Chapitre XI. — Du moment qu'il convient de prendre pour sa toilette
L'objet de ce chapitre vous paraît futile! J'aurais pu l'intituler: De la liberté de disposer de soi.
La coiffure d'une femme est la partie essentielle de sa toilette, c'est aussi la plus longue. Par cette raison, il n'est pas indiiférent d'avoir une heure d'habitude pour la faire chaque jour et de prendre une heure ou l'autre. Si vous n'avez point d heure fixe ou que vous en ayez une trop avancée, vous ne pouvez pas dis-
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|)0S( r (le vous-même les trois quarts du tt'mps; vous ne pouvez en disposer ni pour vos affaires ni pour celles des autres^ ni |)Our obliger un parent ou un ami^ ni pour suppléer ou seconder votre mari et faire votre propre affaire. Vous ne pouvez disposer de vous-même pour votre propre plaisir: tantôt vous serez obligée de rompre un entretien intéressant, parce que riieure de la loilette vous pressera; tantôt vous manquerez l'occasion de vous donner une satisfaction qui ne se retrouvera plus. Vous arriverez à un speiîlacle commencé, à une promenade dégarnie^ à une fête finie, après un cortège passé, après l'apparition d'un personnage que vous étiez curieuse de voir, etc. Souvent même vous renoncerez à chercher ces jouissances, parce qu'après avoir différé votre toiletle, vous ne voudrez pas courir les risques d'une toilette précipitée ; et quand vous aurez pris la résolution de faire une toilette à la hàte^ que vous vous serez chiffonnée ou que vous croirez l'être, alors il est bien à craindre qu'une inquiétude maussade sur le^ irrégularités de \ otre coiffure ne dérange beaucoup plus voire figure et même votre ton et votre esprit que le chiffonnage même.
Un autre inconvénient des toilettes relardées, c'est qu'elles sont cause qu'on se fait attendre aux rendez-vous d'affaires, comme pour les engagements de société. Gardez- vous bien, mes enfants, de jamais vous faire attendre quelque part que ce soit. En affaires^ c'est dissiper le temps d'hommes utiles, et par conséquent violer une propriété publique. En société, c'est une impertinence; c'est une exception qu'on fait en sa faveur à la convention commune. Dans tous les cas, c'est une sottise; car les gens qu'on impatiente s'en vengent sur l'objet de leur impatience, et c'est toujours sur ses travei*s qu'on fait les frais des moments d attente auxquels on condamne l'amour propre d'autrui.
Enfin, la coifiure étant non-seulement un embellissement, mais une propreté, une femme doit à son mari, qui en fait la dépense, de ne pas retarder chaque jour l'arrangement de ses cheveux jusqu'au moment où elle se montre dans la société.
J'ai toujours élé coiffée de bonne heure; assez mal à la vérité, et peut-être que c'a été un tort dans ma jeunesse que d'avoir autant
négligé ma toilette que je l'ai fait. Ce tort je me le reproche pour mon mari, et nullement pour le monde. Je reviendrai peut-être sur ce sujet ; mais ici je veux seulement observer qu'à toute heure du jour j'ai pu disposer de moi et sortir de chez moi ; que jamais je n'ai eu besoin de plus de temps pour m'habiller qu'il n'en fallait à mon cocher pour mettre mes chevaux, et que j'ai toujours été prête à marcher aussitôt que mon mari a désiré que je tisse quelque démarche ou que quelqu'un a eu l>esoin de moi et que j'ai su pouvoir être utilt».
Vous ne sauriez croire aussi combien j'ai dû d'agrément et de plaisir à celte habitude; combien j'ai satisfait de mouvements de curiosité utile, qui ont été pour moi des principes d'instruction ou l'occasion de souvenirs agréables ; combien j'ai pu me partager, et pour ainsi dire me multiplier entre diverses occupations et divers plaisirs dans un même jour.
Je compte aussi pour quelcfue chose la sjitisfaction que j'ai toujours eue à savoir faite la chose qui était à faire, à me sentir peignée au lieu de sentir que j'avais besoin de l'être ; et je pense que l'habitude de se coiffer le matin et de lionne heure tient d'assez près h l'habitude, fort agi*éable et fort utile, de faire chaque chose en son temps et d'arranger chaque chose à sa place.
Chapitbe XII. — De la conduite qu'une femme doit tenir envers $on mari»
Une femme doit tâcher de plaire à son mari et de s'en faire aimer, mais surtout de se concilier son estime et sa reconnaissance. On ne réussit pas toujours à se faire aimer ; mais il dépend de soi de se faire estimer et d'obtenir de la gratitude. Le vice même est forcé de reconnaître l'empire de la vertu et de la bonté.
Les moyens de se faire aimer, estimer d'un mari, et d'exciter sa reconnaissance se réduisent à deux : avoir une bonne conduite, et travailler sans cesse à son bonheur.
Cette dernière condition n'est point une tâche servile; c'est l'exécution d'un engagement très-légitime. Le mari porte tout le poids des intérêts communs; il a la peine et le souci des affaires domestiques. C'est lui qui donne en grande partie h, sa femme la considération dont elle jouit ; c'est sur lui que repose la destinée (le ses erfants. Les soins «pie sa femme
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lui rond no sont donc qu'un retour bien ac- (|nis. Elle ne peut s'acquitter que par ces attentions de tous les moments^ par cette douceur^ cette complaisance soutenue qui s'étend à tout. Qu'importent pour le bonheur d'un homme les grandes qualités de sa femme^ sa générosité, sa haute prudence, sa sublime vertu, si elle n'a la douceur qui fait le charme de la vie? Oîi sont les occasions dans lesquelles une femme peut sij^naler une vertu héroïque? Il s'en présenfe à peine une dans - la vie. Les vertus modestes et domestiques sont d'usage tous les jours, dans tous les lieux, dans toutes les circonstances. Elles sont à la vie morale ce que le pain est à la nourriture, il en faut h tous lesrepa^. Je vous parlerai séparément de la douceur, delà complaisance , de. \à déférence. Ici, je veux seulement vous présenter quelques observations de pratique qui m'ont paru essentielles. ,
Premièrement : une femme ne doit pas souffrir qu'on tourne son mari en ridicule; elle doit prendre comme dit à elle-même tout ce qu'on se permettrait contre lui. Si le mari prête aux mauvaises plaisanteries, l'intérêt (|ue sa femme prendra à lui sera une preuve qu'il la rend heureuse^ qu'il a des qualités essentielles, et le fera absoudre de ses défauts extérieurs.
Songez que votre mari est lu père de vos enfants; que si vous détruisez sa considération, non-seulement vous retranchez à la vôtre, mais encore vous ôlez des ressources à votre famille pour son établissement ou son avancement, et, ce qui est pis encore, vous obligez vos enfants à prendre parti entre leur père et vous, à mépriser et à haïr l'un ou l'autre ; vous faites des enfants ingrats et insolents pour l'un des auteurs de leurs jours. Si c'est de vous que vos fils s'éloignent, de deux choses l'une: ou ils resteront dans le célibat, par la crainte de rencontrer une femme qui vous ressemble, ou s'ils se marient, ils auront soin d'éloigner leurs femmes de vous, dans la crainte qu'elles ne suivent votre exemple. Vous deviendrez ainsi odieuses et étrangères à tout ce que vous avez de plus cher, aux derniers amis, aux seuls appuis qui devaient vous rester dans votre vieillesse.
Secondement : ce n'est point assez de ^le pas souffrir qu'on tourne voire mari en rid -
cule, il faut, autant qu'il est en vous, le faire honorer dans sa maison.
J'ai vu des hommes de mérite n'être comptés pour rien dans leur propre maison par les étrangers qui y venaient. C'est la faute de leur femme; car les étiungers suivent toujours la direction que donne la maitnssse de la maison : c'est elle qui donne le ton, qui fixe et mesure l'attention sur les choses et sur les personnes. On s'occupe volontiers de ce qui parait lui plaire, et on croirait la désobliger de remar quer ce qu'elle ne daigne piis voir et 'le s'occuper de ce qui ne lui coûte pas un regard. Et en efl'et, ne serait-ce pas un temp-i malhonnêtement <lérobé à l'extrême importance d'une parure nouvelle, d'un meuble, de nouveau goût, d'une dissertation sur la pièce nouvelle, enfin du chien de madame, que d'adresser la parole à un mari dont elle ne paraît pas soupçonner l'existence ?
iMœurs pitoyables, mœurs odieuses (|ue tout cela !
C'est souvent par un travail opiniâtre et d(»s soucis de douze heures par jour qu'un mari fournit aux frais de l'impertinence de sa femme pendant quatre heures de la soirée C'est parco qu'il travaille sans relâche à donner à sa maison l'air de la prospérité, qu'il faut qu'il s'en exile ou qu'il y soit humilié ! Où est la justice, où sont l'honnêteté et la décence dans de semblables procédés ? Je demande surtout ce que devient l'union conjugale entre les époux qui en offrent le spectacle? De quel œil un mari et une fournie se regardent-ils quand la foule est retirée et qu'ils se trouvent tête à tête ? Comment ce mari qui tout à l'heure n'était rien aux yeux de sa femme va-t-il redevenir quelque chose? Quelles prévenances aurat-elle le front de lui faire, quelles avancesaurat-il la lâcheté de recevoir? Comment passeront-ils en un instant de l'éloignement h U confiance, des froideurs aux caresses, des dédains et de l'humiliation aux douceurs de l'amour? Je ne connais pas de désunion plus impossible à raccx)mmoder que ces séparations froides et muettes, dont les époux s'aperçoivent à peine, dont ils ne peuvent rendre raison , qui ne datent d'aucun jour, d'aucun fait, qui sont une dissolution de la société conjugale sans en être la rupture : cammenl réunir des époux absents l'un poiu' l'autre tout
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en leur présence, étrangers Tiin àPautre sous un nom commun et dans une vie commune, qui se sont oubliés sans s'être quittés, se regardent sans se voir, ou se voient sans se regarder ? J'ai vu des essais de réunion faits sur des époux ainsi disposés par des tiers officieux qui se félicitaienV^de leurs succès. H est vrai qu'ils avaient réussi comme la gelée réussit à joindre deux glaçons.
Il est, au reste, une certaine mesure à garder dans les égards qu'une femme a pour son mari en société. Il ne faut ni qu'elle tyrannise l'attention des étrangers en la contraignant de se porter sur lui, ni qu'elle lui en donne ellemême une exclusive. Les étrangers ne sont pas chargés d'acquitter votre dette envers votre mari; ils sont moins obligés encore d'être les spectateurs de vos témoignages d'affection mutuelle. C'est une indécence assez ordinaire aux jeunes époux de se permettre des tête-à-tête, souvent même des caresses dans de nombreuses assemblées. Parce qu'ils ont entendu applaudir aux marques d'intérêt que des époux bien unis se donnent en toute occasion, ils se persuadent qu'on admire de même ces abandons presque lascifs qu'ils se permettent, et qui dans une femme surtout, annonçant peu de retenue, sont bien plutôt la preuve d'une grande facilité et le présage d'une prochaine défaite qu'un gage de tendresse et de fidélité. On en a vu ne caresser leurs maris
que pour échauffer les désirs d'un amant
Loin de vous, mes enfants, ces oublis des bienséances.
Ce que vous devez à vos maris, c'est de leur adresser la parole comme à tout autre ami qui se trouve dans la même société ; c'est de les écouter et de leur répondre avec le même ton, le même langage; c'est de ne pas rompre leurs entretiens avec les autres, de ne pas vous en éloigner. Si votre mari a du mérite, votre tâche se borne à ce peu de soins. S'il manque d'esprit ou de facilité à se produire, vous avez quelque chose de plus à faire: il faut montrer une grande estime pour les qualités du cœur qu'on lui connaît, pour celles de l'esprit que rien n'empêche de lui supposer ; lui donner des occasions favorables de se montrer avec quelque avantage, et de suppléer par des signes d'intelligence et d'amitié variés, et répétés sans afteclation, aux marques d'accord et d'union
qu'aurait pu vous fournir une conversation à laquelle il aurait pris part.
Troisièmement : j'ai remarqué que deux choses contribuent puissamment à l'union des époux. La première est que la femme soit toujours disposée aux entretiens que son mari désire avoir avec elle; la seconde, qu'elle soit toujours disposée à lui parler elle-même de tout ce qui peut l'intéresser.
S'il a besoin d'épanchements, de consolations, d'encouragements, de conseils, et qu'il vienne les chercher près de vous dans un entrelien amical , n'allez pas le remettre à un autre moment, le presser d'abréger, le quitter avant qu'il ait tout dit : vous glaceriez sa confiance, et elle ne renaîtrait plus. Rejeter, dédaigner, négliger la confiance, c'est peut-être l'offenser plus que de la trahir.
Peut-être que poursuivi par quelque idée chagrine, oppressé parquelque inquiétude confuse, dont il ne pourra, dont il n'osera peut-être se rendre compte à lui-même, il accourra près de vous, et cependant ne vous dira rien. Vous trouverez cela bizarre. Rien de plus digne d'égards. Il vient près de vous pour respirer, il vient chercher du calme à la source ordinaire de son bonheur; vous enfuirez- vous, effarouchée ou feignant de l'être, et n'étant qu'importunée de cette figui-e silencieuse et sinistre ? Fuirez vous, offensée ou feignant de l'être de sa réserve ou plutôt de l'empêchement que le désordre de ses pensées met à son épanchement? Non; sachez attendre. Ne voyez-vous pas dans son silence la seule confidence qu'il soit en étal de vous faire, celle de son désordre. Si par votre contenance affectueuse et amicale le calme renaît dans son esprit, s'il reprend de la sérénité, il vous a asez prouvé sa confiance et reconnu vos droits. Le lendemain, un jour plus tard, votre curiosité sera satisfaite ; mais déjà votre cœur doit être content.
Non-seulement une femme ne doit rien négliger pour être la confidente de son mari ; mais, de plus, elle doit le prendre pour son plus intime, pour son unique confident. En est-il de plus à portée d'elle, de plus uni d'intérêt, de plus engagé par la reconnaissance, de moins capable de la tromper ou de la trahir? Si elle a formé quelque projet, conçu quelque désir qu'elle ne puisse accomplir sans
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son approbation, par quel organe plus convenable que sa propre bouche peut-elle faire parvenir sa demande ? Loin tout intermédiaire ! Demander par un autre, c'est douter de la justice ou de la bonne volonté de celui à qui l'on «lemande; c'est lui refuser l'exercice de son droit de représentation; c'est lui enlever le plaisir de montrer sa tendresse; c'est dire qu'on charge un étranger de la n connaissance si Ton obtient, el qu'on l'associe à sarancunesi Ton n'obtient pas. Demander ainsi, c'est presque exiger; c'est du moins marquer la volonté de ne pas donner à son époux un gage de confiance et de n'en pas recevoir un de tendresse ou d'estime. Aussi cette marche, en faisant perdre au mari le plaisir d'accorder, diminuet-elle pour lui l'embarras de refuser, et il refuse presque toujours, et il refuse avec humeur. Que s'il se croit obligé à quelques égards envers Tintermédiaire et qu'il accorde à ce titre , il se venge de cette contrainte par plus d'humeur encore contre sa femme ; ainsi, en dernier résultat celle-ci a fort diminué pour elle-même le plaisir d'avoir obtenu, et elle a doublé le chagrin d'être refusée.
Je n'ai jamais employé d'intermédiaire auprès de mon mari. Outre les raisons que je viens de vous dire, j'ai eu l'amour-propre de croire que nul n'avait plus de droits à sa complaisance que moi; que c'était à moi à agir près de lui pour les autres, et non aux autres à agir pour moi ; que jB présenterais ma demande d'une manière plus favorable et plus décente que personne ; j'ai réfléchi aussi que s'il y avait quelque chose d'humiliant à un refus, il était plus sage de l'essuyer sans témoin et sans confident que d'en prendre sans nécessité ; enfin, qu'un tiers pouvait, après avoir gauchement transmis ma demande, cruellement travestir la réponse, et m'indisposer contre un refus très-raisonnablement motivé, dont j'aurais eu le mérite de tomber d'accord si je l'avais directement entendu.
Si une femme se trouve dans une position délicate et qu'elle ait besoin de conseils sur la conduite à tenir envers son mari même , il est une manière assez simple d'en prendre sans appeler des tiers dans le secret du ménage. Voici la méthode que je conseillerais.
Ce serait de s'adresser à quelque personne raisonnable el expérimentée; de hii présenter,
par forme de conversation et d'une manière impartiale, la question dont on serait embarrassée; de la mettre en discussion comme une question étrangère à soi, de présenter les objections qui viendraient à l'esprit dans tous les sens indifféremment , et de recueillir avec attention toutes les réponses. Par ce moyen, on entendra des opinions franches , formées sans complaisance ou sans dureté ; et on les recevra sans humeur. 11 m'est quelquefois arrivé de consulter ainsi sur mes opinions, de les entendre critiquer, et de les réformer sans que personne sût que je les avais eues.
Remarquez que je vous recommande des personnes expérimentées; et ce n'est pas sans motif. On voit continuellement des femmes embarrassées sur la conduite qu'elles ont à tenir avec leurs maris, consulter des filles, des garçons, des époux séparés ou qui n'ont jamais été unis; tous gens ou qui manquent do principes ou qui n'en ont que de mauvais. Choisir ainsi ses conseillers, c*est moins chercher des conseils que vouloir être confirmé dans ceux qu'on a pris de sa passion; c'est moins recourir à la sagesse d'autrui que vouloir des approbateurs de sa folie.
Puisque nous sommes sur le chapitre des conseils, mes chères filles, je vous dirai en passant que le mérite de les bien donner a son utilité comme celui de les bien prendre. Quand quelqu'un m'en a demandé, au lieu de prononcer d'une manière tranchante et capable de roidir l'amour-propre contre mon avis, j'ai montré seulement l'envie de bien connaître l'état de la question afin d'être à même d'y réfléchir; et, comme pour éclaircir mes doutes, je me suis mise à la place de la partie adverse ; j'ai proposé ses raisons, je lésai fait valoir sans avoir l'air toutefois d'y donner de l'assentiment ; et j'ai plusieurs fois eu le plaisir de voir que la personne qui me consultait se jugeait, se condamnait d'elle-même sans attendre mon opinion, et avait à ses propres yeux lo mérite de son changement.
Chapitbb XIU. — De la complaisance el de la déférence d'une femme pour son mari.
La vie, mes chères enfants, est composée d'actions importantes et d'une foule d'autres qui ne le sont pas, sans être pourtant tout à
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fait indiffcrcnles. Les femmes doivent beaucoup de déférence à leurs maris pour les premières, et beaucoup de complaisance pour les secondes.
Je ne confonds pas, comme vous voyez, la déférence avec la complaisance.
J'appelle complaisance cette habitude de Tesprit et plus encore du cœur qui, plaçant notre satisfaction dans celle des personnes avec qui nous vivons, nous porte à leur sacrifier sans contestation et sans murmure, même avec joie, nos goûU?, nos idées, nos projets particuliers dans le cours ordinaire de la vie. C'est cette habitude qui rend certaines gens si agréables à tout le monde, qui fait leur charme dans la société conjugale, qui leur fait y trouver leur propre bonheur, car on retire toujours plus de bonheur des sacrifices qu'on fait en ce genre qu'on n'en trouve à satisfaire ses fantaisies.
J'appelle déférence cette habitude de l'esprit qui, fondée sur le respect, on au moins sur la confiance et l'estime, fait que dans les affaires importantes, après avoir exposé et motivé son avis avec douceur et modestie, on cède sans humeur à un avis contraire quoique non con-r vaincu qu'il soit le meilleur.
Ainsi ce qui distingue essentiellement la déférence et la complaisance, c'est que la première se fait toujours^récéder de représentations, et c'est en cela qu'elle convient aux intérêts importants qu'il n'est pas permis à une femme raisonnable de négliger ou de méconnaître, et que la seconde évite toujours les discussions, ce qui me fait croire qu'elle convient pour ces actions ordinaires de la vie où l'acquiescement d'une femme serait pire pour un mari que l'opposition , si toujours il était précédé de discussions fastidieuses, et si on lui donnait l'air d'un sacrifice.
Observez, mes chères enfants, comme la dé férence et la complaisance se font valoir réciproquement aux yeux d'un mari. La déférence, en raisonnant, et la complaisance, en ne raisonnant pas, annoncent dans la femme qui les réunit qu'elle sait très-bien distinguer les grandes choses des petites; qu'elle est capable de se former une opinion sur les unes et sur les autres, et qu'elle donne à chacune un intérêt justement mesuré. La complaisance habituelle avertit le mari de l'attention que mé-
rite une contradiction inattendue; elle lui prouve qu'elle n'a pour objet ou pour motif ni la domination ni l'indépendance, et que la déférence dont elle est suivie n'est pont une soumission contrainte et pénible, mais une marque d'estime et de confiance. La déférence raisonnée prouve à son tour que la complaisance habituelle n'est ni insouciance, ni aveuglement, ni faiblesse, mais témoignage ou plutôt gage d'affection.
Gardez-vous donc, mes chères filles, d'écouter certaines femmelettes, petits régents empanachés de corruption et de sottise, petits docteurs profonds en impertinences et en légèretés, qui vous diront gravement : .Si vous cédez en un point à votre mari y il faudra lui céder en tout. Si vous ne l'habituez à vws laisser les coudées franches, vous en ferez un despote. Il faut en mariage commenter comme on veut finir ^ etc. Vous voyez par ce que je vous ai dit,mes chères enfants, qu'au contraire la déférence et la complaisance vous donneront un double empire sur le cœur et sur l'esprit de votre mari. On règne toujours sur ceux qu'on rend heureux, et on n'est janMiis sûr de régner autrement.
Sans doute que si vous cédiez par une légèreté coupable, ou par une indifférence imbécile dans quelque chose d'important, votre mari pourrait devenir un despote ; mais en ce cas il ferait bien de le devenir, car un être qui se montrerait aussi futile ou aussi nul que vous aurait besoin d'un maître. Si vous cédiez avec humeur et âpre té après avoir disputé avec rage, en ce cas encore votre mari pourrait devenir un despote; car avec une femme d'un semblable caractère le mari courrait grand risque, s'il n'était maître, de devenir valet. Mais je ne puis trop vous le dire, si vous cédez sans contrariété sur les petites choses, ou après des représentations franches, amicales ou confiantes sur les grandes, vous aurez pour garant d'un doux empire la raison et la sensibilité de votre mari, son esprit et son cœur.