DOUZIEME DISCOURS
son L^OBGAIIISATION 80CULB,
Lu au lycée le 1793.
Des peines. — D'une constitution. — Disunc' lion des pouvoirs. — Des diverses sortes de gouvernements. — Des rapports du gouver» nement: i^ avec le climat; â*» avec l'étendue du territoire; 3* avec retendue des besoins comparée aux moyens de subsistance. — De la royauté et de la république^ de l'indivisibilité et de la fédération.
Lorsque le pacte social est formé, que les lois civiles en sont déduites, que la distinction des propriétés communes et des propriétés parti-
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culièros est tracée, on est tout natiirelleiiient porté à se faire la question suivante : Mais s'il plaît à l'un de nous de manquer à nos conventions, et s^il piait à plusieurs de se dispenser des obligations imposées au plus grand nombre, le plus grand nombre sera donc le jouet des contrevenants ? La première réponse qui se présente est celle-ci : Convenons d'infliger des châtiments à ceux qui blesseraient r ordre que nous venons d'instituer. Telle est Torigine des lois pénales, qui sont, comme on voit, la garantie des lois civiles et morales, comme celles-ci sont la garantie du pacte social.
Ici on a élevé une question importante : c'est de savoir si la société a le droit de prononcer la peine de mort.
Rousseau est pour l'affirmative; Beccaria pour la négative, et Diderot, qui a laissé à un de ses amis (Pabbé Morellet) des notes manuscrites sur l'ouvrage de Beccaria, notes que je possède en original, soutient l'opinion de Rousseau.
§ XVL Du traité des délits, — o Quel peut être, dit Beccaria, ce droit que les hommes se donnent d'égorger leur semblable? Ce n'est certainement pas celui sur lequel sont fondées la souveraineté et les lois. Les lois ne sont que la somme des portions de liberté de chaque particulier, les plus petites que chacun ait pu céder ; elles représentent la volonté générale, qui est Tassemblage de toutes les volontés particulières. Or, qui a jamais voulu donner aux autres hommes le droit de lui ôter la vie ? Comment dans les plus petits sacrifices de la Jiberté de chacun peut se trouver celui de la vie, le plus grand de tous les biens? Et si cela était, comment concilier ce principe avec ^et autre que l'homme n*a pas le droit de se tuer lui-même, puisqu'il a dû l'avoir s'il a pu Je donner à d'autres ou à la société? »
Voici la note que Diderot a faite sur ce morceau.
« C'est parce que la vie est le plus grand de .tous les biens que chacun a consenti à ce que la société eût le droit de l'ôter à celui qui roterait aux autres. Personne sans doute n'a voulu donner à la société le droit de lui ôler la vie h tout propos; mais chacun occupé de xonserver la sienne, et aucun ne prévoyant pour lui-même la volonté qu'il n'avait pas iilors d'attenter à celle d'autrui, tous n'ont vu
que l'avantage de la peine de mort pour la sûreté, la défense et la vengeance publiques. 11 est aisé de concevoir que l'homme qui dit : Je consens qu'on m'ôte la vie si j'attente à celle des autres, se dit à lui-même : Je n'y attenterai pas; ainsi la loi sera pour moi et ne sera pas contre moi. Ce pacte est si bien dans la nature, qu'on l'a fait souvent dans des sociétés particulières, comme les conspirations, où Ton jure de se baigner dans le sang de celui qui en révélera le secret. Quant à la justice de cette peine, elle est fondée sur la convention et sur Tulilité commune ; si elle est nécessaire, elle est juste : il reste à savoir si elle est nécessaire. »
La solution de Rousseau revient à celle de Diderot. « C'est, dit-il (chap. v, liv. Il, Contr. soc), pour n'être pas victime d'un assassin que l'on consent à mourir si on le devient. Dans ce traité, loin de disposer de sa propre vie, on ne songe qu'à la garantir, et il n'est pas à présumer qu'aucun des contractants prémédite alors de se faire pendre. »
Je n'ai rien à ajouter à ces réfutations, qui sont victorieuses.
Voici une autre erreur qu'on entend avancer chaque jour sur la peine de mort : on prétend fonder sa légitimité sur la loi du talion.
Qu'entend-on par ce mot? Veut-on parler du droit naturel de la vengeance individuelle? Mais ce droit est la première chose à laquelle chacun renonce en se mettant en société : il lui confie sa sûreté, il lui remet ses moyens de défense.
Entend-on que la société, exerçant les droits des individus, a le droit de se venger comme eux? Alors encore je demande si par ces mots, se venger comme eux, on veut dire exercer leur vengeance ou se veng r dans la même proportion qu'eux, c'est-à-dire en proportion du danger qu'elle a couru, du dommage qu'elle a essuyé? Si on veut faire exercer par la société la vengeance de chacun, la société n'est plus un être collectif ayant sa personnalité propre. Si on entend que la société^ considérée comme un être collectif, doit se venger dans là proportion non du dommage d'un de ses membres, mais de son propre dommage, alors je dis que de la loi du talion interprétée il n'en résulte pas que la société doive punir de mort un assassin; car un
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a!>S2issin, en tuant un homme ou en attaquant sa vie , n'attaque pas pour cela la vie de la société, ne tue pas la société ; il ne fait que la blesser : la loi du talion ne prononce donc contre lui qu'une mutilation proportionnelle.
Mais est-ce bien une loi naturelle que la loi du taliojn? Quand je puis désarmer mon assassin, ai-je le droit de le tuer? et s'il me tue, mes enfants ont-ils bien le droit d'être assassins à leur tour?
Quand on s'attache au principe que les lois sont des conventions, on sent la nécessité de rejeter toutes ces idées tirées de l'état de nature sauvage ou de révélations surnaturelles. Les hommes qui font des conventions n'ont jamais qu'une chose en vue, c'est de savoir celles €[ui sont nécessaires, celles qui sont utiles.
Réduisons donc, comme Diderot et Rousseau, la question à savoir si la peine de mort est nécessaire ou utile pour la garantie sociale.
Dbuxièub question. — La peine de mort offre cependant ces deux circonstances remarquables, querhorame est incorrigible, que la preuve des délits auxquels on l'applique est souvent trompeuse, et que la moit ne laisse à l'homme ni le moyen de s'amender ni celui d'espérer des ressources contre les erreurs du juge. Il y a plus : il arrive souvent que le coupable, repentant de son crime, est dans les plus sincères dispositions d*un homme de bien au moment où la mort le punit d'un crime passé. Ces deux circonstances ne doivent pas faire fléchir la loi de la nécessité, mais elles doivent rendre très-difficile dans l'admission des preuves de celle nécessité.
Pour moi, je ne crois point à cette nécessité.
On volait sous la potence où Ton punissait autrefois les voleurs; on conspire dans les temps de faction sous l'échafaud où tombe la tôte des conspirateurs. 11 a été un temps en France où Ton a aboli la peine de mort pour les déserteurs; il a été constaté que pendant le temps qu'a duré cette abolition il n'y a pas eu plus de désertions chaque année que précédemment et depuis. Du temps de François !«' les lois contre le vol avec effraction étaient horribles; il s'en commettait sans cesse. Ces lois sont tombées en désuétude ; les vols avec effraction sont rares. En 1724 on prononça la peine de mort contre le vol domestique : il était fréquent ; depuis trente
années on avait reconnu l'atrocité de cette peine, on ne l'infl'geait que rarement : il n'y a pas d'apparence que les vols domestiques se soient multipliés.
C'est la certitude d'être puni, et non la crainte d'être terriblement puni, qui retient les coupables.
Comment Tidée d'une peine affreuse retiendraitrcUe un scélérat? La première chose qu'il éloigne de ses calculs, c'est qu'il puisse être découvert; la chose sur laquelle il compte, c'est l'impunité. Quand on commet un crime, on en attend sans doute quelque avantage, sans quoi on ne le commettrait pas. Ainsi, quand on commet un crime, on compte ne pas être privé du fruit qu'on s'en est promis ; on compte donc ne pas être pris; on ne considère donc pas l'intensité de la peine : sa rigueur extrême est donc absolument inutile.
Dès qu'on ne commet un crime que pour en recueillir le fruit, la certitude de ne pas le recueillir doit donc suffire pour en détourner.
Ce qui a fait attribuer à la rigueur extrême des peines un effi t qu'elles ne produisent pas, c'est qu'à cette rigueur extrême se joint ordinairement, à l'époque de leur promulgation, une grande activité dans l'exercice des moyens de découvrir les crimes. On attribue à la crainte du supplice cruel la retenue qui est l'effet de la certitude d'être découvert.
J'avoue que la certitude d'être puni et la certitude d'être puni de peine capitale étant réunies, la terreur des criminels doit être plus grande que quand la première est séparée de la seconde; mais je dis que l'excès est superflu.
Les conspirations dans les temps de troubles civils sont une classe de délits à part : il est alors périlleux de conserver les conspirateurs; ils peuvent être délivrés d'un moment à l'autre par leur parti : on ne peut donc pas les renfermer ni les employer sans danger à des travaux publics. D'ailleurs, dans les circonstances de troubles civils, ce n'est que par la terreur qu'on peut contenir les coupables, toujours nombreux, et les lois de la guerre, plutôt que les lois sociales, sont dans ce cas le code des peuples. Enfin , dans ce genre de délit il n'y a point de répression morale : la honte n'îitteint pas les crimes d'État.
On a dit dans l'Assemblée constituante
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c'est, je crois. Le Pelletier Saint-Fargeau, que la société ne devait pas faire une peine d'un événement dont la nature a fait une condition de la nature humaine; qu'il fallait habituer les hommes à voir la mort de sang-froid, par conséquent ne pas la ranger entre les supplices.
C'est une mauvaise objection. 1° On pourrait la faire contre toute espèce de châtiment. La nature, pourrait-on dire, nous a faits pour travailler; pourquoi donc faire du travail le châtiment d^m criminel. 2^ La nature nous a destinés à mourir, mais non à mourir de mort violente; la mort qu'elle nous donne est douce, celle que la loi inflige est cruelle. La nature nous sépare doucement de la vie par la vieillesse, par la maladie : elle nous détache de tout objet d'affection. Le glaive de la loi pénale arrache l'existence; il l'arrache au milieu de ses jouissances. La nature nous endort, le glaive tue, est déchirant.
Le Pelletier a été, je crois, jusqu'à dire que la loi ne devait pas faire horreur de la mort au citoyen, parce que la patrie avait besoin qu^il la vît avec mépris .. Ce serait un grand malheur pour un État que les citoyens méprisassent la vie ; qui méprise la vie n'a point de patrie, n'a point de famille. Ce serait une triste république qu'une république de béats qui auraient mis tout leur bonheur dans la contemplation d'une autre vie et s'entretiendraient dans la haine de celle-ci. De quels sacrifices seraient-ils capables pour une existence qui serait sans prix ? où serait le levier avec lequel on ferait mouvoir de tels hommes, ou plutôt de telles machines?
La société a besoin que le citoyen soit toujours prêt au sacrifice de sa vie quand l'intérêt de l'État la demande : cela veut dire qu^il doit tellement aimer l'État que la vie lui soit insupportable s'il n'a fait tout ce qu^il pouvait faire pour lui; cela revient à dire qu'il doit sacrifier sa vie à son propre bonheur; savoir mourir plutôt que savoir languir dans Pavilîssement ou dans l'infortune; aimer tellement la vie heureuse et noble qu'il sache la quitter quand elle ne l'est pas.
Je ne rangerai donc pas les observations de Saint-Fargeau entre les motifs qui doivent déterminer à rejeter la peine de mort. Mais, au reste, elles sont exubérantes. 11 y en a assez
dans ce que j'ai dit, et surtout dans ce que Ton a dit avant moi, pour en détenniner l'abolition : je pourrais même conclure de ce que j'ai dit, que toute peine affliclive est d'autant moins nécessaire que les moyens de découvrir toute espèce de crime ou de les prévenir sont plus perfectionnés. Rousseau et Diderot s'accordent avec Beccaria à penser que la fréquence des supplices, que leur rigueur, sont toujours des signes de faiblesse ou de négligence dans le gouvernement ; de sorte que, malgré le droit qu'a chaque individu de souscrire à la peine de mort, une société bien organisée ne doit pas l'établir.
La bannir de son code, ce ne serait pas compromettre la sûreté de l'État pour les temps de troubles civils. Il faudrait seulement que la loi déterminât les circonstances dans lesquelles le corps législatif pourrait déclarer qu'il y a trouble civil et que les conspirateurs seront punis suivant les lois de \2l guerre, et maintenir ta peme de mort dans cet ordre de choses.
C'est ici le lieu de fixer des principe» sur le» fonnes essentielles de la procédure criminelle ; d'agiter les questions de la procédure par jurés et de la procédure par des juges ; des déposition» et interrogatoires écrits ou seulenr>eiit oraux ; de la preuve légale et de la preuve de conviC'tion intime. Ces questions ont été amplement discutées à l'Assemblée constituante. Condorcet a écrit aussi sur ce sujet. Jérémie Benlham a adressé à la Convention un ouvrage anglai» sur le même sujet. Il faut voir, conférer, résumer tout cela.
Quand les lois pénales sont rédigées, on remarque que tout n'est pas fait ; on se demande : Mais qui infligera ces peines, qui les pronon^ c^fl? Bientôt à cette idée s'en joint une autre : On se dit : Foilà des propriétés communes, qui les conservera, qui les entretiendra, qui les gardera, qui les surveillera? Et puis une troisième apréhension se présente; on jette les yeux au dehors de son territoire, et l'on voit là, ou des peuples déjà formés, ou des sauvages errants, et l'on se demande : Si ces peuples, si ces hordes viennent attaquer nos personnes et nos propriétés, comment nous avertirons-nous, comment nous réunirons-nous, comment nous défendrons-nous ?
Alors on sent le besoin d'une nouvelle garantie; on se dit mutuellement : Il est nécessaire de
constituer des agents qui se chargent de veiller au dedans et au dehors, et d'administrer nos propriétés communes. Et Ton imagine un gouvernoneni ou pouvoir exécutif de \avo\on\e nationale.
On voit que les premières idées qu'on s'est faites d'ime constitution n'ont pas dû comprendre le pouvoir législatif, et que c'est seulement lorsque le pouvoir exécutif aura voulu faire des lois au lieu de faire seulement exécuter celles qui étaient faites, et que le peuple aura senti la difficulté de se rassembler, soit pour en faire lui-môme, ou pour empêcher le pouvoir exécutif d'en faire, qu*il aura conçu l'idée de délégués chargés de vouloir pour lui. ou plutôt de préparer ses volontés par des délibérations préalables.
Mais ici encore se présentera une question préliminaire; c'est de savoir s'il n'est pas une mesure de territoire absolument nécessaire à la sûreté de l'État ; et cette question doit être considérée sous trois rapports.
On se demandera : l^'^s il ne doit pas exister une proportion exacte entre la population et le territoire; 2<» si ce territoire ne doit pas êlre d'une certaine étendue pour être en état de résister aux États voisins; 3® s'il ne doit pas être borné afin d'être susceptible d'un gouvernement exempt d'arbitraire.
PB£iiiÈRE QUESTION. (Cofitr. /foc. , chap. X, liv. IL) — Rousseau répond sur la première question que le maximum de force d'un nombre donné de peuple consiste dans la proportion suivante : que la (erre suffise à ^entretien de ses habitants, et qu'il y ait autant d'habitants que la terre peut en nourrir.
« S'il y a du terrain de trop, continue Rousseau, la garde en est onéreuse, la culture insuffisante, le produit superflu; c'est la cause prochaine de guerres défensives. S'il n'y a pas assez de territoire, l'État se trouve pour le supplément à la discrétion de ses voisins; c'est la cause prochaine de guerres offensives. Tout peuple qui n'a par sa position que l'alternative entre le commerce ou la guerre est faible en luimême , il dépend des événements, il dépend de ses voisins, il n'a jamais qu'une existence incertaine et courte. »
Cette réponse n'est pas juste. L'État qui n'a pas assez de territoire pour se nourrir dépend sans doute de l'État voisin qui lui fournit le
supplément de subsbtance nécessaire. Il en dépend, puisque si celui-ci prohibe les marchandises du premier ou s'il établit des manufactures qui le mettent en état de s'en passer, il affame la partie de la population qui vivait d'industrie. Mais si ce premier État rassemble sur un petit territoire une grande masse d'hommes vivant aux dépens de l'État voisin, quj par conséquent ne renferme pas une population proportionnelle à l'étendue de son territoire, il est réellement plus fort que celui-ci, et par cela seul qu'il est beaucoup plus fort, il peut aussi se rendre indépendant, soit par la conquête du pays même qui l'a nourri, soit par l'invasion d'un autre.
Or, l'État peu peuplé, mais abondant en vivres, ne doit pas sentir moins peser sur lui l'avantage que l'État voisin a en population, que celui-ci ne doit sentir le prix des vivres de l'autre. Le riche faible a plus à craindre de la force du pauvre irrité, que le pauvre dont la force est connue de la malveillance du riche sans défense. Ainsi, il n'y a pas de cause de guerre imminente dans une population plus nombreuse que le pays n'en peut nourrir.
Il peut arriver même que la garde d'un pays soit onéreuse, s'il ne renferme que les habitants qu'il peut nourrir, loin qu'il soit dans le maximum de sa force. Car si le pays est ingrat, il faut beaucoup de terrain pour nourrir peu d'hommes. Le territoire est donc faiblement gardé. Un pays de vingt mille arpents, qui en pleine culture ne peut nourrir que mille colons, est tout aussi difficile à garder qu'un semblable pays dont moitié suffirait pour nourrir le même nombre d'hommes et dont le reste serait inculte; et par conséquent il l'est f)lus si ce dernier, plus fertile, est peuplé en proportion de son étendue et de sa fertilité.
Le maximum de la force d'une population quelconque consiste à être la plus nombreuse qu'il est possible sur un moindre espace de territoire, n'importe d'où viennent les subsistances, si c'est du négoce ou des propriétés.
Mais ce n'est pas seulement la population d'un pays qui fait sa sûreté contre les étrangers, ce sont aussi les barrières physiques, par lesquelles la nature a séparé les différentes parties du globe, les mers, les rivières, les montagnes, etc.
De deux pays de même étendue, dont l'un
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sera une Uc, ou un continent entouré de montagnes, comme la Suisse, et Tautre un pays découvert et ouvert, comme la Champagne et la Brie, le premier sera sans contredit de la défense la plus facile, et il sera en sûreté avec un dixième de la population nécessaire au second.
DEUXIÈME QUESTION. — N'cst-il pas uue mesure de territoire au delà de laquelle tout gouvernement régulier serait impossible?
Écoutons Rousseau sur cette question.
« Comme la nature, dit -il, a donné des termes à la stature d'un homme bien conformé, passé lesquels elle ne fait plus que des géants ou des nains, il y a de même, eu égard à la meilleure constitution d'un État, des bornes à l'étendue qu'il peut avoir afin qu'il ne soit ni trop grand pour pouvoir être gouverné, ni trop petit pour pouvoir se maintenir par lui-même. Il y a dans tout corps politique un maximum de force qu^il ne saurait passer, et duquel il s'éloigne souvent à force de s'agrandir. Plus le lien social s'étend, plus il se relâche, et en général un petit État est proportionnellement plus fort qu'un grand.
«Mille raisons démontrent cette maxime; premièrement, l'administration devient plus pénible dans les grandes distances comme un poids devient plus lourd au bout d'un grand levier. Elle devient aussi plus onéreuse à mesure que les degrés se multiplient, car chaque ville a d'abord la sienne, que le peuple paye, chaque district la sienne encore, payée par le peuple, ensuite chaque province, puis les grands gouvernements, les satrapies, les viceroyautés, qu'il faut toujours payer plus cher à mesure qu'on monte, et toujours aux dépens du malheureux peuple; enfin, vient l'administration suprême qui écrase tout. Tant de surcharges épuisent continuellement les sujets; loin d'être mieux gouvernés par tous ces différents ordres, ils le sont moins bien que s'il n'y en avait qu'un seul au-dessus d 'eux . Cependant, à peine reste- t-il des ressources pour les cas extraordinaires, et quand il y faut recourir, l'État est toujours à la veille de sa ruine.
« Ce n'est pas tout, non-seulement legouver nement a moins de vigueur et de célérité pour faire obsener les lois, empêcher les vexations, corriger les abus, prévenir les entreprises séditieuses qui peuvent se faire dans les lieux éloi-
gnés; mais le peuple a moins d'affection pour ses chefs, qu'il ne voit jamais, pour la patrie, qui est à ses yeux comme le monde, et pour ses concitoyens, dont la plupart lui sont étrangers.
a Les talents sont enfouis, les vertus
ignorées, les vices impunis, dans cette multitude d'hommes inconnus les uns aux autres, que le siège de l'administration suprême rassemble dans un même lieu. Les chefs, accablés d'affaires, ne voient rien par eux-mêmes, des commis gouvernent l'État. Enfin, les mesures qu'il faut prendre pour maintenir Fautorité générale, à laquelle tant d'officiers éloignés veulent se soustraire ou en imposer, absorbent tous les soins publics; il n'en reste plus pour le bonheur du peuple; à peine en reste-t-il pour sa défense au besoin: et c'est ainsi qu'un corps trop grand pour sa constitution s'affaisse, et périt écrasé sous son propre poids. » [Contrat Socialy liv. H, chap. ix.)
Rousseau ajoute à toutes ces raisons une observation que je combattrai plus bas. 11 avance que : ^Les mêmes lois ne peuvent convenir à tant de provinces diverses^ qui ont des mœurs différentes, qui vivent sous des climats opposés et qui ne peuvent souffrir la même forme de gouvernement. Or, continue-t-il, des lois différentes n^engendrent que trouble et confusion parmi des peuples qui vivant sous les mêmes chefs et dans une communication continuelle^ passent ou se marient les uns chez les autres, et soumis à d'autres coutumes ne savent jamais si leur patrimoine est bif^n à eux, »
Cette opinion est puisée dans V Esprit des lois . Je montrerai que les influences attribuées aux climats sur le régime social des différents peuples sont chimériques; au reste, j'observe que quand elles seraient réelles, elles ne seraient sensibles qu'entre trois ou quatre parties du globe, et non , comme on le croit, de province à province dans un même empire; il en résulterait que peut-être quelques lois du Nord ne conviendraient pas près de la zone torride, et vice versa, mais non qu'il dût exister cinq ou six cents coutumes différentes dans un État comme la France , et trois cents dans un territoire tel que celui qui comprenait le ressort du cidevant parlement de Paris. Ici j'observe seulement que toute loi qu'un degré de chaud ou do froid, do i)lus ou do moins, pourrait rendre
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funeste à une seule portion de l'État, est essentiellement une mauvaise loi, une loi relative à un objet dont le législateur ne devait pas se mêler ; et c'est au contraire un des avantages propres aux grands États que la différence des localités pour mille petites choses en^ pèche le gouvernement et le législateur de toucher aux choses qui ne le regardent pas.
Rousseau , après avoir indiqué les limites au delà desquelles un État ne peut s'étendre, propose quelques réflexions sur la mesure jusqu^à laquelle il convient qu'il s'étende.
TBOisiÈME QUESTION. — N'cst-il pas uuc mcsure de territoire sans laquelle l'État manquerait de solidité?
a L'État, dit Rousseau, doit se donner une certaine base pour avoir de la solidité, pour résister aux secousses qu'il ne manquera pas d'éprouver et aux efforts qu'il sera contraint de faire pour se soutenir : car tous les peuples ont une espèce de force centrifuge par laquelle ils agissent continuellement les uns contre les autres, et tendent à s'agrandir aux dépens de leurs voisins, comme les tourbillons de Descartes. Ainsi, les faibles courent risque d'être bientôt engloutis jet nul ne peut guère se conserver qu'en se mettant avec tous dans un équilibre qui rend la compression partout à peu près égale.
o II y a donc des raisons de s'étendre et des raisons de se resserrer, et ce n'est pas le moindre talent du politique de trouver entre les unes et les autres la proportion la plus avantageuse à la conservation de l'État. »
On voit que Rousseau, à qui l'on ne refusera pas sans doute quelque philanthropie, ne croyait pas à la possibilité d'un gouvernement universel; il ne croyait pas même à celle d'un État étendu; et j'observe, pour ne pas nous arrêter plus qu'il ne convient sur la liépublique universelle, que la Société universelle peut très-bien s'établir sous des gouvernements divers. L'attrait naturel que les hommes ont les uns pour les autres aurait pu triompher par sa propre force de l'aversion des despotes pour des communications étroites entre leurs sujets et les peuples libres; mais il y a mieux : l'intérêt, la cupidité des despotes eux-mêmes les a conduite à favoriser ces communications; ils ont voulu être richos; pour le devenir ils ont voulu que leurs sujets le de-
vinssent; entre les moyens de le devenir était compris le commerce : le commerce a donc été protégé, encouragé par eux. Mais le commerce, en rendant les langues diverses communes aux peuples commerçants, en multipliant leurs correspondances, en multipliant les voyages d'un pays à l'autre, en établissant la circulation des idées par les livres, et pour ainsi dire celle des mœurs et des habitudes par la fréquentation, a institué au moins un commencement de société universelle ; a fixé, consolidé les nuiximes du droit des gens, institué une sorte de police pour la sûreté mutuelle : perfectionner cette société en abolissant les prohibitions ou les taxes fiscales, en cultivant la raison de tous les hommes, en propageant la morale, voilà tout ce qu'on peut faire pour la société universelle, et voilà tout ce qu'il lui faut. Qu'il me soit permis de remarquer ici que tout ce qui en existe déjà est, comme on voit, un des grands bienfaits du travail, du travail uni à la liberté, à la propriété, excité par le désir des jouissances illimitées; et cette union qu'il a opérée entre des peuples qu'aucun contrat n'unissait, qu'il entretient entre des particuliers même au millieu des fureurs des guerres d'État à État, est sans doute une assez belle preuve de la puissance que nous lui avons dernièi-ement attribuée sur les membres d'une même société pour entretenir entre eux l'harmonie, la fraternité, le bonheur, et de la nécessité de protéger sans restriction la liberté et la pi-opriété pour les intérêts mêmes de la philanthropie.
Conséquences générales.
Il est nécessaire d'ajouter quelques mots aux observations de Rousseau pour les amener à un résultat pratique.
D'un côté, les avantages d'un grand État sont très-nombreux et très-considérables. La grande étendue favorise la meilleure division du travail et le meilleur emploi des propriétés; par là elle assure le plus grand essor aux talents, la plus grande fertilité des terres; elle assure plus de ressources dans la disette des choses, plus de débouchés dans leur surabondance. Elle favorise les grands travaux publics si utiles à la prospérité des particuliers. Elle multiplie pour l'État même les ressources qui lui sont
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nécessaires en lui donnant un gi*and crédit qui peut suppléer aux pénuries passagères. Enfin^ elle lui donne des moyens de résistance qui ia mettent à Tabri des attaques.
D'un autre côté, il n'y a pas précisément de limites physiques à la puissance active d'un gouvernement central. On ne peut pas dire si elle s'étendrait sans peine à cent lieues^ ou à deux cents lieues^ ou à cinq cents lieues de territoire.
Avec des lois simples et équitables, qui surtout ne toucheront pas à ce qui ne les i-egarde pas ; avec une parfaite liberté et une parfaite égalité de droits ; avec des mœurs simples et pures, et surtout avec un système de gouvernement qui n'embrassera qu'un très-petit nom-» bre d'objets, qui laissera à l'intérêt privé, aux lumières, à la raison publique, ou aux administrations locales, le soin de faire tout ce qui n'exige pas absolument l'intervention d'une autorité centrale, l'on peut donner à TÉtat une très-grande étendue.
L'artifice des hiérarchies peut aussi, en se perfectionnant, permettre au gouvernement d'embrasser un vaste territoire, dans un pays bien civilisé, où les grands chemins et les canaux sont multipliés et bien entretenus ; où la poste est établie et montée de ïnanière à assurer la plus grande célérité des communications; où les voitures publiques sont commodes et h bon marché, tant par terre que par eau; où l'imprimerie est en usage et les presses trèsmultipliées ; où il y a unité de langage, et enBn une grande habitude de communication entre les habitants.
Cependant, il est aisé de soumettre au calcul quelques circonstances principales de Tétai social, qui doivent entrer en considération dans la détermination des lûnites d'un Ëtat>
Par exemple, il faut que les distances du centre aux extrémités ne soient pas assez grandes pour empêcher le pauvre ou l'homme d'une fortune médiocre de recourir à l'autorité centrale contre un oppresseur riche, ou contre une autorité constituée à qui les longs voyages seront faciles.
Il faut éviter aussi que les autorités locales puissent se rendre indépendantes, et la répression doit pouvoir être très-prompte contre toute entreprise qu'elles oseraient se permettre. Il faut encore que les distances ne soient pas
trop grandes pour que l'autorité centrale puisse être avertie à temps de mouvements hostiles déclarés par quelque État voisin, et faire marcher sur les points menacés des secours de différentes parties de l'État... Toutes ces considérations doivent entrer dans les calculs, et elles en sont susceptibles.
D^une Constitution,
Une constitution est l'établissement et l'organisation des pouvoirs publics chargés de garantir l'exécution de la volonté générale.
La volonté générale exige d'abord des organes pour la déclarer, et des agents pour la préparer et l'éclairer. De 1^ l'origine d'un premier pouvoir qu'on appelle pouvoir législatif.
Pour que la volonté générale soit exécutée, il faut que la loi soit respectée , qu'elle ait à son tour des ministres et des organes. C'est ce qu'on appelle pouvoir exécutif.
Voilà deux pouvoirs nécessaires dans toute constitution.
Il en est d'autres qui peuvent être utiles, nécessaires même, dans telle ou telle constitution déterminée
Chez presque tous les peuples où le pouvoir législatif a été ou usurpé sur le souverain, qui est la nation^ ou délégué par lui à des mandataires ou représentants, il s'est élevé entre ce pouvoir et le pouvoir exécutif des conflits fréquents : il s'en est élevé souvent entre les corps dépositaires de ces deux pouvoirs et le peuple entier dont ils usurpaient les droits. Ces combats ont donné naissan<;e à un troisième pouvoir qu'on peut appeler pouvoir médiateur ou pouvoir régulateur j et qui est une garantie de la volonté nationale contre la constitution même.
Le tribunatàRome n'était qu'un pouvoir rcgulateur entre le peuple, qpi était le souverain, le sénat, qui avait l'initiative des lois, les consuls et le sénat, qui partageaient le pouvoir exécutif. La chambre des pairs en Angleterre est un véritable régulateur (1). Ce troisième pouvoir ayant voulu, à Rome, surmonter plutôt
(1) Cbercher dans un numéro de Vindicateurt papier périodique qui a paru en 1792, et qui était rédigé par Adrien Duporl, membre de T Assemblée constituante, un morceau sur le pouvoir régulateur.
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que concilier les autres, il en a fallu un quatrième, qu'on a appelé la censure; mot qui est souvent entendu dans un sens purement moral, qu'on croit ne désigner qu'une magistrature conser\'atrice des mœurs domestiques, et qui ne fut autre chose qu'une autorité politique. L'autorité de la censure consistait à faire passer d'un cens dans un autre, c'est-à-dire à dégrader ou à élever les citoyens suivant les caprices du censeur; à rendre l'un éligible aux premières places de la république, à en rendre l'autre incapable, etc. Cette autorité disposait de toutes les autres en disposant à son gré de tous leurs éléments (i).
Enfin, ces quatre pouvoirs se sont aidés d'un cinquième, qui partout a servi le plus fort d'entre eux : c'est le pouvoir de l'opinion, qui s'est exercé sur l'imagination par la religion, sur la raison par l'instruction, et qui a toujours égaré l'une et corrompu l'autre.
Les écrivains politiques n'ont jamais fait mention que de deux pouvoirs : 1** parce que dans la réalité il n'y en a que deux qui s'exercent immédiatement sur les citoyens et qui aient une action sensible; 2* parce que les autres n'ont été que passagers et comme accidentels ; 3° parce qu'ils se sont presque toujours combinés avec l'un des deux pouvoirsessentiels, comme dans la constitution anglaise, où la chambre des pairs fait partie du corps législatif.
La constitution aurait très-peu à faire sur le pouvoir législatif si elle le réservait au peuple
(1) n De la censure. La censure est très-bonne en général ponr maintenir dans un peuple les préjugés utiles à ceux qui gouvernent, pour conserver dans un corps tous les vices qui naissent de Tesprit de corps : la censure fut établie à Rome par le sénat pour contre-balancer le pouvoir des tribuns. Elle était un instrument de tyrannie. Ou prit les mœurs pour prétexte; on profita de la haine naturelle du peuple pour les riches. La crainte d*ètre dégradé par le censeur doit être d'autant plus terrible qu*on est plus sensible à Thonneur, aux distinctions, aux prérogatives. Des hommes guidés par la vertu riraient du jugement des censeurs, et emploieraient leur éloquence à faire abolir cet établissement ridicule. » (Note de Condorcct sur l'art. 29 du Commentaire, de Voltaire, sur VEspril des lois, t. II, Delà politique, p. 'j3, («dilion de Kehl, in-12.)
et se bornait à conférer à des représentants l'initiative des lois; les constituants n'auraient pas môme à s'occuper un instant des autres, et en écartant ainsi tout ce qui ne lui appartient pas, ils pourraient sans difficulté faire un excellent pouvoir exécutif.
Or j'ai déjà dit mon opinion sur le pouvoir législatif. J'ai dit qu'il devait être purement initiatif et consultatif, et que dans une société régulière aucune loi ne devait être promulguée ni exécutée, même provisoirement, qu'après avoir reçu la sanction du peuple. J'ai montré comment ce principe levait toute difficulté sur l'organisation du corps appelé improprement législatif, sur sa prétendue différence d'avec le corps constituant, sur la différence du mode de révocation des lois civiles ou réglementaires d'avec les lois constitutionnelles; sur ses rapports avec le pouvoir exécutif, sur les moyens de rendre celui-ci actif et utile, jamais dange« reux, et surtout de prévenir ses connivences avec le corps législatif, sans exciter de chocs hostiles entre eux; de prévenir leurs usurpations sans les mettre en défiance l'un contre Fautre ; de rendre les délibérations sages, les résultats clairs, en écartant les dangers des passions, ceux de l'irréflexion, ceux de la précipitation, etc.; et toutes ces choses-là n'ont besoin que d'être dites pour être senties; elles portent leurs preuves avec elles.
Je rappellerai encore ici ce que dit Rousseau sur le pouvoir législatif : « Celui qui rédige les lois y dit ce philosophe ( Contrat social, liv. Il, chap. VII ), ne doit avoir aucun droit législatif; et le peuple même ne peut, quand il le voudrait, se dépouiller de ce droit incommunicable, parce que selon le pacte fondamental il n'y a que la volonté générale qui oblige les particuliers, et qu'on ne peut jamais s'assurer qu'une volonté particulière est conforme à la volonté générale qu'après l'avoir soumise aux suffrages libres du peuple. »
Parlons donc de l'institution du pouvoir exécutif. Il comprend deux objets, qu'il ne faut pas confondre : le gouvernement et l'administration. L'administration est générale ou particulière, locale ou centrale. Il est de certaine» parties qui ne peuvent être confiées aux administrations particulières, telles que la guerre, la marine, etc. ; ces administrations sont générales, mais elles ne sont pas d'une autre nature
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politique que celle des conlributions qui sont remises aux départements et qu'on appelle administrations particulières. Le gouvernement esl ce qui fait marcher, ce qui gouverne le? administrations centrales et locales, générales et particulièros. La distinction que je trace ici entre le gouvernement et l'administration se réduit à celle de Yagence et de la surveillance ou de Yagence et de Vordonnance. Au reste C3tte distinction sera encore éclaircie à la suite.
Dans le langage ordinaire, on appelle gouvernement le système complet du pouvoir exécutif, sans distinguer Tautorité gouvernante de Fautorité administrative. On peut adopter cette locution sans inconvénient lorsqu'on envisage le pouvoir exécutif sous ses rapports généraux avec les autres pièces de la constitution. Nous allons l'employer ainsi pour présenter les notions générales qu'il faut avoir pour s'entendre avant d'entamer aucune discussion politique. .
{De la nature du gouvernement, de son essence,— Ce serait ici le lieu de placer le chapitre du Contrat social qui concerne cet objet.)
Des différentes espèces de gouvernements. — On dislingue trois espèces de gouvernements.
«Le souverain, dit Rousseau (Contr. soc.y liv. , chap. ), peut en pi*emier lieu commettre le dépôt du gouvernement à tout le peuple, ou à la plus grande partie du peuple, en sorte quHl y ait plus de citoyens magistrats que de citoyens simples particuliers. On donne à celte forme de gouvernement le nom de démocratie {{).
(1) Cette notion est inexacte. Dans tout gouverneroent, même dans le monarchique, les magistrats peuvent être tellement multipliés que leur nombre excède celui des citoyens sans fonctions. La définition du gouvernement monarchique qu'on trouve plus bas n'est point contraire à ce que j'avance, en admettant la distinction que j'ai faite entre l'autorité gouvernante et l'autorité administrative. Les notions peuvent devenir plus précises et plus claires; et pour rendre exacte la définition de la démocratie, il faut dire : en sorte qu'il y ait plus de citoyens gouvernants que de citoyens gouvernés ou simples particuliers, et faire disparaître le mot de magistrats.
De même dans la notion de V aristocratie , il faut substituer le mot gouvernant au mot mag'istrat ;h\or^ on pourra s'entendre.
a Ou bien il peut resserrer le gouvernement entre les mains d'un petit nombre, en sorte qu'il y ait plus de simples citoyens que de magistrats, et cette forme porte le nom d'ari^tocratie.
a Enfin, il peut concentrer tout le gouvernement dans les mains d'un magistrat unique, dont tous les autres tiennent leur pom'oir. Cette troisième forme est la plus commune, et s'appelle monarchie ou gouvernement royal.
a On doit remarquer que toutes ces formes, ou du moins les deux premières, sont susceptibles de plus ou de moins, et ont môme une assez grande latitude, car la démocratie peut embrasser tout le peuple ou se resserrer jusqu'à la moitié: l'aristocratie, à son tour, peut, de la moitié du peuple, se resserrer jusqu'au plus petit nombre indétermincment. La royauté même est susceptible de 'quelque partage. Sparte eut constamment deux rois par sa constitution, eCl'on a vu dans l'empire romain jusqu'à huit empereurs à la fois, sans qu'on pût dire que l'empire fût divisé. »
On voit par ces notions que le gouvernement qu'on nouune représentatif n'est pas une quatrième forme de'gouvernement; que le motre- /^ii^^^n^^^i/ appliqué au gouvernement , et non à la constitution, ne signifie autre chose que composé de délégués choisis par le peuple; qu*il est donc synonyme de gouvernement électif; qu'il peut donc s'appliquer également à une démocratie, à une aristocratie, à une inonarchie, pourvu que dans tous ces gouvernements le prince, c'est-à-dire l'autorité gouvernante, soit unique, soit collective, ait été élu par le peuple; ainsi, quand on insista si vivement la semaine dernière , à la Convention , pour faire décréter que le gouvernement français serait représentatif, croyant donner par ce mot une puissante garantie au système républicain, on n'excluait pas même la royauté, puisque avec un roi élu le gouvernement serait représentatif. C'est ce qui a été généralement avoué en 4791, lorsque pour la première fois on parla d'établir la république en France.
Je remarque aussi que le mot de république est, comme le mot représentatif, un mot applicable à tout système de gouvernement. On disait, on dit encore la république de Sparte, cependant, à Sparte il y avait deux rois. On dit la république de Pologne;» quoiqu'en Po-
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lognc il y ail un roi. On dit aujourd'hui la république des ProvinceS'UnieSy quoiqu*à leur léte soit un stathouder^ qui a toute la puissance d'un roi. On dit également la république des ÉlaU'Vnis cT Amérique , quoique le président des États-Unis soit un véritable roi temporaire et électif. C'est la non-hérédité du trône seule qui distingue ces monarchies des autres. Pétion et Robespierre disaient, en i79i, à TAssemblée constituante^ qu'il ne manquait que Véleotivité de la royauté française pour que nous eussions une république avec notre royauté constitutionnelle. Donc^ si nous sommes aujourd'hui préservés du fléau de la royauté, ce n'est pas parce que la Convention a déclaré que la France se gouvernerait en république, mais parce qu'elle a voté positivement l'abolition de la royauté, et porté la peine de mort contre quiconque proposerait un pouvoir équivalent ou semblable. République, proprement, signifie chose publique {res publica). Ainsi, tout gouvernement où la chose publique est garantie et où la chose particulière d'un usurpateur, d'un iyran, d'un roi héréditaire ou richement doté, ne prévaut pas sur la chose publique, est une république. D'où il s'ensuit qu'il peut ne pas exister de république sous le gouvernement de plusieurs, et qu'il peut en exister une sous l'autorité d'un monarque unique, supposé pourtant, et c'est ce qu'il s'agira d'examiner, que l'autorité d'un seul homme, quelque limitée qu'elle puisse être, ne soit pas essentiellement corruptrice ou envahissante, ou du moins ennemie de l'intérêt public.
Nous reviendrons sur ces notions, et nous leur donnerons plus d'étendue, avant d'examiner les avantages et les inconvénients propres à chacune des trois espèces de gouvernements que nous avons distinguées, et de prendre un parti entre elles, ce qui sera l'objet de la prochaine séance; mais ici nous avons trois questions à examiner, pour lesquelles ce que nous avons dit suffit.
La première : Si la forme du gouvernement doit dépendre du climat sous lequel on l'établit;
La deuxième : Si elle doit dépendre des moyens que le peuple a pour pourvoir à sa subsistance;
La troisième : Si elle doit dépendre de l'étendue du territoire que le gouvernement doit embrasser.
Nous allons terminer ce discours par l'examen rie ces questions. Nous examinerons ensemble les deux premières qui se tiennent.
Première question: Si le climat doit influer sur la forme du gouvernement, et si la fécondité des terres, etc.
Montîesquieu a pensé que le climat faisait les esclaves, et Rousseau adéclaré (chap. viii, liv. m, Cont. soc.) que plus on méditait le principe établi par Montesquieu, plus on en sentait la vérité.
Rousseau a mis en principe, et ceci lui est particulier, que dans les pays où les productions de la terre étaient abondantes et les besoins des hommes bornés, les hommes étaient moins propres à la liberté.
Voici ce que dit Montesquieu relativement à la première proposition, o II y a des pays où la chaleur énerve le corps et affaiblit si fort le courage, que les hommes ne sont portés à un devoir pénible que parla crainte du châtiment: l'esclavage y choque donc moins la raison, et le maître y étant aussi lâche à l'égard de son prince, que son esclave l'est à son égard, l'esclavage civil y est encore accompagné de l'esclavage politique... L'esclavage est contre nature, mais dans certains pays il est fondé sur des raisons naturelles. » Telles sont les paroles qu'on lit dans l'Esprit des lois (liv. XV, chapitre vu).
Ce que dit Rousseau pour établir la seconde proposition est l'objet du chapitre v m du livide m du Contrat social.
a La liberté, dit-il, n'étant pas un fruit de tous les climats, n'est pas à la portée de tous les peuples. » Et voici la première preuve qu'en donne Rousseau.
<x Plus la distance du peuple au gouvernement augmente, plus les tributs deviennent onéreux, et parce qu'ils sont plus considérables et surtout parce que leur produit retourne moins vite à la source. Ainsi , dans la démocratie, le peuple est le moins chargé (i) ; dans l'aristocratie, il l'est davantage; dans la monarchie, il porte le plus grand poids. La monarchie ne convient donc qu'aux nations opulen-
(1) S'il est vrai que dans la démocratie plus de la moitié du peuple soit magistrat, et si le magistrat y est payé, elle doit être bien plus coûteuse que la monarchie ou Varistocralie.
iSO
COURS IVORGANISATION SOCIALE.
teSf l'aristocratie aux États médiocres en richesse ainsi qu'en grandeur, la démocratie aux États petits et pauvres, n
Voilà donc, conclut Rousseau, dans chaque climat les causes naturelles sur lesquelles on peut assigner la forme de gouvernement à laquelle la force du climat Tentraine , et dire même quelle espèce d'habitants il doit avoir. Les lieux ingrats et stériles où le produit ne vaut pas le travail , doivent rester incultes et déserts, ou être seulement peuplés de sauvages ; les lieux où le travail des hommes ne rend exactement que le nécessaire, doivent être habités par des peuples barbares, toute police y serait impossible; les lieux où l'excès du pro* duit sur le travail est médiocre, conviennent aux peuples libres; ceux où le territoire, abondant et fertile, donne beaucoup de produit pour peu de travail, et où les hommes consomment peu, veulent être gouvernés monarchiquementj pour consommer par le luxe du prince l'excès du superflu des sujets» car il vaut mieux que cet excès soit absorbé par le gouvernement que dissipé par les particuliers»
Or, suivant Rousseau, c'est en général dans le Midi que les terres produisent beaucoup pour peu de travail, et que les hommes consomment peu au milieu de grands produits. Dans les Indes, en Afrique, il suflit de gratter la terre, en Angleterre il faut la labourer; aux Indes il y a des millions d'hommes dont la nourriture ne coûte pas un sou par jour. £n Angleterre, un paysan aisé mange en un jourlediner de dix Espagnols. Ajoutez que les aliments des pays chauds sont plus substantiels que ceux des pays froids; ajoutez enûn que les pays chauds, qui peuvent nourrir plus d'habitants que les pays froids, en renferment moins, parce qu'ils en ont moins besoin pour leurs services. Or, le despotisme s'accommode très-bien de la dispersion des hommes sur de grands espaces, qui les empêchent de se réunir habituellement et de se concerter pour résister au despotisme.
On voit que Rousseau rentre ici par les conséquences dans l'opinion de Montesquieu. Tout deux attribuent au climat l'origine du despotisme, l'un à raison de sa chaleur, l'autre à raison de la fécondité des terres dans les pays chauds.
Avant de mettre sous vos yeux les réponses que fournit l'observai ion contre ces deux sys-
tèmes, je dois relever les principales erreurs de Rousseau. Son raisonnement concernant la monarchie est de mauvaise logique, ce qui n'est pas ordinaire à ses raisonnements, et cependant il pouvait le rendre bien plus fort dans son sens.
11 avance d'abord que comme il faut de forts tributs pour payer la monarchie, la monarchie convient aux nations opulentes: 1® il n'est pas de l'essence de la monarchie d'être chèrement payée, d'avoir un chef immensément doté, etc.; 2^ de ce que la richesse seule peut payer de forts tributs, il ne s'ensuit pas que les tributs conviennent à la richesse; 3° de ce que de forts tributs sont supportables à la richesse, ou, si l'on veut, lui conviennent, il ne s'ensuit pas qu'ils lui soient nécessaires et que les jpeuples riches veuillent être gouvernés monarchiquement pour le plaisir de payer des tributs.
Rousseau ajoute que les pays où l'hpmme consomme peu et obtient beaucoup de produits avec peu de peine veulent être gouvernés monarchiquement pour consommer par le luxe du prince l'excès du superflu des sujet». Certes, pour que cette assertion fût vraie, il faudrait que ce fût un étrange plaisir que de se donner un maître, ou bien un étrange embarras que d'avoir du superflu ! Est-il une superfluité dont on ne puisse tirer des jouissances? La faculté de jouir est-elle si facilement épuisable? Est-il une superfluité qu'on ne puisse échanger contre quelque objet d'utilité, de nécessité même? Il vaut mieux ^ dit Rousseau, que V excès du superflu soit absorbé par le gouvernement que dissipé par les particuliers. Pour qui cela vaut-il mieux? Pour le gouvernement, sans doute? Si c'est là le sens de l'auteur, je suis d'accord avec lui. Mais j'observe qu'il ne s'agit pas de savoir comment les gouvernements prennent plaisir à piller les citoyens, mais comment les peuples peuvent en trouver à se laisser piller par les gouvernements. Rousseau aurait-il voulu dire que cela vaut mieux pour les mœurs? Je lui demanderai si les mœurs des pays où il y a des traitants, et il y en a partout où il y a de grosses finances, valent mieux que celles des pays où chacun dépense son revenu ou en fait profit? Si les mœurs de Paris valaient mieux que celles de la Suisse, les mœurs des fermiers généraux mieux que celles des fabricants de toiles pein-
COUKS D^ORGANISATION SOCIALE.
tes? Rousseau aurait- il voulu dire^ enfin^ que cela vaut mieux ^om les pauvres d'un État ^ parce qu'ils reçoivent des mains du gouvernement ce que le gouvernement reçoit de la main des citoyens riches? Mais cela n'expliquera pas davantage la soumission des riches ^ encore moins leur zèle pour le gouvernement monarchique^ et au fond je nie qu'il soit jamais de rintérét du pauvre de recevoir sa subsistance des mains du gouvernement plutôt que des mains du riche^ d'une main interposée plutôt que directement^ d'une main financière plutôt que d'une main propriétaire, de Fautorité plutôt que de la fraternité ; je nie qu'il soit plus avantageux au pauvre de travailler dans des ateliers publics plutôt que dans sa maison et dans sa famille^ de dépendre de la faveur du magistrat plutôt que d'un travail librement convenu et apprécié de gré à gré entre des citoyens. Tout est faux^ tout est discordant dans le passage de Rousseau que j'ai cité. Son argument, pour être spécieux^ devait être rédigé ainsi : Dans tout pays où Fhomme vit de peu et obtient avec peu de travail une grande abondance^ il doit être paresseux et vivre isolé. . Paresseux^ le despote s'en empare aisément. Isolé, il en dispose de même. Voilà l'argument tel qu'il aurait dû être pour exiger quelque réponse^ et tel que nous nous le proposons à nous-méme.
Avant d'y répondre, observons qu'on peut opposer à Montesquieu plusieurs autres passages de son propre ouvrage. Il dit, au chapitre XII du livre XIV, que le climat de l'Inde est si doux que les lois le sont aussi. «Ces lois , dit-il, ont donné les neveux aux oncles, les orphelins aux tuteurs comme on les donne ailleurs à leurs pères. Ils ont réglé la succession par le mérite reconnu du successeur. Il semble qu'ils ont pensé que chaque citoyen devait se reposer sur le bon naturel des autres. Heureux le climat qui fait naître la candeur des âmes et produit la douceur des mœurs! » N'est-il pas évident que ce pays est le moins propre au despotisme où la fraternité est l'instinct de tous les cœurs et l'habitude de tous les hommes? Montesquieu dit, dans un autre endroit, ces paroles : « Quelque pénibles que soient tous les travaux que la société exige, on peut tout faire avec des hommes libres... Autrefois les mines n'étaient exploitées que par des escla-
ves ou des criminels, aujourd'hui elles le sont par des hommes libres... Parce que les lois étaient mal faites, on a trouvé les hommes paresseux : parce que les hommes étaient paresseux on les a mis dans l'esclavage.» (Livre XV, chap. VIII.) Ce passage est très-contradictoire avec l'argument tiré dans l'autre morceau cité, de la paresse habituelle dans les pays chauds. Mais n'importent les contradictions ou les mauvais raisonnements. Voyons le fond des choses.
Voici une réfutation du système de l'influence des climats faite à la vue même des pays que Rousseau et Montesquieu ont pris pour exemples de leurs principes; elle est d'un bon obser>'ateur qui est en même temps un bon écrivain, de Volney, dans ses observations sur Fétat politique de la Syrie, qui font partie de son Voyage d^ Egypte. (Voyez pages 422 jusqu'à 436.)
a Cette observation qui se répète sur la plupart de leurs habitudes, étendue à d'autres pays, est devenue de nos jours le motif d'un jugement très-grave sur le caractère des Orientaux et de plusieurs autres peuples. Un écrivain célèbre, considérant ce que les Grecs et les Romains ont dit de la mollesse asiatique, et ce que les voyageurs rapportent de l'indolence des Indiens^ a pensé que cette indolence était le caractère essentiel des hommes de ces contrées ; recherchant ensuite la cause commune de ce fait général, et trouvant que tous ces peuples habitaient ce que nous appelons des pays chaudsy il a pensé que la chaleur était la cause de cette indolence ; et prenant le feit pour principe, il a posé en axiome que les habitants des pays chauds devaient être indolents, inertes de corps, et par analogie inertes d'esprit et de caractère. Il ne s'est pas borné là : remarquant que chez c^s peuples le gouvernement le plus habituel était le despotisme, et regardant le despotisme comme l'effet de la nonchalance d'un peuple, il en a conclu que le despotisme était le gouvernement de ces pays, aussi naturel, aussi nécessaire que leur propre cUmat. Il semblerait que la dureté ou, pour mieux dire, la barbarie de cette conséquence eût dû mettre les esprits en garde contre Terreur de ces principes: cependant, elle a fait une fortune brillante en France et même dans toute l'Europe, et l'opinion de l'au-
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teur de Vt'sprit des lois est devenue pour le plus grand nombre des esprits une autorité contre laquelle il est téméraire de se révolter. Ce n'est pas ici le lieu de faire un traité en forme pour en démontrer toute Terreur : d^ailleurs, il existe déjà dans l'ouvrage d'un philosophe dont le nom marche de pair pour le moins avec celui de Montesquieu. Mais afin d élever quelques doutes dans Tesprit de ceux qui ont admis cette opinion sans prendre le temps d'y réfléchir, je vais exposer quelques objections qui découlent naturellement du sujet. a L'on a fondé l'axiome de l'indolence des Orientaux et des Méridionaux en général sur l'opinion que les Grecs et les Romains nous ont transmise de la mollesse asiatique; mais quels sont les faits sur lesquels ils fondèrent cette opinion? L'ont-ils établie sur des faits fixes et déterminés, ou sur des idées vagues et générales comme nous le pratiquons nousmêmes? Ont-ils eu des notions plus précises de ces pays dans leur temps que dans le nôtre; et pouvons-nous asseoir sur leur rapport un jugement difficile à établir sur notre propre examen? Admettons les faits tels que Phistoire les donne : Étaient-ce des peuples indolents que ces Assyriens qui pendant cinq cents ans troublèrent FAsie par leur ambition et leurs guerres; que ces Mèdes qui rejetèrent leur joug et les dépossédèrent; que ces Perses de Cyrus qui dans un espace de trente ans conquirent depuis rindusjusqu'à la Méditerranée? Élaient-ce des peuples sans activité que ces Phéniciens qui pendant tant de siècles embrassèrent le commerce de tout l'ancien monde; que ces Palmyréniens dont nous avons vu de si imposants monuments d'industrie; que ces Carduques deXénophon qui bravaient la puissance du grand roi au sein de son empire; que ces Parthes qui furent les rivaux indomptables de Rome; enfin que ces Juifs mêmes, qui, bornés à un petit État, ne cessèrent de lutter pendant mille ans contre des empires puissants? Si les hommes de ces nations furent des hommes inertes, qu'est-ce que Pactivité? S'ils furent actifs, ou est l'influence du climat? Pourquoi dans les mômes contrées où se développa jadis tant d'énergie règne-t-il aujourd'hui une inertie si profonde? Pourquoi ces Grecs modernes si avilis sur les ruines de Sparte, d'Athènes, dans les champs de Marathon et
desThermopyles? Dira-t-on que les climats sont changés? Où en sont les preuves? Et supposons-le : ils ont donc changé par bonds et par cascades, par chutes et par retours ; le climat des Perses changea donc de Cyrus à Xerxès; le climat d'Athènes chaggea donc d'Aristide à Démétrius de Phalère; celui de Rome, de Scipion à Sylla et deSylIa àTibère? Le climat des Portugais a donc changé depuis Albuquerque, et celui des Turcs depuis Soliman ? Si l'indolence est propre aux zones méridionales, pourquoi a-t-on vu Carthage en Afrique, Home en Italie, les flibustiers à Saint-Domingue? Pourquoi trouvons-nous 1rs Malais dans Tinde, et les Dedouins dans l'Arabie? Pourquoi dans un môme temps, sous un même ciel, Sybaris, près de Crotone, Capoue près de Rome, Sardes près de Milet? Pourquoi, sous nos yeux, dans notre Europe, des États du Nord aussi languissants que ceux du Midi? Pourquoi, dans notre propre empire , des provinces du midi plus actives que celles du nord? Si avec des circonstances contraires l'on a les mômes faits, si avec des faits divers Ton a les mômes circonstances , qu'est-ce que ces prétendus principes? Qu'est-ce que cette influence? Qu'entend-on môme par activité? N'en accorde-t on qu'aux peuples belliqueux? Et Sparte sans guerre est^elle inerte? Que veut-on dire par pays chauds ? Où pose-t-on les limites du froid, duterfipéré? Que Montesquieu le déclare, afin que l'on sache désormais par quelle température l'on pourra déterminer l'énergie d'une nation, et à quel degré du thermomètre l'on reconnaîtra son aptitude à la liberté ou à l'esclavage!
«L'on invoque un fait physique, et l'on dit : La chaleur abat nos forces, nous sommes plus indolents l'été que l'hiver : donc les habitants des pays chauds doivent être indolents. Supposons le fait; pourquoi sous un même ciel la classe des tyrans aura-t-elle plus d'énergie pour opprimer que celle du peuple pour se défendre? Mais qui ne voit que nous raisonnons comme des habitants d'un pays où il y a plus de froid que de chaud? Si la thèse se soutenait en Egypte ou en Afrique, l'on y dirait : Le froid gêne les mouvements, arrête la circulation. Le fait est que les scnsaiions sont relatives à l'habitude, et que les corps pi^nnent un tempérament analogue au climat où ils vi-
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vent; en sorte qu ils ne sont affectés que par les extrêmes du terme ordinaire. Nous haïssons la sueur, l'Égyptien Faime et redoute de se voir sec. Ainsi, soit par les faits historiques, soit par les faits naturels, la proposition de Montesquieu, si importante au premier coup d'œil, se trouve à l'analyse un pur paradoxe, qui n^a dû son succès qu'à la nouveauté des esprits sur ces matières, lorsque V Esprit des Lois parut, et à la flatterie indirecte qui en résulte pour les nations qui Tout admis.
«Pour établir quelque chose de précis dans la question de l'activité, il était un moyen plus prochain et plus sûr que ces raisonnements lointains et équivoques; c'était d'en considérer la nature même , d'en examiner l'origine et les mobiles dans l'homme. En procédant par cette méthode, l'on s'aperçoit que toute activité, soit de corps, soit d'esprit, prend sa source dans les besoins; que c'est en raison de leur étendue, de leurs développements, qu*elle-même s'étend et se développe; Ton en suit la gradation depuis les éléments les plus simples jusqu'à Tétat le plus composé. C'est la faim, c'est la soif qui dans Thounne encore sauvage éveillent les premiers mouvements de Tàme et du corps; ce sont ces besoins qui le font courir, chercher, épier, user d'astuce ou de violence : toute son activité se mesure sur les moyens de pourvoir à sa subsistance. Sont- ils faciles, a-t-il sous sa main les fruits, le gibier, -le poisson , il est nioins actif parce qu'en étendant le bras il se rassasie , et que rassasié, rien ne l'invite à se mouvoir jusqu'à ce que l'expérience de diverses jouissances ait éveillé en lui les désirs qui deviennent des besoins nouveaux , de nouveaux mobiles d'activité. Les moyens sont-ils difficiles, le gibier est-il rare et agile, le poisson rusé, les fruits passagers, alors l'homme est forcé d'être plus actif; il faut que son corps et son esprit s'exercent à vaincre les difficultés qu'il rencontre à vivre; il faut qu'il devienne agile comme le gibier, rusé comme le poisson et prévoyant pour conserver les fruits. Alors, pour étendre ses facultés naturelles, il s'agite, il pense, il médite; alors il imagine de courber un rameau d'arbre pour en faire un arc, d'aiguiser un roseau pour en faire une flèche ; d'emmancher un bâton à une pierre tranchante pour en faire une hache : alors il travaille à faire des fllets, à