NOTICE HISTORIQUE SUR M. RŒDERER
ainis , et les horribles exécutions qui emportaient chaque jour tant de victimes, il était rempli de douleur et d'indignation. « Je jurai il au malheur^ dit-il^ pendant qu'il me -donnait « ses leçons sévères, de ne me livrer à aucun « sentiment d'intérêt personnel, de plaisir, de (f peine, d^espérance, pas même au repos, tant « que j'aurais quelque chose à faire pour a rendre à leur patrie et à leur famille des « victimes de la tyrannie dont j'étais accablé « moi-même. »
Après le 9 thermidor il tint cette pieuse promesse. Â peine libre , et toujours suspect, il emprunta d'abord la voix de deux conven« tionnels, naguère menacés et alors devenus plus puissants, Tallien et Merlin de Tbionville, dont il rédigea les discours contre le régime de la Terreur, pour le retour de la paix, et en faveur des enfants des condamnés. Lorsqu'il put parler en son nom, il le fit avec une véritable verve d'humanité. Le Journal de Paris redevint sa tribune. Il se joignit à ceux qui provoquèrent l'élargissement des 8oixante4reize députés dét^us pour avoir protesté contre les violences du 31 mai, et le retour dans le sein de la Convention des nobles et malheureux restes de la Gironde. 11 y écrivit pour ouvrir les cœurs et pour ramener les lois à des sentimenta humains envers les pères et les mères des émigrés, pour faire restituer leurs biens aux enfants des condamnés et rendre leur patrie à ceux qui s'étaient réfugiés sur la terre étrangère, non par choix, mais par nécessité, et afin de se soustraire à la mort. Il attaqua tous les effets de la Terreur, et il contribua à la réaction contre ses actes sans concourir aux vengeances contre les personnes, ayant le rare bonheur, dans ces temps de violences publiques, de ne se souvenir de sa proscription que pour aider des proscrits et non pour en faire.
Ce fut alors que, la Convention ayant fondé l'Institut national et les écoles centrales, M. Rœderer fut nommé membre de votre classe et professeur d'économie politique. Le premier de ces titres était un honunage rendu à sa science et à ses travaux ; le second était un appel fait à son habile enseignement. Ces honneurs intellectuels étaient les seuls qui convinssent aux désirs, ou pour mieux dii'e aux dégoûts de M. Roederer. Il ne voulait plus relever que de. sa pensée. Le souvenir du
10 août le détournait des fonctions publiques.
11 aimait mieux juger les autres qu'agir luimême. Ce fut le rôle qu*il prit et qu'il conserva sous le Directoire. Il lut des Mémoires excellents à ITnstitut, il fit un cours remarquable au Lycée sur l'économie politique ; il rédigea le Journal de Paria , en même temps qu'une ReviLe politique et littéraire, et dit son avis sur toutes choses et son opinion sur tout le monde. Il avait renoncé aux idées absolues de 1789 : l'expérience l'avait corrigé de l'exagération des théories, a La politique, écrivait-il, est un champ qui n*a été parcouni jusqu'à présent qu'en aérostat; il est temps de mettre pied à terre. » Ses goûts le rattachaient à l'ordre, et ses doctrines Téloignaient du parti conventionnel qui dominait dans le Directoire. Il se livra à une polémique vive, spirituelle, courageuse, qu'il aurait expiée par la déportation, au 18 fru(;tid(H*, si l'un de ses plus illustres collègues à l'Institut et à l'Assemblée constituante, M. de Talleyrand, n'avait pas obtenu sa radiation de la liste fatale où son nom était inscrit avec celui des deux directeurs dissidents, des cb^ de la majorité des conseils et de cinquante-quatre journalistes.
M. Rœderer se tut et s'effaça jusqu'im 18 brumaire, dont il fut l'un des premiers confidents et des prhicipaux coopérateun. M. de Talleyrand et lui ménagèrent les premières entrevues du directeur Sieyès et du général Bonaparte, et préparèrent, de concert avec eux, le plan , les moyens et les résultats de cette grande entreprise. « Je fus chargé, dit M. Rœderer, de négocier les conditions politiques d'un arrangement entre Bonq)arte et Sieyès; je transmettais de l'un à Pautre leurs vues respectives sur la Constitution qui serait établie et sur la position que chacun d'eux y prendrait. »
Après le 18 brumaire et la nomination des consuls provisoires, M. RceSerer ne trouva plus les projets de Bonaparte d'accord avec les idées de Sieyès. Le général Bonaparte admit bien les principaux ressorts de la C(Mistitution de Sieyès , en les accommodant toutefois à ses vues, mais il ne voulut pas consentir à être le grand et insignifiant électeur universel de France. «Sieyès, Roger -Ducos et moi, dit-il à M. Rœderer, exerçons le pouvoir exécutif sous le noffl de consuls; il n'y a pas be-
PAR M* MIGNtT.
soin d'autre autorité dans le^jouvemement. » — M. Rœderer transmit ce vœu à Sieyès, qui lui répondit : — a Le général Bonaparte, con- « sul et général, entre Roger- Ducos et moi, a n'a qu'un coup de coude à donner pour nous « mettre de côté. » — Il le chargea en même temps d'annoncer à son irrésistible collègue qu'il bornait sonambîtion àentrer dans le sénat. Quel était le rôle destiné à M. Rœderer sous ce régime nouveau, qui avait non-seulement à pacifier les partis, mais à réorganiser la société dissoute, en l'asseyant sur la base de l'égalité civile, à fortifier Tesprit de liberté parTesprilde discipline, et à donner à la France révolutionnaire la science du gouvernement, l'habitude des grandes entreprises et une longue possession de la gloire ? M. Rœderer, doué d'un esprit inventif et organisateur, pouvait être un utile auxiliaire pour le premier Consul , qui ne mit pas seulement alors au service de la France son propre génie, mais les rares facultés et la pratique supérieure de tous ces hommes qui, s'étant mesurés aux choses du premier ordre, se réduisirent avec une puissance dès lors plus grande aux choses du second. Bonaparte comprit tout le parti qu'il pourrait tirer de M. Rœderer. Il avait d'abord voulu le faire consul avecCambacérès, pour que l'un représentât la Constituante et l'autre la Convention dans le gouvernement nouveau, que l'un eu fût l'administrateur et l'autre le légiste, tandis qu'il en resterait lui-même le chef politique et le défenseur militaire. Mais il avait été arrêté par le nombre des ennemis de M. Rœderer, et il s'était borné à prendre, sur sa désignation même, Lebrun, son ancien collègue à l'Assemblée constituante, comme troisième consul. Lorsque la liste des trente et un premiers sénateurs fut formée par Sieyès et Roger-Ducos, ceux-ci y comprirent M. Rœdereir. Le premier Consid était seul avec lui au moment où il reçut cette liste. — a N'acceptez pas votre nomination, dit-il à M. Rœderer; qu'iriez-vous fah^ là? Il vaut mieux entrer au conseil d'État; il y a là de grandes choses à faire. »
M. Rœderer se laissa facilement persuader, et il fut nommé, quelques jours après, membre du conseil d'État et président de la section de Tintérieur, où sa. trouvaient des hommes éminents et où il se lia d'amitié avec le frère aîné du premier Consul, Joseph Bonaparte. Ce
fut un grand moment pour M. Rœderer. Il travailla, sous l'impulsion du premier Consul, à la pacification des partis etàla réorganisation de la France. Cioquante-neuf des membres les plus exaltés du conseil des Cinq-Cents ayant été condamnés à une déportation arbitraire, M. Rœderer fit un appel aux pensées de douceur et de clémence politique du premier Consul, et il écrivit dans le Journal de Paris : — a Bonaparte a dit plusieurs fois avant le 18 brumaire : La révolution qui se prépare sera le contraire des autres; elle n'enirainera pas une proscription et elle en fera cesser plusieurs. D Ces paroles furent comprises, et cinq jours après l'arrêté de déportation fut révoqué. M. Rœderer concourut avec non moins de succès à l'abolition des mesures de guerre et de rigueur précédemment adoptées contre les émigrés. Il eut une grande part à la législation qui les rayait avec prudence de la liste d'exil. Ainsi les uns lui durent de pouvoir rester dans leur patrie, et les autres de pouvoir y rentrer. Voilà son rôle comme conciliateur; voici maintenant son œuvre comme organisateur. Il coopéra aux lois oi^aniques destinées à mettre la Constitution en vigueur, et rédigea le règlement qui fixait les rapports entre le conseil d'État, le Tribunatet le Corps législatif. Le conseil d'État n'était pas à cette époque le simple régulateur de la machine administrative; il préparait encore les lois et inspirai t le Gouvernement. M. Rœderer, qui en était l'un des principaux chefs, rédigea etdéfendit devant le Corps législatif les trois grandes lois sur l'établissement des préfectures, sur la formation de la liste des notabilités et sur la fondation de la Légion d'honneur. Tout le monde connaît la dernière de ces lois, destinée à unir dans les mêmes récompenses les divers services rendus à l'État. La seconde devait concilier l'exercice du droit électoral et l'action de l'autorité executive, en faisant concourir la nation et le Gouvernement au choix des divers fonctionnaires; elle n'était pas assez naturelle et elle était trop compliquée. Décourageant l'élection publique et gênant le Gouvernement, elle n'eut ni durée ni succès. La première fut la plus importante ; elle organisa l'administration de la France. M. Rœderer montra une grande supériorité d'esprit et de talent dans la conception et la défense de cette loi, qui fonda les préfectures