Les gouvernements connus remplissentils ces conditions
T^a de'rnière de ces questions engage encore dans une sous- analyse; car il faudra savoir : i*» comment on peut diviser, classer et nommer les gouvernements connus ; 2* dans chaque gouvernement, il faudra distinguer sa structure et son principe,
PBEMIBRE QUESTION. — Quel CSt l'objci dc tOUt
gouvernement? ^
L'objet de tout gouvernement est la garantie des droits, c'est-à-dire de la liberté et de la propriété', car les droits se réduisent à ces deux choses.
Mais la garantie des droits n'est pas l'objet immédiat et direct du gouvernement, comme on Ta généralement supposé jusqu'à ce jour.
COURS d'orgalXîsation sociale.
Ce n'est que médiatement que le gouvernement inlervient pour la garantie des droits; entre les droits et le gouvernement se trouvent trois lignes de garantie, savoir : le pacte social , qui rixe les rapports de Findividu avec la société; les lois civiles, qui tixent les rapports des citoyens entre eux ; et les mœurs, les mœurs dont j ai prouvé que Torigine est principalement dans la législation civile, et qui dépendent de ce que cette législation fait pour répandre Tamour du travail dans tous les hommes et même dans tous les sexes; vérité malheureusement trop peu sentie, et dont l'ignorance nous coûtera peut-être encore bien des années de bonheur. Le gouvernement n'est qu'une quatrième ligne placée derrière celles-ci pour leur servir d^appui; ce n'est qu une arn'ère-f/aranlie , un arrière-cautionnement.
Cette observation, qui au premier aspect paraît peu importante, est cependant une lumière posée sur le point qui sépare la vérité de l'erreur. C'est, comme nous le verrons plus bas, pour ne l'avoir pas faite que Montesquieu s'est cru autorisé à défendre ce qu'il y a de plus odieux dans ce qu'il a appelé la pure monarchie. Ce beau génie, de qui nous tenons et les moyens d'aller plus loin que lui et nos droits même pour le critiquer, a supposé que le ressort social résidait nécessairement dans le gouvernement, tandis qu'il réside dans l'organisation de la société même et ne doit résider que là. En conséquence ila voulu former les mœurs pour et par les institutions politiques, au lieu de les former par les institutions civiles, pour la pure institution sociale : il s'est attaché à fortifier la puissance gouvernante, sans songer à diminuer sa nécessité, et même on employant des moyens qui augmentaient cette nécessité; il voulait que les liens du gouvernement pussent se serrer, et pour en former le tissu il enlevait aux liens sociaux leur nerf et leur élasticité.— Pour que la monarchie fût énergique, «il croyait nécessaire de placer au-dessous du monarque et au-dessus du peuple un clergé, une noblesse, des parlements. — Il détruisait ainsi l'égalité, la fraternité sociale ; il dissolvait l'instrument qui devait tenir ensemble toutes les parties de Taggrégation politique Joindre ainsi les hommes , c est les comprimer, ce n'est pas les unir : c'est tout au plus les faire
adhérer par les angles, et non s'embrasser par les contours.
DEUXIÈME QUESTION. — Çmc/Z^s sont les condtlions essentielles de foui gouvernement?
Si le gouvernement est une garantie, il doit avoir :
i° De l'activité;
S*» De la force ;
3° De l'intelligence et de la sagesse ;
4*» De l'unité;
5*» De la stabilité ;
En un mot, ses moyens doivent être capables de répondre à sa fin.
Si le gouvernement n'est une garantie des droits que par les lois et par les mœurs, il doit être :
i^ Conforme aux lois;
2" Conforme aux mœurs;
En un mot, il ne doit employer que des moy(»ns correspondants à sa fin.
11 faut au gouvernement de Vaciivitc, car son essence est de traduire en action la volonté générale.
Il faut au gouvernement de la force, car il est destiné à soumettre les résistances particulières à la volonté générale.
Il faut au gouvernement de l'intelligence, pour varier son action au gré des circonstances variables et mobiles qui se succèdent ou se croisent continuellement. Une machine invariable dans ses mouvements ou inflexible dans l'emploi de ses forces produirait fréquemment de grands maux. Quand on compose un gouvernement, on doit considérer les agents qui l'exerceront sous deux rapports : le premier avec la machine même du gouvernement, le second avec les actes du gouvernement ou avec les gouvernés. Considérés comme pièces de la machine, on doit les choisir comme on choisit une matière première purement inerte et passive, dont le service sera subordonné au mouvement de Tensemble. Ils doivent être évalués comme le sont, quant à la force et au poids, le bois, le fer, la pierre, qu'on emploie dans la construction des machines proprement dites; mais dans leurs rapports avec les gouvernés, de même que la machine tout entière représente leur intelligence collective, chacun d'eux, comme pièce de la machine, doit encore
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être doué d'une intelligence particulière pour l'exercer de la manière la plus ulile suivant les lieux, les temps, les choses et les personnes.
II faut au gouvernement de l'unité, car les droits de chacun étant sous la garantie de tous, et la garantie de tous exigeant l'assistance de chacun, il faut que le pacte social s'exécute partout de la môme manière, ou bien il est attaqué dans son essence.
Il faut au gouvernement de la stabilité, car une garantie doit être permanente comme les droils, lesquels sont aussi constants que les besoins, lesquels le sont autant que notre nature.
Enfin, el ceci est le point essentiel, il faut au gouvernement de la moralilé, puisqu'il n'est qiie rarrière-garantie des mœurs, qui sont la garantie des lois, garantes du pacte social garant des droils.
Toutes ces conditions sont essentielles à tout gouvernement. L'inexistence d'une seule dans sa composition lui ôte son caractère, le convertit en système d'oppression ou l'anéantit.
TROISIÈME QUESTION. — Quc faut-U penscf des systèmes de gouvernement connus?
Rappelons- nous d'abord que nous avons adopté la division de Jtousseau en gouvernements démocratique, aristocratique et monarchique; que le premier se divise en ochlocratie et en démocratie proprement dite ; le deuxième, en poliarchique et en olygarchique , et l'un et l'autre en aristocratie îiaturelle, héréditaire et élective; le troisième, entin, en monarchie élective et en monarchie hérétiitaire ; rappelons-nous aussi que le mot de république, que le mot de gouvernement représentatif, n'appartient pas exclusivement ù un ou deux des trois; qu'ils peu>entêtreappliquésà tous trois, pourvu que V hérédité soit prohibée dans tous pour toute fonction publique, et que les fonctionnaires y soient élus pour le peuple par le peuple.
Montesquieu, comnr.e je l'ai annoncé, a distingué dans tout gouvernement deux choses différentes: l'une est sa nature, l'autre est son principe. Il y a, dit-il, cetfe différence entre ta nature du gouvernement et son principe , que sa nature est ce qui le fait être tel, f^t son principe ce qui Ir fuit agir. Un ne est sa struc-
ture particvlièrCy et l'autre les passions hu" maines qui le font mouvoir, (Espr, des Lois, chap. i«% liv. III.) Ce langage, qui n'est pas fort clair, et dont beaucoup de gens, qui croient très-bien l'entendre, seraient fort en peine de faire l'analyse, peut, je crois, être traduit ainsi : i« Tout gouvernement a besoin pour agir d'organes et de membres, d'yeux, de bras, de mains, etc.; 2*» il a besoin encore d'un principe de vie qui l'anime, qui lui donne le mouvement, d'un esprit qui dirige son action ou en assure la régularité. .L'assemblage de ses parties matérielles et physiques, son organisation, sont l'ouvrage de la loi constitutionnelle : la vie qui l'anime , l'esprit qui le dirige, ce sont les mœui^ publiques.
Rien de plus réel que cette distinction du principe et de la nature du gouvernement, de sa vie et de son organisation. Rien de plus vrai eifcore que celte doctrine qu'en a déduite Montesquieu, savoir, que si l'esprit public, si les mœurs générales ne sont pas d'accord avec la structure dû gouvernement, le gouvernement ne peut subsister.
Montesquieu ne commence à être dans Terreur que quand il subordonne le principe de direction à l'organisation dont il s'agit de diriger l'action; que quand il crée des mœurs différentes pour chaque gouvernement; que quand il emploie le gouvernement même à la création de l'espèce de mœurs dont il a besoin pour le soutien de chaque organisation différente : aloi*s il oublie qu'il n'y a qu'une morale, et qu'ainsi il ne peut exister qu'une bonne espèce de mœurs ; que la morale étant antérieure aux gouvernements, les gouvernements doivent se régler sur ces préceptes, et non la soumettre à leurs combinaisons ; que si le principe de la vie des gouvernements réside dans les mœurs, le premier soin dont on doive s'occuper est d'instituer de bonnes mœurs et ensuite de coordonner le gouvernement avec elles ; enfin que, comme la morale n'est autre chose qu'une bonne et exacte théorie de l'intérêt personnel bien entendu, tout gouvernement qui puise en elle le principe de .son activité, dont l'organisation est disposée de manière à en être fortement pénétrée et à y obéir facilement, renferme en lui-même le principe (le la plus grande stabilité et de la plus grande énc ruie. Au fait, si la doctrine de Montesquieu
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n'est pas d'accord avec la philosophie, elle Test bien avec l'histoire de tous les gouvernements^ qui tous ont façonné les hommes pour l'autorité publique et non Tautorité publique pour les hommes.
Mais^ quoi qu'il en soit , il faut reconnaître dans tout gouvernement sa structure et son principe, et le juger par Tune et l'autre de ces circonstances.
Essayons de juger suivant cette méthode les gouvernements que nous connaissons^ et commençons par la démocratie.
De la démocratie.
Si, comme le dit Montesquieu, le principe de la démocratie est la vertu, la démocratie n'a rien que de conforme à la principale condition que nous exigeons d'un gouvernement, la moralité. Or, rien de plus vrai que la proposition de Montesquieu.
Pour que le gouvernement démocratique reste le partage du plus grand nombre, ce qui est l'essence de la démocratie, il faut que nul ne puisse s'en attribuer les pouvoirs ni même avoir la volonté de les envahir. 11 faut que l'égalité règne, que le sentiment et l'amour en soient dans tous les cœurs. Mais pour que l'égalité se soutienne longtemps dans une démocratie, il faut que les hommes soient tempérants, frugaux, modestes, austères même, en un mot exempts de ces habitudes corruptrices qui portent à l'avarice et à l'ambition, par où les hommes tendent sans cesse et parviennent toujours à s'élever les uns au-dessus des autres. L'intérêt du gouvernement démocratique s'accorde donc avec les préceptes de la morale.
Pour que le gouvernement démocratique se soutienne, il faut aussi que le plus grand nombre des citoyens prenne plaisir à l'exercer; mais pour que le plus grand nombre se plaise à exercer les fonctions du gouvernement, il faut que la patrie leur soit chère, et plus chère que tout intérêt privé. Il faut que chacun y place ses plaisirs et réunisse sur elle toutes ses espérances. Or, pour appartenir plus à sa patrie qu'à soi-même, il faut nonseulement savoir .se préserver ou s'affranchir de toutes habitudes égoïstes, exclusives, mais encore savoir réfréner les fimtai>ies domina-
trices, contenir les passions entraînantes, prévenir enfin les égarements de l'imagination. La démocratie demande donc sagesse, modération, vertu dans les habitudes, soit pour prévenir les usurpations du pouvoir, soit pour en prévenir le délaissement; or, les vertus que la démocratie demande, elle les honore, elle les chérit, elle les étend.
En revanche, la démocratie a quelque chose de contraire à l'objet des lois et du pacte social. Les lois, le pacte social ont pour objet la conservation de la liherté et de la propriété. Or, la démocratie condamne les citoyens à la négligence de leurs affaires et de leurs propriétés. Le peuple, dit Rousseau, ne peut pas être constamment assemblé pour délibérer des affaires publiques ; et en effet, il renoncerait par là à ses intérêts domestiques. Or, quoi de plus contradictoire que de sacrifier au gouvernement ce qu'on a l'intention de mettre sous sa garantie ? quoi de plus absurde que de sacrifier la fin aux moyens ? C'est surtout dans un très-grand État, dans un État où les affaires sont très multipliées, très^ompliquées, exigent non-seulement beaucoup de temps pour leur expédition, mais encore pour leur étiide, et où la faculté de les décider dépend d'une multitude de connaissances dont l'acquisition a exigé elle-même un temps infini; c'est dans un pareil État que la démocratie supposerait presque un renoncement total à la propriété.
La démocratie est aussi un gouvernement sans force : le prince, le souverain, les sujets, étant réunis dans la même personne, ne font pour ainsi dire qu un gouvernement sans gouvernement. «Unissez, dit Rousseau, le gouvernement à l'autorité législative; faites le prince du souverain et de tous les citoyens autant de magistrats, alors le gouvernement y privé d'une vie qui lui soit propre, de la personnalité, du moi^ qui est le principe de son activité; alors la volonté du gouvernement, confondue avec la volonté générale, n'aura pas plus d'activité qu'elle, et laissera la volonté particulière dans toute sa force...
«... Plus les magistrats sont nombreux, c'est encore Rousseau qui parle, plus le gouvernement est faible, parce qu'il s'épuise sur luimême ; il est obligé d'employer sur ses propres menjbres luïe partie de la force qu'il
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devrait employer an service direct du peuple
a ... [l n'a jamais existé de véritable démocratie, dit toujours le même philosophe, et il n^en existera jamais. Les républiques qu'on appelle de ce nom sont de petits États bornés comms des familles, où il règne une grande simplicité de mœurs^ qui prévient la multitude et la complication des affaires^ et où l'existence du gouvernenient démocratique n'atteste autre chose- que la nullité de ce gouver« nement même et la superfluilé d'un gouvernement quelconque dans un pays où il n'y a rien à gouverner.
La démocratie est un gouvernement sans activité, a L'expédition des affaires devient plus lente, dit Rousseau, à mesure que plus de gens en sont chargés. En donnant trop à la prudence on ne donne pas assez à la fortune. On laisse échapper l'occasion, et à force de délibérer on perd souvent le fruit de la délibération. L'expédition des affaires, dit-il ailleurs, se fait plus vite par de petits tribunaux que par de grands, et l'expérience confirme chaque jour cette observation. » *
La démocratie est exposée à manquer quelfois, souvent même, de sagesse et d'inteUigence.
Autant les hommes en masse ont ordinairement de rectitude quand ils font des lois, autant ils sont sujets à l'erreur quand ils jugent ou qu'ils gouvernent. J'ai déjà montré que comme l'essence de la volonté générale est d'être droite quand elle s'applique à un objet général, son essence est de s'égarer quand elle s'applique à des actes particuliers. C'est dans les affaires bien plus que dans la législation, que la puissance des orateurs est redoutable, que l'égarement des esprits est facile, et que les semences de guerre civile sont aisées à répandre et à échauffer. C'est là que l'ignorance s'enhardit à prononcer des décisions dont elle ne portera pas le poids, et que les passions personnelles agissent sans frein et sans retenue.
La démocratie est un gouvernement nécessairement privé d'unité dans tout pays trop étendu pour que les citoyens se réunissent en une seule et même assemblée, à leffet de soumettre les affaires à une délibération commune. Par exemple, si en France on voulait établir la démocratie il faudrait, ou trouver le moyen
de réunir chaque jour six millions de votants, ou se résoudre à vohr naître autant de démo* craties différentes, qu'il faudrait instituer d'assemblées différentes pour éviter les cohues et la nécessité d'emplacements disproportionnés avec la puissance de la parole, et les réduire à une mesure telle que les orateurs puissent être entendus de tous les votants.
La démocratie enfin est un gouvernement sans solidité : i^ parce qu'elle est sans force; 2« parce qu'elle dépend de la vertu des citoyens, et que pour l'exposer à une subversion il suffit des hasards inévitables qui d'un côté font naître des hommes audacieux ou développent l'audace dans des hommes modestes, de "l'autre affaiblissent et détrempent les âmes vigoureuses ou les abattent. «Il n'y a pas de gouvernement, dit Rousseau, si sujet aux agitations intestines et aux guerres civiles que le démocratique, parce qu'il n'y en a aucun qui tende si fortement et si continuellement à changer de forme, ni qui demande plus de courage et de vigilance pour être maintenu dans la sienne, d
Voici un passage de V Esprit des Lois où Montesquieu, exposant les causes delà corruption de la démocratie, montre aussi combien elles sont toujours imminentes dans ce gouvernement :
« Le principe de la démocratie, dit-il (liv. Vni, chap. Il), se corrompt non-seulement lorsqu'on perd l'esprit d'égalité, mais encore quand on prend l'esprit d'égalité extrême et que chacun veut être égal à ceux qu'il choisit pour lui commander. Pour lors, le peuple ne pouvant souffrir le pouvoir même qu'il confie, veut tout faire par lui-même, délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats et dépouiller tous les juges.
« Alors aussi la vertu s'évanouit; on ne respecte plus le magistrat, ni les vieillards, ni les pères, ni les maîtres. Les femmes, les enfants, les serviteurs n'ont plus de soumission pour personne. On ne respecte pas la propriété. » On trouve au chap. 3 Su même livre, Inobservation suivante, qui se rapporte au même sujet.
«Dans la démocratie réglée on n'estégal que comme citoyen; dans celle qui ne l'est pas, on est l'égal du magistrat, du sénateur, du juge, du père, du mari. La place naturelle de la vertu est auprès de la liberté; mais elle n'est
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pas plus auprès de la liberté extrême qu'auprès de la servitude. « Quand fêtais riche, dit Chamides, dans le Banquet de Xénophon, ; Vtaù obligé de faire ma cour aux calomniateurs; ils pouvaient me faire du mal , je ne pouvais leur en faire. La république me demandait chaque jour un nouveau tribut; je ne pouvais m'aosenter. Depuis que je suis pauvre fax acquis de l'autorité ; personne ne me menace^je menace lesautres;je puis m'en aller ou rester. Déjà les riches se lèvent de leur place et me cèdent le pas. Je suis un roi^ fêlais esclave ; je payais un tribut à la république , aujourd'hui elle me nourrit. Je ne craim plus de perdre, et j'espère d'acquérir. »
« Le peuple tombe dans ce malheur lorsque ceux en qui il se confie, voulant cacher leur propre corruption, cherchent à le corrompre. Pour qu'il ne voie pas leur ambition, ils ne lui parlent que de sa grandeur; pour qu'il n'aperçoive pas leur avarice, ils flattent sans cesse la sienne.
« La corruption va toujours en augmentant quand elle a une fois commencé; le peuple veut goûter le.s amusements du luxe, mais pour concilier ce goût avec celui de la paresse, il n'a de ressource que dans le trésor public.
a Adonné au plaisir et à la paresse, il sera bientôt vénal. Les suffrages s'achèteront. Il s*élèvera de petits tyrans, qui auront tous les vices d'un seul; ce qui restera de liberté deviendra insupportable ; alors qu'un seul tyran s'élève, la liberté est perdue.
« La démocratie a donc deux excès à éviter : l'esprit d'inégalité, qui la mène à Taristoératie ou au gouvernement d'un seul, et l'esprit d'égalité extrême, qui la conduit au despotisme ou livre l'État aux conquérants. » ( Liv. VIII , chap. Il ) Ajoutez à ces observations celle que fait le même philosophe au chap. iv du môme livre VIIl, de Y Esprit des Lois.
« Les grands succès , dit-il , surtout ceux auxquels le peuple contribue beaucoup, lui donnent un tel orgueil , qu'il n'est plus possible de le conduire. La république d'Athènes fut corrompue par la victoire de Salamine sur les Perses ; la défaite des Athéniens perdit la république de Syracuse. »
Hobbes a écrit quelques pages effrayantes sur le gouvcnienient dénHUTatique. Voici une
traduction littérale de quelques fragments de ce morceau curieux, dont le vice est de présenter comme des attributs. absolument inséparables de la démocratie les abus, qui n'en sont que des accidents ordinaires.
<c C'est, dit-il , un des inconvénients de l'autorité suprême confiée à un seul homme , que cet homme puisse, outre les tributs nécessaires pour les dépenses publiques , pour la subsistance des administralem^, la construction et l'entretien des édifices publics , les fournitures des guerres , l'honorable entretien de sa maison domestique, exiger encore d(^s sommes considérables pour enrichir ses enfants , ses parents, ses favoris, ses courtisans. Il faut convenir que c'est là un inconvénient réel, mais aussi qu'il est du nombre de ceux qui se rencontrent dans toute espèce de gouvernement; ils sont même plus tolérables dans la monarchie que dans la démocratie , car les parents, amis, affîdés, que le monarque prend plaisir à enrichir, sont peu nombreux, parce qu'ils sont rapi>artenance d'un seul homme. Dans la démocratie, au contraire , autant il existe de dém^ogues, c'est-à-dire d'orateurs accrédités auprès du peuple (et il en existe toujours un grand nombre à la fois , et chaque jour il s'en élève de nouveaux), autant il existe de gens qui ont parents, amis et flatteurs à enrichir; chacun d'eux en effet ne se contente pas de donner à sa famille de l'éclat et de la puissance par la richesse, ils veulent aussi s'attacher les étrangers pour fortifier leur parti. Les ministres et les favoris du monarque étant peu nombreux, il peut combler leur ambition sans charger les citoyens : il n'a qu'à leur conférer les emplois civils et militaires, qui sont à sa disposition. Dans la démocratie, au contraire, où il faut assouvir la cupidité d'un grand nombre d'hommes qui se renouvellent tous les jours, il est impossible de la satisfaire sans fouler les citoyens. Le monarque, malgré la puissance qu'il a d'élever aux places des hommes indignes de les occuper, veut rarement user de cette faculté. Les orateurs de la démocratie doivent toujours vouloir le contraire, parce que c'est pour eux une nécessité ; car celui d'entre eux qui , moins délicat , élèverait indistinctement toute espèce d'hommes aux charges, se donnerait une puissance formidable à ses ri\aux et à la république même.
COLIiS D'OHliAMSATîON SOCIALK.
« Un autre inconvénient du despotisme est que chacun éprouve sous son règne des inquiétudes perpétuelles sur son existence, lorsqu'il considère que le monarque a le pouvoir non-seulement d'infliger telle peine qu'il veu», pour tel délit qu'il lui plaît, mais encore de faire périr des citoyens innocents. Cet incon- %-énient est réellement très-considérable, mais il est attaché au monarque, non à la monarchie. La conduite d'un Néron n'est pas une conséquence essentielle de sa qualité de prince. Et encore les citoyens sont plus souvent condamnés injustement sous le gouvernement populaire que sous celui d'un seul homme. Les rois sévissent seulement contre ceux qui leur ont été impoi tuns par des conseils intempestifs, ou qui se sont déclarés contraires à leur volonté , ou enfin qui ont invectivé contre eux. Mais aussi ils empêchent qu'un citoyen ne puisse nuire à un autre par la supériorité de son pouvoir. De sorte que sous le règne d*im Caliguitty d'un IS'éron, personne n'est exposé à d'injustes peines s'il ne s'est fait connaître d'eux, s'il ne s'est rangé parmi leurs courtisans, s'il ne s'est mis en évidence dans quelque fonction publique; encore tous ceux qui se trouvent dans ce cas ne sont-ils pas exposés, mais seulement ceux qui ont quelque chose à perdre. Ainsi, dans la monarchie celui qui veut vivre obscur, quel que soit le monarque, est à labri de tout danger. Mais sous la domination populaire il peut exister autant de Xérons qu'il existe d'orateurs attachés à flatter le peuple : en effet, chacun de ces orateurs a autant de pouvoir que le peuple lui-même ; et quand il s'agit de soustraire au châtiment ceux d'entre eux qui par passion, par haine particulière, ont injustement fait périr des citoyens, ils s'empressent d'y concourir comme en vertu de cette convention tacite : aujourd'hui je te défends, demain ce sera ton tour de me défendre. »
Hobles peint , quelques pages plus loin , le jeu des factions dans les délibérations publiques ; et voici littéralement ce qu'il dit : notez qu'Hobles écrivait en 164-8 :
« Souvent, dit-il, quand la majorité qui a prononcé n'est pas tellement nombreuse que le parti vaincu ne puisse espérer de faire passer une décision contraire dans une assemblée suivante, les chefs de te parti convoquent tous
ceux qui le compo.senl , et ils délibèrent d'avance entre eux sur les moyens de faire abroger le décret rendu. Ils conviennent de se rendre en grand nombre dans la suivante assemblée et de s'y trouver des premiers. Ils distribuent à chacun ce qu'il doit dire . décident Tordre dans lequel chacun doit parler, pour faire délibérer promptement sur la question et la faire décider d'emblée avant que les adversaires arrivent. On a donné le nom de faction aux gens qui possèdent l'art et Thabileté de celte sorte de manœuvres, parce qu'elles consistent à façonner, à faire le peuple comme on le veut (l). »
Hobbes a parlé aussi des dangers de l'éloquence dans les grandes as.semblées
Hobbes a conclu de ces observations, et d'autres encore dont l'analyse serait superflue, que non-seulement les peuples ne doivent pas gouverner par eux-mêmes, mais encore qu'ils ne doivent pas faire leurs lois, et n'ont pas iU parti plus sage à prendre que d'abdiquer leur souveraineté. J'en ai déjà assez dit pour faire voir combien cette dernière proposition est absurde , et j'y reviendrai encore. La première proposition n'est pas dans toute sa plénitude une conséquence de ce qui précède ; encore une fois, il peint les accidents de la démocratie, mais ne fait pas connaître son essence. Les reproches dont il charge la démocratie sur son déclin, corrompue, périssante, ne doivent pas être appliqués à la démocratie saine et entière. Seulement de ce que ces causes de déclin et de corruption agissent ordinairement sur les démocraties, on peut mettre en principe qu'elles ont en elles un principe d'instabilité , et c'est tout ce que j'ai voulu démontrer.
De l* aristocratie.
Je ne parle en ce moment que de l'aristocratie génémlement établie , celle qui a retenu spécialement ce nom odieux, l'aristocratie héréditaire, qui concentre le gouvernement dans une classe de nobles de naissance ; je me ré-
(1) Voltaire, au mot faction^ dans son Dictionnaire philosophique, fait au si dériver ce mot du mot /aire, /accie, mais il le regarde comme une métaphore du moi/action ou service d*une sentinelle mise à un poste. La faction, selon lui, est un poste séditieux qui a Bon service monté.
COUKS D'ORGANISATION SOCIALE.
serve de parler de raristocraiio élective^ ou gouvernement représenialify dans la prochaine séance.
L'aristocratie héréditaire^ quand elle existe pour le gouvernement , existe aussi pour la formation des lois ; c'est-à-dire que là où le peuple n'a pas le droit de se gouverner par lui-môme ou par ses représentants^ il n'a pas non plus celui de se donner des lois ; il est privé de sa souveraineté. L'aristocratie héréditaire est donc une offense à la liberté et à la propriété ; elle n'est donc pas une garantie , elle n'est donc , au contraire^ qu'un système d'oppression.
Lorsque les nobles sont en grand nombre , dit Montesquieu^ il faut un sénat qui règle les affaires que le corps des nobles ne saurait décider, et qu'il prépare celles dont il décide. Dans ce cas^ continue-t-il, on peut dire que l'aristocratie est en quelque sorte dans le sénat^ la démocratie dans le corps des nobles^ et que le peuple n*est rien.
Ce gouvernement est susceptible, par sa nature, de force, d'activité, de lumière; mais c'est contre le peuple que tous ces avantages sont employés quand ils y sont réunis; il a de l'unité, de la stabilité, mais c'est l'unité de l'oppression et la stabilité du crime.
De la monarchie.
Voyons l'opinion de Montesquieu sur la monarchie. La monarchie dont il parle, c'est l'ancienne monarchie française, celle qui existait de son temps, sous le règne de Louis XV. 11 a essayé de la justifier; c'est d'après lui qu'on a placé ce régime informe entre les constitutions politiques; c'e^t sur sa parole que beaucoup de publicistes l'ont loué ; qu'un grand nombre de Français l'ont atîectionné. C'est donc cette monarchie qu'il importe le plus d'examiner pour les progrès de^i^ science politique. Ajoutons que la France a figuré avec assez de dignité entre les peuples de l'Europe pour offrir à la curiosité un puissant intérêt ; examinons donc sa constitution, et à cause de son apologiste et à cause d'elle-même.
Le gouvernement monarchique dont il s'agit est celui où un homme, parvenu au trône par succession, gouverne seul, mais suivant des lois établies ou consenties par le peuple.
Voici la nature de ce gouvernement suivant Montesquieu :
« Les pouvoirs intermédiaires subordonnés et dépendants constituent la nature de ce gouvernemonl. Il faut des canaux réguliers par où coule la puissance, afin qu'elle soit conforme aux lois fondamentales.
« Le pouvoir intermédiaire subordonné, le plus naturel, est celui de la noblesse; point de monarque, point de noblesse, et vice versa. Abolissez dans une monarchie les prérogatives des seigneurs, du clergé, etc., et bientôt vous aurez un État populaire ou un État despotique...
m 11 faut, outre les rangs intermédiaires dans une monarchie, un dépôt de lois. Ce dépôt ne peut être que dans les corps politiques qui annoncent les lois quand elles sont faites et les rappellent quand on les oublie. »
Montesquieu veut que la noblesse, ainsi que le trône, soit héréditaire, afin, dit-il, que les nobles aient un grand intérêt à la conserver. Il veut que les substitutions, le retrait lignager, les droits d'aînesse, les privilèges des terres nobles, assurent à la noblessr un grand lustre, une grande puissance.
Voilà ce qu'il appelle la nature, ou la structure du gouvernement monarchique.
• Voici ce qu'il dit des principes de ce gouvernement :
a Le principe ou ressort de ce gouvernement n'est point la vertu. 11 existe quelquefois des princes vertueux, mais il est très-difiicile que le peuple le soit... — L'ambition dans l'oisiveté, la bassesse dans l'orgueil, le désir de s'enrichir sans travail, l'aveVsion pour la vérité, la flatterie, la trahison, la perfidie, l'abandon de tous ses engagements, le mépris des devoirs du citoyen, la crainte de la vertu du prince, l'espérance de ses faiblesses, le ridicule perpétuel jeté sur la vertu, forment le caractère des courtisans. Or il est malaisé] que les principaux d'un État soient malhonnêtes gens, et que les inférieurs soient gens de bien; que ceux-là soient trompeurs et que ceux-ci consentent à n'être que dupes. Que si dans le peuple il se trouve quelque malheureux honnête homme, le cardinal Richelieu insinue dans son testament que le monarque doit se garder de s'en servir...
«... L'État monarchique subsiste indépen-
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(lamment de l'amour de la patrie^ du désir de la vraie gloire, du renoncement à soi-môme, etc. Les lois y tiennent la place de toutes les ver* tus, dont on n'a aucun besoin ; TÉtat vous en dispense. Une action qui se fait sans bruit est en quelque sorte sans conséquence.
a, ..Le ressort du gouvernement monarchique, c'estrhonneur. Et qu'est-ce que l'honneur? quelles vertus lui doivent l'existence? Les vertus qu'il exige dans les monarchies ne sont pas tant, dit Montesquieu, ce qui nous appelle vers nos concitoyens que ce qui nous en distingue ; sous le règne de l'honneur, on ne juge pas les actions comme bonnes, mais comme belles; comme justes, mais comme grandes ; comme raisonnables, mais comme extraordinaires Dans les monarchies bien réglées,
dit encore ai Heurs Montesquieu, tout le monde sera à peu près bon citoyen, et on trouvera rarement quelqu'im qui soit homme de bien et qui aime la patrie po.ur elle-même , c'est-àdire , tout le monde à peu près fera des actes apparents de bon citoyen sans Tétre, et se contenterait encore de paraître avoir fait ces actes sans les avoir faits réellement. »
Cette raison de préférer le gouvernement monarchique au républicain est mauvaise; car il ne suffit pas dans un Ëtat étendu que la puissance physique d'un magistrat unique soit toujours capable d'activité ; il faudrait encore que son activité put suffire aux affaires, et c'est ce qrri ne peut pas être dans un vaste empire. Le monarque a donc besoin, soit pour se décider, soit pour ordonner, d'assembler un conseil ou des ministres ; l'inconvénient que trouve Hobbes au go.uvernement républicain se rencontre donc aussi dans le gouvernement monarchique.
Je ne contesterai pas non plus au système monarchique Tunité, Tactiviié; ce sont des conséquences du principe que nous avons rappelé plus haut d'après Rousseau.
Je reconnaîtrai aussi sa stabilité, quoique le moment présent me donnât beau jeu pour lui cofâtester cet avantage ; il est de fait, et il est très-aisé de concevoir que l'existence de plusieurs ordres au-dessous du prince garantit tout à la fois et le gouvernement et ceux qui gouvereent.
a Dans les mouvements populaires des États soumis au despotisme, le peuple, mené par
lui-même, porte toujours les choses aussi loin qu'elles peuvent aller; les désordres qu'il commet sont extrêmes. Il n'en est pas de même dans les monarchies ; les chefs craignent pour eux ; ils ont peur d'être abandonnés ; les puissances intermédiaires dépendantes ne veulent pas que le peuple prenne trop le dessus. Les séditieux qui n*ont ni Fespérance ni la volonlé de renverser l'État ne peuvent ni ne veulent renverser le prince.
« Nos histoires sont pleines de guerres civiles sans révolutions, celles des États despotiques sont pleines de révolutions sans guerre civile. « Toujours la noblesse a été portée h défendre le trône. La noblesse anglaise s'ensevelit avec Charles 1«' sous les débris de la royauté. On se rappelle comment la noblesse française défendit la couronne sous Philippe H; comment la noblesse hongroise a soutenu la maison d'Autriche, qui pourtant avait mis tous ses soins à l'opprimer. » (Esprif des Lois,)
On peut représenter ces réflexions de Montesquieu sous la même figure qui a servi à Em. Sieyès pour comparer la monarchie à la république. On peut dire : Le gouvernement monarchique est solide parce qu'il finit en pyramide; une pierre supérieure retient toutes les autres, et cette pierre, soutenue elle-même par toutes les autres, porte sur une large base; sur la plate-forme républicaine, au contraire, on se bat pour savoir à qui elle demeurera ; on se bat au pied de la pyramide pour y arriver, on se bai encore en y montant. Si la monarchie était cylindrique et non pyramidale, le cylindre debout au milieu de pierres basses et égales, qu'il surpasserait toutes également en grandeur, serait en prise à tous les vents, ne serait assuré d'aucun côté et chancellerait bientôt sur ses fondements.
Recueillons ici ce qu'a dit Machiavel dans le livre du Prince et ce qu'a dit le roi de Prusse, Frédéric le Grand, dans V Anti-Machiavel, chap. % au sujet de la monarchie. Il pense que l'hérédité de la couronne et l'hérédité de la noblesse se prêtent un mutuel appui.
« 11 est bien plus facile, dit Machiavel, de conserver des États héréditaires que des États nouvellement conquis, parce qu'il suffit de ne point outre-passer l'ordre établi par ses ancêtres et de s'accommoder aux temps. »
Voici ce que porte le commentaire :
30i COLÏIS D'ORGANISATION SOCIALE
«Les princes héréditaires sont fortifiés dans leur possession par la liaison intime qui est entre eux et les plus puissantes familles de l'État, dont la plupart sont redevables de leur grandeur ou de leurs biens à la maison souveraine, et dont la fortune est si inséparable de celle du prince qu'ils ne peuvent la laisser tomber sans voir que leur chute en serait la suite certaine et nécessaire. »
Tout ce qu'on peut dire en faveur de Tancienne monarchie française est contenu dans ce qui précède.
Un mot, un seul mot efface ou ternit tous ces avantages; c'est que son régime est d'une profonde immoralité.
Ajoutez que l'hérédité place presque toujours sur le trône des hommes impuissants pour faire le bien, et très-habiles pour faire le mal.
Ajoutez que chaque changement de règne ou même de ministre en amène un dans tous les principes, et introduit ainsi une versatilité de maximes qui compi-omet toute l'existence des citoyens.
L'hérédiié sans doute prévient lesdissensions qui naissent souvent du système électif, mais n^est-ce pas trop payer l'exemption de ce malheur que de courir U risque d'avoir pour chef des enfants, des imbéciles, des monstres? Que dis-je, courir le risque? disons se livrera la très-grande probabilité de n'être gouvernés que par des monstres? car tout concourt à priver de raison les hommes élevés pour commander. La France n'a guère eu de bons rois que ceux qui n'étaient pas nés pour le trône. D'ailleurs les vices attachés aux modes d'élection connus et pratiqués jusqu'à présent ne peuvent-ils pas être prévenus ou corrigés ? L'art des élections n'est pas encore formé; et qui sait jusqu'à quel degré de perfection peuvent être portées les méthodes d'électionlf
L'immoralité du système monarchique est sensible dans toutes ses parties, dans son organisation comme dans les mœurs quY'lle fait naître.
Ce que Montesquieu appelle Vhonneur est un esprit, pour ainsi dire, à trois faces : l'une de servilité progressive, qui se montre dans les rapports de rinférieur avec son supérieur, à partir des dernières conditions de la société et à monter jusqu'au monarque; la seconde de
parfaite indifférence ou même de rivalité pour ses égatïx ; la troisième d'insolence et de domination envers les inférieurs. L'honneur peut encore être comparé à une force d'ascension qui empêche toujours un citoyen de tenir en place à côté d'un autre, qui lui fait toujours porter les yeux et les bi as au-dessus de lui, et fouler aux pieds tout ce qui peut lui servir d échelon ou en frapper tout ce qui peut augmenter son élan et lui donner du ressort.
L'institution de la noblesse est un obstacle à la fraternité sociale : c'est la rupture du lien civil, c'est même la dissolution des familles. Les nobles de divers degrés se séparent les uns des autres, comme la masse de tous est séparée du reste du peuple; les aimoblis se séparent des aspirants; les aspirants se séparent de ceux qui n'osent assez se familiariser avec la grandeur, même pour aspirer. Le fils, toujours d'un degré plus noble que son père , se croit d'une nature supérieure. La roture elle-même se distingue en roture ignoble et en roture vivant noblement. Enfin, les arts, les métiers, se classent aussi en arts libéraux et en arts illibéraux. En un mot, il est fort difficile, dans un gouvernement nobiliaire, que le hasard mette en fôce l'un de l'autre deux honmies de la même hauteur; dont l'un ne marque pas à l'autre une supériorité que celui ci reconnaît par quelque acte de bassesse.
Quoi de plus propre à effacer de l'esprit du peuple toute notion de justice que ce droit d'aînes-e, regardé par Montesquieu comme une institution inséparable de la noblesse héréditaire? Quoi de plus propre à le corrompre, à le disposera l'avilissement qu'une loi, qu'un usage qui ne reconnaît qu'un enfant dans chaque famille, qui entoure cet enfant privilégié d'orphelins exhérédés; qui le fait entrer dans la carrière en foulant aux pieds tous les droits de la nature, et pour prix de cette odieuse iniquité, l'y investit de l'éclat qui attire les regards, de l'importance qui impose le respect?
Enfin, qu'est-cequeThérédité delà couronne? Le système de l'hérédité n'offense-t-il pas la Jiberté qui viole l'égalité en faveur d'un individu, qui, rendant une longue suite de descendants dépositaires du plus éminent pouvoir, leur donne les moyens d'en fonder un arbitraire? Ce système n'offense-t-il pas la liberté qui met l'homme à la place de la loi, qui excite pour
ÉLÉMENTS PHILOSOPHIQUES CONCERNANT L'ÉTAT CIVIL
lui une sorte d'ivresse perpétuelle, qui comiTiande le respect à l'imagination par la pompe dont elle entoure le monarque; qui, le rendant le dispensateur de tous les bienfaits, tourne vers lui toutes les espérances; qui, en un mot, établit la puissance gouvernante sur la séduction et Terreur, par quoi les hommes sont ravalés au dessous des enfants, au lieu de l'établir sur la raison et les lumières qui assurent la liberté de l'homme en la plaçant sous la sauvegarde du sentiment de sa dignité.
Concluons. La monarchie dont Montesquieu a donné la théorie est donc un gouvernement contraire au but de la société. Il doit donc être proscrit.
Voilà donc tiois espèces de gouvernements qui renferment en eux des principes de réprobation absolue, et dont aucune circonstance ne peut offrir le dédommagement. Lorsqu'un de ces éléments se retrouve dans un gouvernement mixte, ce gouvernement lui-même est contraire aux droits.
Maintenant disons une grande, mais triste vérité : c'est qu'il n'existe pas un seul gouvernement en Europe qui ne renferme plus ou moins un des ces éléments vicieux; et les sincères amis de l'humanité, ses amis éclairés surtout, doivent s'occuper de la formation d'un nouveau système de gouvernement.
(Note de Véditeur,) — Ici s'arrête la portion du Cours d* organisation sociale qui a été lue au lycée.
Le jour de la réunion suivante, mon père se borna à lire la déclaration qui 6uit :
« Citoyens,
« Je me vois forcé par les circonstances à ajourner « indéfinivaent la dernière leçon du Cours d'organi- • sation sociale. Httle devait avoir pour objet un « projet de système social et de gouvernement, dé- « duit des précédentes leçons. Je pense qu*il ne con- « vient ni à Tintérét public, ni à l'intérêt du lycée, « ni au mien, que je propose mes idées particulières M au moment où une constitution imposante est « présentée solennellement au peuple français. »
L'ouvrage intitulé : Entrelien de quelques philosophes sur les gouvernements républicain et monarchique^ inséré an tome VII de cette collection, pages 61 à 71, est une étude qui se rapporte au treizième discours qu'on vient de lire.
Sur la minute de ce morceau on lit les lignes suivantes, écrites de la main de mon père ;
« ( Brumaire an ii , dans mon asile. ) — Ce mor- «< ceau n'est qu'une esquisse très-faible qu'il faut re- •* voir. Je n'ai eu en la faii»ant que mes souvenirs,
« excepté dans les parties où je fais parler Voltaire : c j'avais son livre sous les yeux. Je connais assez « mal les arguments de Bayle. En relisant les philo- « sophcs que j'ai mis en présence les uns des autres, » ie recueillerai de quoi forlifler et presser l'argu- « mentation, seul mérite dont un semblable ouvrage « soit susceptible; car je n'ai pas prétendu tirer un « résulUt définitif des débats que j'ai supposés, mais ■ seulement montrer qu'il faut analyser la question « autrement qu'on ne l'a fait jusqu'à présent pour « parvenir à un résultat. «•
i£léments philosophiques coxcernakt l»état civil.
traduction du livre de hobbes de cive (i).
Aote de M. Rœderer du 20 nivôse, fan ii.
J'entreprends la traduction de ce livre sans savoir si j'aurai le temps, ou le courage, ou la volonté de le finir. Voici mes motifs : 1' Toccupalion de traduire convient mieux que toute autre à ma situation : elle applique assez pour distraire; elle n'exige pas assez d'application pour être impossible à un homme dont le malheur n'a pas affaibli la raison.
(i) {Note de Véditeur). ^Ceiie traduction n'i'st pas complète, car d'abord il y manque les chapitres IV et XI, puis elle s'arrête au g VU du chapitre XV. Dans les premiers instants où je m'aperçus de la lacuneque laissait l'absence de ces deux chapitres, je pensai que les deux cahiers qui devaient les renf rmer avaient été égarés; mais, après les avoir lus dans l'auteur même , je restai convaincu que la traduction n'en avait jamais été faite.
En effet , ces deux chapitres, chefs-d'œuvre d'érudition biblique, fort accréditée chez les Anglais à l'époque où Hobbes écrivait, et dont la mystique politique de Cromwell tirait déjà un si grand parti, ne devaient plus paraître d'un bien grand intérêt en 1 793, époque à laquelle mon père traduisait. Ces deux chapitres, répéterai-je, ne sont composés que de citations tirées des Ecritures saintes, et n'ont d'autre ob- ' jet que de justifier et de corroborer, par ces citations, plusieurs propositions insérées par l'auteur dans leti chapitres précédents, et n'ajoutent absolument rien au fond de l'ouvrage.
Cette traduction, faite durant la Terreur, n'a jamai» été revue par mon père, ce qui explique le» quelques négligences qu'on pourrait y remarquer, et aussi Vabsence totale des observations critiques qu'il avait projeté d'y faire, et pour lesquelles il avait laissé en réserve un grand nombre de feuillets blancs dans chaque cahier. A peine a-t-il écrit quelques notes marginales, que j'ai rapportées et signalées; toute i les autres sont de llobbes.
ÉLÉMENTS PHiLOSOPHlQUES CONCERNANT L'ÉTAT CIVIL.
2"* Depuis longtemps je désirais ni'exercer à la langue latine que j'ai mal apprise dans ma jeunesse; ce que je comprends de Tacite, de Tite-Live, de Salluste, d'Horace et de Virgile, rn^a donné une grande curiosité pour le reste. 3*^ llobbes m*a paru avoir un mérite éminent comme écrivain poliliqite; il est d'une précision parfaite, et j'ai pensé que je gagnerais peut-être quelque cliose de ce mérite en me familiarisant avec lui. 4*^11 y a plusieurs parties dans son ouvrage qui sont excellentes : c'est de lui que Rousseau a emprunté le prin> e'ipe de la souveraineté du peuple. 5** Les erreurs de Hobbes m'ont paru les plus spécieuses 4\m aient jamais été proposées, et à ce titre elles méritent une réfutation. Or, pour réfuter une partie d^m ouvrage systématique, il faut bien entendre tout l'ouvrage. 6"* Rousseau dit quelque part que, pour apprendre à écrire en français, il avait essayé la traduction de Tacite ; j'ai conçu aussi la mêiiîe idée. J'ai déjà éprouvé que Pon acquiert non- seulement des *tours nouveaux, des expressions nouvelles, mais encore qu'à force de retourner ses phrases, tantôt pour atteindre l'énergie de l'original, tantôt pour'être fidèle sans être forcé, on apprend à manier sa langue et à s'en rendre maître; on compare une foule de locutions diverses, et on en apprend toutes les ^lifféjences.... (Non terminé.)