‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 2)Chapitre 4 sur 110 · Chapitre IX. — De Vindulgence · texte numérisé non relu

Chapitre IX. — De Vindulgence

L'indulgence n'est pas autre chose que la douceur de l'âme qui s exerce dans les jugements portés sur les actions des autres. C'est une qualité composée de plusieurs qualités différentes. Il y a en elle de cette bonté qui craint de faire du mal par un jugement rigoureux; de cette affection pour ses semblables qui fait éloigner ou combattre les idées qui peuvent en détacher; de celte compassion tendre qui fait regarder les défauts d'autrui comme des infirmités et les fautes comme des malheurs; enfin, de cette raison éclairée qui trouve le principe des unes et des autres dans l'ascendant des positions et des circonstances et dans la faiblesse de la nature humaine.

L'indulgence croit difficilement le mal; elle ne le trouve jamais assez prouvé. Elle ne croit pas qu'il soit toujours aussi grave qu'on le fait. Quand elle ne peut disputer ni sur sa réalité ni sur sa mesure, elle.se retranche dans l'excuse ou l'atténuation des motifs; et quand encore elle est obligée de passer condamnation sur ce point, elle dispute pour une moindre peine et pour adoucir le châtiment.

L'indulgence, au reste, ne s'applique ni aux vices ni aux crimes; elle ne regarde que les fautes et les défauts. Elle s'exerce sur les ridicules, sur les légèretés, et surtout sur les faiblesses. Elle s'exerce sur les fatites plus encore que sur les défauts, parce que la chose faite est sans remède. Elle doit s'exercer aussi avec plus de plénitude sur les défauts et sur les fautes des personnes qui nous sont étrangères que sur celles des personnes qui dépendent de nous et sur lesquelles nous pouvons exercer une utile influence.

Si Tindulgonce allait au delà des bornes que nous venons de marquer, elle serait évidemment corruptrice ou corrompue, elle serait une odieuse complicité avec le vice, ime méprisable complaisance pour les défauts.

C'est à hi clémence de l'autorité publique qu'il appartient de modérer ou de remettre la peine des crimes. L'indulgence ne doit pas môme solliciter \yom eux. Il y a des choses que la loi peut laisser impunies , et que la morale ne permet pas de renvoyer absoutes ; que la loi peut épargner, mais sur lesquelles l'opinion ne peut se relâcher; sur lesquelles l'indignation de la justice, sollicitée par Thumanité, peut retenir ses coups, et à l'égard desquelles la justice sans indignation ne serait plus amie de l'humanité, ne serait plus la justice.

^ Je vais plus loin, et je dis, sans détour, que l'indulgence doit toujours aller en sens'contraire de la clémence , pour que celle-ci soit plus exempte de dangers et d'inconvénients Mais je répète qu'il est dans la nature de l'indulgence de n'avoir rien de commun avec le crime. Encore une fois, elle procède de la bonté : or, la bonté n'est-elle pas l'horreur du crime?

Elle diffère de la patience en ce que celle ci souffre toujours des choses dont l'autre n'est souvent que s|^ectatrice désintéressée; en ce que la patience se tait et reste immobile au heu que l'indulgence parie et agit; en ce que la patience s'étend à tous les maux, et que Tindulgence ne s'étend qu'aux incommodités résultant des défauts qu'on tolère ; en ce que la patience remet la vengeance, au lieu que l'indulgence est exempte de ressentiment; en ce que la patience souffre sans accuser et ^ns se plaindre, au lieu que l'indulgence excuse ramène, tend la main et quelquefois corrige • ce qui fait que l'indulgence qui s'étend aux actions ou aux défauts dont on souffre a plus de mérite, plus de charme et d'utilité que la patience.

Si l'indulgence est l'ignorance ou l'abdication du droit de la censure ou de la satire sur les défauts de la société, elle s'accorde en revanche très-bien avec une sévérité tempérée, qui n'est pas autre chose que la dignité de la vertu; elle en tire même une partie de son prix.

Au reste, mes chères enfants, l'indulgenre est faite pour les personnes et non pour les actions ou les défauts; ou, si Ton veut, elle est flûte pour les fautes et les défauts, à cause

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CONSEILS DX\NE MÈKE A SES FILLES

des personnes , et non sans égard aux personnes.

Je fais celte remarque parce qu'il n'y arien de si ordinaire que de voir de bonnes âmes Irès-indulgentes pour toutes espèces d'actions (it d'une austérité très-âpre pour toutes espèces de personnes; qui ne trouvent jamais d*actions criminelles ni de cœurs innocents ; qui ont un fonds inépuisable d1ndulgenc« abstraite toujours ouvert , pourvu qu'aucun individu ne se présente pour y puiser.

Gardez-vous, mes chères filles, de ce travers; prenez garde qu'il ne vous gagne sans que vous vous en doutiez. C'est une vieille maxime dont l'expérience vous fera sentir la sagesse , qu'il tant frapper le vice et épargner le vicieux.

C e^t en effet l'unique moyen de ramener celui-ci à la vertu et de faire haïr l'autre.

C'est encore un travers d'accorder son indulgence aux choses et aux personnes qui en méritent peu, et de la refuser à celles qui en sont dignes ; d'être, par exemple, inexorable pour un ridicule, et très-charitable pour un vice ; de régler sa sévérité sur les circonstances de la position où l'on vit, sur l'incommodité des défauts qu'on rencontre dans sa société, et non sur une appréciation juste et morale des choses et des personnes. Cette manière de mesurer l'indulgence annonce un égoïsme qui n'en mérite guère .

L'indulgence en société est d'autant plus un devoir, que dans la vérité le droit déjuger autrui n'y appartient à personne ; que rarement les fautes des autres nous regardent ; que plus rarement encore leurs défauts nous intéressent; que les personnes accusées ne sont pas appelées pour se défendre avant leur jugement ; que les apparences sont souvent fort trompeuses ; que les motifs des actions ne sont jamais bien connus; qu'entin un jugement, tout injuste qu'il peut être, dès qu'une fois il a gagné dans l'opinion, est sans appel et produit des maux sans remède.

D'ailleurs, on est soi-même exposé à subir de pareils jugements. Tel qui condamne autrui est condamné au moment même par ceux qu'il a cités à son tribunal.

Chacun est donc intéressé à faire régner l'indulgence au lieu de la bannir de la société; et je crois si utile de la maintenir et de l'accré-

diter, que je place, sans hésiter, les vices contraires à la tête de ceux à l'égard desquels elle cesse d'être une vertu.

Je finis en remarquant que l'indulgence est un attribut ordinaii'e de la vertu, et le défaut d'indulgence un attribut ordinaire du vice. Je vous l'ai dit plus haut, les vices sont exclusifs, envieux les uns des autres; c'est une raison pour qu'ils se poursuivent avec acharnement. La vertu, au contraire, cherche toujours à aimer et à se faire aimer, et c'est une raison pour qu'elle interprète toujours favorablement les actions d'aulrui. D'ailleurs, les vices prétendent toujours aux honneurs de la vertu sans renoncer à leurs propres plaisirs, et par conséquent ils doivent s'efforcer de s'établir une réputation de vertu en poursuivant les vices des autres et en se rendant très-difficiles sur leurs vertus. La vertu, au contraire, ne cherche à se montrer que par ses œuvres; ou plutôt elle ne cherche point à se montrer, moins encore à exercer sur les autres une odieuse in quisition.

Chapitbe X.— De la parure.

Il ne faut, mes chères tilles, ni trop ni trop peu de toilette. Il ne faut ni attirer ni choquer les regards; il ne faut ni s'occuper de plaire par sa figure, ni être indifférente au danger de déplaire. Pour trouver le point convenable, vous n'avez qu'à laisser aller vos soins jusqu'où la société exige qu'une femme les porte, et vous arrêter quand vous sentirez que c'est vous qui allez exiger de la société. Tout ce que vous ferez pour l'approbation sera bien, tout ce qui prétendra à l'admiration sera mal.

Trop d'affectation est bien plus à craindre que trop de négligence. Je ne m'arrêterai donc que sur les dangers de l'excès.

Savez-vous , mes enfants, ce que c'est que de prétendre à la beauté et à tous ses prétendus avantages? C'est prendre un métier. Et quel métier? Un métier pénible, après lequel il ne reste à une femme que le regret et la honte de l'avoir fait.

Quand une femme a une fois pris l'habitude de travailler à être belle, elle ne peut plus faire autre chose. Pendant quelques années ses prétentions peuvent passer; non qu'elles ne compromettent sa beauté même, en l'exposant à

CONSEILS D'UNE MÈRE A SES FILLES

un examen sévère^ à Tenvie des unes^ à la médisance des autres, mais parce qu'elles trouvent ce qu'elles ambitionnent^ des adulateurs, des adorateurs.

Mais bientôt la fleur de la jeunesse disparait; tout le mondi^ s'en aperçoit ; tout le monde , excepté soi : je me trompé, et surtout soimême; mais on croit pouvoir quelque temps déguiser aux autres cette fatale vérité. Alors la toilette devient une pénible étude, une sérieuse affaire, une entreprise critique. Alors, il faut qu'elle ait ses secrets, ses laboratoires, sa pharmacie. Alors, il faut se cacher à tous les yeux pour y travailler, y songer longtemps à l'avance, s'en tourmenter longtemps après; se creuser l'esprit comme un alchimiste... Etl'on est à peu près dans le même cas : avec un teint de cuivre ou de plomb on veut faire un teint de rose , ce qui n'est pas moins difficile que de faire de l'or avec l'un ou lautre de ces métaux.

Et quel est le fruit de tant de peines? C'est que les yeux malins de vos anciens admirateurs voient tout votre art, et ne vous voient pas plus de charmes; ils vous voient un ridicule déplus, pas une ride de moins. Vous avez eu beau écrire sur voire figure : Je suis foujours la Même, leurs regards caustiques impriment sur le pastel qui la couvre ces mots cuisants : Que vous êlt^s changée I

Vous vous apercevez enfin de la perte de votre puissance. Alors qu'arrive-t-il ? Le besoin d'hommages, contracté par l'habitude d'en recevoir, vous fait mendier ceux qu'auparavant vous commandiez. A chaque charme de moins, vous faites une avance de plus. Et je n'ai pas besoin de vous dire que si la Ûgure ne gagne rien à ce métier, sinon peut-être un air de bassesse, l'esprit, le bonheur, la considération y gagnent bien moins encore. Tout se dégrade dans cette men'Hcité de la coquetterie aux abois; et comme on ne voit dans les gueux des rues', qui se mutilent ou se difforment pour attirer la pitié, que des imposteurs dignes de mépris, on ne voit de même qu'une ridicule imposture dans la femme imbécile qui, après s'être fait des appas pour retenir l'amour qui fuyait, s'est fait des mœurs et des manières in~ fûmes pour le rappeler.

Je vous en prie donc, mes chères filles, gardez-vous d'embrasser l'état de jolie femme. 11

offense le bon sens et même la nature , car elle tend toujours à fortifier les princif>es, la raison, la vertu, h mesure qu'on avance en âge ; et le métier de jolie femme tend aux effets contraires. Il ne prépare que des humiliations pour l'âge de la maturité, et de l'avilissement pour la vieillesse. Une femme bien favorisée du côté de la figure peut compter tout au plus sur dix ans de beauté : elle a donc encore la grande moitié de sa vie à passer quand elle a cessé d'être belle. Dites-moi si c'est faire un bon marché que de sacrifier le bonheur de quarante années à une sottise de dix ? Ne vaut-il pas mieux se faire dans sa jeunesse des jouissances qui en préparent d'autres pour la maturité, que d'en tarir à jamais la source? Ne vaut-il pas mieux développer, fortifier et orner sa raison que de la dissiper ou la corrompre , et se faire des amis pour la vie que des courtisans d'un jour?

Enfin, si j'avais des conseils à vous donner pour lintérêt de votre figure même, je vous dirais encore de ne point vous en occuper.

Étes-vous laides, si vous avez le malheur de considérer souvent votre laideur au miroir, son idée vous poursuivra partout, et le tourment qu'elle vous causera vous enlaidira encore davantage. Si, au contraire, vous vous occupez de votre esprit et de votre cœur, à défaut de figure, peut-être gagnerez-vous une physionomie expressive, animée , plus agréable que la beauté même.

La nature vous a-t-elle accordé des charmes, gardez-vous de les gâter par l'art. lUen ne gâte la beauté comme d'y travailler. C'est à la nature qui la donne qu'il appartient de la conserver.

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