SIXIÈME DISCOURS
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Prononcé au lycée le 10 mars 1793 (l'an ii 4e la république).
Suite des éléments moraux de la société.
Notre objet aujourd'hui est de prononçai* entre Smith et Helvétius, entre ce qu'on
nomme l'intérêt personnel et la sympathie* Nous avons à examiner s'il existe réellement dans l'honune deux principes différents de bienveillance naturelle et de sociabilité; et s'il n'en existe qu'un, quel il est*
Les deux opinions ont de nombreux partisans, parce que chacun se croit intéressé à en adopter une. On met des deux parts une sorte d'honneur à professer celle qu'on a embrassée ; le défenseur de l'intérêt personnel se croit plus vrai, plus franc ou plus judicieux que son adversaire. Le partisan de la sympathie se croit plus grand, meilleur, plus généreux, plus vertueux. Le premier accuse le second d'ignorance, d'illusions, de romanesque, peut-être d^hypocrisie et de charlatannerie. Le second accuse le premier de dégradation, d'abjection, d'affinité avec la scélératesse même.
Rien des gens afTectionnent la sympathie par des motifs particuliers. On aimc^à la défendre, parce qu'elle a quelque chose de mystérieux qui plait à l'imagination et lui cache la source ainsi que les limites de ses vertus et de ses plus doux plaisirs; parce qu'elle a quelque chose de doux qui plaît-au cœur, qui y réveille les sentiments heureux qui l'ont affecté par plus de points; parce que, surtout, elle a quelque chose de commode qui plaît à tous les goûts et s'accommode à toutes les faiblesses.
Eh bien, dans toute cette querelle, je n'ai trouvé qu'un abus de mots; au fond tout le monde est d^accord. Heureux si jamais l'abus des mots n'avait allumé de guerres plus sérieuses et fait dire ou écrire plus de sottises 1
Pour prononcer en sûreté de raison entre les deux opinions, il faut les résumer avec précision.
Voici comment j'ai saisi le système de Smith:
Il a distingué dans les affections et actions humaines deux caractères différents : le premier est leur mérite ou démérite, autrement leur mai/aisance ou leur utilité; le deuxiènie est leur convenance ou leur disconvenance ^ c'est à-dire leur bienséance ou leur méséance^ ou^ en d'autres mots encore, leurs proportions ou leurs disproportions avec le motif qui les excite ou l'objet qu'elles ont en vue.
Il a cherché et analysé ensuite les motifs des jugements que nous portons sur les actions ou affections d'autrui, pour y découvrir le motif
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des nôtres ; il a examiné comment nous acquérions le sentiment du mérite ou du démérite, de II convenance ou de la disconvenance, pour découvrir conmiont nous nous jugeons nousmême, comment nous acx|uérons le sentirait du devoir. Il croit avoir trouvé que nous apprécions les affections et les actions des autres sur un principe naturel qui nous identifie avec les souffrances et avec les plaisirs d'autrui, et que nous réglons les nôtres sur l'opinion générale qu*en prennent (d'après leurs propres sympathies) le grand nombre des hommes avec lesquels nous vivons, et sur le plaisir que nous avons à correspondre avec eux dans tous les l>oint$ de notre existence : de sorte que ce n'est pas comme utiles ou nuisibles que nous aimons ou haïssons les qualités ou les vices d'autrui, c'est comme affectionnées ou détestées par nos semblables et par sympathie avec eux.
Smith ne nie cependant pas que Tutilité des actions ne puisse être regardée connue un principe de nos jugements sur les autres et sur nous-méme; mais ce n'est, selon lui, qu'un prindpe accessoire, additionnel, fortifiant, et non un principe élémentaire et essentiel.
Ce philosophe avoue aussi que la coutume et la Mode ont quelque influence sur les sentiments de l'approbation et de l'improbation morales ; mais il ajoute que ce n'est que jusqu'à un certain point. Elles peuvent, dit-il, dépraver quelques notions morales, avilir quelques qualités estimables, honorer quelques vices; mais elles ne peuvent jamais aller jusqu'à faire aimer le crime et haïr la vertu. I..es plus grands écarts où nous jette la coutume sont accidentels, relatifs à des cas particuliers; ils ne regardent pas le caractère général de la conduite. Le ton des mœurs de chaque peuple est ordinairement ce qui convient le mieux à sa situation. La mode et la coutume peuvent augmenter la délicatesse de nos sentiments moraux. Elles servent, au reste, de mesure et de règle de jugement dans une multitude de cas auxquels les règles de la morale ne s'appliquent pas; elles déterminent les bienséances de chaque condition et de chaque profession.
Voilà une notice très-abrégée du système de Smith. La notion qu'il donne de la sympathie se réduit à dire qu'elle est le sentiment qui nous identifie plu» ou moins avec les affections
de nos semblables. Et la faculté d'éprouver des sympathies consiste, selon l'auteur, dans ce jeu de l'imagination qui nous transporte, avec toutes nos facultés^ dans nos semblables, lorsque nous les voyous on seulement que nous les supposons affectés actuellement, prochainement, ou récemment, de quelque pas* sion, de plaisir ou de peine. Observons ces mots : avec toutes nox facultés. C'est, dit Smith, parce que nous nous introduisons avec notre raison dans la tête d'un fou que nous pleurons de l'absence de la sienne pendant qu'il rit de notre affliction même. C'est parce que nous nous introduisons arec noire sensibilité dans un cadavre, que nous souffrons tout ce qu'il doit avoir souffert avant de perdre la vie.
Le principe d'Helvétius se réduit à ces mots : C'est par le sentiment de l'intérêt personnel que nous agissons bien ou mal. C'est ce senti ment qui nous anime dans l'ambition, dans l'avarice, dans l'amitié, dans l'amour de la gloire. Ce sentiment, loin d'être contraire à la bienveillance, lui est très-favorable. «Le pouvoir de nuire aux autres, balancé par un pouvoir égal que les autres ont de nous nuire à leur tour en se défendant ou eii se vengeant, est plutôt une raison de s'abstenir de faire du mal que d'en faire. Le pouvoir d'assister les autres, balancé par un pouvoir égal que les autres ont de nous assister, est pour chacun un bon motif de vou<* loir actuellement assister les autres. Le pouvoir qu'a chaque homme en particulier de nuire aux autres est surpassé de beaucoup par le pouvoir que tous les autres ou plusieurs ont de se défendre ou de se venger. Le pouvoir qu'a chacun de faire du bien est surpassé par le pouvoir qu'ont tous les autres ou plusieurs de le récompenser. »
Il est facile de prouver que ces deux sy»» tèmes se rapprochent l)eaucoup l'un de l'autre; il me semble même qu'ils se complètent au lieu de se contredire.
!• D'abord Smith avoue que la vue de l'utilité générale d'une grande action entre pour quelque chose dans le motif qui la détermine, indépendanunent de toute sympathie. Or dans l'utilité générale est ordinairement renfermée l'utilité particulière. Donc ordinairement, dans les actions faites pour l'utilité générale, on peut croire que l'intérêt particulier y entre pour quelque chose.
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2® Il est très-rare que toute action tf utilité générale^ quand son auteur n^en retire aucun avantage comme membre delà société, ne lui en produise de très-réels comme auteur; il est par conséquent toujours assez fondé à en espérer pour que l'attente ait pu entrer dans ses motifs.
3^ Smith adn>et qu'il y a des vertus qui ne peuvent avoir pour motif et pour objet que l'intérêt particulier; telle est la tempérance. Or, si nous tenons de certaines vertus de Tinlérêt particulier, il ne répugne au moins pas de penser que cet intérêt est le principe de toutes.
A"* Smith avoue encore que la mode et la coutume ont quelque influence sur les sentiments moraux; or, la mode et la coutume ne peuvent presser que sur l'intérêt personnel, qui tend toujours à s'accommoder au vœu général parce qu'il en dépend. Voilà donc encore un principe d'action qui, suivant Smith lui-même, sort du principe invoqué par Helvétius.
5<» Smith n'indique pas positivement quel est le principe d'où naît la sympathie. Cependant, toute faculté morale appartient à quelqu'une de nos facultés physiques. Helvétius n'a pas un long chemin à faire pour trouver l'origine du principe qu'il a adopté : l'intérêt est fils de l'amour de soi et du raisonnement; Tarnour de soi et la faculté de raisonner sont fils de la sensibilité physique. Smith n'indiquant pas la faculté qu'il croit être l'origine ou la faculté mère de la sympathie, mais ne contestant pas non plus qu'elle n'en ait une, ne prétendant nulle part qu'elle soit une faculté indépendante et primitive, et la reconnaissant pour être une faculté pareille h l'intérêt, il est présumable qu'il croyait au moins quelque chose de commun à leur origine.
Et dans la vérité, à moins de rejeter les démonstrationsde Locke, deCondillac, de Bonnet, qui établissent que nos idées nous viennent des sens, sont rassemblées, conservées par la sensibilité dans le cerveau, qui en est le siège unique, il faut que Smith reconnaisse que la sensibilité est le principe de la sympathie comme elle l'est de l'intérêt personnel, supposé que ce soient deux principes différents. Elle en descend nécessairement en ligne directe : elle en est la fille peut-être, au lieu que l'intérêt n'en est qu'un descendant au second de- |
gré; de sorte que, pour me servir d*une expression triviale peut-être , mais dont la familiarité même est nécessaire à ma pensée, la sympathie est Jifle, et l'intérêt petit-fiU de la sensibilité physique; donc les deux adversaires dans ce système seraient de la même famille.
6» La sympathie, dans quelque sens qu'on entende ce mot, est toujours un intérêt personnel. C'est au moins le partage de l'intérêt d'autrui. Mais si notre nature nous fait de ce partage un besoin, c'est toujours pour l'amour de nous que nous le satisfaisons.
7* L'intérêt personnel nous porte à faire le bien des autres pour obtenir d'eux le nôtre ; la sympathie, pour en jouir en eux. L'intérêt donne pour recevoir; la sympathie donne pour jouir en commun. L'intérêt porte un dîner chez son voisin^ à condition que son voisin en apportera un chez lui. La sympthie porte sou dîner chez les autres, mais elle va se mettre à table avec eux : l'intérêt achète , la sympathie s'associe. L'intérêt achète à terme , la sympathie se paye comptant. Voilà encore bien des rapports qui donnent à l'intérêt et à la sympathie un grand air de même famille.
8"* Mais est-il bien sûr qu'il y ait une différence entre le degré de parenté qui unit l'intérêt et la sympathie à la sensibilité? Ce qu'on appelle sympathie ne serait-il pas tout simplement l'intérêt lui-même dans de certaines fonctions, dans certaines circonstances? Ne répugnons pas à cette idée; que nous importe de dépouiller la sympathie, si nous restituons toute sa dignité à l'intérêt? Que nous importe de peindre une chimère qui nous plaisait, si nous retrouvons dans la réalité tout le charme que nous lui avons prêté?
Je hasarde donc la proposition suivante:
La sympathie, et j'entends par ce mot la faculté, non-seulement de sentir dans autrui mais encore de se déterminer sans délibération^ sans hésitation, à faire lo bien d'autrui ; cette faculté qui paraît être aussi prompte que colle de se mouvoir avec laquelle elle se confond^ n'est pourtant qu'une faculté acquise; elle n'est que le résultat du calcul de l'intérêt accéléré par l'habitude; du moins elle peut n'être que cela et s'annoncer par les mêmes efTets et par les mêmes signes auxquels elle se fait reconnaître.
Je distingue dans la sympathie le principe qui fait éprouver la peine ou le plaisir d*un autre, et celui qui fait courir au soulagement de la peine ou s'empresser à procurer le plaisir.
La communication de la douleur ou du plaisir d'autrui n'est qu'une sensation qui nous est imprimée par Taspect des signes qui annoncent la douleur et le plaisir.
Mais l'action qui porte à soulager la peine, à augmenter ou procurer le plaisir est nécessairement l'efTet d'un jugement.
De même que quand un enfant se brûle pour la première fois^ il ne retire pas sa main du feu, et qu'il ne le fait qu'après une réflexion, de môme aussi c'est la réflexion, c'est la considération de notre intérêt qui nous a fait agir la première fois que nous avons reçu quelque impression de peine ou de plaisir à la vue de f*ersonnes affectées de l'une ou de Tautre de ces passions.
Mais aussi, comme un enfant après avoir une fois réfléchi sur l'effet du feu, retire toujours et très-promptement sa main au plus léger contact et même à la seule appro<*.be d'un coips enflammé^ de même aussi quand la réflexion, quand la considération de notre intérêt nous a une fois portés à agir pour augmenter le bienêtre ou soulager le mal-être de quelqu'un, à la moindre apparence, au moindre soupçon d'une affection que notre intérêt nous dit de soigner dans un autre, nous nous disposons à le faire, de sorte que la sensation et l'action sont pour ainsi dire simultaQées.
Ce n'est que par le jugement et le jugement très-exercé^ qu'un musicien parvient à connaître la valeur de seize doubles croches qui composent une mesure. Pour connaître cette valeur il faut beaucoup de temps. Quand on est instruit, il suffit d'un coup d'œii jeté sur une feuille de musique pour distinguer toutes ces petites notes et pour que les doigts les exécutent aussi vite que l'œil les a rencontrées.
La métaphysique de l'intelligence humaine explique très-bien comment Thabitude est si expéditive et comment un jugement se reproduit aussi vite qu'une sensation.
Juger une première fois, c'est comparer deux ou plusieurs idées, et décider si par leur union elles en produisent une troisième, qu'on appelle conséquence. Répéter ce jugement.
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c'est seulement sentir de nouveau ce qu'on a déjà senti. Dans l'acte du jugement, plusieurs idées sont en présence les unes des autres, plusieurs fibres sont remuées à la fois par elles; l'attention les contemple toutes pour se fixer sur un résultat. Dans le jugement remémoré, il n*y a en jeu qu'une seule idée, qu'une seule fibre, il n'y a qu'une sensation. Or, conune nous pouvons éprouver autant et plus de sensations dans un temps de musique qu'on peut exécuter de notes dans le même temps, et que Taction ainsi que la main obéissent à chaque sensation co instantanément avec ell^.s, on conçoit comment les actions sympathiques, quoique résultant d'un jugement, sont si promptes, si agiles et si expéditives.
On va me demander comment donc, l'intérêt personnel pouvant agir ainsi par des calculs si accélérés, il n'agit pas toujours sans hésitation, sans délai, sans lenteur? Pourquoi il est ordinairement si méditatif, si circonspect, si lent à se décider ? Je réponds : Parce que très-souvent il s'exerce sur des objets placés à de longues distances de temps et de lieux; parce que les éléments de ses calculs sont souvent inconnus, souvent très-compliqués ; parce que dans les grandes affaires et dans celles d'un genre neuf les calculs ne sont jamais tout faits, et que dans ces circonstances l'homme est précisément conmie l'enfant qui ne s'est pas encore brûlé et a besoin de réflexion pour reconnaître que c'est le feu qui lui a fait mal, et qu'il doit l'éviter quand il y aura lieu.
Le mot intérêt me parait n'avoir pas désigné dans Torigine autre chose que Vinterposition du calcul entre la sensation et l'action. Intérest vient des mots latins inter est, qui est entre. Il ne suppose pas plus de personnalité, d'égoïsme que la sympathie. Je dis plus : il suppose la sympathie elle-même, c'est-à-dire la faculté de partager les impressions d'autrui; il la suppose, puisque s'il ne partageait pas ces affections, il ne ferait pas de calculs pour se déterminer à les soulager quand elles sont pénibles. Il y a donc de la sympathie dans ce qu'on appelle l'intérêt personnel, comme il y a de l'intérêt personnel dans ce qu'on appelle la sympathie.
On peut expliquer par cette théorie l'ardeur aveclaquelleractionsympathiqueprécipitedans les dangers les plus extrêmes, engage dans les
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sacrifices les plus contraires à rintérôt personnel.
Premièrement^ Tintérét personnel le plus calculant fait parfois de grands mécomptes. Il y a des gens qui usent soixante ans de vie dans toutes sortes de crises volontaires^ dans la vue de doubler leurs moyens de jouissance pour Fâge où il ne reste plus qu*à mourir.
Secondement, le principe d'action qui est en nous^ la sensibilité^ ne proportionne pas toujours sa détermination au motif qui agit sur elle; elle en excède souvent la mesure. Son ressort se détend plus ou moins doucement, suivant une foule de circonstances physiques et morales. Et la raison en est simple : quelquefois il suffit de toucher une seule fibre pour en mettre vingt autres en réaction» d'avertir un seul souvenir pour en réveiller vingt autres qui agissent avec lui sur la volonté. Or^ quand un grand nombre de fibres qui ne pouvaient se faire obéir régulièrement^ mesurément^ qu'en commandant chacune à leur tour, parce que les facultés de Faction ne suffisent pas pour obéir à toutes en même temps; quand, dis-je, c«s fibres agissent toutes ensemble, «//«-.s emportent la tête, qui les renferme, et vont bien au delà de ce quo demandait Fintérét qui les a ébranlées. Elles poussent Curtius dans le gouffre et renvoient Uégulus à Garthage. Mille livres de poudre pourront prendre feu successivement et une à une dans un magasin sans l'endommager; allumez en un baril de vingt livres, et le magasin saute.
MaU comment expliquez-vous finférét qtie prend un homme à une femme en couches ? — De même que j'explique l'intérêt d'un homme qui n'a jamais reçu de blessures pour un homme qui en est couvert. Nous savons tous ce que c*est que la douleur; nous n'avons pas besoin de savoir ce qu6 c'est que telle ou telle douleur.
£t comment expliqueres-vous intérêt (Pun vivant pour un mortî Je l'explique d'un seul mot, ou plutôt je n'ai pointa l'expliquer, car dans le mort ce n'est pas le mort que nous plaignons, mais le mourant que ce cadavre nous rappelle.
On me demandera encore comment j'explique la conscience dans le système de Tintérêt personnel, et si je pense comme Helvétius que le remords ne soit que la crainte du châtiment.
Non ; mais je pense qu'il faut cxpli(|uer l'idée que Smith donne du remords par celles d'Helvétius. Le remords, suivant ce premier, est la sympathie du coupable avec l'horreur qu'il inspire aux témoins de son crime ou à ceux qui le savent, et avec la compassion qu'on ressent pour sa victime. Or, j'explique cette sympathie par les calculs habituels et rapides de l'intérêt personnel fortement comprimé. Le remords n'est pas, je le sais, simple crainte des châtiments, c'est châtiment. Remords vient de mordre et remordre. Remords c'est iworsure sur morsure , morsure remordue dans la partie la plus sensible et la plus vive de nousmême Mais quelles dents mordent ainsi? Je veux bien qu'elles appartiennent à ce person-^ nage impartial que Smith place au dedans de nous sous le nom de conscience; mais Smith prétend que c'est la sympathie qui introduit ce personnage dans le coupable; moi je dis que c*est la peur qui en a imprimé l'image à cêté du souvenir du crime, et qui en fait sentir les dents aiguës. C'est la peur qui fait croire quelquefois qu'on a été mordu d'un chien qu'on a vu accourir sur soi la gueule enflammée de colère. Or la peur appartient toute à l'intérêt personnel.
Mais enfin, dira-t-on, d'où provient celle sensibilité pour les affections d'autrui que vous refusez de reconnaître comme une sympathie, et que vous trouvez pourtant près de l'intérêt même pour l'avertir de ce qu'il doit faire?
Elle vient de deux choses : i^ de la faculté de voir et de discecner dans les autres les signes de nos propres douleurs ou de nos propres plaisirs ; T dans l'extrême visibilité, dans l*apparence très-sensible, dans l'évidence trèsfrappante de nos douleurs ou de nos plaisirs, et, si je puis le dire, dans l'extériorité de leurs signes.
Les animaux ont aussi la faculté de reconnaître les maux de leui*s semblables; mais les signes de ces maux ne sont dans aucun aussi visibles que dans l'homme; aussi les chiens sont-ils sensibles aux maux de leurs maîtres pour les avoir seulement lus sur leur figure.
Et qu'est-ce qui constitue et caractérise la visibilité des passions humaines? Deux circonstances particulières à notre nature : l'organisation de notre système nerveux et la transparence de notre peau. Par le jeu de nos nerfs
COUKS D*OK(iANlSÂTloN SOCIALE.
el (le nos muscles, nous rions et nous pleurons. Par latninsparencc delà peau nous rougissons^ nous pâlissons, nous passons par mille nuances intermédiaires entre Textréme pâleur el Textrême rougeur. Le rire et les larmes, la rougeur et la pâleur, sont des indices de Tétat de notre âme et de Tétat de notre corps^ dont la réunion ne se trouve dans aucune espèce d'animaux. Ajoutez à ces circonstances la puissance de la parole, la science du langage, qui nous sont aussi particulières et qui donnent du corps ou du moins du son à tous nos sentiments, à toutes nos «affections; et vous concevrez sans peine comment Tliomme, dont l'état se manifeste continuellement par tant de signes extérieurs, peut en donner Tidée à son setn blable ; et comment à son tour, n*ayant eu qu'à s'observer une fois ou à voir une fois ses enfants dans une situation de peine ou de plaisir^ pour savoir quels signes les annoncent, il est capable d'en recevoir à son tour une impression prompte, vive et profonde.
La transparence de la peau humaine est certainement un des principes les plus actifs de sociabilité qui soient en nous. Elle permet de reconnaître les affections vives et les affections les plus secrètes, en dévoilant le jeu du sang qui suittoujours celui des affections. Les affections heureuses, en en accélérant doucement la circulation, teignent la figure d'un rouge tempéré. Les affections pénibles, en faisant refluer le sang vers le cœur, occasionnent la pâleur. Les afïections violentes, en resserrant les canaux du cœur, font porter le sang aux extrémités et occasionnent l'extrême rougeur : mille nuances entre les extrêmes décèlent les affections moyennes et les affections combinées.
La transparence de la peau humaine est tellement un principe de sociabilité, que les affections sociales sont, ce me semble, très-sensiblement graduées, je ne dirai pas sur les différences que le climat et l'âge mettent entre la peau des hommes, mais du moins comme ces différences, et par conséquent paraissent en emprunter quelque chose.
Les souffrances d^un nègre nous intéressent moins ou nous saisissent moins que celles d'un Manc; peut-être, aussi, est-ce là un des principes de leur impuissance à former jusqu'à présent de véritables sociétés entre eux. Les peines d'un homme hâlé, tanné, couvert de
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barbe, saisissent moins que celles d'un homme frais et rasé; celles de l'homme le plus frais, moins que celles d'une femme; celles d'une femme brune et ridée, moins que celles d'une femme jeune et fraîche ( observez que je ne dis pas nous intéressenf, mais nous saisissent moins) ; celles d'une brune foncée, que celles d'une blonde ; celles des femmes de tout âge nous saisissent moins que celles des enfants, des enfants dont le charme est en grande partie dans cotte mobilité de leur figtire, et dans la variété continuelle de leur coloris.
Maintenant que nous avons décomposé les sjnlimcnts moraux, essayons de les recomposer avec les éléments que nous avons séparés; c'est le moyen de nous assurer si notre analyse a été exacte.
Je dis d'abord : Les affections humaines sont d'une évidence propre à notre espèce; elles sautent, pour ainsi dire, à tous les yeux.
Nos yeux, instruits par l'observation de l'identité qui existe entre les douleurs des autres et les nôtres, portent au cerveau la sensation d'une douleur étrangère, y réveillent au moins les idées de douleurs semblables, et alors noussouffrons nous mêmes.
La sensibilité péniblement affectée cherche à sortir de peine; de là le désir, la volonté d'action. Ici remarquez qu'il s'agit de la sensibilité individuelle, de la faculté de sentir ses propres maux.
Ici, de deux choses l'une : ou la sensibilité a déjà agi en pareille occasion, ou bien elle est sollicitée d'agir pour la première fois. De deux choses l'une encore : ou elle est sollicitée d'agir pour un acte seulement, ou pour une certaine suite d'actes.
Si la sensibilité agit pour la première fois , elle délibérera sur ce qui est à faire pour se soustraire au mal qui Paflfecte. Ellereconnaîira que le moyen le plus sûr d'y réussir sans on encourir de plus grands, n'est pas d'en détourner la vue, mais au contraire d'y porter du secours; et alors il y aura eu calcul intermédiaire entre la volonté d'agir et l'action, et ce calcul intermédiaire qui sera consulté s'appellera intérêt.
Si la sensibilité est sollicitée pour une longue suite d'actes combinés, alors encore il faudra délibérer entre l'action et la volonté d'action ; alors encore on dira qu'il y a intérêt,
COURS D'UHGANISATION SOClALli.
Si au contraire la sensibilité a déjà agi après délibération, et qii^il ne s'agisse que d'un seul acte de bienfaisance à exercer, elle s'y porte soudain et s'élance dans l'action; et alors on dit qu'elle agit par sympathie, c'est-à-dire en vertu du partage de la souffrance et de la volonté de faire cesser la souffrance ; ce qui ne peut pas être vrai à la lettre, puisque nous ne pouvons pas plus avoir de souffrance par le sentiment d'autrui que d'idées par les sens d'autrui.
Enfin, si les fibres souffrantesqui déterminent l'action sont fortement exaltées ou tendues, si elles en mettent beaucoup d'autres dans un mouvement très-rapide, ce qui dépend de mille circonstances physiques, alors la volonté d'action est comme un ressort d'un nombre infini de feuilles appliquées les unes sur les autres, et qui se détend d'autant plus fortement que la pression a agi sur un plus grand nombre de feuilles. Sa détente peut être si violente, qu'il rompe ce qu'il devait supporter, ou mouvoir, ou le pousser plus loin que la chose ne le permettait.
Voilà donc les principes des actions humaines ramenés à l'unité; c'est-à dire à la sensibilité physique, qui ne peut êire qu'individuelle, que personnelle. Les sympathies, Vinlérêt ne sont que ses modes.
Nous verrons dans la prochaine séance s'il est vrai, comme Fa avancé Smith, qu'il y ait un principe d'inégalité sociale dans notre organisation physique Après cette digiession nous compléterons le système des principes secondaires qui déterminent les actions humaines. Nous analyserons succinctement l'instrument de ces principes, je veux dire Tentendement; et nous marquerons les fondements de deux arts qui constituent celui de la législation : i° Tart de diriger les passions et de les coordonner, 2** l^art d'augmenter ou resserrer leur intensité.
Observation,
Ce discours a été fait dans des jours de crise générale et personnelle. L6 sujet est absolument manqué. Le fond de mon opinion est juste, mais c'est à l'analyse à le montrer. Il faut marquer les différentes acceptions du mot sympathie, les différentes acceptions du mot intérêt
ou plutôt du mot amour-propre, et rapporter les dilTérents phénomènes attribués à ces mobiles, considérés sous chacune de leurs acce|>tions. Jai ce travail dans la tète; maïs avant de le mettre par écrit, je voudrais lire un long ouvrage que madame deCondorcet a fait sur la Théorie des Sentiments moraux de Smith ({); ouvrage que j'ai vu dans les mains d'£m. Sieyès en 4790, et dontil étaitétonné. Madame de Condontet me l'a promis. Je ne suis vraiment pas sûr de la revoir jamais; mais je ne suis pas plus sûr de finir Fouvrage que j'entreprendrais sans avoir vu le sien, qui pourrait me donner des idées nouvelles, et qui peut-être développerait les miennes mieux que je ne serais en état de le faire. D'ailleurs, je n'ai pas même Smith dans ma retraite. Je n'ai avec moi de son ouvrage qu'un extrait que j'en ai fait, et^qui est peut-être assez mauvais; car ce n'est pas l'extrait qu'on fait pour apprendre un livre qui est ordinairement bon, c'est celui qu'on fait quand on le sait très-bien. Voici cependant quelques notes sur quelques propositions que je trouve dans cet extrait (2).
IS'oles sur différentes propositions de Smith (Théorie des Sentiments moraux).
1. D'abord que signifie le mot sympathie? Il dérive, je pense, des deux mots grecs, pathos affection, passion, et sun, avec. C'est passion partagée. (Vérifier cette étymologie dans les racines grecques.) Mais 5owj[/nr avec quelquvn, jouir avec quelqu'un, ce n'est pas être dans une situation étrangère à V amour-propre. Sympathie en ce sens est synonyme de compassion et de complaisance ou conjouissance. C'est souffrance ou jouissance de même genre ^ non de la même intensité que celles d'autrui , reproduites dans la mémoire ou imagination par l'aspect, le récit ou le souvenir de celles-ci. C'est souffrir ou jouir à ^occasion de quelqu'un, en 7néme temps que quelqu'un; mais c'e^t ressouffrir et rejouir ses propres jouissances, ses propres souffrances. C'est se ressouvenir d'af-
(1) L'extrait de cet ouvrage est imprimé au t. IV» p. 495 à 504. 11 est divisé en deux parties impriméees au Journal de Paris des 21 et 26 messidor an vi (9 et 14 juinet^l798).
(2) Cet extrait est imprime au l. V de cette collection, p. 442 à 4G7.
fectioDs déjà éprouvées quand une chose aussi fifopre à les rappeler que leurs signes manifestés dans nos semblables^ les rappelle. Il n'y a rien dans la sympathie ainsi considérée qui ne s'explique par les lois de Tamour- propre. Que j'aie été très-malade dans un temps éloigné, que j aie été dans une situation morale très-pénible, que je revoie le lit, la chambre où j'ai été tenu pour mort ou opéré par le chirui^en^ etc., que je relise des écrits tracés dans mes afflictions morales, je retombe dans les mêmes situations par mes souvenirs, je verse des larmes sur ma condition passée. C'est là un simple effet de ma mémoire arrêtée sur des objets qui ont touché à mon existence. Je suis en sympathie avec moi-même; le moi d'aujourd'hui répond au moi d'autrefois : eh bien,, cette compassion de moi pour moi est le même sentiment que j'éprou\e à la vue des signes qui annoncent les maux d'aulrui. Si je n'avais jamais souffert ou joui pour mon compte je ne serais susceptible ni de compassion ni de conjouissance. Il n'y a de différence entre la sympathie excitée par le spectacle des affections d'autrui et les témoignages de mes affections passées, que l'objet qui rappelle mes affections. Cet objet mémoral/fme touche, ou il touche un autre; voilà tout ce qui diffère: mais toujours il n'est qu'un appel de moi à moi, de mon passé à mon présent.
Mais Smith parait entendre par sympathie autre chose que souffrir ou jouir par la mémoire^ à l'occasion des affections de nos semblables. Selon lui, la sympathie nous transporte, nous introduit dans les autres, nous fait sentir en eux indépendamment de tout retour sur nous-même; elle nous fait partager des maux dont nous n'avons jamais fait l'expérience ; elle fait souffrir un homme pour une femme en couches ; un homme sain et entier pour un soldat mutilé; un célibataire pour un père de famille qui a perdu son fils, etc. Smith tire d'autres preuves encore de ce que la sym-pathie fait faire outre ce qu'elle fait sentir. Il voit que dans nombre de cas elle nous fait agir sans intérêt, quelquefois contre notre intérêt, etc. Dans cette théorie, Smith est absolument inintelligible. 11 est en opposition avec ce que nous savons de l'origine des idées et par conséquent de l'origine des passions. Il suppose, ou que nous pouvonsavoir le sentiment
de la douleur sans en avoir l'idée, ou que nous pouvons en avoir le sentiment ou l'idée par les organes d'aulrui, et que, sans avoir éprouvé par moi-même ce que c'est que souffrir, je l'éprouverai en voyant souffrir un autre, par communication, par affinité secrète. Cela nous jetterait dans le magnétisme, dans les fluides de Mesmer, etc. J'ai dit dans mon discours ce que je crois de plus propre à répondre aux arguments tirés de l'exemple de la femme en couches, et aussi deschoses quel'amour-propre fait faire au préjudice de l'intérêt. Je vais rassembler ici quelques observations sur d'autres parties de l'ouvrage de Smith.
2. Le rire d'aulrvi svfftt pour povoquer le nôtre; l'air irisle des autres suffit pour vous attrister. Smith argumente de ce phénomène en faveur de son opinion, et cependant on n'en peut rien conclure : le rire nous fait rire parce qu'il est le signe des plaisnrs qui nous ont souvent fait rire. Suiith lui-même nous dit ensuite qu'en général notre sympathie vient moins de l'aspect de la souffrance ou du plaisir même que de la vue des circonstances que nous savons être propres à exciter l'un ou l'autre : avec quel avantage ne peut-on pas opposer à la contagion du rire sans cause connue la part, bien plus générale et bien plus constante, que nous prenons aux causes de rire sans l'aspect de figures riantes.
3. Smith reconnaît que comme nous pre^ nonspart aux affections des autres, nous aimons que les autres prennent part aux nôtres. Quel motif peut nous faire mettre du prix à cela? Comment appellera- t-on l'amour des sympathies des autres avec nous? Ceci n'est plus sympathie; le désir de la complaisance ou de la compassion d'autrui n'est pas com« plaisance ou compassion pour autrui : c'est évidemment l'effet immédiat de l'amour-propre et de l'intérêt personnel. Smith cependant conteste cette vérité. Un homme est, dit il, fâché qu*on ne rie pas de ses plaisanteries, il est enchanté qu'on en rie; l'amour-propre, ajoute- t-il, ne peut attacher de prix à des satisfactions si peu importantes. £h pourquoi donc? L'homme qnf amuse est si bien venu partout, il y a tant de plaisirs et de commodités attachés à l'avantage d'être recherché, que le désir d'amuser peut très-bien n'être pas désinléress»^; il a au moins pour motif le
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])laisir de s'amuser soi-inônie, et e\'st une disgriVe que d'ennuyer les autres avec ce dont on s'amuse ; cela apprend quV>n manque de celle affinité d'esprit ou de caractère» qui est garante de beaucoup de jomssances dans la société.
i. On lit tous le* jours à un ami un Urre qu'on a eu du plaisir à lire une fois , tuais dont on est las; on le lit à cet ami pour lui voir partager un amusement qu'on ne goû'e plus. Eh bien, on ne saurait mieux prouver que Ton cherche sans cesse ou à se faire un îuni pai* des complaisances ou h essayer si l'esprit de son ami est toujours d'accord îivec le sien. Dans les deux cas, on s'occupe d'un intérêt important en sacrifiant un moment à rrnnui(t. I, p. 21).
5. Autre phénomène remarqué par Smilh, et qui prouve l'amour-propre partout où il voit la sympathie. Nous sommes, dit- il, plus jaloux de communiquer à no& amis nos passions désagréables que celles qui nous font plaisir.
6. Autres propositions qui prouvent le jeu de Pamour-propre. La compassion ne va jamais aussi loin que la douleur à laquelle elle s'intéresse. — C'est que les souvenirs sont toujours au-dessous de la réalité. — Nous sovf- /rom de ne pouvoir toujours sympa tldser avec les affections dont nous sommes spectateurs. — C'est ou parce que nous craignons qu'on ne nous refuse de l'intérêt comme nous en refusons, ou parce que nous nous figurons cette iiiquiétude-là, môme en la causant. Les hommes affligés qui sentent que la compassion re.^te toujours aU'de.sous de la douleur qui l'excite se composent en présence de leurs amis, plus encore en présence de leurs simples connais sances^ et plus encore devant les étrangers. Cest^ dit Smith, parce que nous nous contemplons comme les autres nous contemplent; nous diminuons réellement notre malheur en le réduisant à ce que les autres consentent d'en partager. Que résulte- t-il de là? Est-ce que la personne affligée sympathise avec l'indifférence des hommes qui ne veulent pas sympathiser avec ses douleurs? Y aurait-il rien de plus contradictoire que d'admettre la sympathie avec le défaut de sympathie ? que de l'admettre dans la personne souffrajile pour l'in'iiffércncc du spectateur, et de ne
pas l'admettre ou de ne l'adniettre que faible et graduée dans le spectateur pour la personne souffrante ? Et puis, comment admettre cette différence de sympathie entre rétranger, la connaissance et l'ami, si Fintérél ne l'explique? Ce qui fait que les malheureux se composent devant leurs amis, c'est qu'ils craignent leur délaissement; devant leurs connaissances, c'est qu'ils craignent de leur donner de l'éloignement; devant les étrangers, c'est qu'ils craignent leur mépris ou veulent exciter leur admiration. C'est toujours l'intérêt personnd qui demande à l'intérêt personnel, et qui prend les formes accommodées à ses résistances suivant les positions. Nul exennple ne prouve davantage en faveur du système de Tamour-propre.
7. Autres preuves pour l'amour- propre c( Chaque passion a une mesure hors de laquelle elle ne nous intéresse point. Le chagrin, le ressentiment poussés trop loin sont à nos yeux faiblesse ou fureur; trop modestes, ils paraissent stupidité y lâcheté. Le point de convenance varie suivant les passions. Nous partageons faiblement les maux physiques passagers, la faim, la soif; nous savons qu'il faut peu de chose pour les satisfaire. Nous partageons bien plus volontiers les affections qui ont Ifur source dans Cimayination que les plus grandes douleurs corpoielles. Celle tragédie serait bien ridicule dont les incidents seraient des accès de colique et la catastroplie une jambe cassée; et c'en est une fort touchante que celle qui roule sur des amours contrariés, D Dans tous ces phénomènes on ne voit que l'amour-propre sous différentes formes. S'il existait en nous un principe indépendant de l'amour-propre et du souvenir de nos propres affections qui nous fît prendre part à celles des autres, il est évident que nous n'en considérerions point les causes pour nous y attacher, et que plus elles seraient violentes,plus elles nous intéresseraient: mais il n'en est point ainsi. Pourquoi donc mesurons nous notre compassion sur les causes de souffrance et non sur la souffrance? C'est que nous nous y intéressons par rapport à nousmême. Nous ne nous intéressons pas à la souffrance démesurée, parce que nous sentons que la cause qui la produit dans un autre ne la produirait pas en nous. Nous méprisons
COUUS D'OftGANISATrON SOCIALE.
lo lâche qui ne sent pas un grand malheur^ parce que nous voyons en lui un homme qui ne pourrait compîitir à ce malheur si nous Tépœuvions, et que nous regardons comme audessous de nous celui qui ne sent pas comme uous. C e>t une grande preuve du rôle que joue l'amour-propre dans la sympathie^ que cette puissance, que cette habitude qui sont en nous de ne pas partager la souffrance sans en approuver le principe. Si notre sympathie «tait une véritable faculté ou une nécessité de notre nature, que nous importeraient les causes des douleurs d'autrui , il ne nous serait pas libre de voir autre chose que les douleurs mêmes. Nous partageons peu la faim, la soif, c'est que nous ne manquons de rien. Nous prenons peu de part à une colique, parce que c'est un mal passager; à un bras cassé, parce que c'est un accident rare. Nous partageons les malheurs de Tamour, de l'ambition, c'est que ce sont nos passions habituelles. Menez des soldats, après une guerre, à un spectacle où Itayard ou Tancrède sont exposés blessés sur le tliéâtre; ou bien, après une disette, à un spectacle où Ton ver. a d.es hommes mourant de faim, des mères égorgeant leui*s enfants; lisez-leur le chant de la Uenriade où est rapportée la famine de Paris pendant le siège, vous verrez s'ils sont indifférents. Mène z-les à Bérénice, vous verrez s'ils seront bien sensibles à ses larmes.
8. Novs sympathisons plus avec la peur qu'avec la douleur^ parce que la peur est un mal d'imagination. C'est que la peur est vague, embrasse plusieui^s maux confus ; et que nous avons plus h craindre de plusieurs maux que d'un seul.
9. Nous sympathisons plus avec une blcs- *vrr qu^avec la goutle. Une blessure peut être légère, la goutte très-douloureuse ; mais nous nous sommes tous fait une égratignure et nous n'avons pas tous eu la goutte; une blessure est souvent mortelle avec moins d'apparence qu'une blessure légère, la goutte l'est rarement ; une blessure occasionne l'effusion du sang, et l'effusion du sang est presque toujours un signe de mort violente ; c'est au moins la preuve d'une forte percussion qui eût pu ôlre plus forte. En un mot, une blessure rapl)elle des idées de mort et de mort douloureuse uu violente. Pourquoi nombre d'hom-
mes ne peuvent- ils voir égorger un poulet sans tomber en syncope? pourquoi en est-il d'autres qui se trouvent mal ur;iquement parce qu'ils voient couler leur sang dans une saignée qu'ils se sont fait faire à eux-mêmes et qu'ils savent devoir leur être salutaire? C'est parce que l'effusion du sang i appelle l'idée d'une effusion violente et mortelle.
10. IVom sympathisons f>eu avec l'amour heureux, damnt âge avec l'amour malheureux. C'est que l'amour heureux est exclusif, c'est qu'il isole, c'est qu'il sépare de nous nos amis; c'est aussi parce qu'on y croit peu; c'est qu'il se résout pour les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des amants à une jouissance purement physii|ue égale h celle d'un bon dîner.
il. Pour sympathiyer arec la haine et le ressentiment, nous roulons qii*i!s sment mesurés y nous roulons aussi qu'ils soient légitimes. Au contrai rpj f excès dans les affections bienfaisantes ne nt us parait jamais une disconvenance. Hien n*i nous touthe davantage que la bonté sahs préi aution , sans réserve et sans défense. C'est que nous craignons les passions malfaisantes et injustes pour nousmême; leur aspect nous rappelle bien plus ce que nous avons ù en craindre que ce qui les fait naître; nous avons plus d'intérêt à éviter les excès et les injustices qu'à nous recueillir dans les circonstances qui peuvent justifier la haine et la vengeance; nous aimons la bonté la plus inconsidérée, parce qu'elle offre des liienfaits au vice et à la vertu , aux besoins et aux fantaisies, et que nous sommes bien aises de pouvoir compter sur l'indulgence, au moins, ou sur un peu de facilité dans nos fautes.
1^. !\otre sympathie avec l'affliction est plus uNivKBSHLLE qtie notre sympathie avec la joie. La peine est une sensation plus mordante que le plaisir; cependant y à moins que l'envie ne s'en mclfl, c'est noire penchant à sym/tathiser avec la joie qui est le plos fort, et la part que nous prenons aux émotions agréables approche beaucoup ddk ce que sent le principal intéressé. C'est que l'état de la joie nous est plus agréable que la peine.
13. ISous sympathisons avec un juste ressentiment. C'est que notre intérêt peut être attaqué connue l'a été celui de la personne dont nous souhaitons la vengeance. Nous
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sympathisons avec la gratitude, c'est qu'elle nous rappelle deux plaisirs: celui de recevoir un bienfait, celui de le distribuer; mais il faut ausH quelle soit juste et mesurée. Nous prenons peu de part au bienfait qu'un homme sans besoin a reçu d'un prodigue. C'est que nous estimons peu les plaisirs du prodigue, à qui rien ne coûte, et le plaisir de l'obligé qui n'a besoin de rien.
44. Nous compatissons au scélérat qu'on mène à l'échafaud; mais nous ne partageons pas son ressentiment contre ses juges. Ce discernement prouve que nous sommes sensibles à toutes les douleurs, mais que nous sentons en môme temps le besoin d'une juste répression du crime.
45. Nous ne partageons pas la mauvaise humeur qu excite le défaut de bienfaisance^ et nous partageons celle qu'excite Finjustice. C'est que nous n^avons pas toujours besoin de Tune et que nous ne pouvons jamais nous passer de l'autre. C'est qu'il y a un peu de tyrannie à exiger la bienfaisance, et qu'il n'y a rien que de légitime à exiger la justice. C'est que le défaut de bienfaisance ne fait que refuser un bien, et que l'injustice cause du mal. C'est évidemment Tintérét qui gradue, nuance, diversifie ainsi nos sympathies.
46. /^ remords nail de la sympathie du coupable avec la haine et l'horreur qxtil inspire, et aussi avec les souffrances de sa victime. C^est que l'idée des souffrances qu il a causées l'emporte sur les jouissances qu'il s'était promises du crime; c'est que l'horreur qu'il sait être dans toutes les âmes pour le crime lui montre dans tous les hommes autant d'ennemis ; c'est qu'il a peur des hommes qui lui ressemblent et de ceux qui ne lui ressemblent pas.
47. Le sentiment d'une action généreuse nmis cause de la joie. C'est qu'il nous rappelle le bonheur de faire du bien, ce qui concilie l'alfection de tout le monde, et le plaisir d'en recevoir que nous avons intérêt d'estimer et d'honorer.
48. Le défaut de succès diminue le mérite de nos bonnes intentions aux yeux d' autrui et aux noires. C'est qu'il nous laisse douter de la gratitude de la personne que nous voulions obliger, c'est qu'il la laisse douter de notre zèle à l'obliger. Le défaut de succès diminue
aussi le démérite des mauvaises intentions. C'est que la mauvaise intention manque de sa principale preuve, ou du moins de la preuve qui l'imprime dans la mémoire, et que celui qui a conçu ces mauvaises intentions peut douter du ressentiment qu'il a fait naître. Le bien ou le mal qu'on nous fait sans intention excitent notre gratitude ou notre ressentiment. C'est que le fait nous importe plus que le dessein de celui qui le commet.
«Ce principe, dit Smith lui-môme, a sans doute été institué par la nature pour obliger les hommes à donner à leurs bonnes actions une attention capable d'en assurer le succès, et détourner les passions de poursuivre la vengeance de mauvaises intentions toujours difficiles, quelquefois impossibles à constater. » Ne dirait-on pas qu'il parle de l'amourpropre? Comment peut-il le méconnaître?
49. Une femme n*est pas contente intérieurement des éloges qu'on donne à sa beauté quand elle la prise sur sa toilette. C'est qu'on loue en elle une autre qu'elle-môme; c'est qu'elle n'est pas assurée d'une admiration qu'elle doit à son imposture. Nous jouissons au contraire du sentiment de notre mérite même alors qu'on l'ignore. C'est que nous nous figurons l'estime qu'on aurait pour nous si on nous connaissait.
20. La certitude du fccret dans le crime ne tranquillise point le criminel. Use met à la place du spectateur et partage son horreur. On a vu des hommes assoit es du secret pour des crimes atroces, forcés par l'horreur de leur situation à les révéler eux-mêmes. En se livrant au ressentiment de leurs concitoyens ils espéraient se réconcilier avec le genre humain. Je nie cette dernière allégation jusqu'à ce qu'on cite des exemples constants. L'horreur de soi peut produire l'égarement qui fait qu'on se trahit , mais non chercher un refuge dans le supplice qu'on a mérité et dans la pitié qu il inspire. J'avoue la première proposition, mais elle s'explique par l'intérôt personnel. Le prix qu'on met à l'estime de ses semblables, le plaisir qu'on trouve à en jouir, la penie qu'on ressent à en être privé, et cela en raison des avantages qui en résultent, font qu'on se condamne sans cesse de s'être exposé à les perdre par un crime. Au reste, il n'y a jamais de certitude absolue du secret; car on peut se
trahir soi-même dans un rêve, dans l'ivresse, dans la fièvre, par line simple indiscrétion, même par inattention; c'est pourquoi le coufiable sent qu'il doit toujours veiller sur luimêflae; et celte peine, qui fait partie de «on cbâlinient, ajoute au regret de s'être mis dans le cas de l'éprouver. Le plaisir attaché à l'estime de soi vient de la sécurité qu'il laisse sur l'estime des autres. De même, l'inquiétude attachée au crime vient de l'incertitude où il laisse sur cette estime.
21. N(ms examinons nos actions comme le ferait un spectateur impartial. Nous les approuvons ou les désapprouvons par sympathie avec ce juge, La conscience nest que la présence de ce juge placé par l'imagination dant le siège de nos facultés. II n'y a qu'un mot à changer à cette disposition pour en faire dis- |>araître l'équivoque, c'est le mot sympathie. Il faut dire, par la crainte que nous avons de trouver ce juge.
22. L habitude que nous nous sommes faite (Ifi placer en nous un spectateur désifitéressé qui nous juge, vient de V opposition dis jugements et des intérêts que nous avons remarqués en entrant dans le monde. ISous avons établi cespeclateur comme un médiateur entre les autres; il y est resté comme un censeur^ comme un régulateur pour nous-même. Ce n*est plus que pur ses yeux que nous considérons nos intérêts et nos devoirs. C'est lui qui nous retient au bord du crime et nous élève à la vertu. Cela se réduit à dire que nous cherchons l'opinion générale entre les opinions extrêmes, parce que Dotre intérêt est de nous conformer à l'opinion du plus grand nombre.
23. Les règles de la morale que nous nous prescrirons viennent des sentiments d'affection ou d'aversion que nous inspirent certaines actions et qu'elles inspirent aux autres. Ces règles forment ensuite une habitude de notre ^^prit, et elles nous conduise>it'comme à notre insu. Quand ce serait Helvétius qui aurait écrit ces paroles, elles n'auraient rien de plus conforme à son opinion.
24. La beauté résultant de l'Utilité est encore un principe de l'approbation ou du bldme. L'utilité plaît parce qu'elle offre continuellement des idées de plaisir ou de commodité. On estime moins dans la chose utile son utilité effective que sa puissance d'être utile. On es-
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lime moins l'ouvrage que l'art. On estime davantage un grand système^ une vaste combinaison qui embrasse beaucoup d'idées utiles, que ces v/ées-là même. IVlême réflexion que ci-dessus.
25. Mais il n'est pas vrai que Capprobation que nous donnons à la vertu se réduise au sentiment de son utilité. La tempérance, C empire quelconque que nous exerçons sur nos appétits nous inspire de l'estime, non-seulement parce qu'il est utile, mais aussi parce qu*il met une juste proportion entre les appétits et leur obj^t. Obsbrvatioin. L'estime que nous donnons h la mesure des sentiments est fondée sur le même principe qui nous les fait apprécier par leur objet sur notre intérêt. Nous n'avons pas moins d'intérêt à la raison qu'à la vertu; nous avons intérêt à ce qu'on ne fasse pas mal le bien. Nous ne pouvons pas plus partager la folie dans la probité que l'improbité avec des combinaisons très-habiles. Continuons à écouter Smith. IS'ous admirons l'applivaiitn de la raison aux mathématiques transcendantes sans en sentir l'utilité. Nous ne la sentons pas, mais nous la croyons sur parole. Le soldat qui se sacrifie pour son officier, le jeune officier qui hasarde sa vie pour le moindre accroissement du territove de son prince ; le fonctionnaire sans talent s qui cède sa p!areài*homme distingué ^ne font rienpourleur utilité, ils ne font que s'accommoder aux sentiments du spectateur désintéressé qu'ils ont en eux. Ils ne font rien pour leur utilité actuelle peut-être, mais beaucoup peut-être pour leur fortune à venir. Au reste, le dévouement absolu, celui de la vie, le seul qui soit c^r/crinement supérieur à tout intérêt, s'explique par l'enthousiasme, qui est une fièvre et non un état permanent de Tàme
On voit que tous les phénomènes rassemblés par Smith s'expliquent tous par le principe d'Helvétius : on ne peut même les expliquer autrement.