‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 2)Chapitre 24 sur 110 · QUATRIÈME DISCOURS · texte numérisé non relu

QUATRIÈME DISCOURS

sua L'OKaANISATIOIf 80CIALB»

Lu au lycée, le 17 février 1793 (l'ao ii de la république française).

Suiie êt/in des éléments physiques de la société.

Nous avons vu que les femmes ne sont pas individuellement membres de l'association politique. Parlons maintenant des enfants.

On voit très-bien au premier coup d'œil que des enfants ne peuvent être membres de ^tte association. Mais quand l'individu cesse-t-il d'être enfant? Est-ce à treize ans, cooune chez les Juifs? Est-ce à vingt-et-un ans, comme en Angleterre, à vingt-cinq ans, comme autrefois en France ? Est-ce à trente ans sous certains rapports, et plus tôt sous d'autres? N'est-ce jamais tant que le père de famille respire, ce qui fut observé chez les Romains? Est-ce à l'âge de puberté, est-ce inunédiatement après la parfaite croissance? La nature a-t-elle indiqué une époque pour la majorité? Si elle l'a fait, appartient-il à la loi civile ou à la loi politique de la changer? Voilà certainement des questions qui ont besoin d'être résolues.

Leur solution dépend, plus particulièrement que celle qui concerne les droits des femmes, d'une connaissance exacte des droits des parents sur leurs enfants, laquelle dépend ellemême d'une analyse exacte du régime naturel de la famille. Nous allons essayer cette analyse. Elle entrait d'ailleurs dans le cours de nos recherches; car la famille étant le séminaire de la société, fournissant, préparant les éléments qui la régénèrent, lui étant par cette raison antérieure, ayant été placée par l'homme, qui en est le chef, sous la garantie de la société civile, il importe de reconnaître ses droits et son régime pour assurer leur indépendance. L'ignorance des vrais principes de l'organisation des familles a produit les plus graves erreurs de nos lois politiques et de nos lois civiles ; elle a

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produit, d'un côlé, nos lois barbares sur le mariage et sur l'autorité paternelle, de l'autre, elle a le pouvoir absolu et arbitraire de toutes les forces et de tout le prestige dont il était possible de l'environnner.

On a dit, d'une part: La famille est Forigine des sociétés politiques, elle en est aussi le type, le modèle.

On a dit ensuite, d'une autre part: La famille est une partie des sociétés politiques, elle en est une dépendance, une possession, une propriété.

La première de ces opinions a porté l'autorité domestique dans le régime social, elle y a créé ou justifié le pouvoir absolu remis entre les mains d'un seul homme. Or, dans le régime social, une telle autorité ne peut^tie que tyrannie> parce que la nature n'a pas donné aux maîtres absolus des sociétés politiques des entrailles pour leurs sujets, comme elle en a donné aux pères pour leurs enfants.

La seconde a ensuite porté la tyrannie d'institution civile dans l'autorité domestique, eHe a élevé ou plutôt dégradé les maris et les pères au niveau des despotes.

Ainsi, après que Tune a donné les prétendus droits des pères et des époux sur leur famille pour fondements légitimes de la tyrannie politique, l'autre a ensuite fait servir la prétendue légitimité de la tyrannie politique de fondement à la tyrannie domestique. On a d'abord dit : Les rois sont les pères des peuples ; on a dit ensuite : Les pères sont les rois de leurs maisons.

Dans le fait, la famille n'est point une 'société, elle «'est point un modèle de société. La société n'est point une famille, elle n'est point le modèle d'une famille. Le régime de Tune et de l'autre sont essentiellement différents. La famille est fondée sur Its droits des enfants et des femmes, et sur les devoirs des maris et des pères, droits et devoirs qui ne sont point réciproques et ne sauraient l'être ; dans la famille on ne voit qu'une chose, la force, le savoir et l'expérience, mis par la nature au service de l'ignorance et de la faiblesse. Là, il n'y a d'union, d'agrégation, que par les différences et les inégalités. La société, au contraire, est fondée sur la parfaite ressemblance, sur la rigoureuse égalité des droite , tjui entraîne la parfaite et rigoureuse réciprocité* des devoirs.

COURS D'ORGANISATION SOCIALE

C'est pour la prései^ation des familles quil faut bien se garder d'instituer la société à leur ressemblance; c'est pour la préservation de la société qu'il faut bien se garder de l'instituer à l'image des familles.

Il y a dans les familles trois rapports différents à considérer :

!• Ceux des époux entre eux considérés comme époux ; 2» ceux des époux entre eux considérés comme père et mère ; 3* ceux des époux considérés ensemble et séparément à l'égard de leurs enfants.

Rapports du mari et de la femme considérés comme époux.

Quelle est la nature de ces rapports? Sontils un des fondements de l'état de famille? Les plaisirs de l'amour, qui sont l'attrait des époux, sont-ils aussi un lien pour eux ? Tendent-ils à les unir d'une manière permanente ? Les plaisirs de l'amour tendent-ils à unir un seul homme avec une seule femme , ou un homme avec plusieurs femmes, ou plusieurs hommes avec une seule femme? Un sexe a-t-il plus de droits que l'autre à ces plaisirs, peut-il les exiger comme un service^ les imposer comme un tribut? Voilà des questions auxquelles tient le système entier de nos lois conjugales. Essayons de les parcourir.

L A qui n'aurait jamais réfléchi, à qui n'aurait pas lu, la question de la polygamie ou de la polyanthropie paraîtrait bien étrange, bien absurde même à proposer, tant ce qui est sous nos yeux nous paraît devoir être toujours et partout. Mais quand on lit que dans certains pays, dans le royaume de Bantam, par exemple, il y a dix femmes pour un homme ; quand on lit qu'en Asie, en Afirique, les femmes sont nubiles dès l'âge de huit ou neuf ans, on est autorisé à se demander si la nature n'a pas indiqué elle-même la polygamie à certains peuples, et si l'ayant indiquée à quelques-uns, elle ne l*a pas au moins permise à tous ? Et l'on s'enhardit à se proposer cette question, lorsqu'on voit dans l'histoire la liste des peuples policés, vertueux même, qui ont établi la pluralité des femmes; et la liste des philosophes anciens qui ont eu à la fois plusieurs épouses, liste dans laquelle on doit placer, selon Diogène Laerce, le nom de Socrate, à qui tout le monde est dis-

COUUS lyOHGANISATlON SOCIALE.

posé à ne supposer qu'une seule femme^ tant ii se laissait tourmenter par celle dont Tbistoire a conservé le nom; on doute avec moins de scrupule encore quand on voit Montesquieu croire à la nécessité de la polygamie dans le cas d'une grande disproportion entre le nombre des femmes d'un pays et celui des hommes.

Avant d^examîner les faits sur lesquels repose la doctrine de Montesquieu, disons un fait bifU constant^ qui ne bous est pas connu par des traditions^ mais qui nous est attesté par toute la nature^ ce qui vaut mieux : C'est que par toute la terre^ en Europe, en AsiO; en Afrique^ dans le Banlam^ les animaux des deux sexes dans une môme espèce^ naissent en nombre à peu près égal; et rien dans les analogies naturelles n^autorise à croire que nulle part l'espèce humaine soit exceptée de la règle commune.

J'observe maintenant que dans un pays oii il y aurait dix femmes pour un homme^ il serait moins possible à un homme de se donner plusieurs femmes, que là où le nombre des hommes et des femmes serait à peu près égal. Car dix femmes seraient sans contredit plus fortes qu'un homme^ et elles le renfermeraient plutôt dans une alcôve et l'y tiendraient plutôt à rattache qu'elles ne se laisseraient renfermer par lui dans un sérail; et comme elles seraient à peu près d'égale force entre elles, de deux choses Tnne^ ou elles déchireraient l'homme, ou elles s'entre-déchireraient pour lui.

Mais venons aux faits mêmes. Les relations de Bantam sont très-peu croyables. Elles se démentent toutes. Peu de voyageurs savent observer, moins encore savent être fidèles, ils aaraient peur d^être insipides s'ils n'étaient merveilleux. En deuxième lieu, par tous pays les dénombrements sont très-difïiciles à faire. Il n'y a pas vingt ans qu'on a découvert en France une méthode approximative de calculer la population, et cette méthode est très-imparfaite, et elle suppose des registres exacts de morts, naissances et mariages, lesquels supposent eux-mêmes un peuple très-^policé, et dont encore il est impossible chez un tel peuple de prendre connaissance, si l'on n'y est revêtu d'une autorité très-éminenle. Troisièmement, ce n'est pas dans la proportion des individus de chaque sexe existant dans un P*ys qu'on peut trouver une indication du

vœu de la nature , mais dans celle des nais^ sances. La nature peut avoir fait naître les hommes et les femmes en nombre égal , et les accidents de la vie sociale ou de la vie sauvage avoir fait périr, soit dans l'enfance, soit dans l'âge avancé, beaucoup plus d'individus d'un sexe que de l'autre. Un peuple esclave où le despote a vendu ses hommes, un peuple guerrier qui a essuyé une guerre longue et désastreuse, aura beaucoup plus de femmes que d'honmies. Un peuple paisible, mais où le grand nombre sera pauvre, où les femmes seront mal soignées, mal nourries dans leur grossesse ou après leur accouchement, aura bientôt moins de femmes que d'hommes, malgré l'égalité dans le nombre des naissances.

Ainsi, les prétendues observations faites en Asie ou eti Afrique, et notamment au royaume de Bantam, en les supposant exactes, ne prouvent rien contre une vérité que la nature a déposée partout.

Au premier aspect, on est un peu plus embarrassé de cet autre fait, qui est plus certain ; savoir, qu'en Afrique, en Asie même, les femmes sont nubiles dès l'enfance et vieilles dès l'âge de raison. Un Européen qui réfléchit sur cette observation se dit d'abord à lui-même: Voilà des femmes bien plus tôt nubiles que les nôtres, et bien plus tôt nubiles que nous. Nous serions bien embarrassés si nos femmes devenaient aussi précoces, ou si nous allions vivre au milieu de celles-là. La précocité produirait le même effet, blesserait les proportions entre les besoins d'un sexe et les moyen^de l'autre, comme si Tun, celui des femmes, était infiniment plus nombreux que celui des hommes ; car le nombre des hommes étant égal à celui des femmes, mais les femmes entrant en puberté bien avant les hommes, il existerait réellement en même temps plus de femmes que d'hommes qui réclameraient le mariage. Ce raisonnement de l'Européen serait très-vicieur. Et pourquoi? C'est que celui qui le fait rapporte son observation à lui et à ses compatriotes, au lieu de la rapporter aux hommes d'Afrique , et que ce n'est pas au nombre des Européens nubiles à un certain âge qu'il faut comparer le nombre des Africaines nubiles à la même époque, mais aux Africains mêmes. Les Européens doivent être plus tardifs que les hommes qui habitent entre les deux tropiques )

COURS D'ORGANISATION SOaALE.

mais les Européennes le sont aussi. La puberté doit donc être et elle est réellement aussi hâtive pour les hommes d'Afrique que pour les fenunes de la même partie du monde ; de sorte que les rapports des hcnnmes nubiles aux femmes nubiles sont, chez eux comme chez nous^ à peu près en égalité.

Sachons donc saisir le principe el nous y arrêter. Dès que partout le nombre des femmes et celui des hommes sont à peu près égaux^ et les besoins physiques à peu près les mêmes en durée et en intensité^ la nature ne donne ni plusieurs femmes à un seul homme ^ ni plusieurs hommes à une seule femme.

Que si en Europe le nombre des fenunes excède d'une petite fraction le nombre des hommes^ on ne peut voir dans cette légère différence qu'une nouvelle preuve du vœu de la nature pour Tunion d'un avec une; car ce qui excède dans le sexe féminin le nombre des hommes sufBt à peine pour compenser le nombre des fenunes qui sont en état de maladie ou d'indisposition^ et séparées par là du commerce des honunes.

La pluralité des hommes ou des femmes non-seulement n'est point indiquée par la nature^ mais elle y serait évidemment contraire. D'abord elle blesserait les intérêts des enfants. Un père ne peut pas aimer vingt enfants conune une mère en aime deux. Donc un même homme ne doit pas avoir plusieurs femmes. D'un autre côté» un père n'aime ses enfants qu'autant qu'il croit en être père; il ne soigne toujours ses enfants avec scrupule qu'autant que d'autres ont la même opinion que lui sur sa paternité et lui semblent dire sans cesse : Voilà tes enfanU, ne les oublie pas y ne les néglige pas. Donc une fenune ne doit pas avoir plusieurs maris^ pour que les enfants soient sûrs au besoin de l'assistance d'im I)ère.

La pluralité des femmes est contraire aux droits des femmes mêmes ; elle entraîne leur servitude. Plusieurs femmes d'un même époux^ habitant une même maison^ sont des furies qui bientôt s'entre-déchirent si on ne les sépare, si on ne les renferme. Jetez les yeux sur la peinture nécessairement fidèle d'un sérail dans les Lettres persanes. Il y a plus d'histoire dans ce morceau d'un roman que dans beaucoup d'histoires que YEsprit des lois a ex-

traites. Pas de meilleure histoire qu'un bon roman^ pas de plus plat roman qu'une mauvaise histoire.

Enfin^ disons avec Y Esprit des lois (t. 11^ p. i^y édit^ in'12)^ que la polygamie est aussi contraire au bonheur, même au plaisir des hommes qu'à celui des femmes : elle amène avec elle le dégoût des plaisirs de l'amour. Elle conduit les hommes à un désordre honteux que la nature a en horreur. C'est dans les sérails^ où Ton renferme les femmes ^ que l'amour pour les hommes est à son dernier degré ; ou plutôt, c'est là que^ lassés des femmes^ les hommes ont cherdié près d'autres hommes des plaisirs qu'ils ne trouvaient plus à leur source.

Concluons donc que la nature n'a pas destiné plusieurs femmes à un seul homme, ni plusieurs hommes à une seule feoune : c'est donc un premier principe de l'union conjugale qu'elle se forme entre deux époux seulement.

n. Maintenant, on demande si la nature a destiné un sexe au plaisir de l'autre^ ou les a destinés l'un et l'autre à des plaisirs mutuels ; si un sexe peut en amour exiger d'un autre au delà de ce qu'il lui donne.

Hors le moment des besoins physiques, tous les animaux sont pour ainsi dire du même sexe ; hors ce moment^ l'un n'exige et n'obtient rien de l'autre. Demander si un individu peut refuser à un autre la possession intime de sa personne, c'est demander si celui-ci est né libre ou esclave ; ou plutôt s'il est un être animé et sensible^ ou s'il est une machine. La nature a créé le j^aisir pour la génération^ mais c'est le plaisir de deux ; il n'y a pas de génération dans le viol, parce qu'il n'y a pas là le plainr de deux.

Quand la nature n'aurait créé le plaisir que pour le donner, dès qu'elle en a donné le s^itiment et le besoin aux deux sexes, chacun y a le même droit que l'autre. Dès lors un individu d'un sexe ne peut pas être la propriété d'un autre.

Non^seulement l'union physique des époux doit être libre, mais elle doit être désirée par l'un et par l'autre ; car la nature n'accorde pas le bienfait de la génération à la frigidité des simples complaisances.

Selon Montesquieu , le climat peut exiger

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qu'oD tienne les femmes renfermées. Dans les pays brûlants la nature a, dit-il, une force et la pudeur une faiblesse extrêmes. A Patane, la lubricité des femmes oblige les hommes à des précautions contre leurs entreprises^ Selon M. Smith, les choses ne vont pas mieux dans les petits royaumes de Guinée... Ceux qui liront les perfidies^ les poisons, les assassinats que la liberté des fennmes fait faire à Goa> et dans les établissements des Portugais dans les Indes, où la religion ne permet qu'une femme... etc. (£>p. d. /., t. Il, p. 428.)

Voltaire a contesté les faits sur lesquels Montesquieu a raisonné ici. Avant de lire ses observations, remarquons que Montesquieu rapprodie toujoui*s deux choses qui ne sont pas faites pour l'être : l'ardeur des femmes du Midi et la froideur des hommes du Nord. Si les Afiicaînes sont trop ardentes pour les Européens^ il n'est pas certain pour cela qu'elles le soient trop pour les Africains. £t si vous comparez les Africaines aux Africains mênoes , je vous demande si vous me parlez d'hommes esclaves ou d'hommes Ubres; si vous me parlez d'hommes épuisés de travaux et mal nourris; dliommes affaissés par la crainte et par l'obéissance; d'hommes tremblants et rampants sous des maîtres, ou d'Africains énergiques au sein de la liberté.

Que parlez-vous des assassinats que la liberté des femmes fait commettre à Goa, où la reli- 9«o» ne permet fu*une femme et toujours la même. Dites donc la servitude et non la liberté de oes femmes ; dites donc leur éternel et rigoureux assujettissement à un tyran dontestique; telle est la condition des femmes dans les cokHÛes portugaises, où la religion chrétienne défend le divorce, où la plus absurde superstition aggrave les chaînes de la reiigioD, et où des mœurs vaines et jalouses aggravent le joug de la superstition môme. (Voyez l'article Femme dans le Dictionnaire philoso- Z^ve de Voltaire.)

Au reste, de l'extrême besoin de plaisir que ia nature aurait donné aux femmes dans ces pays ne résulterait pas la nécessité ou le droit de renfermer les femmes, mais au contraire la nécessité de renoncer à en fixer aucune.

Nous venons de faire encore un pas vers le principe des mariages.

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