain était aux fermiers, et les fermiers sont partis avec tout ce qui leur appartient. Voilà donc ces propriétaires , naguère si opulents, si magnifiques, si puissants, qu'on croit surtout si indépendants, et qui eux-mêmes sont si persuadés que tout dépend d'eux , qu'ils ne dépendent de personne; les voilà réduits à consacrer à la culture d'une petite portion de leurs vastes domaines la rente qu'ils avaient touchée, en nature, de leurs fermiers, et qu'ils destinaient à des voluptés; les voilà privés de leurs jouissances accoutumées, pour s'assurer la subsistance; et ils ne pourront revenir à l'aisance, passer de l'aisance à l'abondance, de l'abondance au superflu, qu'en se retranchant chaque année par l'épargne, de quoi former des capitaux, et remplacer ainsi, par une accumulation progressive pendant des siècles, les capitaux exportés du pays
Le fermier, sans doute , éprouverait de son côté un dommage énorme par son émigration ; mais il ne s'agit pas de prouver ici que le fermier a des relations de dépendance envers son propriétaire.
Il serait possible, facile même, de montrer la dépendancie étroite qui existe entre toutes les classes de la société, entre tous les genres de propriétés , entre tous les genres .de travaux. Et après tout, tout le monde vit, tout le monde existe , tout le monde existe en vertu de quelque loi ou plutôt de quelque puissance conservatrice quoique invisible. Un nombre trop grand, sans doute, de personnes vivent malheureuses; qui voudrait le disshnulert mais le principe qui fait qu'elles vivent malgré le malaise, est plus puissant, |)lus universel que le principe de ce malaise, lequel ne peut aller jusqu'à détruire , et il est très-possible, très-facile, d'augmenter l'énergie du principe bienfaisant et de faire absolument évanouir l'autre. Nous avons, je crois, reconnu cette vérité dans notre précédente étude.
Fixons -nous donc à cette importante vérité que, malgré l'invasion des terres par quelques peuples, et l'exil de quelques autres dans des marais ou des rochers; malgré l'occupatioa
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des plus belles et des plus vastes contrées chez les première peuples^ par un peiît nombre d'hommes, et le dépouillement absolu de tous les autres, les institutions humaines se sont accommodées à cette grande loi de la nature, si éloquemment réclamée par Rousseau , cette loi qui veut que la terre n'appartienne à personne, et que ses produits soient à tout le monde : dans la réalité le vœu de Rousseau est accompli ; dans la réalité, la terre n'appartient qu'au travail de Thomme, elle n'est qu'en dépôt entre les mains de celui qui en est appelé propriétaire; la rétribution qu'elle lui paye n'est que le prix de la garde qu'il en a, et de ses premiers travaux ou de ceux de ses pères en défrichement. El'e n'admet non plus le capitaliste au partage de ses produits annuels qu'autant que les capitaux , tous formés par l'épargne des dons qu'a obtenus d'elle un ancien travail, sont employés à avancer la subsistance de ceux qui s'occupent d'un travail actuel. En6n, elle appartient à tous les travaux, parce que les travaux des arts, comme ceux des terres, ne sont que des services réciproques des hommes qui s'y emploient, ne sont qu'un échange de leurs peines, et que c^st la peine de l'homme qui fait son titre aux bienfaits de la terre.
Après avoir examiné comment les hommes dans l'état social se combinent entre eux et avec les capitaux pour opérer la reproduction des subsistances, comment la société s'unissait à la nature, et pour ainsi dire épousait la terre ^ur la féconder, nous avons à reconnaître comment se sont formés et distribués les différents groupes d'habitations qu'on appelle villages, bourgs , \illes et capitales; car ce n'est point le hasard qui leur a donné nais- ^nceet les a distribués comme ils le sont sur la surface des pays policés. Faire l'histoire de ieur formation, c'est faire leur analyse, c'est ™^*^e à même de les apprécier.
^our ne pas nous jeter dans trop de détails
"*^"« ne parlerons que des pays agricoles, tels
^ ^ France. La formation et la distribution
*^ ^iU^ et villages dans les pays purement
\taX<otacturiers ou maritimes se sont faites sui-
Vdes principes différents; mais ce ne sont
^0 des cas particuliers.
^ Quelque emploi qu'on fasse de la terre, soit pâturages, blés ou vignes, il faut que les fermiers
ou laboureurs qui en conduisent le travail résident tout proche; autrement le temps qu'il faudrait pour aller à leurs champs et revenir à leurs maisons consommerait une trop grande partie de la journée. De là vient la nécessité des villages. A côté des agriculteurs doivent s'établir quelques ouvriers pour faire et réparer les outils, charrues et voitures qu'exige l'exploitation agricole. L'étendue des villages est ordinairement proportionnée au nombre de cultivateurs que demandent les terres environnantes, et à celui des artisans dont le service est nécessaire à ces cultivateurs.
Les cultivateurs ont besoin de vendre leurs denrées; de plus, ils ont besoin, ainsi que les artisans qui les environnent , d'acheter quelques marchandises ou quelques objets de consommation que leur crû ou leur industrie ne leur fournissent pas. Les habitants des villages ayant ainsi besoin de vendre et d'acheter, ils ont intérêt à pouvoir acheter et vendre dans un même lieu, dans un même temps, à ce que, à cet effet, il s'établisse un marché dans le canton, au centre de plusieurs villages.
S'il fallait que le cultivateur attendît chez lui l'acheteur.des denrées qu'il a à vendre, il serait souvent obligé de rester à la maison quand son travail serait nécessaire aux champs. 11 ne pourrait non plus fixer le prix ou la valeur de sa denrée.
S'il fallait aussi qu'il attendît un marchand ambulant pour se pourvoir du fer, du sel , du sucre nécessaires à sa consommation, il pourrait manquer très-souvent de ces marchandises ; il serait aussi toujours trompé sur le prix légitime ; enfin, il serait obligé de tenir compte au marchand des frais d'une ambulance perpétuelle qui renchérirait énormément les marchandises de grand volume et de peu de valeur. Si seulement pour vendre et acheter il fallait aller aune ville très-éloignée,les frais et la perte du temps seraient encore très-considérables. De ces circonstance» est née la nécessité des bourgs; là se tiennent des marchés deux ou trois fois la semaine; des marchands et artisans s'y établissent; les villageois y apportent leurs denrées; ces denrées sont achetées par de petits marchands qui les vendent ensuite à la ville. Les villageois achètent près de ces mêmes marchands les choses dont ils ont besoin. Les prix sont réglés par la concur-
im
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rence des acheteurs et des vendeurs, ce qui est leur juste mesure; Tachât du nécessaire, la vente du superflu, tout se fait au même moment et en un seul voyage.
Les bourgs se proportionnent naturellement AU nombre et à la richesse des villages auxquels ils servent, des commerçants et artisans que la richesse du pays attire, et aussi au nombre des petits propriétaires que la beauté ou la commodité du lieu ont pu inviter à s*y établir.
Comme tous les pays ne produisent pas les mêmes denrées, ne renferment pas les mêmes manufactures, il est nécessaire qu'il existe de grands marchés où se rendent en gros les denrées et marchandises qui doivent être distribuées en divers lieux par petites quantités, ou entreposées pour un lieu déterminé. De là la nécessité des villes.
Leur formation est puissamment favorisée par l'existence des grands propriétaires de terres ou de capitaux. Ces propriétaires sont pour la plupart désœuvrés; ils sont tous appelés à une manière de vivre à peu près semblable ; ils ont tous des intérêts à peu près pareils; une même éducation ajoute encore à leur conformité. Ainsi, la ressemblance des situations, des idées, des habitudes, des moyens, tout doit leur faire désirer un rapprochement. Ils sentent d'ailleurs que Teffet nécessaire d'une étroite réunion est de multiplier les jouissances de chacun au delà de ses facultés propres, en le faisant parliciper aux jouissances diverses de tous les autres; et aussi de perfectionner non la sociabilité intime et profonde qui unit les hommes par le cœur, mais cetle sociabilité de surface qu^on nomme politesse, urbanité, et qui unit les hommes par l'esprit et par les manières; cette sociabilité qui ne devrait être que le complément, l'embellissement de Tautre, mais qui en tient lieu pour les hommes exempts de malheurs et de chagrins, et qui a aussi ses délicatesses et ses voluptés.
Quand plusieurs grands propriétaires de terres ou de capitaux se sont réunis avec les négociants que la nécessité d'un grand marché a rassemblés dans un lieu déterminé , des artisans de tous genres se multiplient et s'empressent autour d^eux. Des maisons somptueuses s^élèvent pour les honmies riches ; et
à côté de ces maisons brillantes, une multitude de maisons modestes pour les ouvriers qui bâtissent et décorent les premières, ainsi que pour les artisans qui vont vivre des dépenses journalières des riches ainsi rassemblés; et la cité existe.
Ce n'est pas l'organisation pliysique des sociétés qui exige ou amène la formation des capitales, c'e^t l'institution du gouvernement.
Le mot de capitale vient de caput^ tête; ce qui ne veut pas dire qu'une capitale soit la tête de l'État , mais le lieu où pose la We du du gouvernement. Une capitale , à la vérité, est l'assemblage ordinaire des très-gi^ands propriétaires; mais la raison de cela, c'est que la tète de l'établissement public y existe; c'est que l'extrême richesse se rapproche toujours le plus qu'elle peut de l'extrême puissance, soit pour y prendre part, soit pour s'en faire un appui. Ainsi , dans une société sans gouvernement, il n'y aurait poinl^ de capitale. Dans une société où le pouvoir central du gouvernement serait ambulant, il n'y aurait pas non plus de capitale. Dans une société où la tête du gouvernement ne sera pas énorme, où cette tête sera républicaine, c'est-à-dire proportionnée au ser\ice effectif que demande la direction d'un État libre, la capitale ne sera pas aussi immensp que dans le pays où la tête du gouvernement sera couronnée, où un grand pouvoir et une grande prérogative et une énorme dot lui seront attribués comme un supplément nécessaire à une autorité que la nature des choses ne légitime point, et que par cette raison, les houmies et les choses attaquent et minent sans ctsse d'un commun accord. L'existence des capitales et leur étendue déi)endent donc de l'existence, de la résidence, de la permanence et de l'étendue d'autorité du c?ief du gouvernement.
Seulement, on doit obser\er que là où la loi politique institue une capitale, elle doit aussi y favoriser une certaine grandeur et y déployer l'espèce de magnificence nationale que la constitution permet, ou y faire sentir la modestie et l'austérité qu elle exige, afin que les exemples découlent du même point que les règles, que les mœurs s'accordent avec les lois.
Nous verrons dans un instant s'il est boa qu'il y ait des capitales. Mais obsenons encore
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ici que s'il n'est possible de faire une capitale autrement qu*en y plaçant les suprêmes autorités publiques^ on ne peut pas non plus décapitaliser une ville où ces autorités sont placées; on ne peut pas prétendre^ par exemple, que Paris ne soit point une capitale, quand le corps législatif, le pouvoir exécutif et la cour de cassation y résident. C'est une grande inconci'iation que de vouloir^ comme plusieurs politiques modernes, la dégarnir des richesses des arts dont elle est depuis longtemps en possession, et qui sont aussi des richesses morales , puisque la plupart de nos monuments peuvent servir à l'émulation des vertus que la république a intérêt de faire aimer et de propager.
Nous venons de voir ce que c'est qu'une capitale, une ville, un bourg et un village. Considérons-les dans leurs rapports entre eux. On ne sait pas précisément dans quelle proportion les habitants des villes sont avec ceux des campagnes. Deux écrivains anglais (Canti'lon, Essais de comme ce, !!• partie, chapitre m, et Arthur Young ) estiment que la moitié des habitants d'un État demeure dans les villes, Moheau ( Recherchas sur la population) estime qu'en France deux tiers de la population habitent la campagne. Ce fait est bon à connaître, comme nous le verrons à la suite.
Nous avons à examiner une question générale relativement aux t^^s-grandes villes et aux capitales qu'un zèle mal éclairé pour les campagnes, qu'un zèle tantôt républicain , tantôt sérapbique pour les mœurs, font accuser sans ménagement de tous les maux de la société.
Nous savons déjà que l'intérêt de l'agricul- Inre elle-même avait demandé l'établissement des bourgs et des villes ; les bourgs et les villes sont nécessaires comme marchés, pour la vente du superflu des campagnes et l'achat des choses dont on manque. Ainsi, leur utilité 6st constante. Voyons maintenant si les inconvénients dont on se plaint, ne sont pas des abus très-séparables de la chose et très-susceptibles de réforme, si encore ils ne sont pas compense s par d'autres avantages.
Nous avons dit que les villes étaient ordinairement le domicile des propriétaires, et que les propriétaires en général se classaient dans les petites villes, dans les grandes et dans *^ capiiales, suivant que leur fortune était
médiocre, grande ou immense. Ainsi les propriétaires s'éloignent de leurs terres à mesure qu'elles sont plus étendues. Voilà un premier fait qui présente un grand inconvénient pour l'agriculture.
La terre, comme nous l'avons dit, a besoin de capitaux pour prospérer. Le propriétaire éloigné de sa terre ne voit pas , ne conçoit pas ce besoin. Il ne peut trouver de jouissances à planter, à bâtir, à nourrir des bestiaux. Ce spectacle si intéressant, si touchant des créa* lions qu'un propriétaire |>eut animer autour de lui, des animaux qu'il peut élever, des hommes qu'il peut nourrir et multiplier au sein d'une vie heureuse, tout cela manque de prix pour l'homme éloigné de son bien , et la terre souffre de Tindilférence d'un possesseur absent.
Le propriétaire étranger à ses possessions, non-seulement uq fait aucune épargne pour les améliorer, aucun travail pour les féconder, mais même il tend sans cesse et par divers moyens à les stériliser.
Cette avidité souvent insatiable de jouissance s vaines, si éloignées de nos besoins qu'elles srmblent presque étrangères à notre natuie;ce tourment des fantaisies, qu'excitent au sein des villes, de nos mœurs et de nos inégalités, les empressements de tous leô genres d'industrie, précipitent presque toujours le riche citadin dans les dépenses les plus disproportionnées à ses moyens : de là, la vexation de ses fermiers, le pressurage de toutes ses ressources ; de là ces anticipations appelées pots de vin, qui , à l'entrée d'une ferme, dépouillant le cultivateur des capitaux qu'il voulait consacrer à la terre en utiles avances, la condamnent à l'infertilité et coûtent ainsi en non-valeurs un intérêt décuple de l'intérêt effectif.
Ce n'est pas tout encore; la résidence des grands propriétaires dans les grandes villes y attire chaque année la valeur du tiers au moins du revenu des terres, ce qui forme la rente de la propriété; çt cet argent ne retourne jamais vers sa source , à moins que des manufactures ne ly rappellent, ce qui ne peut pas être f^énéral. Les extrémités de l'État payent ainsi régulièrement une balance au point central. Que résulte-t-il de là? 11 en résulte que l'argent s'avilit au centre par son accroissement
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progressif, qull renchérit aux exlrémités où il devient chaque jour plus rare. Les denrées montent en conséquence à un prix excessif au centre; elles sont sans valeur aux extrémités. Alors, pour payer dans la capitale le produit d'un arpent de terre, il faut y employer le produit de dix, (le vingt, de trente arpents des provinces frontières, de sorte que Timpôt, dont la principale dépense se fait au centre, l'impôt paye peu de travail et en coûte beaucoup aux propriétés qui l'acquittent.
Voilà les principaux inconvénients économiques des capitales et des grandes cités. Ils ne sont pas sans remède.
Les institutions politiques, et surtout la douce compression des mœurs publiques, peuvent faire retourner les grands propriétaires dans leurs terres. Pour cet effet , qu'a-t-on à ajouter en France à ce qui est déjà fait? Plus de rois, il n^y aura plus de cour, plus de courtisans; plus de salaires attachés à des titrrs sans fonctions, plus de grands salaires attachés même à aucune fonction; ainsi, plus d'objet de cupidité dans les villes pour les hommes riches de leur patrimoine. L'ambition des hommes attachés aux emplois publics, au lieu d'attirer dans la capitale, fera retourner dans leurs terres les honimes médiocres, qui sont le grand nombre, parce qu'il leur sera plus facile d'y fixer les regards et d'y obtenir les suffrages populaires qu'en restant confondus dans une grande cité. L'amour de la tranquillité, s'il est de la destinée de la République d'être toujours agitée ou de l'être longtemps, fera fuir les villes qui sont toujours le foyer des troubles et le centre des grands mouvements. La modestie républicaine s'empressera de fuir l'éclat du luxe d'ostentation qui ne peut briller que dans les grandes villes, pour chercher, perfectionner, multiplier les jouissances en commodités qu'on peut mieux réunir et mieux goûter dans les campagnes. Ajoutez à ces circonstances l'intérêt qu'un grand respect porté à la propriété donnerait aux propriétaires pour faire fructifier leurs domaines , et vous aurez assez fait pour ramener les riches vers la terre qui les nourrit et les enrichit. La nature leur commandera assez d'aimer leur bien, si les institutions civiles et morales les portent à le connaître.
Non-seulement les inconvénients des grandes cités sont, comme on voit, très-susceptibles de
remède, mais encore ils peuvent être balancés par d'importants avantages.
1" Les grandes cités peuvent seules fixer le bon goût dans les beaux-arts; 2** servir de guide à Topinion dans les affaires publiques; 3** devenir d'utiles foyei^s d'esprit national; 4* les grandes cités peuvent seules conserver et étendre certaines sciences peu répandues et qui exigent des réunions périodiques ou arbitraires de ceux qui les cultivent ; 5° elles peuvent seules produire des hommes très-capables dans d'autres sciences, telles que la médecine, qui exigent une grande pratique, parce que, seules, elles offrent de continuels sujets d'expérience ou d'observation ; elles seules peuvent rendre les secours de ces savants profitables à ceux qui les vendent sans être onéreux à ceux qui les reçoivent (i); 6" il faut de grandes villes pour la communication des principaux hommes de talent dans tous les genres avec les étrangers : une capitale doit être, pour ainsi dire, le marché des œuvres du génie; 7° enfin il en faut encore pour la vieillesse : il doit exister des lieux, centres de tous les secours, où les vieillards puissent s'établir et achever de vivre; j'ajouterais volontiers, et où ils trouvent les seules jouissances qu'ils puissent encore goûter, celle d'une société choisie de contemporains; je dis de contemporains, car l'homme qui n'ose regarder dans l'avenir, où il ne voit que sa fin, ne peut vivre que de souvenirs ; il ne peut donc se plaire avec le jeune homme qui , dévorant le temps, s'élance impétueusement dans les espaces les plus éloignés de l'avenir, et s'y jette avec des illusions qui sont pour la vieillesse un sujet d'humeur ou de mépris.
Après avoir considéré les choses qui sont l'aliment de la société, la division des propriétés, celle des habitations sociales, nous allons examiner quelles personnes forment la société civile ou politique, et rechercher d'abord si , par la nature des choses, ce ne sont pas les
(1) Par exemple, un médecin de ville voit trente malades dans le même espace de temps qu*un médecin de village en voit un ou deux. Donc, ce premier acquiert bien plus facilement de rexpérience que le second. Donc, avec moins de rétribution de la part de chaque malade il peut retirer plus de profit.
hommes seuls et les hommes majeurs qui forment cette société.
Avant la société civile^ a existé la société de famille; cette société existe entre les sauvages^ elle existe entre les animaux ; elle est formée |)ar la nature elle même. Nulle institution humaine n'a pu la créer, ne pourrait la détruire.
Quel est Tobjet de la société de famille? L'union des sexes, la conservation des femmes, la nourriture des enfants.
La société conjugale , après s'être formée par Faltrait réciproque des sexes, se conserve par rintérét de la femme et celui des enfants. La femme devient enceinte, elle devient mère et nourrice; dans ces diverses .«-ituations, le mari lui donne la subsistance, écarte d'elle les dangers. Ainsi, la femme est chargée du travail de la reproduction , de la première nourriture, de la conservation immédiate des enfants, et rhomme est chargé, pendant que durent tous ces soins, de la seconder, de l'assister, de la préserver de tout danger.
L'union des sexes, la nourriture des enfants, sont un intérêt commun entre les époux et un intérêt égal. Mais la conservation de la femme, qui est aussi un intérêt commun entre elle et son mari , n'est pas un intérêt égal pour l'un et pour l'autre : la femme a un intérêt personnel à sa conservation, l'époux n'a qu'un intérêt d affection. C'est pourtant sur les soins ci les travaux de Thounne seul que repose cet intérêt de la femme. C'est lui qui, pendant la grossesse, pendant Tallaitement, doit veiller, chasser, pêcher, labourer, recueillir pour elle ; c'est lui qui doit écarter d'elle les dangers de tous genres qui peuvent la menacer. La femme, sans doute, a bien plus à souffrir que l'homme n'a à travailler. Elle est en droit de mettre ce prix à une union qui peut-être lui donne autant de plaisir qu'à son époux , mais certainement lui cause beaucoup plus de peine. Mais les peines de la femme ne donnent aucun avantage au mari, au lieu que la peine du mari est un secours pour la femme. La société conjugale est donc de protection pour la femme, comme elle l'est évidemment pour les enfants. C'est une protection légitimement acquise sans doute, et payée assez cher, mais enfin c'est une protection.
Telle est l'essence de la société conjugale : «n y voit Torigine et la nature de m qu'on ap-
pelle le pouvoir marital , potivoir qui ne consiste pas dans le droit de commander à la femme, mais dans la faculté de faire sans elle ce qui intéresse sa subsistance et celle de sa fa< mille ; pouvoir qui, loin de conduire à une domination, ne fait que la condition d'un service.
Il n'est pas vrai, comme l'ont dit plusieurs écrivains, que la société civile soit une extension de l'état de famille. Cette opinion a été imaginée pour aduler les rois ; elle a eu pour but de faire descendre leur autorité de celle des pères quand on a été obligé de renoncer à ridée de la faire desc ndre de Dieu ; mais, ce qui est vrai, c'est que la société domestique a été le principal motif de la société civile.
Dans l'état de nature, comme nous venons de le voir, la fenmie tient donc sa sûreté de son époux ; elle ne peut la demander qu'à lui, l'espérer que de lui; la nature ne lui a indiqué, ne lui a donné que lui pour gardien et pour conservateur, et elle n'a besoin d'autre que lui. Mais le mari tient la sienne et celle de sa famille de lui-même, de sa force, de son adresse, de sa vigilance ; ainsi , s'il éprouve des difficultés, ou s'il en prévoit de la part de quelques hommes capables de disputer son gibier, ses fruits; s'il appréhende d'être en guerre avec eux ; s'd craint que ses forces, son industrie ne soient insuffisantes pour la sûreté commune, c'est lui qui éprouve le besoin, reconnaît la nécessité de contracter une société ; et avec qui sent-il qu'il convient de contracter celte société ? Avec ceux qui , ayant les mêmes besoins, et les mêmes droits, et les même forces que lui, l'inquiètent par l'opposition de leurs intérêts et par leurs forces physiques; avec ceux qui, ayant aussi une femme, des enfants à nourrir, à garder, ont aussi un intérêt plus pressant que celui de leur propre conservation, à faire abonder les fruits de la terre par le travail, ou à ][)artager amiablement ceux qu'elle offre d'elle-même, en un mot, avec d'autres hommes.
Le principe des sociétés est donc une convention des hommes entre eux , une convention dont le but est de mieux assurer le repos et la sécurité des femmes dans le grand et pénible travail dont la nature les a chargées; de leur donner une plus facile et plus grande assistance; en un mot, de mieux remplir envers leur sexe les devoirs du nôtre. La société ri-
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COUHS D'ORGANISATION SOCIALE.
vile n*est donc que la garantie de la société domestique. La formation de la société civile n'est donc qu'un acte des pouvoirs domestiques des hommes, ou plutôt un moyen d'accomplir leurs devoirs de famille et d'exécuter les conventions de la société conjugale, l ne conséquence évidente résulte de ce qui précède : si la société de famille est préexistante à la société civile; si elle est Pouvrage immédiat de la nature; si la nature renouvelle sans cesse celle société par son immuable volonté, imprimée dans tous les sens , dans toutes les facultés humaines; si la société civile n'est que la garantie de la société domestique, et le moyen d'accomplissement defla principale condition de cette société naturelle et nécessaire , il serait absurde de soutenir que les femmes peuvent prendre une part immédiate aux conventions sociales; ce serait aller contre le but, ce serait sacritîer la tin aux moyens; ce serait sinon dissoudre la société domestique, du moins la considérer comme non existante, car chaque époux, dans la société civile, pourrait voter contre l'intérêt de sa société, contre son eogagement , contre son associé. Ce serait risquer de voir mettre en question ce que la nature a mis en fait, en délibération ce qu'elle a mis en commandement ; ce serait rendre précaire, par la société civile, l'institution naturelle que la société civile a eu pour objet de consolider et de garantir.
Supposons que cent sociétés de négoce, composées de deux personnes chacune, aient quelques intérêts communs et qu'elles se disent : Unissons-nous pour nous soutenir; n'estil pas clair que chaque société ne pourra être qu'une unité dans la confédération ou agrégation générale ; qu'elle devra donner ses pouvoirs à un de ses membres pour la représenter ; que Tagrégation sera société de sociétés et non société d^indivîdus; que, s'il en était autrement, si les délibérations de l'agrégation étaient formées par le concours de tous les individus qui composent les sociétés agrégées, il pourrait arriver que le dissentiment s'établit entre tous les associés de chacime de ces sociétés, c'està-dire qu'un des membres de chaque société se trouvât en opposition avec son associé ; assurément il y aurait, dans un semblable état de choses, dissolution et non garantie de toutes les sociétés particulières; ou, si l'on veut.
ii y aurait confusion de toutes les sociétés , réunion de foutes en une société générale, mais non association de chacune d'elles.
Eh bien , la même chose arriverait si tous les membres de la société conjugale étaient individuellement admis à la société civile; ils pourraient sans doute être unis par le lien civil , . mais la société domestique ne serait plus garantie, puisque tous ses membres seraient li bres de défaire ou du moins d'ébranler en commun ce qu'ils auraient fait en particulier. Il y aurait cette différence entre la confusion de divei-ses sociétés conjugales en une seule société et celle de diverses sociétés commerciales, que la même convention qui aurait établi celles-ci pourrait être révoquée par ceux qui l'auraient faite, au lieu que l'homme ne peut pas transiger sur ce qu'a fait la nature, sur les devoirs qu'elle lui a imposés, sur les engagements qu'il a pris sous son autorité immédiate.
Si la formation de la société civile n'est qu'un acte des |)ouvoirs ou plutôt des devoirs des hommes envers leur famille et une garantie des conventions conjugales, c'est une conséquence que l'exercice des pouvoirs politiques institués pour la sûreté des conventions sociales ne peut être pareillement que la suite de leurs devoirs domestiques, et qu'ainsi les femmes qui en sont l'objet ne peuvent y avoir part. Ce serait, en effet, une étrange contradiction que de charger les femmes des travaux infinis de la société après avoir institué cette société pour leur assurer plus de repos, ou plutôt pour réserver leurs forces et leur temps au travail physique qui leur a été imposé par la nature. Nous aurions moins fait pour elles dans l'état de société que dans l'état de nature brute et sauvage.
Les femmes ne doivent pas avoir plus de part aux travaux du gouvernement qu'elles n'en prennent aux autres travaux de la société. Elles ne sont ni laboureurs, ni artisans, ni voituriers. Ces professions cependant ne leur sont interdites par aucune loi; aucune d'elles n'exige une éducation particulière. Les femmes ont donc fait elles-mêmes leur lot dans le partage général des occupations humaines, ou souscrit au partage qui en a été fait.
Les femmes créent les hommes; c'est aux hommes à travailler pour les femmes.
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Ua philosophe un peu brusque, à qui l'on demandait pourquoi madame de Staël, qui était alors enceinte, ne sellait pas ambassadeur de Saède, demanda, pour toute réponse, pourquoi madame de Staël ne serait pas une femme enceinte?
La maternité est un devoir dont rien ne doit distraire : c'est aussi une jouissance solitaire qui exige le recueillement; il faut concentrer cette puissance d'aimer pour la conserver pure et entière.
Otez le mot de droifs des travaux politiques, appelez-les devoirs politiques, et la question sera bientôt résolue; car c'est des droits que la galanterie de quelques philosophes sollicite pour les datnes et non pas des devoirs.
J'ai trouvé la théorie que je viens d*exposer, pour ainsi dire en peinture, dans la description que fait le capitaine Gook d'une ile de la Nouvelle-Zélande.
a MM. Banck et Solander, dit-il , allèrent
à terre; comme ils ne revinrent que fort
tard, ils eurent occasion d'examiner comment les Indiens s'arrangeaient pour passer lu nuit. Us n'avaient d'autre abri que quelques arbrisseaux; les femmes et les enfants étaient rangés on peu plus loin de la mer que les hommes, qui formaient autour d'eux une espèce de demicercle, et qui plaçaient leurs armes à côté d'eux contre les arbres; ce qui prouve qu'ils craignaient sans cesse Fattaque de quelque ennemi peu éloigné, d
Voilà bien, ce me semble, les femmes dans leur ménage et les hommes aux. fonctions publiques, c'est-à-dire garantissant leurs fenmies et leurs enfants, et faisant autour des uns et des autres un rempart de leurs corps.
On demande ici quelle sera donc la garantie des fenmies contre les honmies ? Les hommes, observe-t-on , croient avoir besoin de conventions pour être en sécurité les uns à côté des autres; pourquoi les femmes se reposeraientrelles sur la bonne foi des hommes? Réponse : Les hommes font entre eux des conventions parce qu'ils se ressemblent; les honmies et les femmes n*ont pas besoin d^en fairede sexe à sexe, parce qu'ils diffèrent. Les hommes se alignent ; les hommes et les femmes s'aiment. Les hommes s'unissent entre eux par la crainte du mal; les hommes et les femmes s'unissent
soin d'autres hommes pour médiateurs dans leurs querelles ; les femmes et les hommes ont, dans leurs débats, la médiation de la nature. Les hommes sont égaux, indépendants: il faut des conventions pour assurer la réciprocité de leurs services ; les hommes et les femmes ne le sont pas les uns des autres, car les hommes sont nés pour servir les femmes, ou, si l'on veut, pour les protéger^ comme les sol- "dats pour protéger le pays qui les rend heureux. Quelle convention pourrait imposer ce service, et de quelle convention ce service a-t-il besoin puisqu'il les a précédées toutes? Y a-t-il des lois pour prescrire aux mères comment elles doivent aimer leurs enfants? L'amour, qur a vaincu tant de tyrannies et triomphé de tant de lois barbares, a-t-il besoin des lois i^ociales pour aider sa puissance? Lamour^ ditesvous, n'existe que pour Vâge de la force. Erreur! Il existe pour l'enfance par des pressentiments, pour la vieillesse par des souvenirs. Il en existe quelque chose dans tous les rapports de sexe à sexe; il en existe quelque chose dans la pure amitié d'un homme pour une femme, amitié toujours plus douce que celle des hommes entre eux et des femmes entre elles. U en existe quelque chose, le dirai-je, dans les sentiments d'un grand-père pour sa petite-fille, d'un petit garçon pour sa grand'mère.
Pi^existe^t-il donc pas, ajoute-t-on, de (yrans dotnestiques? Qu* est-ce qui garantit les femmes contre eux? Des lois, des lois faites par des hommes. L'universalité des hommes vous aime, à commencer par vos tyrans euxmêmes. — Mais n'y Ont -il pas des pays entiers et des pays immenses peuplés de femmes escla' ves? — Oui; mais dans ces pays voyez -vous un homme libre, y voyez-vous des hommes ? La vue des sérails d'Asie vous effraye ; ce qui m'effraye bien plus, c'est que le pays entier où sont renfermés ces sérails n'est qu'un bagne. — Mais en France, il n'y a qu'un moment, les femmes nétaiefU^lles pas exposées aux lettres de cachet ? — Oui ; mais les hommes aussi. Dans tous les pays libres où il n'y a pas de lettres de cachet pour les hommes, en Amérique, en Angleterre, en Suisse, dans la France régénérée, voyez-vous qu'il en existe pour les femmes? — Mais pourquoi, dans les pays escla-
par l'altrait d*un plaisir. Les hommes ont be- 1 ves, faut-il que les femmes soient jetées dans
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la servitude domestique? — Ce n*est pas la faute des hommes, c'est celle des tyrans; c'est parce que dans les pays esclaves il ne peut y avoir qu^un maître^ le despote, et que les femmes sont reines partout où elles ne sont point esclaves, et même encore quelquefois dans les lieux où elles le sont. — Mais comment, sons les Gouvernements despotiques, la loi qui met les femmes sous le pouvoir des hommes est-elle aussi rigoureusement exécutée par les hommes que s*ils l'eussent faite eux^mémes ? — C'est parce que l'esclavage, qui dégrade la raison, détruit l'amour moral, dont le sentiment n'appartient qu'aux âmes délicates et perfectionnées.
L'intérêt commuu, l'intérêt des femmes-en particulier, demandent que les fonctions politiques leur soient étrangères.
« Ne faites pas de rivaux des compagnes de voire vie, » a dit Talleyrand-Périgord j « laissez, laissez subsister dims ce monde une union qu'aucune rivalité ne puisse rompre.
<cOn dit que dans de grandes circonstances les femmes ont fortifié le caractère des hommes. C'est qu'elles étaient hors de la carrière. Si elles avaient poursuivi la même gloire, elles auraient perdu le droit d'en distribuer les couronnes. »
Condorcet, je le sais, a écrit sur les droits des femmes. Il pense qu'elles doivent jouir de l'exercice des droits politiques : a Ou aucun individu de l'espèce humaine y » dit-il, « n*a de droits^ ou tous ont les mêmes* » D'abord cette proposition n'est point exacte ; car il est prouvé que les femmes, comme les enfants, ont droit au travail des hommes, sans que les hommes aient droit au travail des femmes; mais leurs droits fussent-ils égaux, n*y aurait-il pas diverses manières de les exercer? Les femmes exercent les leurs dans la société domestique sous Pautorité de la nature, et aussi sous la garantie de la loi ; les hommes exercent les leurs seulement sous la garantie de la loi. Ce sont les femmes qui sont le mieux traitées.
Pourquoi , demande Condorcet , des êtres exposés à des grossesses et à des indispositions passagères ne pourraient^ils exercer des droits dont on n'a jamais imaginé de priver des gens qui ont la goutte tous les hivers et qui s'enrhument aisément? — > Réponse : Il ne s'agit pas ici de droits, mais de devoirs. Les goutteux et
les enrhumés s'affranchissent ordinairement de tout devoir pénible ; V les hommes qui ont la goutte tous les hivers et s'enrhument aisément sont rares; les femmes enceintes, les femmes nourrices, les femmes indisposées, ne le sont pas.
Les femmes y continue Condorcet, ont les mêmes facultés que les hommes. En admettant même quelles ne soient pas douées de génie, comme quelques-dtns, ne sont-elles pas de pair avec presque tous les autres ? — Réponse : Sans doute elles ont les mêmes facultés intellectuelles que les hommes, mais elles ont bien d'autres occupations; et ces occupations, qui ne souffrent aucune distraction, surpassent encore leurs facultés et solicitent pour elles notre assistance.
Condorcet est récusable quand il parle pour les fenmies, comme Socrate Tétait quand il a parlé contre. Tous deux avaient de trop fortes raisons d'en penser comme ils ont fait
Rien ne prouve mieux peut-être que l'écrit de Condorcet, composé dans l'oubli de la philosophie et en présence de sa femme, cette vérité que les femmes n'ont besoin que de leur autorité domestique pour exercer sur les hommes au delà de leurs droits.
Nous venons d'analyser les droits et les intérêts des femmes. Nous voyons ces droits et ces intérêts s'accorder avec le fait , pour les placer, si l'on peut parler ainsi , au-dessus de la société civile, mais non au dedans. Noas sommes en droit de conclure maintenant que l'organisation sociale est conmiise à leur préservation, mais qu'elles n'en font point partie.
Ajoutons encore une observation. C*est que quand elles auraient droit et intérêt à l'exercice des fonctions sociales, cet exercice serait impossible.
En effet, comment l'exerceraient-elles? Ou elles se feraient représenter par des députés de leur sexe, ou elles se feraient représenter par des députés du nôtre. De deux choses l'une encore : ou elles se feraient représenter dans toutes les affaires, ou elles se feraient seulement rcfprésenter dans celles qui concerneraient les rapports d'un sexe avec Fautre.
Si elles se faisaient représenter dans toutes les affaires par des députés de leur sexe, il y aurait un grand nombre de cas où elles auraient un intérêt commun avec leurs maris; et
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0 résulterait de leur suffrage, qui trèa-généralemeut serait le même que celui de leurs maris^ que les hommes mariés auraient dans la société un a? antage trop considérable sur ceux qui ne le seraient pas.
Si elles se faisaient représenter dans toutes les affaires par des députés de notre sexe^ alors elles se réuniraient encore pour la plupart en faveur de leurs maris; et dès lors les hommes mariés auraient l'avantage d'être élus plus probablement et en plus grand nombre que les non mariés.
Dans les affaires communes, il y aurait encore à craindre le danger des distractions on de la séduction^ effet nécessaire de cet invincible charme qui porte toujours un sexe vers l'autre^ et de cette prière muette qu'ils se font sans cesse pour le plus doux , le plus intime des besoins.
Leur représentation se réduira-t-elle aux affaires où elles ont intérêt^ alors elles ne pourront députer des personnes du sexe avec lequel elles seraient en guerre^ ou du moins elles ne pourront en attendre une véritable protection. Si elles députent des personnes de leur sexe^ alors il faudra que le nombre de ces députés soit égal à celui des honunes; s'il était inférieur, leurs droits seraient illusoires; s'il était supérieur, le droit des hommes serait illusoire; mais, s'il est égal, qui départagera dans l'opposition? qui videra la querelle? Je ne vois dans l'assemblée que des parties adverses qui sont aux prises ; je ne vois point de juges.
Ces dernières réflexions répondent à tout ce qu'on pourrait dire en faveur des femmes veuves ou des filles majeures, quand elles ne seraient pas une exception à la condition générale des femmes, et une exception trop bornée pour entrer en compte.
Ainsi , quand le perfectionnement des sociétés par la liberté ne garantirait pas les femmes de tout danger, il ne leur resterait cependant d'autre ressource que celle de se confier aux hommes comme dans l'état de nature; de s'y confier comme leurs enfants se confient en elles; de se reposer sur ces lois de la nature, qui ne sont pas toujours toutes-puissantes au milieu du désordre de nos sociétés, mais qui le sont souvent, et ont toujours un organe dans la conscience d'un grand nombre d'hommes.
i63 J'observe, en finissant, que ma doctrine n'exclut pas les femmes de l'éligibilité à l'éducation publique; 2« à Padmînistration et service des hôpitaux : ce sont là des soins essentiellement domestiques; S» du tribunal de famille. Nous verrons ces exceptions en leurs places.