Voyons maintenant si la nature de l'u
nion physique des sexes est de produire des associations permanentes. Je n'entends pas par ce mot permanentes, durables autant que la vie, mais seulement prolongées au delà de Pacte qui en a été l'attrait.
Le réveil fréquent et non périodique des besoins physiques de l'amour peut sans doute faire désirer à l'homme et à la femme de se trouver sans cesse à portée l'un de l'autre; mais le même homme, la même femme n'ont pas précisément besoin l'un de l'autre pour peu que l'état de société barbare ait commencé. Il parait que dans les pays où il y ^ une grande abondance de subsistances, où {iar cette raison les fenmies ont un moindre besoin de Tassislance des hommes, toutes les femmes sont à tous les hoHunes. Le capitaine Gook rapporte plusieurs faits qui semblent le prouver.
Les philosophes qui ont le mieux pensé de la nature humaine, Locke particulièrement, pensent que si de l'union des époux il ne résultait pas d'enfants, il n'y aurait pas de permanence dans cette union.
Platon avait fondé sa république sur ces trois principes : communauté des biens, communauté des femmes et conmiunauté des enfants.
Mais cherchons le principe que nous devons embrasser àans les rapports existant entre les époux considérés comme père et mère, ou comme père et femme enceinte.
Lorsque la femme devient grosse, un autre ordre de choses commence dans sa famille. Nous verrons dans la prochaine séance, où je ferai l'analyse des éléments moraux de la société, c'est-à-dire des principes des actions humaines, comment l'homme naturel, jusque là froid amant, amant inoccupé, reconnaît la grossesse dès ses premiers temps, s'en émeut, s'attache à sa femme et prend le caractère auguste et touchant d'époux et de père. Ici il nous suffit d'observer le fait, et de remarquer qu'à ce moment oonamence une véritable union, une véritable société entre Thomune et la femme.
L'exemple des animaux concourt à prouver que l'union conjugale n'est pas l'effet des plaisirs de l'anKNir, mais des sentiments ou des pressentiments de la paternité. On peut ranger les animaux en deux classes ; ceux qui vivent des fruits de la terre, qu'(m nomme herbi-
œURS lyORGANlSATION SOCIALE.
vorcs; ceux qui vivent de la chair d'aulres animaux^ qu'on nomme carnivores, et les hommes sont de cettedernière espèce. Entre les animaux herbivores la société du mâle et de la femelle ne dure que les moments de leur union physique, parce que Pherbe se trouve partout et toujours; que la mère paît tout en allaitant ses petits, que les petits, avant de quitter les mamelles de la mère, essayent de paître euxmêmes à côté d'elle, et qu'ainsi l'assistance du mâle est absolument inutile à la conservation de la femelle et des petits.
Entre les animaux carnivores, au contraire, la société s^établit après que les besoins de l'amour sont satisfaits. Et pourquoi? C'est parce que pour vivre de proie il faut des combats, des ruses et des fatigues; c'est parce que la femelle n'est capable ni de combats, ni de ruses, ni de fatigues pendant qu'elle allaite ses petits, qui n'en sont eux-mêmes capables que quand Tâge des forces est arrivé. Alors donc il faut que le mâle donne son assistance à la femelle et aux petits.
Voyez aussi les oiseaux. La société^du mâle et de la femelle s'établit entre eux parce qu'il faut construire un nid pour la ponte des œufs, que la femelle ne peut rassembler seule tout ce qui est nécessaire à cet effet ; que les pontes sont nombreuses, de sorte que quand les œufs sont éclos il faut de la nourriture à un grand nombre de nourrissons, que la mère ne peut y pourvoir seule; qu'enfin les petits, faute d'ailes, ne peuvent descendre du haut des arbres ou des rochers à terre pour y chercher eux-mêmes leur pâture.
Ne peut-on pas inférer de ces exemples que ce sont uniquement les rapports de père et de mère et non d'époux qui forment les fondements de l'union conjugale ; et qu'au lieu de dire la société conjugale, il faudrait, pour parler exactement dire, \sl société parmtélaire.
J'observe que la durée et, si je puis le dire, Vétroitesse ou l'intimité de celte union ne tiennent pas seulement à l'intérêt de la grossesse ou de l'enfant. Cet intérêt pourrait devenir vague, se refroidir chaque jour, s'user en un mot, comme toutes les affections, en se prolongeant. L'union physique des époux, qui mêle sans cesse le plaisir à cet intérêt, en ajoute bientôt un nouveau* A peine Teufant né des premiers amours se tient-il debout et sur see
jambes, que déjà la mère est enceinte de nouveau, et qu'ainsi un nouveau lien retient le mari dans la famille. L'habitude d'une vie commune entre les époux fortifie encore tant de causes d'union, et en prolonge la durée au moins jusqu'à l'émancipation des premiers enfants (1). C'est, je crois, Rousseau qui a dit ces paroles relevées par Voltaire {Dictionnaire phitosophique, art. Homme) : a 11 n'est pas naturel qu'un homme s'attache à une femme pendant les neuf mois de sa grossesse ; l'appétit satisfait, l'homme n'a plus besoiu de cette femme, ni la femme de cet homme; c^ui-ci n'a pas le moindre souci ni peut«-âtre la moindre idée des suites de son action. L'un s'en va d'un côté, l'autre de l'autre; et il n'y a pas d'apparence qu'au bout de neuf mois ils aient la mémoire de s'être connus. Pourquoi la secourra-t-il après l'accouchement? Pourquoi lui aidera-t-il à élever un enfant qu'il ne sait pas seulement lui appartenir? 0 Rien de plus faux que tout cela, dit Voltaire ; si cette indifférence barbare était le véritable instinct de la nature, l'espèce humaine en aurait presque toujours usé ainsi. L'instinct est immuable; ses inconstances sont très-rares. Le père aurait toujours abandonné la mère, la mère aurait abandonné son enfant, et il y aurait moins d'hommes sur la terre qu'il n'y a d'animaux carnassiers, etc... a Notre nature, continue Voltaire, est bien différente de l'affreux roman que cet énerguraène a fait d'elle. Excepté quelques âmes barbares entièrement abruties, ou peut-être un philosophe plus abruti encore, les hommes les plus durs aiment par un instinct dominant V enfant qui nest pas encore né, le ventre gui le porte et la mère qui redouble d'amour pour celui dont elle a reçu dans son sein le germe d'un être
(1) Dans l'état social, là où la propriété est établie, à la société conjugale proprement dite, s'en joint une autre, celle qui met en commun les propriétés des époux. La femme, le mari apportent chacun une dot, et, à cet égard, la femme rachète en grande partie rinégalité qui existait entre elle et son époux dans retint de nature. Circonstance que je n*ai point assez observée et qui peut affaiblir tous les raisonnements que j'ni ^irés dans le précédent discours des rapports existants entre le mari et la femme dansVétat de nature, pour soutenir que l'époux doit avoir en chef et seul l'administration sociale et le gouvernement domestique.
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semblable à elle. L'instinct des charbonniers de la forêt Ncnre leur parle aussi haut, les anime aussi fortement en faveur de leurs enfants, que rinstinct des pigeons et des rossignols les force à nourrir leurs petits. »
La réponse de Voltaire n'est pas suffisante : la seconde partie se réduit à avancer comme nn fait ce qui est en question, savoir, que l'instinct de rhomme et des animaux soit de rester attaché à la femelle après les jouissances de l'amour. Voltaire cite l'exemple des pigeons et desrosâgnols; on peut lui opposer celui des chiens, des chats, des chevaux, des coqs, etc., qui ne regardent plus la femelle après l'action. Ainsi, Hnstinct n'étant pas généralement tel que Voltaire le suppose, il faut pour pouvoir conclure quelque chose de Texemple des pi* geons et des rossignols en faveur de l'espèce humaine, qu'il prouve que les causes de l'instinct de ces oiseaux leur sont communes avec les hommes. Or, c'est ce que Voltaire ne fait pas. Cependant, cela n'est point difficile, et j'ai déjà fait remarquer les grandes circonstances qui distinguent les animaux fidèles à la femelle pendant la gestation et après Paccoucbement, de ceux qui les abandonnent après ^appétit satisfait. Ces circonstances sont la facilité qu'a la mère de nourrir ses petits sans aucun secours, ou l'impuissance où elle est de le faire. La poule n'a pas besoin du coq pour élever ses petits, parce qu'elle est toujours à terre; ils n'ont qu'à becqueter à côté d'elle pour vivre. Une chienne n'a besoin que de ses mamelles pour nourrir ses petits chiens. Mais le pigeon et le rossignol, dont l'instinct est de se percher fort haut et par conséquent de nicher dans des lieux fort élevés, d'où les petits ne peuvent descendre avant d'avoir des ailes, il faut leur apporter la nourriture au nid, et ce travail exige de Tassistance. L'impuissance de là femelle dans ces deux cas est précisément l'histoire de la fenune quand elle est mère. Ses enfants traînent une longue enfance; elle en a plusieurs qu'il faut nourrir pendant qu'elle en a un pendu à la mamelle; la subsistance des enfants ne peut s'obtenir que par un travail ou un exercice violent; le secours de rhonune est donc nécessaire. Et, de même que le rossignol et le pigeon sont fidèles par cet instinct qui leur fait prévoir que des petits qui n'existent point encore auront besoin d'eu3^»
rhomme le sera à la femelle qu'il a rendue féconde.
Mais qu'est-ce que cet instinct qui fait aimer d'avance des êtres dont on est père, quand ces êtres ont besoin de son assistance? Comment expliquer et concevoir que le père aime cet enfant qui n'est pas encore né, le ventre qui le fKxcibIJe crois pouvoir démêler dans les impressions que j'ai éprouvées les causes de cet instinct. Je vais hasarder de les exposer. Je conçois d'abord que l'homme pressé avant la jouissance de l'amour d'une extrême surabondance de forces et dç chaleur, tourmenté d'une extrême irritation de toutes ses facultés, et tombant aussitôt après Faction dans un état de repos, d'abattement inattendu, a dû sentir qu'il venait d'épancher un superflu d'existence et lancer la vie. Les impressions d'ardeur et d'extinction qu'il a éprouvées successivement, il les a vues partagées par sa femme qu'il a fécondée; ce qu'ils ont tout à coup perdu de feu et de yie dans leurs embrassements mutuels, dans leur sorte de conflagration , ils ont dû croire qu'il était recueilli, rassemblé, concentré dans la liqueur émise au même moment; et quand ils ont remarqué que cette liqueur reçue dans le sein de la mère y restait en dépôt, ils ont dû attendre quelque grand phénomène de ce phénomène même. L'époux a dû regarder avec intérêt le ventre de sa femme, et son instinct devait^il être moins pressant à cet égard que celui du cultivateur qui contemple le champ où il a jeté quelque semence qu'il a confiée à la fécondité de la terre ! A peine quelques jours se sontrils écoulés que la femme est travaillée de maux qui, mêlés aux souve^ nirs des plus doux plaisirs, la rendent plus tendre, plus caressante pour son époux; l'époux s'émeut et des maux dont il est cause et des plaisirs qui en sont le principe, et resserre par des plaisirs nouveaux une union déjà si intime... Voilà, je crois, comment le cœur des époux s'élève au sentiment de l'amour paternel et maternel du sein de l'amour mutuel; et comment un bonheur, qui est aussi une vertu, naît d'un autre bonheur et d'une autre vertu.
Mais il reste ici une difficulté. Pourquoi cet instinct de l'homme, commun à quelques égards ait pigeon et au rossignol, n'estril pas aussi commun au chien et au coq? S'il provient de la jouissance physique de Taoïour dans Içs
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premiers^ pourquoi est-il étrangar aux seccmds? C'est que les organes de l'amour ont dans ces animaux une nature particulière. Le coq suffit à plusieurs poules et a besoin de plusieurs poules. Les chiens^ les chats, les chevaux n'é-^ prouvent pas les besoins de l'amour à des pé^ riodes déterminées comme les femelles de leur e^ce; de sorte que celles-ci n'ayant qu'un moment très-court dans l'année pour le plaisir, elles sont à tous les mâles de leur espèce^ de sorte qu'aucun ne peut se donner uniquement à elles. Admirable accord des lois de la nature^ qui a laissé la liberté entière aux animaux dont le secours n'est pas nécessaire à leurs petits^ et a imposé aux miles dont l'a^ sistance est nécessaire à la femelle et aux petits une contrainte plus douce que la liberté.
Ce serait ici la place des développements qu'il m'a fallu donner par anticipation dans la séance dernière, relativement au parti^ de Pautorité domestique entre le mari et la femme considérés comme associés pour la nourriture et la prospérité de la famille. Je me borne à rappeler que les parents^ et je n'entends ici par ce mot que les père et mère, ont deux obligations fort différentes dans cette société. La femme dc»ine ses soins nnmédiatsà Fenfant; l'époux donne les siens à Penfant et à la mère; il travaille pour denx^ la femme ne travaille que pour un; mais c'est pour sm enfant, et cette unité est d'un intérêt conomun entre elle et son époux; et ce que le mari ùit pour b fenune, au delà de ce qu'elle fait pour lui, est le prix des plaisirs qu'il a obtenus d'elle, piai* sirs qui sans doute étaient partagés et peutétre plus doux encore à la femme qu'au mari, mais qui avaient pour celle-ci des suites périlleuses et pénibles qu'ils n'ont pas pour le mari; plaisirs auxquels, par ceUe raison, elle est en drdi de metti^d un prix , et pour lesquels elle est fondée à exiger un retour. Le travail de la mère dans la société parentélaire est différent de celui du mari; celui du mari est indépendant de celui de la femme. Le mari pourvoit à tous les besoins, la femme dispose de tout ce qu'il a recualli. Conmie entre les animaux c'est le mile qui apporte la paille pour faire le nid et la femelle qui l'arrange, de même dans l'union parentélaire c'est le mari qui a[^rte la nourriture, c'est la femme qui la prépare et la ré-
partit aux enfants. Nous avons vu précédemment que ce qu'on appelle autorité maritale n'est proprement que le droit de faire sans la femme tout ce que l'époux est obligé de faire pour elle.
D'étranges idées sont venues aux hommes sur les relations des parents envers les enfants* Le système universellement reçu à cet égard est entièrement renfermé dans ces locutions familières : autorité paternelle, devoirs maternels^ obéissance filiale. On a supposé que les pères avaient sur leurs enfants un pouvoir semblable à celui A'wàpropriétHire sur une chose; que les mères avaient de grands devoirs à remplir> et que les enfants étaient obligés envers leurs parents par des devoirs de reconnaissance. De là tant de lois diverses sur la mesure des droits des parents et sur la durée de ces droits.
Pour un bon livre qui a préparé quelques lois sages, il y en a toujours eu mille qui ont consacré les lois absurdes. Quelques politiques font dériver de l'acte de la génération les droits des parents sur leurs enfants. Grotius est de ce nombre; ils approprient les enfants aux parents comme l'ouvrage à l'ouvrier. On voit que dans ce système, assez battu par sa conséquence, les hommes seraient absobuneat choses tant que leurs parents existeraient; que la société civile ne serait composée que de grands-pères et de grand-mères dont tout le reste de la population ne serait que la pro-^ priété : dans ce système, on explique très-bien les lois qui retiennent l'homme toute sa vie, à plus forte raison , une grande partie de sa vie sous la puissance paternelle, celles aussi qui, comme à Rome, domient au père le droit de mort sur ses enfants.
Un autre publiciste, et c'est Hobbes, faitdériver le droit des parents sur leurs enfants des iDclmattons naturelles de l'homme, qui sont méchantes et farouches. Les honmies, ditrîl, étant par la nature en état de guerre, et égaux dans la guerre, il est de droit naturel que les parents empêchent leurs enfants de devenir leurs ennemis, et s'en fassent obéir d'une manière absolument passive. Et conune l'état de société n'est autre chose que la paix établie par la soumission du vaincu au vainqueur, c'est-à dire du faible au fort, les enfants, qui naissent faibles, naissent vaincus et soumis.
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VoUà ce qu'on lit dans un des écrivains les plus forts de k^ue qui aient jamais écrit sur ce sujet. Ce système^ on le sent bien, n'est pas moins favorable que celui de (^tius à la toutepuissance paternelle.
Le nom d'Hobbes peut encore obtenir à ce système qu'on en parle quelquefois conmie d'une erreur notable, mais non qu'on le réfute comme une erreur dangereuse. 11 est trop reconnu qu'un droit ne peut naître de la farce et de la surprise, pour qu'on s'arrête à Torigine indiquée par Hobbes; or il est manifestement impossiUe d'imaginer un abus de la force flus grand que celui d'assii^ettir Fenfant dont on est père^ et qu'il n'y a pas de surprise aussi parfaite que celle de d(»mer l'existence à un ^fant pour lui dire à sa naissance : Je te fais mon prisonnier.
Une autre théorie, plus spécieuse^ fonde les droits des parents sur les services mêmes qu'ils ont rendus à Tenfance^ on peut croire qu'ils sont fondés à en exiger le prix lorsque les enfants sont parvenus à l'âge de la force, et pour se l'assurer davantage, de les ployer à la docilité nécessaire, et de les instruire et habituer aux occupations convenables au parti qu'on prétend tirer d'eux.
Ce principe n'est pas avancé^ que je sache, par tel ou tel écrivain ; mais il est devenu lieu commun dans tous les écrits de morale et dans toutes les conversations sur les devoirs de la jeunesse^ sur les droits des parents. Il parait si incontestable^ que partout il est supposé, sans être, pour ainsi dire^ proposé. Nous ctoyans devoir le combattre.
Remarquons d'abord que nous ne parlons pas ici de droits et devoirs moraux^ mais d'obligations positives de la part des enfants, et de droits positifs de la part des pères pour exiger de leurs enfants des prestations, des tributs effectifs et personnels. Le premier objet est du ressort de la morale ; le second fait appartient à la politique.
CberclMNM dans la nature : l'^ quelle doit être la mesure des droits parentélaires et des devoirs filiaux ; ^ quelle doit être la durée des uns et des autres.
Les parents ne sont pas en société avec leurs enCtmts, car les mises ne pourraient être ^ales^ les servicesne pourraient être réciproques, un but commqn ne saïutrit animer les
parents et les enfants. 11 n'y pas non plus de contrat de services réciproques entre eux : l'enfance ne contracte point, et d'ailleurs les parents ne sont pas libres eux-mêmes ; ils sont nécessairement, et en vertu d'une loi impé* rieuse de la nature, ce que sont volontairement les infirmiers auprès des infirmes; ils sont en état d'assistance obligée, d'assistance non-seulement désintéressée, mais supérieure à tout intérêt. S'il n'y a point de société entre les pères et les enfants, point de contrat qui les unisse, mais seulement une loi naturelle qui oblige les premiers à la conservation des seconds, il n'y a point non plus d'obligation qui naisse pour les enfants de l'assistance parentélaire pendant Venfance. On n'est obligé que par les services qu'on a acceptés, ou demandés et obtenus d'un intérêt différent du si^ ou contnûre, ou du moins de personnes étrangères à nos intérêts et indépendantes de nous. Or la nature et même les institutions sociales ont donné aux parents un intérêt pour la conservation des enCânts. Si l'enfant a besoin du sein de sa mère, le sein de la mère a aussi besoin de l'enfant. Les enfants n'ont imi demandé, rien promis aux parents pour prix de leur assistance en venant au monde. Si cette assistance n'était pas gratuite, elle ne serait pas l'assistance paternelle et maternelle ; si elle de*vait être payée autrement que par ces soins mêmes, ces soins ne seraient plus ceux de la nature, mais du calcul et de l'intérêt; si ces soins n'étaient pas donnés, ils seraient vendus; ils seraient comme tous les services, tous les empressements de l'industrie, des avances faites pour retirer un profit. Les enfants ne sont pas plus obligés envers leurs parents pour les actes nécessaires à leur conservation, qu'ils ne le sont pour l'acte de la génération, parce que tous ces actes portent avec eux leur {nîx et leur nécessité*
4'ai déjà prévenu que je ne pariais que des obligations positives, de prestations effectives, de la part des enfants envers leurs parents. Ce* pendant, telle est l'inquiétude de toute espèce de pouvoir, qu'on se récrie contre mes opinions.
Quoi! me dit-on, vous justifiez les enfants ingrats f Eh non 1 r^ndais-je. Mais vous, ne pariez* vous pas pour les parents intéressés? . Quoi ! me dit-ron encore, vous refuseriez donc de la reconnaissance aux empressements de l'apiour et aux soins de Vamitié? — Eh non!
ni
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de la reconnaissance^ j'en dois sans doute à Pamour et à l'amitié qui m'ont été librement offerts. MaiS; encore une fois^ ce n'est pas de gratitude qu'il s'agit, c'est d'obligations. Or l'usage qu'un autre fait de sa liberté en m'aimant ne détruit pas la mienne. Au reste, les parents ne sont pas dans le cas des amants et des amis; c^ ceux-ci n'étaient point obligés de nous aimer, et les parents sont obligés d'aimer leurs enfants. Les parents n'acquièrent de droits à la gratitude morale de leurs enfants, de droits semblables à ceux de Famitié libre que quand ils prolongent leurs services envers leurs enfants au delà du premier âge, et qu'ils remplissent la fonction d'ami ; que quand ils ajoutent aux secours imposés par la nature, ou les rendent encore plus doux par leur extrême bonté et leur continuelle vigilance. Mais outre qu'il n'y a rien de commun entre ces droits des parents à la gratitude morale, et des droits à l'obéissance ; qu'il ne s'agit pas de prêcher une vertu ou d'en affaiblir Tamour dans les enfants, mais de savoir s'ils sont libres ou non, et s'ils peuvent prétendre aux Jouissances et aux honneurs de la vertu en se consacrant au service de leurs parents, pour prix des soins postérieurs à Penfance, remarquez bien que loin d'ébranler ici l'autorité d'une vertu respectable, je la consacre au contraire, et que vous la détruisez radicalement en contestant mop principe. Si votre idée est d'imposer une dépendance servile aux enfants, et de la prolonger au d#là de Tenfance pour prix des services qu'ils ont reçus de leurs parents même après l'enfance, il est évident que vous détruisez la reconnaissance filiale, que vous ne lui laissez rien à faire; que vous lui ravissez même l'occasion de se montrer. J'ajoute que vous attentez de même à la dignité de Famour paternel et maternel; que vous dégradez leur honorable caractère, que vous leur ravissez leurs plus doux plaisirs ; en un mot, que vous offensez la morale dans deux de ses plus belles jwirties, et la nature dans ses lois les plus touchantes.
0 mes enfants, soyez libres de vous intéresser à mes malheurs et de vous attacher à la destinée de ma vie, afin que si je dois vivre encore, je sois moins libre de vous négliger, de vous oublier, quedis-je, de vous chérir faiblement et de vous prouver rarement mon
amour. Soyez libres de me rendre quelques soins, afin que si j'en dois encore recevoir de vous, ils me soient des preuves de votre tendresse. Soyez libres même de me donner le doux nom de père, afin que quand vous le prononcerez, je puisse croire que vous le trouvez encore plus doux à prononcer que celui d'ami. 0 mes enfants, quoi que je fasse pour vous, j'aurai fait à peine mon devoir, et je n'aurai pas fait assez pour vous dédommager des maux de la vie.
Il est donc établi : V qu'il n'y a point de société entre les parents et les enfants ; ^ point d'engagement réciproque; 3<» point d'obligation positive qui naisse pour les enfants des soins dont leurs parents entourent leur enfance. On ne peut donc trouver dans ces services de titre qui serve à régler la mesure ou la durée du pouvoir parentélaire. Ce pouvoir est une autorité, non un drot7; c'est une magistrature naturelle, qui, comme toute autre, mérite mieux le nom de devoir que celui de droit.
Le principe qui s'offre ici à la raison est que le pouvoir des parents sur les enfants ne dérive que du devoir de les assister, se borne à l'emploi des moyens nécessaires pour l'assistance, et ne dure pas plus que sa nécessité.
Ces vérités sont susceptibles de plusieurs preuves.
{^ Nous avons vu que les hommes ne font de société permanente avec les femmes qu'à cause des besoins des femmes et des enfants. Ces besoins des enfants sont donc le titre du père à Tautorité qu'il a sur les enfants. Ces besoins, qui sont le titre de ses droits, en marquent aussi la mesure et le terme.
^"^ Dès que les enfants deviennent adultes, que les besoins de l'amonr se font sentir en eux, ils sont affranchis par la nature : 4* parce que leurs parents ne peuvent pourvoir à ce nouveau genre de besoins, pour lesquels chaque mdividu est seul juge nécessaire de l'objet qui doit fixer son choix, et doit contracter selon son goût et son inclination ; 2® parce que le jeune homme, à l'époque où la nature le rend capable de s'unir à une femme et de devenir père, peut d'un moment à l'autre être engagé dans les liens conjugal et parentélaire^ et par conséquent obligé envers une femme et un enfant aux méiîies soins que ses parents ont eu pour lui ; et qu'ainsi il faut, pour Tac-
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compUssement des devoirs qui l'attendent^ qu'il soit en pleine liberté.
3* Si rhomme naît libre^ il doit entrer en exercice de sa liberté en même temps qu'il entre en jouissance de la raison , de sa raison^ sans laquelle sa liberté ne serait que la faculté de se nuire, mais avec laquelle aussi il peut^ mieux que tout autre, pourvoir à sa conservation et à tous ses intérêts, parce qu'elle seule peut bien démêler tous ses besoins, observer tous ses moyens, et diriger une machine qui est sous ses seuls regards. Or la raison se dé- Teloi^ ^^^^ 1^ puberté ; elle n'est pas bien éclairée tout à sa naissance, mais ses facultés existent dans leur intégrité. Il ne leur manque que l'expérience; plus tôt on commence à Tacquérir, plus tût on en jouit.
4* La mesure des droits parentélaires est si bien celle des devoirs, que la nourrice a pendant la nourriture tout le pouvoir de la mère, et que Tinstituteur pendant l'éducation a toujours le pouvoir de la mère et du père. Les parents s*avisent-ils jamais de se réserver des droits particuliers sur leurs enfants lorsquMls en confient l'éducation à des étrangers?
Deux sortes de t)esoins pressent l'enfance dans l'état social: des besoins physiques et des besoins moraux, c'est-à-dire la nourriture et le vêtement d'une part, l'instruction de l'autre. L'assistance parentélaire doit donc comprendre ces deux choses : entretenir et instruire; par conséquent le pouvoir des parents s*étend aussi à l'usage des moyens nécessaires à Pune et à l'autre fin ; mais il ne s^étend pas plus loin. Les oiseaux ne quittent pas leurs petits aussitôt que ceux-ci savent choisir et ramasser leur nourriture; ils ne les quittent que quand ils ont des ailes. L'instruction, voilà les ailes nécessaires à l'enfant avant qu'on l'abandonne dans les montuosités, dans les escarpements de la vie sociale.
n reste maintenant à observer comment se départit l'autorité parentélaire entre le père et la mère.
Le sage Locke s'élève avec raison contre cette locution exclusive, l'autorité paternelle. Dans l'état de nature, l'autorité est à la mère seule, comme chargée immédiatement des soins physiques, seul genre de soin que comporte la vie sauvage. Le père n'en serait que garant et gardien.
Dans l'état social, la mère a toujours l'autorité immédiate , mais sous l'inspection du mari. Cette dernière condition est inévitable, si les droits de la mère doivent être proportionnés aux devoirs qu'elle a à remplir; cependant, ils ne peuvent pas être égaux à ceux du mari, car dans l'opposition des volontés il n'y aurait que la force qui pût décider.
Mais pourquoi donner l'autorité supérieure au mari? Parce qu'il ne peut exei'cer que la surveillance et la direction, et que s'il n'avait cette autorité, il ne pourrait en avoir aucune, la femme ayant seule l'action; parce que aussi répoux a déjà seul l'administration des choses qui appartiennent à la famille; parce que encore sa fonction de garant naturel de la famille l'en constitue Parbitre; parce que, enfin, il en est aussi garant envers la société dont seul dans la famille il est membre.
Arrêtons-nous un moment ici, et résumons. 11 y a dans la famille trois rapports différents:
Ceux des époux entre eux considérés comme époux.
Ceux des époux entre eux considérés comme père et mère.
Ceux des époux considérés relativement aux enfants, je pourrais ajouter aux serviteurs, qui ne sont que de grands enfants de la même famille.
Comme époux, Phomme et la fenmie ne sont pas en société; ils sont unis pour un ou plusieurs actes qui ne peuvent être l'objet d'un engagement, parce qu'ils dépendent des appétits physiques et dés sympathies morales, et parce que dans chaque acte chacune des parties s'acquitte envers l'autre; de sorte que le contrat commence par l'aveu mutuel d'un besoin actuel, et se résout par l'acte qui le satisfait. Ils sont unis si l'on veut par un engagement qui ne les associe point, ne les rend point compagnons permanents l'un de l'autre, car associé veut dire compagnon; société veut dire engagement de suivre de compagnie une même destinée, ou au moins une même chance dans une entreprise commune. C'est seulement comme père et mère que les époux sont associés. La société commence entre eux au moment de la grossc^-sse. La conservation des enfants, la nourriture de la mère, qui se confond pendant qu*elle est nourrice avec celle
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du nourrisson même, sont des entrqn-ises que la nature confie au père et à la mère, et pour lesquelles ils forment une véritable société, comme deux négociants, deux enti^epreneurs de culture s'associent pour faire prospérer en commun une exploitation mercantile ou agricole. L'union des sexes est l'attrait de la société conjugale, elle en est le prix et le charme; mais c'est la paternité et la maternité qui en sont le lien.
Gomme père et mère, ils sont aussi une autorité subalterne l'une à l'autre, et les enfants sont en parfaite subjection pour tout ce qui intéresse leur conservation et jusqu^à Tâge de leur puberté. VoUà l'analyse de la famille.
Plusieurs conséquences résultent de ce qui précède.
On voit qu'il n'y a rien dans le système de la famille qui puisse servir de modèle aux sociétés politiques, rien qui leur ressemble. Surtout il n'y a rien dans le pouvoir paternel ou conjugal qui puisse servir de modèle au pouvoir royal, au pouvoir despotique, à la pleine tyrannie politique.
Encore une fois, la famille est fondée sur la différence des droits de ceux qui la composent; la société, sur leur égalité* La famille est organisée par les lois suprêmes de la nature, la société ne peut l'être que par des conventions. La famille a sa garantie essentielle dans les plus intimes et les plus nécessaires affections du cœur paternel et maternel, la société n'en a que dans la volonté générale des membres de la société. Il n'y a rien de commun, absolument rien de commun entre ces choses.
D'un autre côté, si l'état de famille est déterminé par la nature ; si son organisation est fondée sur des règles essentielles à sa nature; si la formation de la société ne peut avoir pour but et pour objet que sa garantie secondaire, il s'ensuit qu'elle ne peut pas arbitrairement la mouler, la régler, l'assujettir; la société ne peut être la garantie de la famille et en même temps en être propriétaire, car on n'est point obligé envers sa propriété. Il semblerait donc nécessaire que la déclaration des droits fixât nettement les droits et reconnût les intérêts de la famille. Voici quels ils seraient relativement au mariage.
Du mariage. Dès que l'union des individus des deux sexes n'est point en soi une société.
mais une suite d'actes, qui, chacun, exigent un nouveau consentement, une parfaite réciprocité, et supposent un acquittement mutuel, co instantané, il faut regarder comme \m principe de droit naturel :
1« Que quand il n'y a ni enfants ni grossesse dans une pareille union, cette union n'e$t assujettie par aucun lien; elle est, je ne dirai pas dissoluble, mais non existante.
3^ Quand il n'existe plus d'enfants après qu'il en a existé, l'engagement matrimonial est résolu à l'instant même.
3*" Quand les enfants sont émancipés ou majeurs, le cas est encore le même.
Dans ces trois circonstances, toute cohabitation est l'effet d'un contrat de chaque jour qui finit chaque jour ou chaque soir.
Ce qui dérange les idées sur ce sujet, c'est qu'ordinairement dans le mariage il y a entre l'union physique une association relative aux biens des époux. Mais ce n'est là qu'un accident du mariage, qui doit suivre le principal. Il est absurde d'enchaîner les personnes parce qu'elles s'unissent par la communauté de biens, au lieu de subordonner la communauté des biens à l'union des personnes.
Quand il y a antipathie entre les parents qui ont des enfants et qui sont en société, la société conjugale doit être rompue par la loi; il y a lieu à divorce.
Les droits des parents l'exigent amsi.
L'intérêt des enfants ne le demande pas moins.
Les droits des parents, car il y aurait asservissement d'un des parents à l'autre, ou de tous deux envers la loi, s'ils étaient obligés de demeurer ensemble Tun ou l'autre y répugnant ou tous deux. Que la répugnance soit physique ou morale, il n'importe. Suivant nos lois anciennes, on appelait adultère l'union physique de deux personnes unies par le cœur, mais engagées à d'autres par le lien civil. Rien de plus juste si le lien n'eût pas été indissoluble ; mais quand la loi viole la nature et ne lui laisse aucun de ses droits, les retours clandestins à la nature ne sont pas des crimes. Suivant la nature et la raison, la prostitution, l'adultère sont dans l'union physique de deux êtres qui se haïssent et sont engagés à d'autres par la sympathie naturelle.
Les droits des parents seraient encore lésés
ea ce que rantipatbie qui les sépare^ quoi qa'ils fassent; les prive du bonheur d'avoir des enfants ensemble^ et du bonheur plus doux d'en avoir de leur union avec d'autres.
L'attrait mutuel des sexes est incontestablement une 1(H de la nature, puisqu'il est le principe de la reproduction de l'espèce humaine. Mais comme dans la civilisation, plus que dans rétat de nature^ cet attrait n'agit pas $ur tous les hommes en faveur de toutes les femmes et réciproquement, les sympathies qu'on nomme amour sont nécessaires à Tacti- . vite de ce principe. La nature, conune je l'ai déjà dit, n'accorde d'enfants qu'aux mariages que l'amour a formés. Vanumr est donc le fondcnnent réel des familles; Vantipathie en est donc la dissolution réelle. Donc^ dans toute société conjugale où il y a antipathie le principe de la famille n'existe plus; dans toute société conjugale où chaque associé est appelé ailleurs par une sympathie, non-seulement cette société est dissoute de fait, mais même il existe ua principe actif et développé d'une autre société, que la contrainte empêche de se former. Or, l'état de mariage n'a pour objet que l'union des sexes, n*a pour but que la propagation de l'espèce humaine; donc le mariage doit être dissous de droit lorsque les éléments sont détruits, et qu'ils forment obstacle à d'autres agrégations qui rempliraient le vœu de la nature.
L'intérêt des enfants ne serait pas moins compromis par des mariages contraints, ou par des mariages qui , libres dans le principe, se prolongeraient par la contrainte.
L'adultère altérera infailliblement une union forcée.
S'il l'altère, et que l'époux délaissé ou trahi s'en offense, les enfants placés entre des parents ennemis Tun de Fautre sont obligés de bire un choix , de haïr et de mépriser un des auteurs de leurs jours, peut-être tous les deux alors la famille est séparée de fait.
Si les époux se pardonnent ou ignorent leurs écarts respectifs, distraits l'un, de l'autre par une union chère à leur c<£ur, ils ne réunissent jamais leurs soinsrsur leurs enfants, et les enfants sont abandonnés ou négligés de tous deux.
Et quand l'adultère ne séparerait pas les époux indifférents, leur union en serait-elle plus utile à eux-mêmes et à leur famille?
Quimporte aux enfants que rindifférence glacée sépare leurs parents , les empêche de se réunir dans des soins communs, leur r^de impossible cette émulation de tendresse et de services envers les enfants, émulation qui, comme toutes les vertus, suppose Famitié entre tous ceux qui la ressentent.
Malheur même aux enfants qui naissent chez des époux indifférents. L'affection des pères ne porte que sur la certitude de la paternité; souvent même, dans la dissipation si ordinaire dans les sociétés civilisées, cette certitude ne suffit pas pour rendre l'affection active et la rendre utite aux enfants; il faut aussi que Fopinion publique regarde comme père de ses enfants celui qu'ils appellent de ce nom; il le faut pour qu'elle le rappelle par sa censure aux devoirs de la paternité quand il s'en écarte, ou l'y retienne par ses menaces quand il s'en distrait. Or, l'unique garantie qu'un père puisse avoir de la fidélité de sa fenmie, c'est l'amour de sa fenmie ; la société conjugale où cet amour manque est un berceau de douleur pour Penfant qui y reçoit la vie. Cet enfant naît en quelque sorte répudié.
Si la contrainte ou le respect humain assujettissent à la fidélité des époux inconstants, ces époux se haïront inévitablement. Aimerest le plus doux des sentiments. La nature nous fait haïr ce qui nous empêche d'aimer, parce qu'elle nous fait haïr ce qui s'oppose à notre bonheur. Ainsi le sort d'époux qui aiment hors de chez eux n'est pas seulement de ne s'aimer plus, c'est de se haïr. N'estril pas égal pour les enfants de vivre sous la haine réciproque de leurs parents, ou de vivre sous leurs infidélités, qui ne sont pas toujours accompagnées de haine?
Au contraire, les infidélités faites dans des unions libres ne détruisent pas toujours l'amitié ; elles ne sont pas même absolument incompatibles, surtout dans les hommes, avec l'amour; souvent elles l'irritent et l'augmentent. C'est par cette raison qu'on s'aimera plus longtemps sous la loi de divorce, même lorsqu'on aura plusde motifs de se plaindre l'un de l'autre. C'est pour cela qu'on voit déjà des unions se resserrer au moment qu'il a été question de les dissoudre. Les enfants ont donc plus à gagner qu'à perdre à la dissolution des mariages.
Il serait beaucoup mieux sans doute pour
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les enfants que leurs parents pussent s'aimer toujours ; mais pour qu'ils pussent s'aimer toujours il faudrait qu'il fût dans la nature humaine de n'aimer qu'une fois pendant la vie. Or les enfants^ quand ils cesseront d'être enfants, seront fort aises qu'on puisse aimer plus d'une fois. Et il est aussi fort bon que cette possibilité existe, car on a quelquefois le malheur d'aimer des gens bien peu aimables ; et alors il est bien de changer; car ce qu'on aime n'est pas immortel^ et il faut pouvoir se consoler de sa perte; car ce qu'on aime n'est pas toujours là, et il faut pouvoir se dédommager de l'absence au moins quand elle doit être éternelle ; car ce qu'on aime ne rend pas toujours amour pour amour^ et il faut pouvoir chercher l'objet de qui l'on peut obtenir du retour.
Je sais qu'on a attribué au libertinage les principes auxquels conduit la philosophie ; mais la loi du divorce^ cette loi sainte et amie des mœurs^ a aussi été réputée une loi de libertinage et de dissolution. Rien n'est plus étranger au libertinage que l'amour; rien ne rend plus le libertinage impossible que l'amour^ qui ne se permet aucune liberté^ qui n'en accorde aucune. Rien n'assure donc davantage le règne des mœurs que de garantir ses droits; Tamour est plus austère^ plus délicat que les lois; l'amour libre est le meilleur gardien de la morale. C'est la licence insolente de la tyrannie domestique qui a appelé libertinage les douces réclamations de l'amour contrarié^ affligé^ tourmenté par nos institutions. Toutes ces plaintes douloureuses dont nos romans, nos poésies, nos drames sont remplis ; ces plaintes si pénétrantes, qu'on dit être si dangereuses pour la jeunesse, ne le sont que parce qu'elles sont justes, fondées, parce qu'elles tirent une force extrême des droits de la nature^ et qu'elles trouvent en nous autant de points sensibles qu'il y a de fibres dans notre organisation. Et, après tout, les romans ne se réduisent-ils pas tous à dire ce que la loi a récemment consacré : 1« que les parents n'ont pas le droit d'empêcher le mariage de leurs enfants; ^^ qu'ils n'ont pas le droit de contraindre leurs enfants à des mariages auxquels ceux-ci répugnent; d"" que l'union du mariage ne doit pas être plus durable que Tunion des cœurs. Nos lois d'aujour^ d*hui ne disent pas autre chose; et si la révolution qui s'est opérée à cet égard était l'ou-
vrage des romans^ il faudrait les bénir mille fois. Ce ne sont pas les unions physiques que l'amour fait contracter qui sont libertinage ; ce sont au contraire celles où il n'entre pour rien; ce sont celles que les cœurs inquiets^ joints à des tempéraments exaltés^ cherchent comme le dédommagement de l'impuissance de posséder ce qu'ils aiment , ou comme la vengeance d'être possédés par ce qu'ils n'aiment pas.
Nos romans, je ne parle pas de ceux qui sont lascifs ou indécents, sont la véritable déclaration des droits des cœurs aimants. Ce sont eux . qui ont établi la liberté d'aimer, cette première des libertés, qui repose dans le plus inviolable sanctuaire, le cœur, et qui montre assez qu'elle ne peut être légitimement violée dans son exercice et dans s^ conséquences. Nos romans ne sont contraires qu'à nos vieilles et coupables institutions; nos romans ne sont funestes aux cœurs sensibles que comme l'exposition des droits de Thomme l'était autrefois aux esprits ardents et libres, en les froissant entre les volontés de la nature et les aspérités de nos tyrannies sociales.
Eh I on appelait aussi libertinage, on punissait aussi de peines cruelles et ces engagements toujours cachés et jamais secrets des femmes malheureuses avec des hommes sensibles, ce recours des cœurs opprimés à l'amour protecteur et consolateur; combien de malheureuses u'a-t-on pas faites de ces êtres qui l'étaient déjà tant par leur contrainte et par leurs chaînes? Combien de femmes rejetées de la société, de leurs familles, arrachées du cœur même de leurs enfants pour avoir mal réussi à paralyser le leur ? On a longtemps parlé des victimes de la tyrannie, parlait-on de celles-ci ? On a souvent parlé des bastilles abattues, et chaque maison en était une pour quelque épouse infortunée. Celles-là n'ont été ouvertes que du jour où le divorce îi été établi. Comptez bien les fautes du libertinage domestique ; je vous compterai , moi , les crimes de la ty • rannie conjugale, et nous verrons qui de nous devra implorer l'indulgence de l'autre.
Je le dis clairement, hautement : il n'y a de saint, de respectable, que l'union des êtres que le cœur associe. C'est cette union seule que la nature daigne consacrer par le plus grand et le plus vénérable de ses mystères, celui de la
COURS D'ORGANISATION SUCIALK.
génération. C est à ramour, non aux formalités oa aux solennités de nos mariages, que la nature accorde des enfants. Que nous faudra-t-il respecter davantage^ ou ces formalités misérables^ ces contrats, ces notaires, ces prêtres ministres de nos tyrannies domestiques, ou bien Tauguste consécration de la nature?
Garantie des droits des enfants. Si les enfants sont sous la garantie de Tunion conjugale, et la société conjugale sous la garantie de la société civile, celle-ci ne peut donner aox parents des droits que ne leur a pas donnés la nature, tels que le droit de vie et de mort, le droit de les mettre en servitude et de les vendre, le droit de les faire travailler àjeur profit. Les parents ne peuvent refuser Tinstruction à leurs enfants ; la société, en tous cas , doit la garantir à ceux-ci. Les parents ne peuvent s'opposer au mariage des adultes, ni retarder l'émancipation au delà de la puberté. Ici finit la théorie de la famille.
Je rattache cette théorie à Pobjet immédiat de ce cours, qui est la théorie de l'organisation sociale.
Si l'état d'enfant de famille finit à dix-huit ans. alors certainement l'état social commence. Si l'on sort de la famille alors que la nature convie à en fonder une soi-même, on entre dans tous les intérêts qui font contracter la société politique : on a sa liberté à garantir, sa famille à préserver ; alors on se trouve précisément dans la situation où se trouvaient les fondateurs mêmes de la société ; alors donc on doit être admis par la loi politique au rang des citoyens.
On ne manque pas d'arguments pour attaquer l'admission des jeunes citoyens à l'activite civique dès l'âge de dix-huit ans. On argumente de leur inexpérience, de leur ignorance, de leur chaleur, de leur légèreté. Il dépend sans contredit de la loi politique de les admettre à cet âge ou plus tard, de les soumettre à quelque examen ou à quelque épreuve avant de les admettre. Mais du moins la loi politique ne peut pas prolonger la dépendance de famille; elle doit prononcer sur l'âge de l'admission d'après le plus grand intérêt de la société. Or, l'admission à dix-huit ans est-elle le plus grand intérêt de la société ? Cela est facile à décider.
D'abord une société bien ordonnée, surtout oi^anisée en république, ne court aucun danger à l'admission des jeunes hommes de dix-
vni.
huit ans, attendu que leur nombre est à celui des hommes d'un âge supérieur dans une proportion très-faible.... (Voy. Moheau, De la Population.).... Ainsi, leur influence ne serait aucunement dangereuse. Leur chaleur serait rachetée par la modération des vieillards; leur ignorance le serait par la pureté de leurs vues ; leur légèreté ne serait qu'un défaut négatif dont l'effet serait, tout au plus, de les empêcher de concourir au bien.
Mais je vais plus loin, et je soutiens que leur admission serait utile, parce que, la patrie devenant l'objet de leur première passion, ils s'uniraient plus étroitement avec elle et contracteraient mieux l'esprit public ; parce que, aussi, ils acquerraient plus vite et mieux les cou- ' naissances nécessaires aux intérêts communs ; parce que, encore, la masse entière des citoyens ainsi élevée dans le giron de la patrie serait bientôt plus éclairée que si elle venait tard aux affaires après une longue dissipation dans les futilités domestiques ou mondaines, ou après une application déjà rapide et exclusive à des intérêts privés. Peut- on bien calculer les avantages qui résulteraient pour la morale et l'instruction publique d'un usage qui, faisant participer de bonne heure les hommes aux affaires publiques, centuplerait la massé des hommes instruits, et doublerait dans chacun Tinstruction et l'expérience. Les lumières de l'esprit y attirent des lumières ; l'expérience centuple les lumières seulement en se doublant, les lumières elles-mêmes en se doublant se centuplent. Quand un homme est parvenu à un certain point d'instruction , tout ce qui entre de nouveau dans sa tête ne forme pas seulement une addition de richesse, mais une multiplication de richesses; l'accumulation en ce genreest non-seulement proportionnelle, mais progressive ; si ce qu'on acquiertaujourd'hui vaut moitié de ce qu'on avait hier, ce qu'on acquerra demain vaudra quatre fois plus. Le plus grand intérêt d'un peuple est donc d'emmagasiner beaucoup dans les mêmes têtes. Mieux vaudrait même que peu de têtes s'enrichissent beaucoup que de posséder beaucoup de têtes pauvres et infertiles. La médiocrité est le partage des hommes qui ne savent et ne peuvent appiendre que ce que tout le monde sait. Les connaissances n'avancent qu'autant que la science et l'expérience les font avancer : si
COUliS iroHGANlSAÏlON SOCIALE.
donc vous voulez avoir beaucoup d*hommes très-éclairés, faites qu'ils s'éclairent de bonne heure; vous en aurez davantage, et ceux qui le seront le seront plus. Un homme de cinquante ans qui aura trente-deux ans d'étude et d'expérience sera un autre homme que celui qui n'en aura que dix ou douze. C'est à quarante ans que l'esprit a le plus de force; mais c'est à vingt qu'il a le plus de mémoire. Si on n'enmagasine qu'à quarante ans^ ont perd tout à la fois Tavantage de la mémoire et celui de la force de l'esprit. On perd surtout la puissance d'apprendre ou de méditer sur ce qui est appris, puissance que l'habitude seule donne, fortifie et soutient; on perd enfin vingt années, et certainement c'est là une perte irréparable. Faisons donc commencer la vie de meilleure heure, puisque c'est un moyen de la prolonger et de la rendre honorable : doublons notre population en doublant sa valeur; doublons notre sagesse en faisant servir dans chaque homme le passé à l'avenir; en faisant, pour ainsi dire, passer la première moitié de sa vie dans la seconde; en lui faisant en quelque sorte d'un long espace de son existence l'aliment de l'autre; faisons que dans sa jeunesse il jouisse par 'anticipation de l'avenir qu'il se prépare glorieux par ses travaux, et que dans sa maturité il jouisse de tous les travaux de sa jeunesse. Faisons que la vie soit une. homogène, remplie, serrée ; que toutes nos actions, nos pensées se répondent d'un bout à l'autre et concourent à une même fin. La vie sociale est un grand ouvrage ou une grande tâche qu'il faut remplir au profit de l'État. Plus le caractère général sera pei^sévérant, plus la tâche sera bien remplie : l'intérêt j)articulier s'accorde là avec Tinlérét public. Celui qui sera honmie de bonne heure le sera longtemps. Celui qui travaille dès vingt ans n'a pas de peine à travailler à soixante-quinze. C'est la paresse ou la frivolité qui use ; le travail fortifie. C'est l'inconsistance habituelle de toutes les occupations de la vie qui fait qu'à soixante ans rien dans notre tête ne tient plus ensemble, et qu'à quatre-vingts on a été cinq ou six hommes différents sans rapports les uns avec le autres. L'unité, l'indivisibilité des occupations humaines n'est pas moins importante que celle de l'État, car elle en est la garantie la plus assurée.
On ne peut pas priver un jeune citoyen du droit de cité sans priver en même temps la société de ses services ; autrement, on en ferait un esclave. Or, si l'État se privait dans la guerre, dans le service intérieur de la police de sûreté, des bras et du courage des jeunes citoyens de dix-huit à vingt-cinq ans, il sacrifierait sa plus précieuse ressource, et en même temps le plus beau moyen d'élever la jeunesse à l'amour de la patrie et à la pratique des vertus dont elle a l)esoin.
«t L'autorité paternelle, » a dit Montesquieu, esttrès-utile pour maintenir lesmœurs. Dans les républiques il n'y a pas une force si réprimante que dans les autres gouvernements ; il faut que les lois y suppléent; elles le font par l'autorité paternelle. A Rome, les pères avaient droit de vie et de mort sur les enfants. A I^cédémone, chaque père avait droit de corriger l'enfant d'un autre. Dans les monarchies, où l'on n'a que faire de mœurs si pures, on veut que chacun vive sous la puissance du magistrat. Les lois de Rome, qui avaient accoutumé les jeunes gens à la dépendance, établirent une longue minorité. A Rome, le père restait toute sa vie maître du bien de ses enfants.» {Esprit des Lois, liv. V, ch. 8.)
L'autorité paternelle utile pour maintenir les mœurs ! De quelles mœurs s'agit-il ? Est-ce des mœurs domestiques ou des mœurs soetû" les? Si c'est des premières, je réponds que les couvents seraient encore bien meilleurs. Si c'est des secondes, je dis que l'autorité paternelle étendue dans les mêmes bornes que celle des Romains et des Lacédémoniens est contraire aux mœurs sociales et républicaines. L'esprit du père de famille est essentiellement monarchique ; la république demande les habitudes de légalité. L'esprit du fils de famille est la soumission, la crainte; comment sera-t-i| vigoureux , hardi pour l'intérêt public, étant souple et tremblant dans ses habitudes privées? L'esprit de famille concentre les affections des pères et des enfants dans l'enceinte de la famille; l'esprit public consiste à les étendre à sa patrie, à l'humanité tout entière. L'esprit de famille s'attache aux intérêts de la maison; l'esprit public consiste à les sacrifier souvent à l'intérêt général.
Il faut sans doute faire quelque chose pour les mœurs domestiques, mais non pas aux dé-
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pens des mœurs sociales^ ni surtout aux dépens des droits essentiels des hommes, dont les nMPurs, au contraire^ doivent être les religieuses conservatrices^ et pour lesquelles elles doivent venir à Fappui des lois« Que les mœurs domestiques servent de préparation aux mœurs socialeli, oo qo*il n'en soit pas question.
CINQUIÈME DISCOURS SUR l'organisation sociale, Lu au lycée, le 3 mars 1793.
Des éléments moraux de la société.
Nous avons parlé des choses et des personnes qui sont les éléments physiques ou matériels de la société. Nous avons vu comment les choses se conservent et se reproduisent par l'union des personnes aux choses^ union qu on nomme propriété. Nous avons vu comment les personnes se nourrissent et se conservent par Punion des hommes avec les femmes dans Fétat de famille. Nous avons vu, enfin, comment et par qui se commence la société civile^ quel sexe est appelé au contrat, quel autre est seulement sous sa garantie, à quel âge le sexe admis à former le contrat peut y concourir, ou le ratifier, ou s'y soumettre.
Pour obtenir des résultats précis et philosophiques sur les deux dernières questions, il a fallu faire Fanalyse de Tétat de famille, et j'ai essayé cette analyse. C'a été, je le sais, un sujet descandale que mou travail. Bien des personnes s'en sont hautement plaintes. J'en suis fftché, car le scandale que j'ai eu le malheur de causer à la piété, la piété l'a causé à la philosophie et à la liberté protectrice des bonnes mœurs.
Mes hérésies se sont réduites à dire que les hommes n'étaient pas des rois dans leurs maisons, que les femmes n^étaient pas leur propriété; que le mariage ne devait unir que les personnes unies par le cœur. J*ai dit, relativement aux enfants, que les parents n'acquéraient pas par les soins donnés à V enfance le droit de prolonger la domination de famille au delà du temps indiqué par la nature pour l'émancipation des hommes, et de l'époque marquée par Hntérèt de la société. J'ai dit que l'enfant ne naissait pas plus l'esclave et le serviteur de ses parents que de toute autre personne, puis-
que s'il était la propriété de ses parente, ceuxci n'auraient qu'à le vendre pour en faire la propriété d'un étranger. J'ai déclaré que je n'entendais point parler de la gratitude morale que des enfants chéris, et soignés aprè» Venfance, devaient à de bons parents, parce que mon sujet n'embrassait point la théorie des vertus morales qu'il est bon de répandre et louable de pratiquer, mais celle des obligations positives qui pouvaient lier les hommes les uns aux autres. J'ai ajouté, au reste, en parlant de cette gratitude morale, que c'était la dégrader ou plutôt l'anéantir que d'établir la nécessité d'une reconnaissance contrainte ; et que si on ne laisse pas la gratitude des en-fants libre comme une vertu , il faut rayer de nos dictionnaires les mots de piété filiale, de tendresse filiale, et les remplacer par ceux-ci, obligations filiale», servitude filiale.
Voilà la substance de mon discours. Je n'ai pas eu à m'y reprocher la moindre obscurité, la moindre ambiguïté.
En reproduire le fond c'est assez le justifier.
Quelques personnes ont observé que touies vérités ne sont pas bonnes à dire en général, et particulièrement au lycée, où des épo'ises, des mères, des enfants se trouvent réunis avec les citoyens. Je réponds que je ne vois de différence entre îe lycée et d'autres clubs, qu'en ce qu'ici on peut tout dire et qu^on ne le peut pas toujours ailleurs. C'est parce qu^il y a ici des épouses, des mères, des enfants , qu'il est bien d'y parler des droits et des devoirs des épouses, des mères et des enfants. Fait-on l'étude des droits pour les cacher à ceux à qui ils appartiennent ? Au i*este, mes enfants étaient ici à la dernière séance ; ainsi, on ne peut supposer que j'ai voulu autorisé les enfants à haïr ou à mépriser leurs parents. Je réponds encore que dans mon travail je considère mon sujet et non pas mon auditoire, qui sans doute ne se rassemble pas ici pour se considérer lui-même ou se faire considérer par son professeur, mais pour considérer aussi le sujet de discussion qui lui est présenté. J'ajoute qu'il ne dépend pas de moi de supprimer les vérités qui se rencontrent dans mon chemin. Je fais un cours et non pas des discours; un cours dont toutes les parties doivent s'unir et se correspondre, et non des discours isolés dont il est possible dé choisir, I d'environner ou détacher le sujet au gré des
circonstances, ou selon le goftt du talent qui le nianie. Ce n'est pas même un cours de leçons que je fais; c'est une longue analyse dont je suis le simple manipulateur, et à la suite de laquelle la fidélité des rapports est un devoir. Enfin, j'observe que ceux qui croient qu'il y a des vérités dangereuses, comme ceux qui disent qu'il y a dçs erreurs utiles, ne disent pas autre chose en d'autres mots que ceci : Il y a des ventés fausses et des erreurs vraies. En morale et en poUlique y vérité et utilité, erreur et préjudice sont synonymes. Uhomme qui a dit ces paroles : SUl est une vérité qui doive faire scandale, que le scandale se fasse et que la vérité soit dite, celui qui a dit cela n'était point un sot. Eh bien, je l'annonce aux âmes pieuses , cet homme qui n'était point un sot était pourtant un saint ; c'était saint Ambroise.
Au reste, dans tout ce que j'ai dit il n'y a pas un seul mot qui ne soit justifié par nos lois nouvelles sur le divorce et sur la majorité; c'est-à-diie,endeux mots, sur la liberté civile et sur la liberté d'aimer ses circonstances et dépendances. Si j'ai tort, les lois l'ont aussi. Je sais que par le temps qui court ce n'est pas une excuse aux yeux de tout le monde d*ôlre d'accord avec les lois. Cela déplaît à Vanarchie et à Yantiqu'archie. Mais le lycée est une section d'une république plus andenne que la république française, plus étendue que n'était la monarchie , je veux dire la république des lettres, dans le domaine de laquelle se trouve la philosophie; et nos lois sur le mariage et l'émancipation sont depuis longtemps proclamées dans cette république,
3e viens au sujet de la présente étude.
Nous avons à faire l'analyse des éléments moraux de la société.
Nous entendons par ces mots: les principes des actions humaines, les motifs qui font agir les hommes, les besoins, les intérêts, le» passions qui les déterminent.
J'ai annoncé dans mon premier discours pourquoi cette analyse fait nécessairement partie d'un cours d'organisation sociale, et je vais le redire en d'autres mots, car pour soutenir l'attention dans un sujet aussi abstrait que celui ci, il est nécessaire de remettre souvent sous les yeux le but auquel on tend.
La société a moins pour objet de fixer les droits des associés que de les garantir en assi-
COUHS D'ORGANISATION SOCIALE.
gnant à chacun les limites dans lesquelles il doit se tenir pour ne pas blesser Tintérét d'au-* trui, et de contenir dans ces limites l'intérêt personnel, qui pourrait toujours vouloir les transgresser.
La garantie immédiate des droits, c'est la loi civile. Ce sont les conventions sociales. La garantie subsidiaire, c'est la loi politique, c'est l'institution d'un gouvernement. Or pour que la loi civile remplisse bien son objet, il faut qu'elle accomplisse deux conditions: la première, de bien fixer les droits ; la seconde, de bien empêcher l'effort des passions particulières contre les droits d'autrui, et méaie de les faire servir à les garder. Ainsi , pour bien composer la loi civile, il faut connaître outre les droits de l'homme, le moral de l'homme. Pour former la loi politique, fonder, orga-
niser le gouvernement, la connaissance du moral de l'homme est encore plus nécessaire. Elle Test pour prévoir les abus de l'autorité gouvernante, les résistances des gouvernés , et donner les moyens d'en triompher.
Deux opinions principales et extrêmes, entre lesquelles on peut en placer une multitude d'autres, partagent les écrivains politiques, et il faudra nous décider entre elles. Les uns veulent pour garantie des conventions sociales non-seulement un gouvernement ou pouvoir exécutif très-indépendant, très puissant, très-fort, mais encore un supplément de gouvernement dans une religion imposante par l'austérité de ses préceptes, par le nombre de ses ministres et la pompe de ses cérémonies , redoutable par ses menaces, séductrice par ses promesses. Ce système est le dernier terme de la rigidité gouvernante.
L'auti*e extrême est l'opinion de ceux qui ne veulent point de gouvernement, non qu'ils aient horreur de l'ordre, comme les anarchie^ tes, mais parce qu'ils croient ,un gouvernement peu nécessaire pour établir l'ordre , et qu'ils regardent les honuues abaddonnés à eux-mêmes comme des êtres toujours assez raisonnables et assez humains pour éviter de grands et de durables excès; et surtout parce qu'ils croient possible de tellement unir ensemble les intérêts des citoyens, de tellement éclairer 1rs esprits sur les avantages de cette union, que la société existe par la seule force de l'association même, par la seule adhérence de
COLKS DORGANISATION SOCIALE.
ses parties. On se figure que comme dans un spectacle, un souffle fait faire silence à tout le inonde, et dans une église un signe fuît mettre tout le monde à genoux, de même dans une société où la loi serait du goût du grand nombre, où le respect de la loi serait la religion de tout le monde, un regard, un souffle, un geste retiendraient tout le monde dans Tordre et suffiraient même pour y faire rentrer. On invoque l'exemple de TAmérique dans les premiers temps de son indépendance. Elle était non - seulement sans autorité gouvernante, mais même sans lois; elle s'e^t tenue dans les règles par la seule puissance de cette sociabilité que la nature a mise au cœur des hommes. On pourrait citer aussi l'exemple de la France*, où jusqu'au 3 septembre IIM aucun acte qui annonçât Toubli général de la morale n*avait souillé la révolution , et où cependant il n'a existé depuis 4789 aucune force réprimante ; et Ton serait même très on droit de dire que c'est calomnier l'anarchie que de mettre sur son compte les crimes du mois de septembre 1792 Ce n'est pas parce que la France n'avait point de gouvernement qu'ils ont eu lieu ; ce n'est pas de l'anarchie qu'ils ont procédé, c'est parce qu'il existait nneanttarchiey une eontre-^rchie positive que nous avons eu à déplorer tant de malheurs et à rougir de tant de honte.
Les opinions intermédiaires ne diffèrent que par le degré de puisslmce gouvernante que leurs auteurs croient nécessaire d'établir, et par le nombre des objets qu'elles croient devoir lui subordonner. Mais toutes s'accordent sur un point important, c'est que plus on peut réduire le gouvernement sans nuire à l'ordre social, et mieux l'ordre social est garanti.
filaintenant je demande comment il serait possible d'opter entre une opinion et une autre si Ton ne connaissait quelles sont les résistances qu'il s'agit de prévenir ou de vaincre dans le cœur des hommes pour entretenir l'harmonie enti*e eux ; si l'on ne connaissait toutes les difficultés par lesquelles on peut unir toutes les volontés, les pa&sions par lesquelles on peut faire triompher dans chaque individu l'intérêt général sur les erreurs de l'intérêt particulier; pour qui ne connaîtrait des hommes que leurs oppositions, leurs guerres , leurs combats continuels dans l'état
présent de nos sociétés, tout à la fois barbares et cx)rrompues, un joug de fer imposé sur toutes les têtes ne paraîtrait pas trop fort pour les courber toutes à la règle et à l'ordre social. Qui sait au contraire s'il n'est pas réservé à l'homme instruit de la nature de l'entendement humain, des affections de ses semblables, d'entretenir Tharmonic sociale par des moyens exempts de toute contrainte , de faire de tous les devoirs des plaisirs, et de toutes les vertus des besoins? Mais s'il n'est encore donné à personne de pénétrer dans le secret des facultés intellectuelles et morales de l'homme, on sent du moins qu'on peut déjà tirer un grand parti des connaissances acquises à cet égard pour donner à l'ordre social de nouvelles garanties et diminurr les inconvénients inséparables de toute garantie politique.
Helvétius est l'apologiste de ce système intermédiaire; Necker est celui du système religieux et monarchique; Thomas Payne a soutenu l'inutilité du pouvoir exécutif. L'autorité de ces noms annonce assez sans doute que chacune des trois opinions peut se soutenir par des principes philosophiques, et cette considération seule suffirait pour nous obliger à les examiner, et par conséquent à étudier les faits qui doivent servir de base à notre option.
Lorsque j*ai voulu faire l'appel de toutes les passions humaines, de tous les vices, de toutes les vertus} lorsque j'ai voulu les arranger par ordre, les disposer pour ainsi dire en bataille, chacune sous le drapeau auquel elle appartient, sous le chef de qui elle relève, je n'ai trouvé aucun seœurs ni dans les livres ni dans les dénominations ou appellations même que l'usage a données à chacune.
Quand j'ai voulu remonter à la généalogie de chacune, reconnaître où et comment ces enfants d'une mère commune, la sensibilité physique^ se séparaient, se divisaient et se rangeaient dans des parties opposées, les unes sous le nom de vices, les autres sous le nom de veitus, mon embarras a été plus grand encore.
Les anatomistes, les physiologistes, les psychologistes, les moralistes, les prêtres, les poètes ont parlé des vices et des vertus ainsi que des passions de l'âme. Lisez ce qu'ils ont dit des mêmes choses, vous croirez qu'ils ont parlé de choses toutes différentes. Cherchez i une table systématique où elles soient distin-
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giiées^ arrangées^ classées dans un ordre quelconque; ce sera peine perdue; une pareille table n'existe pas.
En i750 les jésuites composèrent et firent exécuter sur un théâtre de collège^ à Rouen, un ballet dont l'objet était de prouver que le plaisir forme la jeunesse aux véritables vertus. La première entrée était pour les vertus civiles^ la deuxième pour les vertus militaires, la troisième pour les vertus religieuses; et dans celle-ci , la religion personnifiée exécutait un pas de deux avec le plaisir. L'idée principale de ce ballet était philosophique; mais on voit que le but et l'exécution ne Tétaient nullement. Les auteurs avaient eu pour unique vue de flatter l'espérance ordinaire des parents qui envoient leurs en&nts au collège. Ce n'était qu'une misérable parade dont le programme devait servir d'enveloppe au prosi)ectus d'un pensionnat. Il n'y a rien là qui puisse servir à une classification ou à un assemblage régulier et complet d'éléments sociaux. Il faut donc travailler nous-méme à former cet ouvrage au risque de ne réussir qu'à en donner l'idée à d'autres, qui l'exécuteront mieux.
Nous cherchons les principes des actions humaines. Qu'entendons-nous d'abord ici par principes? Les actions humaines sont déterminées par des volontés, les volontés par des affections ou passions. Les affections ou passions sont donc les motifs , les principes des actions humaines. Mais ces affections ou passions ont elles-mêmes des causes. Elles sont des modifications de la sensibilité. La sensibilité ne peut être émue que par des sensations. Les sensations sont donc la première cause des passions humaines, qui réside dans l'homme. Mais ces sensations dépendent ellesmêmes de l'action des corps extérieurs sur les sens ; et cette action dépend encore du plus ou du moins de perfection des sens. D'un autre côté, la sensibilité pour la durée, l'intensité et la régularité de son action sur la volonté et sur les organes exécutifs de la volonté, dépend de la puissance physique de ses agents dans l'économie animale. Ainsi, l'organisation du corps humain et sa complexion sont non^seulement l'origine des passions et leur instrument, mais aussi un de leurs régulateurs et de- leurs mobiles. Aussi un système général des
principes des actions humaines serait essentiellement le résultat de connaissances anatomiques et physiologiques. Je n'hésite pas à dire qu'il se rencontre plus d'éléments poli* tiques et moraux sous le scalpel de l'anatomiste que dans tous .les récits de l'histoire et dans toutes les combinaisons des simples contemplateurs des actions humaines appelés moralistes et politiques. Il a manqué jusqu'à présent aux sciences morales des hommes qui sussent les unir aux sciences physiques, assurer, féconder les premières par les secondes. Le physicien, qui dans la matière ne voit que la matière, le moraliste^ qui dans les passions ne voit que de la spiritualité, sont é^lement éloignés des résultats vrais et des résultats profitables.
Locke, Condillac et Bonnet ont fait chacun une analyse des facultés de l'âme. Cette analyse est une bonne psychologie ; mais avant cette science est la physiologie, ou analyse des sens; et avant la physiologie doit être l'anatomie, qu'on appelle transcendante parce qu'elle est conjecturale à plusieurs égards^ les instruments optiques ne suffisant pas pour distinguer la figure d'éléments que leurs phénomènes font supposer. La chimie, qui est par excellence la science des éléments mémes^ devrait aussi intervenir en premier ordre à la formation d'un ouvrage complet sur l'homme et ses facultés. Un semblable ouvrage serait le plus beau présent qu'on pût faire à l'humanité. Ce serait une source ouverte pour jamais aux bons principes des lois et des gouvernements. Il mettrait à même de réduire la politique et la morale en règles aussi certaines et aussi évidentes que celles de la géométrie.
Ce n'est pas un semblable ouvrage que nous voulons entreprendre, ce serait une trop grande témérité. Marquons bien les points dont nous voulons partir, comme nous avons marqué celui où nous avons dessein d'arriver.
Nous prenons pour sujet d'étude un honime communément bien organisé. Nous le pignons au moment où ses facultés sont développées , au milieu de l'état social et des divers intérêts qui sont placés autour de lui; c'est-à-dire avec ses passions naturelles et ses passions sociales ou factices. Nous considérons sa sensibilité et les volontés qu'elle produit^ laissant dé côté les sensations principes de son activité.
COLUS DORGANlSAïiON SOCIALE.
et surtout sa nature, qui est encore un mystère.
La sensibilité humaine est la faculté d'être affecté et cFagir sur la volonté et sur les organes rie la volonté.
On ne peut être affecté que de peine ou de plaisir.
Les douleurs et les plaisirs sont ou pnssagers et faibles; ou durables^ périodiques et vib.
Les affections de plaisir ou de douleur qui sont momentanées et faibles ne produisent que des goûts ou des répugnanc^îs faibles et passagères^ qui retiennent le nom générique à'ûffectiowt.
Les affections de douleur ou de plaisir qui sont durables^ périodiques et vives, produisent les passhns.
Les passions y c'est-à-dire les affections qui tiennent i'ftme dans une forte tension, dans une sorte d'état passif, se réduisent à deux : avenioH et désir.
Ces passions ont chacune deux ressorts qui pressent siir la volonté, et qu'on a mal à propos confondus avec les passions mêmes ; ce sont la crainte et Vespérance.
Puisque les passions sont ou aversion de la peine, ou désir du plaisir ou bien-être, il est évident que ces passions ont chacune un différent objet auxquels elles s'appliquent , sans lesquels elles n'existeraient pas; cVst même (le ces objets qu'elles tirent les diverses dénominations qu'elles portent ; ce qui a encore ajouté à la confusion des idées sur l'essence de ces passions.
Il existe deux sortes de peines et deux sortes de plaisirs : ceux que nous tenons de la nature , qu'on nomme peines et plaisirs physiques; ceux que nous tenons de l'état social, et qu'on nomme peines et plaisirs moraux.
En conséquence , il existe deux classes de passions : les désirs et aversions physiques; les désirs moraux et aversions morales.
Les jouissances et les peines morales ne sont pas des jouissances et des peines absolues et réelles. La privation ou la possession de la gloire, celles du pouvoir, c-elles de la richesse, celles de l'amour moral, sont essentiellement des peines ou des plaisirs intellectuels. Les avantages qui en sont l'objet sont des promesses on des garanties de jouissance , voilà
tout(l); si leur possession parait jouissance par elle-même, si leur privation parait souffrance, c'est uniquement dans ce sens que promettre c'est donner , qu'être sur de sa possession c'est en jouir; tandis qu'au contraire, être inquiet sur ce que Ion possède, ou ne pas posséder ce qui peut devenir nécessaire d'un moment à lautre, c'est éprouver le mal du besoin.
Ainsi, les passions morales ne sont pas distinctes des passions physiques par leur objet; elles ne diffèrent qu'en ce que les premières sont un composé des passions physiques elles»» mêmes, unies à la prévoyance, faculté inhérente à notre intelligence et qui, nous portant toujours dans l'avenir, est le principe de ce besoin intime que nous avons de la sécurité pour être heureux au sein même des jouissances les plus abondantes et les plus enivrantes.
La faim, la soif> l'amour physique, le repos après l'action , l'action après le repos, voilà à quoi se réduisent les besoins physiques. La possession des objets actuellement nécessaires à ces besoins, voilà le plaisir physique; leur privation 4 voilà le mal-être physique. Tels sont les objets primitifs et essentiels des aversions ft désirs physiques. Telle* est la matière des passions physiques. Tel est aussi le but éloigné de ces ftères passions morales qui font tant de bruit (2).
L'espèce humaine est la seule qui sache qu'elle doit mourir; mourir c'est perdre toutes les jouissances, mais c'est perdre aussi la faculté de jouir et de souffrir; ainsi c'est ne rien perdre. Mais comme nous concevons bien ce que c'est que l'état de jouissance, et que nous ne concevons pas ce que c'est que la nonexistence, attendu que c'est la négation de
(1) On sait le mot de ce^acre qui, blâmé en vertu d'un arrêt, et ayant entendu le président lui prononcer ces paroles : La cour te blâme et te renâ infâmey répondit : Cela ne m'empêchera pas âe mener mon fiacre : ces arréls-là ne cassent pas les os, est un propos qu^on entendait souvent dans les conditions grossières.
(2) Les principales occupations de notre espèce, dit Voltaire, sont le logement, la nourriture et le vêtement (il oublie Tamour), tout le reste est accessoire. Et cVsl ce pauvre accessoire qui a produit tant de meurtres et de ravages. Dictionnaire philosophique, ati mol Homme.
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tout ce qui tombe sous nos sens^ nous ne considérons pour ainsi dire la mort que par moitié. Nous rapportons à notre sensibilité^ que la mort détruit^ la séparation qu'elle met entre nous et les jouissances, entre nous et notre sensibilité même. Dans les idées que nous nous faisons de la mort, nous nous supposons encore la vie nécessaire pour lui trouver des horreurs; et cette faiblesse de notre raison fait de Tamour de la vie et de la crainte de la mort une passion composée de toutes les autres, et dont la puissance bizarre peut faire braver et chercher la mort même.
La gloire, Tautorité, la richesse, la possession morale des femmes, sont l'objet immédiat des principales passions morales que nous voyons régner dans le monde.
La gloire, parce qn^elle attire toutes les jouissances physiques; Tautorité, parce qu'elle les commande; la richesse, parce qu'elle les ocAè^^; l'amour moral, parce que seul il peut garantir la plus douce mais aussi, la plus incertaine et la plus indépendante do toutes les possessions physiques. Ces passions morales sont donc l'orgueil, l'ambition, Tavarice et l'amour.
Les passions ont à côté d'elles dans l'organisation humaine : 1° un p'incipe de direction, 2" Cm régulateur de leur inlensilé, 3* unemesure de leur durée.
Leur principe de direction , ce qui les traduit en vices ou en vertus, ce qui les fait tourner vers l'intérêt général ou les concentrer exclusivement dans l'intérêt particulier, c'est, i° l'esprit, qui les éclaire sur leur plus grand avantage. Si les lois , si l'opinion ont fait dépendre la plus grande satisfaction de ces passions d'une conduite qui serve l'intérêt public, l'esprit est là, qui recommande ces lois à l'intérêt personnel, et il eu obtient tout ce que la société peut désirer. Si les lois ou l'opinion ont attaché les jouissances qui sont l'objet de ces passions dans une conduite contraire à l'intérêt commun, l'esprit est encore là, qui dit ; Travaillez pour vous, le reste deviendra pe qu'il pourra, et ce conseil est encore très bien écouté. S^ Les habitudes morales ou les wœun sont un autre principe de direction, bouvent indépendant de l'esprit, des lois et de l'opinion même; les habitudes s'emparent de l'homme dès l'enfance, avant que son esprit puisse lui recommander les lois et l'opinion;
elles deviennent ensuite plus puissantes que son esprit. C'est surtout j[)ar Y imitation que se contractent les habitudes ; Timitation, qui nous est toujours conseillée par la paresse, quel» quefois aussi par l'inquiétude de prendre un mauvais parti en le prenant de soi-même. Ce sera, si l'on veut aussi, par le conseil de Ve^prit enfant, qui fait trouver de l'intérêt à faire ce que font les personnes, et les circonstances qui environnent Fenfance; mais cet esprit enfant et ses préférences ne sont pas convenables à l'âge mùr, qui pour l'ordinaire nous place entre d'autres personnes et d'autres circonstances, surtout dans les pays riches et corrompus, où Topinion varie de classe à classe, des champs à la ville, de la richesse à la pauvreté, de la roture à la noblesse , etc., et où l'homme reçoit dans sa vie non-seulement deux éducations différentes, celle des hommes et celle des circonstances^ mais où l'une et l'autre se subdivisent à rinfini.
Le régulateur de l'intensité des passions, c'est le tempérament, qui, bilieux^ sanguin ou flegmatique, agit plus ou moins sur les fibres et sur les fluides, et donne plus ou moins d^énergie aux volontés; c'est le tempérament qui modifiant les hommes dans les voies où leur esprit, leurs habitudes et leurs passions les ont placés, les rendent tièdes ou ardents, lâches ou timides, crée les grands scélérats ou les grands hommes, les vils coquins ou ces honnêtes gens sans vertu , espèce méprisable , qui sans doute ne commet pas de crimes, mais se rend complice de tous ceux qui se commettent en les souffrant tous, dont toute la puissance va jusqu'à la plainte, mais ne s'abandonne jamais à Taction. Le tempérament n'influe pas sur la direction des hommes, mais c'est lui qui les anime ou les laisse dans l'indolence, les échauffe ou les glace, en fait des machines hydrauliques ou des bouches à feu.
La mesure de la durée des volontés est le caractère, c'est-à-dire le pouvoir combiné du tempénmient et de l'esprit; car le caractère est ce qui constitue, si on peut le dire^ l'état habituel d'un ho^^me; et l'état habituel d'un homme es( déterminé par la double action de l'esprit et du tempérament: de l'esprit, parce qu'd arrête plus pu moins les résolutions, suivant qu'il est plus ou moins éclairé; du tempé« rament , parce qu'il ei^ détermine l'énergie.
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Avant de pousser plus loin cette analyse» observons qu*ici déjà on aperçoit comment les institutions sociales peuvent agir sur les hommes, pour leur faire remplir leurs devoirs communs^ pour leur intérêt particulier. Avec les seuls éléments moraux que nous avons rencontrés 9 avec les passions auxquelles nos institutions anciennes ont donné naissance^ on pourrait déjà former une puissante organisation sociale.
Connaissant bien, distinguant avec précision l'origine des passions^ leur tendance > leur ressort, la feculté qui les dirige^ le principe de leur intensité et de leur durée ^ on peut prendre pour ainsi dire possession des actions humaines à leur source^ avant leur existence même. Le législateur peut en quelque sorte ne laisser sortir de la volonté que des actions utiles et vertueuses.
* Les mêmes passions^ modifiées suivant les différentes formes des gouvernements^ produisent en nous les vices et les vertus contraires : cette vérité, si elle n'est pas absolue, est au moins générale.
Dans tout pays, dit Helvétius^ où par la forme du gouvernement la gloire est toujours le prix des actions vertueuses^ Thomme passionné pour la gloire est nécessité à la vertu. Pour faire un Léonidas^ un Horatius Coclès^ un Curtius, un Décius, il ne faut que les placer dans un pays et dans des circonstances semblables à celles où se sont trouvés ces grands hommes.
Au contraire^ dans un pays où la gloire est attachée à la puissance et à la tyrannie , ooonne à Rome dans les derniers temps de la république^ le même désir de gloire qui dans ses commencements a fait des héros citoyens, des Curtius et des Décius^ fera des Marins, des Sylla et des Octave.
Dans les pays où la force 4u gouvernement rend impossible la gloire attachée à la puissance, l'orgueil devient vanité. Et Cenvie de panHire fait ces valets, ces intrigants, qui se contentent de recevoir à genoux quelques reflets d'une grandeur devant laquelle ils s'avilissent.
Suivant les gouvernements, l'amour des femmes produit les plus sublimes vertus, ou bien il abaisse et dégrade les âmes.
Dans lei pays despotiques où tes feini\ies
sont une propriété, dans les monarchies où leur possession est le prix de la frivolité, elles contribuent à étouffer les passions civiques; elles travaillent sans cesse, même sans s'en douter, à les rendre ridicules.
Dans les pays libres, au contraire, où le gouvernement a su mettre à profit le besoin des plaisirs de l'amour,, où les institutions et les mœurs n'assiuraient la possession des femmes qu'à la valeur et aux services, l'amour des femmes a enfanté des prodiges. Les Cretois, les Béotiens, les Samnites, tous les pevh pies adonnés à l'amour ont été les plus courageux, parce que les femmes n'y accordaient qu'aux plus braves ces faveurs qui, comme le disent Platon et Plutarque, sont la plus digne récompense des héros et des hom« mes vertueux.
Qu'on se rappelle ces fêtes lacédémoniennes instituées par Lycurgue, où des filles jeunes et belles venaient dans l'assemblée du peuple couronner les jeunes guerriers qui s'étaient signalés, et lancer les railleries méprisantes sur les lâches qui avaient mal servi la patrie ; et l'on concevra tout ce que la patrie retirait d*avantages de la puissance de l'amour.
£t, en effet, quelle ardeur pour la vertu ne doit pas naître du désir de posséder les êtres à qui la nature a confié le dépôt du plus vif de nos plaisirs, lorsque ces êtres exigeront des preuves de vertu pour prix de leur possession?
Je me sens entraîné à demander par anticipation si l'on n'entrevoit pas comment en France les femmes, par leur seule présence dans des fêtes nationales où elles occuperaient des places distinguées, et où tous les servir teurs de l'État passeraient sous leurs yeux, deviendraient la plus belle garantie de Tordre social ; comment, sans brevets et sans patentes de l'autorité publique^ elles deviendraient les dispensatrices augustes des plus douces ré^. compenses, des plus sensibles châtiments; comment, sans jugements, sans décrets, sans paroles n^ême^ et seulement par leurs regards d'un moment, elles influeraient à de longuesi distances de teinps et de lieux sur les hommes de tous les états et de tous les âges; comment, enfin, elles exerceraient une super^magistrature, qui assurerait la régularité de toutes les autorités.
Et $i l'on entrevoit rimportanl em|>loi qu'i\
œURS D ORGANISATION SOaALE,
est possible de faire du pouvoir naturel des femmes sur les hommes pour le perfectionnement de la société civile^ on ne trouvera plus d'argument et on n'en cherchera plus sans doute contre Texclusion des femmes hors de Penceinte de la société civile^ ni contre le principe sacré de la liberté inaliénable de leur cœur et de leur main,
Je Tai déjà dit^ si on les place dans la même carrière que les hommes^ elles perdent la fa* culte de leur distribuer des couronnes, et les hommes n'ont plus qu'à renoncer au plus doux prix de leurs travaux et de leurs vertus.
Si^ d'un autre côté, les femmes aliènent leur liberté dans l'union conjugale, chaque femme n'aura qu'un prix à donner dans sa vie, et ce n'est point assez. Il est nécessaire que plusieurs femmes aient la faculté de donner plus d'une couronne, car il en est de tellement supérieures aux hommes qu'elles ne daigneront jamais en donner plus d'une, et il en est un plus grand nombre d'autres de qui les hommes ne se soucieront pas d'en recevoir.
Ce que nous venons de dire de l'amour de la gloire, de Tamour des femmes, on peut le dire même de Tamour des richesses. L'amour des richesses dans un pays où elles seront le prix de la bassesse, de l'intrigue ou de la fraude ne produira que bassesse, intrigue et fraude. Dans les pays où elles seront le prix de l'industrie, de l'activité, de l'économie, elles produiront l'industrie, l'activité, l'économie, la modestie et la frugalité, qui partout accompagnent l'économie et Tamour du travail, même au sein des plus immenses richesses. La Hollande, la Suisse, fournissent l'exemple de cette dernière obser\'ation.
Helvétius regardait l'amour du pouvoir même comme une disposition favorable à la vertu , attendu que le législateur était le maître de n'attacher le pouvoir qu'à la pratique des vertus sociales. Celte opinion incontestable prouve, non que l'amour du pouvoir soit une vertu, mais que cet amour, qui en soi peut être un vice, peut néanmoins être contraint de payer tribut à l'intérêt public et à marcher, si je puis m'exprimer ainsi, plus ou moins longtemps dans les routes de la vertu pour parvenir à son but, qui peut être fort criminel.
Jusqu^ici nous n avons parle que des pas-
sions nées de l'intérêt personnel , agissant pour l'intérêt personnel, soit que par leur direction elles obtiennent le titre de vertus, soit que l'opinion les flétrisse par le titre de vices. Mais n'existe-t-il pas d'autres principes d'action? N'existe-t-il pas dans l'homme un principe de bienveillance universelle non-seulement étranger, mais même supérieur à l'intérêt personnel?
PufTendorff, Mandeville, Hobbes, la Rochefoucauld, et surtout Helvétius, ont nié l'existence de ce principe. Nos vices et nos vertus, a dit la Rochefoucauld, ne sont que ramour-pix)pre déguisé : l'intérêt est la mesure unique de toutes les actions humaines. Dans toutes nos passions, a dit Helvétîns, même dans celles dont l'objet paraît le moins appartenir aux plaisirs des sens, c'est toujours la douleur ou le plaisir physique que nous recherchons. Non-seulement on ne désire les richesses, le crédit, le pouvoir, l'estime, l'amitié que comme l'échange de tous les plaisirs ou l'exemption d'un grand nombre de peines (1), mais même on ne soulage un malheureux que pour s'arracher à la douleur physique de le voir souffrir; pour jouir de sa reconnaissance, qui produit au moins en nous l'espoir d'une utilité éloignée; pour faire un acte de puissance qui réveille en nous le sentiment des plaisirs attachés à cette puissance ; pour nous concilier l'estime et l'affection des hommes, ce qui est un titre de jouissances personnelles (2). L'intérêt et le besoin, dit le même écrivain, sont le principe de toute sociabilité. Tout écrivain qui, pour donner bonne opinion de son cœur, fonde la sociabilité sur un autre principe que celui des besoins physiques et habituels, trompe les esprits faibles et leur donne de fausses idées de la morale (3). — Le remords, toujours suivant Helvétius, n'est que la prévoyance des peines physiques auxquelles le crime expose; un homme au-dessus des lois n'a point de remords.
De nombreux adversaires se sont élevés contre ces opinions. Je ne parle pas des théologiens et des cafards de tout état, qui ne
(1) De r Esprit, ch. ix, discours 3.
(2) De VUomme, t. 1", p. \1\ et 134.
(3) md., 137.
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trouveni de morale que dans les lieux communs qu'ils ont entendu répéter toute leur vie. Je parle d'écrivains philosophes, notamment de David Hume, dans ses Essais de Morale, et d'Adam Smith, dans sa spirituelle Théorie des Sentiments moraux.
Hume n*hésite pas à avancer qu'il existe dans llionune une bienveillance gratuite^ supérieure même à tout intérêt personnel. La tendresse maternelle lui fournit un exemple de ce sentiment. Une mère se consume près de son enfant malade; ce n'est pas pour elle qu'elle ruine sa santé... Mais Hume n'est pas en général bien fort dans ses raisonnements ; il n'est pas même très-heureux dans les phénomènes moraux qu'il cite à l'appui de son opinion. H a d'ailleurs le défaut de ne point expliquer l'origine de cette bienveillance gratuite qu'il attribue à l'homme; de sorte qu'il paraît le regarder comme un sentin.ent inné idée qui ne peut s'accorder avec ce que nous savons de l'origine des connaissances et des tfiectîons humaines.
Smith est un adversaire plus puissant sans aucune comparaison. Non-seulement il combat le système de l'intérêt personnel considéré comme motif unique des actions, mais, de plus, il en élève un autre auquel il attache également Fattention et la sensibilité. Il a appliqué l'analyse la plus exacte à tous les sentiments moraux, à tous les phénomènes des affections de la sensibilité morale, et dans tous il a trouvé an principe différent de celui de l'intérêt personnel; et ce principe est la sympathie; il ne s'agit pas de cette sympathie mystérieuse que de fameux charlatans en médecine ou en physique ont supposée, sans l'avoir jamais constatée. Il s'agit moins encore de cette sympathie romanesque que les poètes, les amants ont regardée comme un privilège de leurs amours. Smith entend par sympathie la noble faculté de compatir aux maux des autres et de jouir de leur bonheur; la faculté de partager les impressions de nos semblables au seul aspect, à la seule prévoyance de leurs plaisirs ou de leurs peines ; faculté que Smith reconnaît pour une émanation immédiate de l'amour de soi et de la sensibilité, comme l'intérêt personnel lui-même, dont elle est, selon lui, la sœur aînée, mais dont elle diffère «luoique ayant la même origine.
Les phénomènes qui paraissent avoir conduit Smith au système des sympathies suffisaient bien pour autoriser un bon esprit à l'adopter.
L'approbation que nous donnons aux vertus d'un grand honmie mort depuis plusieurs siècles, de qui par conséquent nous n'avons reçu aucun avantage, de qui nous n'en avons aucun à attendre» est un de ces phénomènes qui semblent placer en nous un principe d'action différent de Tintérêt personnel. Ne peut-on pas croire, avec Smith, que c'est par sympathie avec les contemporains de ce grand homme que nous embrassons son souvenir et que nous partageons leur reconnaissance ? Un célibataire s'afflige avec un père de famille qui a perdu un enfant, quoiqu'il sache très4>ien qu'il n'a pas le même malheur à redouter. Un homme sympathise, c'est-à-dire souffre avec une femme en couche, quoiqu'il ne soit pas exposé à de semblables douleurs. Lorsque nous voyons porter un coup au bras ou à la jambe de quelqu'un, nous retirons comme par un mouvement involontaire notre jambe ou notre bras, et nous sentons le coup avec la personne frappée. On se balance avec inquiétude, on cherche l'équilibre sur son siège en voyant un danseur de corde marcher sur la corde. Nous prenons part à la joie des autres sans en connaître les causes et au seul aspect de figures riantes. Nous partageons aussi des affections que nous croyons reconnaître dans les autres, et qui n'y existent nullement; par exemple, nous rougissons pour l'impudent qui ne rougit jamais; nous pleurons pour le fou qui 'rit en nous regardant pleurer; nous souffrons même pour un mort; nous prenons part aux douleurs dont nous croyons le voir affecté dans l'horreur du tombeau, loin de ses amis, de ses parents, privé de la lumière du jour et près de devenir la pâture des vers. D'où viennent nos affections dans toutes ces circonstances? Uniquement de l'imagination, qui, selon Smith, nous met à la place de nos semblables et nous fait quitter la nôtre; qui nous fait entrer pour ainsi dire dans leur corps et nous identifie avec eux. Et comment expliquer notre compassion pour un mort y compassion qui n'est pas la terreur ou le chagrin anticipé de notre propre fin , mais un intérêt attaché à la personne morte; com-
IBâ
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ment, dis-je, expliquer cet intérêt si ce n'est, dit Snnith, en admettant que nous nous introduisons pour ainsi dire tout en vie dans ce corps inanimé et que nous y portons notre sentiment?
Nous verrons précisément dans la prochaine séance en quoi Helvétius et Smith diffèrent, en quoi ils sont opposés, en quoi ils s'accor* dent; tous deux reconnaissent la même mère, la sensibilité physique ; mais tous deux prétendent avoir trouvé son enfant unique ou au moins son enfant aimé. Nous verrons comment il est possible de les accorder sur plusieurs points, et de prononcer entre eux sur les autres. Nous verrons s^il n'est pas possible de fonder une grande partie de la théorie de Smith sur des principes physiques quMl n'a pas connus ou du moins qu'il n'a pas indiqués, et de lui donner ainsi une base solide.
Nous analyserons la sympathie, s'il résulte de nos recherches qu'elle doive être considérée comme un principe original, de nos actions.
Nous examinerons notamment s'il est vrai, comme Smith le prononce, que la loi de la sympathie soit la principale cause des inégalités existantes entre les hommes en société ; s'il est vrai qu'elle attache aux princes, aux rois, une importance particulière, et qu'ainsi une loi naturelle et primitive s'oppose à un gouvernement exempt de chef couronné, riche et puissant.
Ces recherches nous mettront à même de compléter l'analyse des principes des actions humaines, et d'en former un tableau régulier où chacun se trouve à âa place, prêt à répondre à l^ppel que nous en ferons lorsqu'il s'agira de tracer aux législateurs les principes de la loi civile et de la loi politique.