‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 2)Chapitre 77 sur 110 · SUR LA TOMBE DE M. ROËDERER · texte numérisé non relu

SUR LA TOMBE DE M. ROËDERER

Messieurs,

Je viens remplir un bien triste et douloureux devoir. Je viens essayer de peindre sur son cercueil; devant cette fosse ouverte, l'homme illustre qu'elle va nous ravir pour jamais» et, si mes forces ne me trahissent pas^ de vous dire la douleur de sa famille, celle de ses nombreux amis, et pourquoi nous le pleurons, et pourquoi sa perte nous fait un vide immense que rien ne pourra remplir.

M. Rœderer, Messieurs , meurt à quatrevingt-deux ans, et meurt jeune. La mort nous le ravit tout entier, avec toute la force de son esprit, toute la puissance de ses affections, et môme avec toute ta vigueur physique désirable. Ua vaisseau qu'une toux fait rompre dans la poitrine, et voilà, Messieurs, tout ce qui nous reste de cet ami qui la veille nous charmait encore par les prodigieuses facultés de son esprit ; et au lieu de nous rendre à sa réunion habituelle de famille, de savants et de collègues , c'est à ses funérailles que nous sommes conviés.

Dans un seul homme la perte est imnnense. Cet homme n'était étranger à rien. Toutes les carrières de Tintelligence avaient été parcourues par lui avec une haute distinction. Il fut avocat à dix-sept ans; conseiller au parlement de Metz à vingt- cinq; à trente-cinq, député à l'Assemblée nationale de 89 ; sous la Législative, procureur général syndic du département de Paris; puis journaliste, écrivain politique ou philosophique, suivant le temps et les circonstances ; sous le Consulat et TEmpire, président de la section de Tintérieup au conseil d'État, directeur de Tinstructioa pu-

blique; membre de l'Institut, sénateur; ministre des finances à Naples; ministre plénipotentiaire pour stipuler des traités de paix, et ministre secrétaire d'État du grand-duché de Berg; enfin comte, pair de France et grandofficier de la Légion dlionneur.

Ainsi, littérature, histoire, morale et politique, barreau, n^agistrature , législature, administration, toutes les connaissances, toutes les carrières de la vie humaine le regrettent et le pleurent, parce qu'il appartenaft également à toutes.

Cette création supérieure. Messieurs, était le produit de la Révolution, et du noble feu qui embrasait les âmes à- cette grande époque. L'Empire , non moins gigantesque , s'empara de ceux que Torage n'avait point emportés; mais la Restauration les proscrivit ou les dédaigna ; elle ne s'aperçut de M. Rœderer que pour l'exclure de l'Institut... Aujourd'hui ite tombent un à un , et nous cherchons qui les remplacera^

On croirait qu'une vie si prodigieusemeni remplie ne laissait rien à la famille , rien à> la société. Détrompez-vous, Messieurs : nul n'était si affectueux, si prévoyant dans ses affections, si aimable dans leur expression; nul ne parraissait avoir plus de loisir que M. Ftederer. Dans son infatigable activité, cet esprit si élevé savait descendre aux moindres détails. Il avait porté dans l'étude des usages de la vie, qu'on pourrait quali6ep de vuigaires, ce talent d'ob^^ servatiou, cette précision et celte rectitude de jugement que son esprits, essentiellement logi« que ci rigoureux , meitaût dans les hautes affaires.

DISCOURS DE M. LE BARON DE SCHOiNEN, ETC.

M. Roederer a eu des ennemis : c'est ce que lui dit un jour TEmpereur. Eh! qui n'a pas d'ennemis^ Messieurs, si ce n'est celui qui li'a ni amis, ni conviction personnelle, ni courage pour les soutenir?

Dans la Révolution il Tut l'objet des attaques et dQ la haine des partis extrêmes.

Ainsi, au 10 août^ le procureur général syndic du département^ qui avait requis la garde nationale de repousser la force par la force, fut accusé par les royalistes ardents d'avoir livré le roi; et au même moment la Commune de Paris lançait un décret d'arrestation contre lui pour avoir^ disait-elle ^ trahi le peuple.

Obligé de se dérober aux poursuites, il continue dans sa retraite une polémique courageuse par sa modération, sa haute raison et les principes d'humanité dont elle était empreinte.

Pendant les débats du procès de Louis XVI, il se déclara pour toutes les opinions favorables à l'accusé, et les articles signés de lui dans le Journal de Paris font foi de ses généreux sentiments.

Au 3i mai il se tut : il n*y avait plus alors de voix pour les opprimés.

On sait la part qu'il eut à la révolution du 18 brumaire.

Ici s'agite la grande question de la république ou de Fempire, question longtemps indécise , mais dont les derniers événements semblent rendre aujourd'hui la solution plus facile. M. Rœderer n'eut jamais la ridicule prétention de persister dans les opinions dont un examen ultérieur lui aurait fait connaître le peu de solidité. Le caractère de son esprit était d'être clair et conséquent. Averti par luimême ou par les autres, dès qu'il voyait Terreur il le disait. Sa conscience était impartiale comme son esprit était droit. Dans un siècle que l'on qualifie de progressif, on ne peut rien demander de plus.

La révolution de 1830 vint surprendre M. Rœderer dans ses foyers et sous les ombrages qu'il avait élevés pour y réunir son heureuse famille. Il l'accueillit avec reconnaissance pour le peuple qui l'avait faite et avec espoir pour le bonheur de la France.

Rentré en octobre 1832 seulement à la Chambre des pairs, il se livra consciencieuse-

ment à tous ses travaux de tribune, de commissions et de cour de justice... Il y était encorda veille!...

Ce noble vieillard, en accomplissant ainsi les devoirs les plus pénibles de sa haute position, sen.blait rajeunir; et cependant les attaques de l'esprit de parti se renouvelaient contre lui. Accoutumé à des joutes plus sérieuses, où la vie était à chaque instant compromise , il riait de ces injures qu'il laissait tomber à terre.

C'est ainsi que dans ces derniers temps on a osé suspecter la sincérité de sa plume : ou l'a accusé de l'avoir prêtée à qui ne pouvait la demander. M. Rœderer, Messieurs, n'écrivit jamais que par conviction, et, dans cette circonstance , ceux qui l'ont connu peuvent affirmer avec moi que l'écrit auquel je fais allusion (1) était le résultat d'un système qui lui était propre, et d'opinions que dans son intimité il développait à ses amis avec la puissance de déduction qui était son talent particulier.

Ce n'est pas le lieu de soulever ici des questions politiques ou métaphysiques. Il no m'appartient pas non plus d'apprécier les travaux littéraires de mon illustre ami; de plus éloquentes voix se feront entendre; mais je devais vous parler de l'homme de bien, de l'homme pur et désintéressé, enfin del'liomme constant avec lui-même et ses croyances, tel que je l'ai vu pendant de longues années.

M. Rœderer était patriote jusque dans ses alliances de famille; mais, hélas! de ses trois enfants deux l'ont déjà précédé dans cette enceinte : l'un, colonel à l'ancienne armée, est tombé avant le temps par suite de ses blessures; l'autre, jeune femme, est morte à ses premières couches...

Mais, Messieurs, assez de douleur accable cette famille, pressée autour de ce cercueil ; respectons-la, et n'évoquons pas, du sein de ces tombes, ceux qui y reposent!... Quel est celui de nous qui déjà n'a pas plus d'amis ici qu'il ne lui en reste au dehors?...

Adieu, Rœderer! Ta famille éplorée, tes amis te répètent avec moi un dernier adieu.

Mais ta mémoire ne périra pas !

(1) (^vte deVédUetir,) V Adresse d'un constitutionnel à un constitutionnel. Voir t. VII, p, 414 à 429 de celle collection.

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