‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 2)Chapitre 6 sur 110 · RÉFUTATION D'UN OUVRAGE DU GRAMMAIRIEN DOMERGUE · texte numérisé non relu

RÉFUTATION D'UN OUVRAGE DU GRAMMAIRIEN DOMERGUE

un heureux fruit de la douceur , précieuse qualité que peut-être la nature n'a pas accordée à tout le monde^ et qui me parait dépendre à beaucoup d'égards du tempérament^ mais que Ton peut aussi -créer en quelque sorte en soi-même par la contemplation de ses charmes et par celle des inconvénients attachés à Tâpreté des mœurs et des manières. La déférence et la complaisance, dont la douceur fait le fonds, sont les plus solides, les plus aimables et, si je puis employer ainsi ce mot, les plus gracieuses. La douceur a Favantage de se mêler à toutes les actions, à toutes les paroles^ à tous les mouvements de la physionomie, au son de la voix et aux regards, je dirais volontiers au silence et au sommeil même.

Combien d'utilité et d'agrément sont attachés à la douceur ! combien elle fait passer de défauts ! combien elle embellit les bonnes qualités! Elle fait écouter les conseils qu'elle donne; elle fait même provoquer ceux qu'elle ne donnait pas. Elle rend la vertu pénétrante et la fait opérer comme par enchantement sur les esprits les plus résistants.

La douceur tient quelque chose de la timidité, mais beaucoup plus encore de la modestie. Elle s'avance plus , elle agit plus que la timidité ; mais elle ne s'avance et n'agit qu'avec la réserve de la modestie. Elle n'est pas la bonté , mais elle en est toujours l'image , trèssouvent l'expression, et elle en est essentiellement composée. Bonté, timidité, modestie, voilà donc les éléments de la douceur : doiton s^étonner qu'elle ait tant de charmes? Cet assemblage n'est-il pas à la vertu ce que les trois grâces sont à la beauté ; n'est-il pas les grâces mêmes?

Je dois vous dire, mes enfants, que née avec un sang très-vif , peu exercée dans mon enfance à adoucir mes mouvements, et plus sensible que tendre, je ne puis pas me flatter peut-être d'avoir la douceur du langage et celle des manières. Mais demandez à votre père, à nos domestiques, demandez-vous à vous-mêmes, si j'ai le droit de vous recommander la douceur des mœurs. Je crois avoir eu de celle-là pour toutes les personnes avec qui j'étais destinée à vivre ; du moins je fie me reproche pas d^en avoir manqué à leur égard. Peut-être altribué-je à la douceur ce qui n'aura été en moi que reffel de Paffection et de la

tendresse. Je n'insisterai pas beaucoup contre cette opinion, si on veut me contester la douceur; je conviens qu'à l'égard de mon mari surtout le cœur peut m'avoir bien conduite , malgré les défauts du caractère, et les avoir vaincus. Il est vrai que je n'ai pas cessé un moment d'avoir son bonheiu* devant les yeux. Je me suis dit : Ce bonheur est comme un édifice que je suis chargée de bâtir : chaque jour j'y ai mis une pierre, et n'en ai jamais ôté. L'estime, la confiance de votre père m'ont appris que, sans m'en apercevoir, j'avais eu le bonheur de remplir ma tâche. Si ce n'est pas là Pheureux effet d^une douceur qui me fut naturelle, c'est celle d*une douceur acquise. Vous voyez donc, mes chères filles, que les bons principes trouvent bien des ressources dans les cœurs qui savent s*en nourrir.

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