XIII. Il résulte de là que les lois faites dans
CONCERNANT L'ÉTAT CIVIL. 351
de teHes assemblées sont instables» et qu'elles changent, non avec les circonstances» non pas même avec les esprits, mais suivant le nombre plus ou moins grand de membres de Pune ou de l'autre faction qui se trouvent à chaque séance. Les lois , comme répandues sur Peau» y flottent çà et là au gré des vents.
XIV. Un autre désavantage des grandes assemblées, c'est que des d^ibérations qu'il importe essentiellement de tenir secrètes pour en assurer le succès sont connues des ennemis dé l'Etat avant d'avoir pu être mises à exécution , et les étrangers sont informés» aussi vite et aussi exactement que le peuple qui se gouverne» de ce qui est possible ou impossible à celui-ci, de ce qu'il veut et de ce qu'il ne veut pas.
XV. Les vices attachés aux délftérations des grandes assemblées rendent la cause de la monarchie contre la démocratie d'autant meilleure que dans la démocratie on met en diseuse sion un plps grand nombre d'affaires majeures que dans la monarchie.- Et comment cela m serait-il pas? Le seul motif qui puiœe déterminer un citoyen à quitter ses affaires particulières pour les affaires publiques, c'est d'ouvrir à sa faconde une carrière où il puisse faire va< loir son esprit et sa sagesse, pour ensuite rtsa* trer glorieux dans sa maiscm et s'ai^udû»» entre ses amis, ses parents, son épocMe» des grandes choses qu'il a fiâtes.
Ce que Marcus Coriolan trouvait d^ dcm à la gloire de ses armes, c'était uniquement le plaisir que son éloge causait à sa mère.
Que si le peuple se contente, dans la démocratie, de nommer ses magistrats et les princi*^ paux ofiBciers publics, et qu'il défère à un seul citoyen ou à un très^tit nombre de citoyens le pouvoir de faire les lois, la paix et la gueiref en un mot que, content de posséder l'autorité, il en délègue l'exercice, alors, je l'avouerai, la démocratie et la monarchie iroqt de pair sou» ces rapports.
XVI. Les avantages et les désavantages plus ou moins attachés à<ïhaque gouvernement ne viennent pas de ce que l'autorité proprement dite» ou l'administration des affaires, est mieux entre les qiains d'un seul que dans celles de plusieurs, ou dans ceUes de plusieurs que dans celles d'un seul. \J autorité est puissance; V administration est action ; la puissance est égale dans toute espèce de gçuvernenlent; c'est
352 ELEMENTS PHILOSOPHIQUES
dans Vaetion qu'est la difTérence; c'est dans les mouvemetUê et dans les faits de PÉtat^ suivant qu'ils sont réglés par un grand ou par un petit nombre de personnes, par le savoir ou par rimpéritîe ; par où l'on voit que les avantages et les désavantages d'un gouvernement sont attachés non à la personne revêtue de la suprême autorité , mais aux ministres qui en ont l'exercice, et qu'ainsi rien n'empêche que l'État ne puisse être bien gouverné sous l'autorité d'une femme ou d'un enfant^ pourvu que les honmies préposés au gouvernement soient également capables de conduire les affaires. Cet adage: Jfa/Aet<r à l'État gouverné par un enfant, ne veut point dire que la monarchie soitpire en ce cas que le gouvernement populaire^ mais, tout au contraire, que le malheur accidentel de l'État qui a pour chef un enfant est d'être administré démocratiquement par la foule de gens que l'ambition et la force ont introduits dans les conseils^ ce qui donne naissance aux calamités inséparables du gouvernement populaire.
XVn. Une preuve manifeste que la monarchie la plus abioine est le meilleur des gouvernements , c'est que non-seulement les rois, mais même les États gouvernés soit par le peuple ou par quelques grands citoyens, ne défèrent jamais le commandement militaire qu'à un seul homme, et le lui donnent le plus illimité qu'il soit possible (sur quoi nous remarquerons en passant qu'un roi ne pourrait donner à un général un pouvoir supérieur à celui qu'il aurait lui-même sur les citoyens). Ainsi le gouvernement monarchique est le meilleur qu'on puisse établir dans les armées. Or qu'est-ce que plusieurs républiques, sinon autant de camps fortifiés et armés les uns contre les autres, et dont les habitants, n'étant soumis à aucune puissance supérieure à tous, sont les uns à l'égard des autres dans l'état de pure nature , c'est-à-dire dans cet état où la tranquillité etl'union n'existent que par moments, et qu'on peut appeler un véritable état de guerre?
XVIH. Enfin , puisque notre conservation exige qne nous soyons soumis à quelque individu ou à quelque corps, nous ne pouvons rien faire de mieux que de nous donner un chef qui ait intérêt à nous conser\'er ; c'est ce que noui» faisons quand nous nous soumettons
CONCERNANT L'ÉTAT aVIL.
à devenir le patrimoine du chef de* l'État ; car tout propriétaire s'étudie à garantir sa propriété de tout dommage. Or ce ne sont pas seulement les fonds et l'argent qui constituent la richesse des princes , ce sont surtout des corps vigoureux et des âmes énergiques. Cette vérité sera avouée sans difficulté par ceux qui considèrent combien les domaines des petits États sont plus estimés que les grandes richesses pécuniaires , et combien il est plus aisé d'acquérir de l'argent avec des hommes que des hommes avec de l'argent. Ajoutez qu'il n'y a pas beaucoup d'exemples de sujets dépouilla ou tués uniquement par l'abus du pouvoir monarchique (l).
XIX. Jusqu'ici nous n'avoas mis en parallèle que le gouvernement monarchique avec le gouvernement populaire, et nous n'avons point parlé de l'aristocratie. Mais à l'égard de celle-ci on peut conclure de ce que nous avons dit précédemment que celle qui est héréditaire, et qui, contente d'élire ses magistrats (2), transmet à un petit nombre d'hommes capables le droit de délibérer sur les affaires publiques , ou , en deux mots , qui s'approche le plus de la forme monarchique et s'éloigne le plus de la forme populaire. cel!e-là est la plus avantageuse à chaque citoyen en particulier et offre aussi leplus de stabilité.
CHAPITBB XII (3).
Des causes intérieures qui tendent à la dissolution de la cite.
L Jusqu'ici nous avons parlé des causes qui font constituer des sociétés civiles et des conventions qui en sont l'essence; nous avons déterminé aussi les droits de ceux qui sont revêtus des pouvoirs publics sur les citoyens. Maintenant parlons des causes qui commencent la dissolution des sociétés, ou, en d'autres mots , des causes de séditions. De-même qne
(1) (Note de M, Rcoderer.) Quel odieux langige! C*est pour cela sans doate que le propriétaire d'un cheval de course Texcède pour gagner un pari ? Linguet a fait un commentaire odieux de ce système de Uobbes dans sa Th^le des Droits ckvUs.
(1) {Note de If. Bcederer.) Gela est contradictoire.
(3) (Note de F éditeur.) Le chapitre XI manque ; voir ce que j*ai dit, au sujet de cette lacune, dans ma note, à la page 305, ci-avant.
ÉLÉMENTS PHILOSOPHIQUES CONCERNANT L'ÉTAT CIVIL
dans le mouvement des corps naturels y trois
choses sont à considérer^ savoir: la disposition intérieure des corps , afin de reconnaître s'ils sont susceptibles de produire des mouvements; ragent extérieur qui doit produire par son ac* tîon un mouvement certain et déterminé, et enfin l'action elle-même; de même, dans la société civile où les citoyens sont en effervescence, il y a trois choses à considérer: premièrement les passions et les opinions ou systèmes contraires à la paix intérieure qui gouvernent les esprits ; secondement qui sont ceux qui sollicitent à la scission les esprits déjà disposés, les convoquent, les dirigent sous les armes ; troisièmement le moyen dont on se sert pour opérer, c'est-à-dire la faction même. L'opinion que la connaissance du bien et du mal appartient à chacun est la première des opinions qui disposent à la sédition. Dans Tétat de nature, où chacun vit égal en droit à tout autre et où personne ne s'est soumis par des conventions à l'empire d'autrui, cette opinion est vraie : nous l'avons prouvé au chapitre l*% article 9; mais elle est fausse dans l'état de société civile. En effet , nous avons montré au chapitre VI, article 9, que les règles du bien et du mal, du juste et de l'injuste, de l'honnête et du déshonnête, étaient des lois civiles, de sorte qu'on doit tenir pour bon ce que le législateur a ordonné et pour mal ce qu'il a défendu. Le législateur, au surplus, est toujours celui qui possède l'autorité suprême, c'est-à-dire, dans la monarchie, le monarque. Nous avons confirmé ce principe au chapitre XI, article 6, par des paroles de Salomon. En effet, s'il fallait suivre comme bon et fuir comme mauvais ce qui aurait paru tel aux particuliers, à qui s'appliqueraient ces paroles : Vous donnerez un cœur docile à votre serviteur , pour qu'il puisse juger votre peuple et distinguer entre le bien et te mal? Ainsi, puisque c'est une fonction des rois de distinguer le bien et le mal, ce sont de fausses maximes que cellesci, quoiqu'on les répète tous les jours, savoir: que celui-là est roi qui fuit bien , et qu'il ne faut point obéir aux rois sH's n'ordonnent des choses justes , et autres semblables. Avant les gouvernements , le juste et Tiujuste n'existaient point , et cela devait être pour qu'ils fussent conformes à la volonté du pouvoir gouvernant ; toute action est indifférente de
sa nature. Ainsi les rois légitimes rendent justes les choses qu'ils commandent et injustes celles qu'ils défendent. Les particuculiers qui veulent attirer à eux la connaissance du bien et du mal désirent s'assimiler aux rois , ce qui ne peut s'accorder avec le salut de l'État. Le plus ancien des préceptes de la Divinité est celui-ci : Garde-toi de manger à t arbre de la science du bien et du mal (Genèse^ chapitre II , verset 15), et la plus ancienne des tentations du diable s'énonce ainsi : Vous serez comme des dieux y sachant le bien et le mal (chapitre Ili , verset 5); et la première question de Dieu à l'homme n'est-elie pas celle-ci : Qui t'eût fait connaître que tu étais nu si tu n'eusses mangé de ce fruit que je Cavais défendu de manger (verset 11)? N'est-ce pas comme si Dieu eût dit : Comment as -tu pu juger que cette nudité dans 4aquene tu as vu que je t'avais créé était déshonnête , si ce n'est pai*ce que tu t'es arrogé la connaissance de ce qui est honnête et de ce qui ne l'osl pas? II. Ce qu'un homme fait contre sa conscience est un péché, car ceux qui agissent contre leur conscience méprisent la loi. Mais il faut distinguer : ce péché est le mien , que je regarde comme non-péché quand je le commets; mais l'acte que je regarde comme le péché d'un autre, je peux quelquefois le faire sans pécher moi-même; car, s'il m'est ordonné de faire une chose que je regarde comme le péché de celui qui l'ordonne, pour\'u que ce soit mon supérieur, je ne pèche point en la faisant. Si je combats, par ordre de la socié^ civile, dans une guerre que je crois injuste (|e soutenir, je ne fais certainement pas une chose injuste, et j'en ferais une injuste si ie refusais de ser\'ir l'État, m'arrogeanl la licence de pro • noncer sur le juste et l'injuste, dont la connaissance ne peut appartenir qu'à l'État. Ceux qui n'observent point cette distinction tomberont dans la nécessité de pécher toutes les fois qu'il leur sera oonunandé quelque chose d'injuste ou qui leur paraîtra tel; car, s'ils obéissent, ils iront contre leur conscience ; s'ils n'obéissent pas, ils blesseront la règle et le droit, ^u premier cas ils prouveront qu'ils ne craignent point les peines de l'éternité; au second ils frappent, autant qu'il est en eux, la société himiaine , et détruisent la vie (du corps poBtique. Ainsi epux qui enseignant qv^ les sujets
ÉLÉMENTS PHILOSOPHIQUES CONCERNANT L'ÉTAT CIVIL
pèchent quand ils obéissent aux ordres du prince qui leur paraissent injustes professent une opinion erronée qui doit ôlrc comptée entre celles qui sont contraires à la subordination civile. Cette opinion dépend de celle que nous avons relevée à Tarticle précédent ; car, en nous attribuant la connaissance du. bien et du mal , nous nous exposons à pécher tout à la fois |)ar notre obéissance et par notre désobéissance.
III. Sur la même tige s*est élevée une troisième opinion également séditieuse : c'est que le tyrannicide est permis. Aujourd'hui même quelques théologiens, comme autrefois tous les sophistes fauteurs de Panarchie dans Athènes et dans Rome^ Platon, Aristote, Cicéron, Sénèque, Plutarque, soutiennent non-seulement que le tyrannicide est légitime, mais même qu'il est digne des plus grands éloges. £t par tyrans ils entendent non-seulement les monarques, mais encore tous ceux qui sont revêtus de Tautorité suprême dans toute espèce de gouvernement. A Athènes, ce n'est pas seulement Pisistrate, qui gouverna seul, qu'ils appellent tyran, ce sont encore les trente personnes qui ont gouverné ensemble. Mais ou le tyran qu'ils dévouent à la mort est légalement établi, ou non. S*il est sans droit, il n'est qu'un ennemi dont on a raison de se défaire ; mais alors le frapper ce n'est pas comn)eltre im /yrannicidCy ce n'est qu'un hosticide. S'il adroit à l'empire, c'est le cas d'appliquer l'interrogat de Dieu; Qui Va indiqué que ce chef était un itiran?D'oà le sais- tu, si ce n'est parce que tu <is mangé de cefruii que je f avais défendu de Wtfw^er? Pourquoi, en effet, appelles-tu tyran la personne que Dieu a instiîuéc roi , si ce n'est parce que, te séparant de la société, tu as attiré à ton tribunal particulier ta connaissance du bien et du mal? On concevra aisément combien la doctrine du tyrannicide est pernicieuse aux sociétés civiles et surtout aux monarchies ; elle met la vie du meilleur comme du plus mauvais des rois sous le jugement et sous le glaive du premier sicaire.
IV. Que les dépositaires du pouvoir suprême sont aussi soumis aux lois civiles, c'est là une quatrième doctrine absolument contraire à l'état de société. Nous avons suffisamment démontré plus haut, au chapitre VI, article 14, qu'elle était fausse; elle
est ftiusse puisque la société civile ne peut ni s'obliger elle-même, ni s'obliger envers aucun citoyen ; elle ne peut s'engager avec ellemême parce que personne ne peut s'obliger qu'envers un autre; elle ne le peut envers un citoyen parce que toutes les volontés individuelles sont renfeniiées dans la volonté publique; de sorte que, si la société voulait s'affranchir d'une obligation quelconque, les citoyens le voudraient en elle, et qu'ainsi elle serait dégagée. Ce qui est vrai de la société en corps doit s'entendre également de Thorame ou de l'assemblée d'hommes qui exercent la suprême puissance. Ce sont eux , en effet, qui constituent la société civile, puisqu'elle n'existerait pas sans leur suprême puissance. Cette opinion est manifestement contraire à VfSàenie de la société civile, puisqu'elle fait retourner aux individus la connaissance du juste et de l'injuste, c*estr à-dire le droit de déterminer ce qui est conforme ou contraire aux lois civiles. Ainsi, chaque fois qu'un ordre de l'autorité paraîtra contraire à la loi, l'obéissance s'arrêtera, et avec elle toute puissance coactive, ce qui ne peut s'accorder avec la conservation de l'État. Cette erreur a cependant de fameux fauteurs, tels qu'Aristote et autres; ils estuneut qu'à raison de la faiblesse humaine la souveraine puissance doit être déférée par les lois. 11 faut que ces écrivains n'aient considéré que bien superficiellement la nature de la société civile pour penser que c'est aux lois elles-mêmes à dépai'tir ces trois pouvoirs nécessaii-es a l'état de société, savoir : la puissance coactive, l'interprétation des lois et la formation des lois mêmes. Que si les individus sont admis à contester en jusiicii avec la société entière, et s'ils obtiennent action contre elle en vertu de la loi , cela n'a lieu que quand la question est de savoir, non ce que peut la société civile, mais ce qu'elle a déterminé elle-même par une loi positive. Quand il s'agit, dans une loi, de la tête d'un citoyen, la question n'est pas de savoir si la société a pu, en vertu de son dix)it absolu, disposer de la vie de ce citoyen , mais si elle a voulu la faire perdre par la loi dont il s'agit. Elle l'a voulu si la loi a été violée ; autrement elle ne l'a pas voulu* Ainsi, de ce que la société est engagée par ses propres lois, on n'en peut pas conclure que le citoyen ail amire la société l'action de la loi. Il
ÉLÉMENTS PHILOSOPHIQUES CONCERNANT L'ÉTAT CIVIL
csl évident; au contraire, que la société n*est pas tenue par ses propres lois, parce que personne ne peut s'obliger avec soi-même. Les lois sont imposées à Caius et à Titius; elles ne le sont pas à la société, encore que l'ambition des jurisconsultes a si bien fait qu'aux yeux des ignorants les lois paraissent dépendre, non de fautorité de la société, mais de leur prudence et de leur sagesse.
V. Une cinquième opinion, la plus pernicieuse de toutes à la société, c'est que r autorité suprême peut être partagée. On la divise de plusieurs manières; les uns accordent à la puissance civile le droit d'ordonner tout ce qui regarde la tranquillité et les commodités de cette vie, et transfèrent à une autre puissance tout ce qui intéresse le salut de notre âme. li résulte de ce partage que les citoyens, considérant la nécessité de la justice pour le salut de l'âme, en règlent et mesurent la pratique, non pas, comme ils le devraient, sur les lois civiles, mais sur les règles et les opinions de gens qui ne sont, relativement à la société, que des individus ou des étrangers, et refusent, par des craintes superstitieuses, de payer aux princes le tribut d'obéissance qu'ils leur doivent, et tombent ainsi parleurs craintes mêmes dans la faute où ils craignent de tomber. Que peut-il y avoir de plus pernicieux à la société que cette terreur d'étemels supplices employée à détourner les citoyens de l'obéissance au prince, ou, ce qui revient au même, aux lois, c'est-àdire à les détourner d'être justes? Il est aussi des politiques qui partagent le pouvoir de telle sorte qu'ils accordent à un seul, qu'ils nomment monarque, le droit de faire la paix et la guerre, et à d'auties le droit de disposer du trésor public. Mais, puisque l'argent est le nerf de la paix et de la guerre, ou bien cette division du pouvoir n*en est pas une: l'autorité est du côté de ceux qui tiennent l'argent, et un vain titre de l'autre; ou, s'il y a division réelle, la société est dissoute; car il est impossible de faire la guerre la plus nécessaire ou de maintenir la paix sans argent.
VI. On enseigne vulgairement que la foi et la sainteté ne s'acquièrent ni par l'étude ni par la raison naturelle; qu'elles sont toujours des inspirations y des infusions d'une puissance surnaturelle. Si cela était vrai , je ne vois pas pourquoi on pourrait nous demander compte de
notre foi, ou pourquoi tout vrai chrétienne serait pas prophète, ou enfin pourquoi chacun ne déciderait pas ce qu'il doit faire, ou éviter, plutôt d'après sa propre inspiration que d'après les commandements des dépositaires du pouvoir ou la droite raison. Cette doctrine ramène à la connaissance individuelle du bien et du mal y qui, encore une fois, entraîne la dissolution de la société Elle est tellement répandue dans tout le monde chrétien que le nombre des hommes qui ont apostasie la raison naturelle est presque infini. Elle est cependant l'ouvrage d'insensés qui, ayant acquis par la lecture des saintes Écritures une grande abondance de paroles sacrées, se sont accoutumés à tellement les brouiller, les enchevêtrer dans leurs harangues, que leurs phrases dénuées de sens i>araissent divines aux esprits grossiers: l'homme sans raison, dont le discours parait divin, doit nécessairement paraître inspiré d'un esprit divin.
VII. La septième opinion qui est contraire à la société civile est celle que les particuliers ont la propriété absolue des choses qui sont en leur possession, c'est-à-dire une propriété nonseulement exclusive du droit de tout autre citoyen sur les mômes choses, mais m^nie de la société tout entière. Nous avons déjà prouvé au chapitre VIII, article 5, que ceux qui ont un maître n'ont point de domaine à eux. Or l'État est le mattrede tous les citoyens, en vertu de l'acte qui le constitue. Avant d'avoir reçu les liens sociaux, rien n'appartenait à personne en propriété ; tout était à tous. Disnous donc d'où te vient ta propriété, si ce n'est de la société même? Et d'où est elle venue à la société même , si ce n'est du droit que chacun lui a remis? Et toi aussi , par conséquent, tu as remis ton droit à la société. Ton domaine donc et ta propriété dépendront pour leur élendue et leur durée de la volonté de la société, de même que dans la famille les biens sont la propriété de chaque enfant quand et aussi longtemps qu'il plaît au père. Mais la plupart des hommes qui professent la politique cherchent autrement la raison. Nous sommes égaux, disent ils, .par la nature. Il n'y a pas de raison pour que quelqu'un m'enlève la chose qui ni'appartient plutôt que je ne lui ravirais la senne. Nous savons bien que pour la défense commune l'argent est quelquefois nécessaire,
ÉLÉMENTS PHILOSOPHIOLKS CONCERNANT L^KTAT CIVIL.
mais il faut que ceux qui le demandent en montrent la nécessité et qu'il leur soit accordé volontairement. Ceux qui tiennent ce langage ignorent que l'institution même de la société remplit Tobjet qu'ils ont en vue, et, s'exprimant comme ils feraient au milieu d^une multitude dissolue avant Fétat social, ils dissolvent l'état social même.
Vjill. Une dernière méprise tend sans cesse ,^ d^cuire le gouvernement civil et surtout le gouvernement monarchique : c'est que l'on cpnfond trop spuvept le pevpleet la multitude. Le peuple est une unité dont la volonté est une, capable d'unité dans son action. Aucune de ces conditions n'appartient à la multitude. Dans toute espèce de gouvernement le peuple règne^ car dans la monarchie même le peuple comni^nde, sa volonté s'exerce par la volonté d*un seul honime. La multitude^ au contraire, jfi*est.qu']un as^mblagede citoyens, c*e$tà- ^ire ie sujets. Dans la démoci^tie et Ta^^içtor çratie, les individus font la ,mui/î7uJtf, mai$ le sémt est le peuple ; et dans la monarchie les sujets sont la multitude, et le roi est le peupie, quel.que paradoxal que cela paraisse. Le commun des hommes» et ceux qui ne se doutent point de ces vérités, parlent toujours du grand nombre comme s'ils parlaient du peuple Qu de y État. Ils fjjsent que l'État est en rébellion contre le (oi , oe qui est jmpos^iblej que le peupleyeui^ ou ne veut pas, ce .que .veulent, eu ne veulent pas, des sujets inquiets et de mauvaise humeur; et, sous l'apparence du peuple, ils excitent les citoyens contre la cité et les multitudes contre le peuple.
/Ce sont là à peu près les opinions qui disposent le jp^uple aux séditions. Si la majesté doit .dans toute société être conservée à celui ou à Cieuic qui possè4/Bnt l'autorité suprême , on peut régler ces opiniojis comme criminelles de lèse-majesté.
IX. La di^tte c|e to.utes choses, ou seulement la rareté de celles qui ^oni nécessaires pour conserver la vie et la dignité (}e l'homme, affecto son esprit aussi ((puloureusement qu'il soit possible, et quoique pe^^soppe n'ignore que les richesses ne s'amassent que par l'industrie, ne se conservent que par l'économie, tous les pauvres ont coutume de rejeter les tristes effets de leur lâcheté ou de leurs dissipation^ suf l'administration publique , comme si elle avait
ruiné leurs affaires par des exactions. Cependant on doit considérer que ceux qui sont sans patrimoine ont besoin de travailler pour vivre, et, en outre, de la protection des armes pour pouvoir travailler. Chacun des Juifs qui , du temps d'Esdras, travailla au temple de Jérusalem, tenait d'une main la truelle et le glaive de l'autre. Dans toute société, la main qui tient le glaive, c'est le roi ou le sénat suprême , et l'industrie des citoyens ne doit pas moins la nourrir que celle qu'ils emploient à leur fortune particulière. Les tributs et les impôts ne sont pas autre chose que la récompense de ceux qui veillent sous les armes pour préserver l'industrie des particuliers des incursions des ennemis. Il n'y a pas plus de justice à imputer sa pauvreté aux pensions publiques qu'il n'y en aurait à l'imputer au payement de ses dettes. Mais la plupart des hommes ne pense à rien de tout cela ; ils souffrent de la même manière que dans U maladie des tncu^^-s, maladie produite par la gourmandise, et qui fait croire qu'on est comme envahi , opprimé et suffoqué par un autre êtjre. Il est assez manifeste de soi-mênie que ceux-là sont enclins à la sédition qui se croient opprimés sous le poids de la société tout entière, et que ceux-là se plaisent aux innovations qui pâtissent de l'état présent.
X. Une autre niaUdie de l'esprit aussi contraire à r^tat , c'est ce\\^ des gens qui ont du loisir et point d'emploi. Tout le monde tend naturellement aux honneurs et aux distinctions , mais surtout ceux qqi ne sont point réduits à s'occuper des pécessités de la vie. Ceux-là sont entraînés par l'oisiveté tantôt à disserter entre eux sur les affaires publiques , tantôt à se familiariser avec les historiens, les orateurs , les politiques et autres écrivains. Bientôt ils se croient assez éclairés et assez habiles pour gouverner les affaires les plus importantes ; mais commue tous n'ont pas la capacité qu'ils croient avoir, et qge d'ailleurs ils seraient trop nombreux pour parvenir tous aux emplois publics, beaucoup en sont nécessairement écartés. Ainsi il y a un ^and nombre de gens humiliés qui , par envie pour des concurrents préférés, et par l'espojr de l'avancement, ne désirent rien autant que de voir les résolutions prises par l'autorité publique produire de malheureux résultats; et il n'est pas étonnant
ÉLÉMENTS PHILOSOPHIQUES
que de tels hommes saisissent avec ardeur toute occasion de changement.
XL Entre les dispositions séditieuses il faut compter Tespoir du succès. Qu'on suppose autant qu'on le voudra les citoyens imbus de maximes contraires à la paix et à Tordre , et qu'on suppose les citoyens aussi lésés , tourmentés^ fatigués qu'il sera possible par les chefs du gouvernement ; cependant la sédition ne s'allumera pas si aucune espérance, si même une très-grande espérance de succès n'anime à la sédition. Chacun dissimulera; on supportera un mal très-grave par la crainte d'un plus grave.
Quatre choses sont nécessaires pour Tespérancedu succès: le nombre, les moyens, la confiance mutuelle et des chefs.
Sans le nombre on ne peut résister aux magistrats.
Sans moyens , c'est-à-dire sans armes et sans vivres, le nombre ne sert à rien. Le nombre, les armes, les vivres sont inutiles sans une confiance réciproque , et tout cela encore ne sert à rien sans union sous un chef à qui tout le monde s'accorde à obéir, non comme à un chef envers qui on est obligé, car les séditieux ne savent s'engager que pour les choses qui leur imraissent justes, mais comme à un égal dont on estime la valeur et la sagesse militaire, ou pour qui on a tout auti-e sentiment semblable. Quand ces quatre circonstances se rencontrent à la proximité d'hommes souffrant de l'état présent des choses et soumettant leurs actions à leur seul jugement, il ne manque plus pour allumer la sédition et renverser l'Etal qu'un homme qui excite et attise les esprits.
XII. De Véloquence il en avait assez; de la sagesse, peu. Tel était, suivant Salluste, le caractère de ceCatilina, le plus parfait séditieux qui exista jamais. Salluste distingue l'éloquence de la sagesse; il regarde la première comme nécessaire aux hommes turbulents, et la seconde comme l'attribut des amis de la paix ; mais il y a deux sortes d'éloquence : l'une, élégante et brillante interprète des sentiments et des pensées, naît de la contemplation des objets et de l'emploi des mots dans un sens précis et déterminé ; l'autre, puissante excitaf rice des passions de l'Ame, telles que la crainte, l'espérance, la colère, la pitié, ne s'annonce que par des métaphores accommodées aux
CONCERNANT L'ÉTAT CIVIL
passions mêmes des auditeurs. La première conjpose ses discours de principes vrais , la seconde d'o|)inions reçues, quelle que soit leur nature. L'art de Tune est la logique, l'art de l'autre est la rhétorique ; celle-ci tend à la vérité , celle-là à la victoire. L'une et l'autre ont leur utilité: la première dans les délibé^ rations , la seconde dans les exhortations ; la première est toujours unie à la sagesse ; la se* coude ne Test presque jamais.
Parce que cette' éloquence, indépendante du savoir et de la raison , est le véritable carac* tère de ceux qui induisent et excitent le peuple aux innovations, elle se forme aisément par leurs œuvres mêmes, et ils ne pourraient |>en^* trer le peuple de ces opinions absurdes et éversives de l'ordre public s'ils n'en étaient imbus eux-mêmes, ce qui est incompatible avec quelque savoir ; car qui ignore d*où les lois tirent leur force, quelles sont les règles du juste et de l'injuste, de l'honnêteetdu déshonnête, du bien et du mal ; comment la paix s'établit et se conserve ou s'altère et se détruit parmi les hommes; ce qui est à soi , ce qui est à autrui ; et enfin ce qu'on désirerait que d'autres nous fissent à chatte de le leur faire aussi? Celui qui ignore ces choses est très-médiocrement éclairé ; mais l'art de rendre des auditeurs déjà fous plus fous encore, de leur faire trouver pire ce qui leur parais* sait mal, mal ce qui était bien à leurs yeux, d'échauffer leurs espérances, d'atténuer leurs craintes, cet art ils le possèdent ; ils le tiennent de réloquence, non de celle qui expose la vérité telle qu'elle est, mais de cette autre qui, en remuant les esprits, fait paraître les objets ainsi qu'ils ont paru être aux esprits qui les ont conçus dans leur propre efTerves* cence.
XIII. Ordinairement il arrive qu'un grande nombre de citoyens, même des niieux disposés pour le gouvernement, coopèrent sans le savoir à préparer les séditions en enseignant dans les écoles une doctrine conforme aux opinions dont nous avons parlé et en les proclamant devant le peuple du haut de toutes les chaires.
Mais ceux qui veulent faire éclater les dispositions du peuple s'appliquent d'abord à iaii*e entrer dans la conspiration les hommes qui en paraissent le plus éloignés, et ensuite
ELEMENTS PHILOSOPHIQUES CONCERNANT L'ÉTAT CIVIL
à avoir eux-mêmes une grande puissance dans la faction. Ils cimentent cette Taction ; pendant qu'ils se font les entremetteurs et les interprètes des intentions et des actions de quelquesuns, ils nomment des personnes et désignent des lieux pour s'assembler et pour délibérer sur les réformes à faire dans Tadrainistration publique^ chacun selon son plus grand avantage. Mais, pour qu'ils s'assurent de dominer dans la faction, il faut établir une nouvelle faction dans la faction môme, c'est-à-dire qu'il faut établir des conciliabules secrets et séparés avec un petit nombre de personnes, pour déterminer ce qu'il faudra ensuite proposer dans l'assemblée générale, par quelles personnes la proposition de\Ta être faite, ce que chacune d'elles devra dire , dans quel ordre elle devra parler, et comment on pourra amener à son avis les plus puissants, les plus accrédités, les plus florissants auprès du vulgaire de la faction. Quand ils ont formé de cette manière une faction assez étendue, et qu'ils y dominent par l'éloquence, ils l'excitent à s'emparer des affaires, et de la sorte ils oppriment quelquefois la république^ quand il n'y a pas de faction contraire, et plus souvent ils la déchirent et la livrent en proie à la guerre civile. La folie et l'éloquence concourent à la subversion de TÉtat, de môme que, suivant la fable, les filles de Pelée, roi de Thessalie, conspirèrent avec Médée contre leur père. Voulant rendre la jeunesse à ce vieillard décrépit, elles le coupent en morceaux par le conseil de Médée, le jettent au feu, et attendent en vain qu'il revienne à la vie. C'est ainsi que le vulgaii*e , semblable dans sa folie aux filles de Pelée, voulant comme elles régénérer l'État, trompé par l'éloquence des ambitieux comme par les enchantements de Médée, le déchirent par lambeaux et le consument par le feu des factions au lieu de le réformer.