DE M. LE COMTE RŒDERER
IVE DANS LA SÉANCE PUBLIQUE UK l' ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES, LB 27 DÉCEMIBE 1837,
Par M. MIGNET, secrétaire perpétuel décrite Académie et membre et l'Académie française.
(2- édition ÛGsyoiice^ historiques, t. 1. 1853.)
Messieurs ^
Les sciences dont vous vous occupez et auxquelles notre siècle devra ^ je Fespère^ une partie de sa gloire , sont d'un ordre encore plus relevé et d'un accès encore moins facile que toutes les autres. Leur objet est Thomme même. Elles l'étudieut depuis des siècles et ne le connaissent pas suffisamment. Elles ne sont point parvenues à déterminer ce qu'il y a d'immuable en lui et ce qu*il y a de changeant^ à séparer les éléments éternels de son organisation des accidents successifs de son histoire, et à donner ainsi l'explication de sa nature et les lois de son développement.
Il ne faut point être surpris que les sciences relatives à l'homme^ compliquées comme ses facultés ; variées comme ses rapports, étendues comme les phases de sa longue histoire, aient été poursuivies dans tous les temps et n'aient pas encore été fixées dans le nôtre. Les législateurs immortels des nombres qui ne varient pas, des cieux dont les événements sont si réguliers, du mouvement qui obéit à des forces constantes, de l'espace qui affecte ou qui admet des formes géométriques, nous ont à peuie précédés de quelques générations; plusieurs même ont vécu au milieu de nous. Les fondateurs de la physique et de la chimie sont presque tous nos contemporains. La belle théorie et l'imposante histoire de la terre ont commencé de nos jours et se continuent sous nos yeux. Les sciences qui ont pour but les
lois, non plus de la matière, mais de l'humanité même , étaient naturellement appelées à suivre et à couronner toutes les autres.
Le dix-huitième siècle crut cependant les avoir découvertes , et il en confia le dépôt à votre Académie, qui fut une de ses dernières créations. Ce siècle éminemment analytique, après avoir agrandi les sciences mathématiques, étendu et renouvelé les sciences naturelles, refait les sciences physiques, aspira à fonder les sciences morales. Il eut la belle prétention de tout juger selon la raison et de tout arranger selon la justice. II recommença les théories philosophiques, chercha le fondement terrestre de la morale, trouva les principes de l'économie politique^ remania hardiment la société humaine,, et plaça sur d'autres bases le droit de l'individu, la puissance du souverain et l'organisation de l'État. On peut, on doit même se tromper souvent en se livrant à des essais aussi hardis et aussi nombreux. C'est ce qui arriva au dix-huitième siècle, qui, négligeant trop, dans ses conclusions précipitées, TélémenJt de l'histoire et l'expérience du genre humain, tomba dans do graves erreurs. Mais en retour il donna au monde quelques principes désormais impérissables : il proclama l'indépendance entité de la raison; il fonda l'ordre social sur l'utilité réciproque; il. consacra l'égalité civile comme le dogme principal de la loi, et soutint le progrès successif de l'espèce humaine, qui avance
MmCE HISTORIQUE SLR M. RUEDËRËR
toujours, même en paraissant s'arrêter quelquefois. Quant à ses erreurs, le temps en a iléjà emporté la plus grande partie avec lui, et le reste aura le même sort. Le monde ne demeure jamais longtemps privé des vérités qui lui sont nécessaires, et, dans sa marche admirable vers des destinées toujours plus complètes, il ne tarde pas à recouvrer ce qu^l l»eut avoir perdu.
La plupart des hommes de ce siècle mémorable ont appliqué, en matière politique surtout, la science aussitôt après l'avoir découverte. Ils ne sont pas seulement des savants, ils sont des hommes d*État. Leur vie se partage entre les recherches de la pensée et les vicissitudes de l'action. Leurs expériences se font sur les hommes dans le grand amphithéâtre du monde et au milieu même des révolutions. L'histoire de leurs travaux ne peut pas se séparer de celle de leur pays. C'est à celle classe de savants qu'appartient M.^œderer: penseur, écrivain, législateur, ministre, il a éprouvé les plaisirs purs de llntelligence et les jouissances mélangées de l'ambition; sa vie est un composé d'idées et d'événements, de livres et d'agitations, de grands travaux dont nous retrouverons les traces vivantes dans l'organisation actuelle de notre société, et de tous les incidents d'une révolution dont il a vu le commencement et la fin, et dans laquelle il a souirent figuré comme un des principaux acteurs.
Pierre-Louis Rœderer naquit le 15 février i754 à Metz. Son père était premier substitut du procureur général au parlement de Metz. C'est sur son réquisitoire que Tordre puissant (les jésuites avait été expulsé du ressort de ce parlement, en 1766, et sur ses démarches que ce parlement lui-môme, supprimé, en 1771, par le chancelier Maupeou, avait été rétabli en 1775. Aussi les trois états de la ville de Metz, pénétrés de reconnaissance pour ses efforts et pour leur succès, lui donnèrent le titre de (jraiid et généreux cUoyen[\). Ils ne bornèrent point à cette flatteuse manifestation le témoignage de leur gratitude ; ils lui offrirent d'a-
(0 {ISote deVédllear.) Uu dessiu représentant le tableau qui consacre celle distinction et la reconnaissance de la ville de Mclz est placé en lêle du troisième volume de celle collection.
cbeter enx-mémes une charge d'avocat général, dans le pariement rétabli, pour le jeune Pierre Rœderer, son fils. Touché de ces marques de la bienveillance publique, l'austère magistrat refusa cependant une adoption dont rhonneur, à se» yeux , était peutrètre un peu gâté par l'argent , et qui devait être remplacé plus tard par une adoption plus glorieuse, l'envoi de Pierre Rœderer à l'Assemblée constituante comme député même des trois états.
Le jeune homme sur lequel se portaient ainsi les regards ft les faveurs de ses concitoyens n'avait alors que vingt et un ans, et déjà depuis quatre années il était avocat et avait plaidé avec distinction. Dès qu'il eut atteint Tftge de vingtcinq an<, il acheta une charge de conseiller au parlement de Metz. Tout était alors à refaire; les juges n'étaient pas contents des lois, les sujets du gouvernement, et le gouvernement était peu satisfait lui-même.
Les membres nouveaux des parlements, disciples des philosophes du dixhuil ième siècle, étaient à l'avant-garde du parti réformateur, et, de la haute position qu'ils occupaient, ils montaient à Tassant de la vieille monarchie. M. Rœderer fut un de ceux qui s'y présentèrent avec le plus de résolution. Le parlement de Metz, frappé de son ardeur et fier de son talent, s'empressa de les mettre à profit, en le chargeant de rédiger ses remontrances, fréquentes alors, contre la cour.
Ce rôle, plus politique que judiciaire, convenait à M. Rœderer. Il s'y était préfmré par ses études et par ses idées. Il avait reçu cette forte culture du temps qui a donné tant d'hommes supérieurs à TÉiat et tant de grands hommes à la science. Il avait appris la législation compliquée d*après laquelle se rendait la justice et s'administrait le royaume. Mais la science des lois, quoique plus vaste à cette époque que de nos jours, précisément parce qu'elle était moins simplifiée, ne suffisait point aux jurisconsultes; ils y joignaient des études plus hautes encore. L'histoire, la morale, la politique, objets du travail universel des intelligences, appelaient aussi leurs méditations. Tout le monde étudiait alors, et Ton regardait les connaissances comme la matière des idées et les idées comme l'appui le plus solide du talent. M. Rœderer s'était formé d'après cette niétho«ic féconde. En politique il suivait
PAR M. MIGNET
les doctriûes de Montesquieu, et sur quelques points celles de Rousseau. £n philosophie il appartenait à Pécole de Bacon et était disciple deLocke et de Condillac. H s'était nourri dé toutes les connaissances que possédait son siècle^ <;til adoptâtes idées généreuses qui formaient la croyance de ses hardis contemporains. Venu trop tard pour participer à leur découverte, il put au moins contribuer à leur application, et, s'il ne fut pas compté au nombre des grands esprits qui avaient posé les nouveaux principes, il appartint à la génération non moins glorieuse qui entreprit de les faire passer dans la pratique. Enrôlé dans l'armée philosophique, M. Roederer fit ses premières armes, pendant la grande campagne qui pré> céda la Révolution, en qualité d'économiste.
L'économie politique était d'origine récente. L'analyse avait été portée pour la première fois sur la nature et le mécanisme de la richesse dans l'intérieur des États et sur les moyens les plus propres à en favoriser le développement. Jusque-là les nations étaient parvenues instinclivement à s'enrichir ou à se ruiner; mais de savantes théories vinrent leur apprendre alors à le faire ou à l'éviter avec méthode. Elles ramenèrent la prospérité comme l'appauvrissement à des causes et à des lois certaines. Le docteur Quesnay avait commencé cette science en rétrécissant toutefois beaucoup trop sa base. Élevé jusqu'à douze ans à la campagne, et vivant dans un pays agriœle, il considéra la production de la terre comme la source exclusive de la richesse, sa possession conmie le principe naturel du droit, son revenu comme la matière unique de Timpôt. Cette économie politique,. qui n'embrassait pas tous les faits et qui s'écartait de Tobservation par la logique, comme cela arrive souvent, proposait, dans l'application, d'utiles réformes, Tabolition des corvées, la libre circulation des grains, la suppression des douanes provinciales au milieu du royaume, et ses partisans voulaient, comme le reste de leurs contemporains, substituer Taction fixe des lois aux volontés arbitraires du prince.
Pendant que le docteur Quesnay fondait l'économie territoriale, le conseiller d'État Vincent de Gournay, intendant du commerce en 1755, plaçait la richesse dans le travail manufacturier, il demandait comme condition de
son développement une liberté absolue, et prétendait que le gouvernement se montrait assez protecteur s'il était indifférent. Aussi émettait-il la fameuse maxime, laissez faire, laissez passer, qui était à la constitution économique de rËtat ce que le Contrat social de Rousseau était à sa constitution politique. Tous les systèmes de cette époque étaient de larges voies ouvertes pour conduire à une révolution.
Élève de Quesnay, ami de Gournay, Turgot avait ajouté, en n66, à la doctrine de l'un sur la richesse territoriale et à celle de l'autre sur la richesse manufacturière, la théorie fondamentale des capitaux , ces grands instruments du travail, qui sont à la génération de la richesse ce que la vapeur est à la production du mouvement. Tui'got en saisit le mécanisme à peu près vers le même temps où Verry le découvrait à Milan et Adam Smith l'expliquait à Glasgow. Mais il fut le premier à l'exposer par écrit, et il est le fondateur réel de cette partie de la science en vertu de la maxime que la propriété d'une grande idée appartient à celui qui l'a d'abord démontrée. Turgot fut plus qu'un penseur profond, il devint un hardi réformateur. Il essaya de mettre en pratique ses idées économiques et ses vues sociales, d'abord dans la généralité de Limoges comme intendant, et plus tard dans tout le royaume conune ministre. Mais, en voulant détruire toutes les entraves intérieures, il rencontra les invincibles obstacles de la routine et de l'intérêt, qui ne cèdent jamais qu'au temps, et qui, cette fois, ne devaient se rendre qu'à la force. L'année même où Turgot quitta le ministère pour rentrer dans la retraite, après avoir échoué dans le grand dessein de prévenir une révolution par une réforme, Adam Smith publiait ses immortelles Recherches sur la nature et les causes des richesses des nations. Il créait la véritable économie politique, il donnait pour fondement à la richesse le travail de Tbomme ; il lui assignait pour instrument la terre, les capitaux, les machines, l'intelligence, et, la suivant dans toutes ses transformations, il en présentait la théorie la plus complète d'après l'observation la plus exacte.
M. Rœderer avait approfondi ces diverses doctrines et avait adopté la meilleure. Ami de Dupont de Nemours^ qui avait rédigé le ^ys-