NOTICE HISTORIQUE SUR M. RCEDERER
et sous-préfectures^ qui établit les arrondisse* ments territoriaux actuels , un peu différents de ceux que TAssemblée constituante avait tracés dans les districts ; qui sépara l'action et la délibération, jusqu'alors confondues ensemble ; qui confia l'action à un préfet et plaça la délibération dans un conseil ; qui donna ainsi à la première l'unité et la promptitude^ à la seconde la lenteur et la maturité; qui fixa avec précision les objets relevant de Pune ou de l'autre; qui^ à côté d'elles^ établit un tribunal contentieux pour régler les matières sur lesquelles l'État et les citoyens pouvaient ne pas s'entendre^ et qui fonda ainsi le mécanisme de l'administration sur la connaissance de son principe et de son but. M. Rœderer ne parut pas seulement un praticien expérimenté^ mais un analyste puissant. Il exposa dans un discours i*emarquable une haute théorie de Faction publique. C'est par ce cAté qu'il vous appartient encore plus^ Messieui^s^ puisqu'il a rattaché les dispositions de la loi aux fondements mêmes de la science. M. Roederer a uni son nom à un système qui dure depuis plus de trente ans, qui lie les extrémités du territoire au centre, qui fait circuler la volonté nationale du centre aux extrémités, et qui conduit au plus prompt accomplissement de la loi pour la plus grande utilité du pays.
M. Rœderer continua à seconder les vues du premier Consul. Comme son zèle répondait à son habileté, il fut en même temps chargé de diriger l'instruction publique, et associé à Joseph Bonaparte pour négocier le traité de paix avec les États-Unis d'Amérique. Mais il voyait s'accroître chaque jour les penchants impérieux du maître de l'État, et à la fin de cette période réparatrice il écrivit ces nobles paroles pour le féliciter et le contenir :
a Qu'il nous soit permis de la célébrer, cette a glorieuse année, à nous petite poignée de a citoyens qu'il remaixiua dans leur obscurité, a à nous qui , en nous attachant à lui , avons a voulu nous attacher, non au plus fort , mais « au plus grand, qui avons ambitionné, non ses a bienfaits, mais son estime, parce qu'il avait la <i nôtre, qui avons lié notre existence, non-seua lement à son existence, mais à sa vertu, en « courant pour lui le plus grand danger auquel « puissent s'exposer des hommes qui ont quel- « que respect pour eux-mêmes, celui de louer
« publiquement un homme vivant , jeune et a revêtu du suprême pouvoir. »
M. Rœderer appai-tenait au dix-huitième siècle par son éducation, à l'Assemblée constituante par ses engagements et ses souvenirs. Les hommes sont beaucoup moins changeants qu*on ne le croit, même dans les temps les plus troublés et les plus mobiles. Au fond, ils tiennent aux premières idées sous l'empire desquelles ils se sont formés et qui ont enchanté leur esprit , aux sentiments qui ont fait battre leur cœur, aux convictions qui ont obtenu leur dévouement. Aussi M. Rœderer aurait voulu que le pouvoir protecteur du premier Consul fût tempéré par une certaine liberté des citoyens. Il aurait voulu que, dans la grande manœiKre à l'aide de laquelle le pilote nouveau tirait des écueils le vaisseau de la Révolution , on ne jetât point les idées à la tempête pour sauver uniquement les intérêts.
Mais ces désirs ne s'accordaient point avec les desseins du premier Consul. Celui-ci souhai tait qu'on le secondât sans le contredire ; il demandait aux hommes éminents qui avaient concouru à la Révolution, et qui lui avaient survécu, de faire de son autorité leur croyance comme il en faisait leur asile; de mettre à son service l'habileté dont ils étaient doués et l'expérience qu'ils avaient acquise ; de l'aider à établir une administration , à créer des codes, à former une magistrature, à fonder une jurisprudence, à élever par le mérite de l'ordre et par la gloire des armes la société nouvelle au niveau et même au-dessus des sociétés d'une autre origine, et enfin de se contenter d'être puissants sans exiger que les autres fussent libres. Les vues de M. Rœderer ne lui convenaient donc pas; ill'appelait métaphysicien, eX, quoique le mot de métaphysicien ne fût pas une déclaration d'hostilité, comme le devint plus tard le mot d'idéologue , ce n'était pas dans sa bouche un mot de bon augure. Être métaphysicien signifiait pour lui n'être pas politique; il signifiait encore avoir des idées en propre et y tenir. Aussi , en expiation de ces torts d'esprit, M. Rœderer fut relégué du conseil d'État, où tout se faisait, dans le sénat, où tout se conservait. Il apprit sa nouvelle destination par le Moniteur. Lorsque le premier Consul le vit, il lui dit en riant : — « Eh bien ! nous vous avons placé parmi nos pères cons-
PAR M. MIGNET
crits. » — a Oui, répondit gaiement M. Rœderer, vous m'avez envoyé ad patres. »
Les grands travaux intérieurs finirent vers cette époque pour M. Rœderer. Mais, si Napoléon n'employa plus au dedans cet esprit actif et fécond, dont les principes économiques ne s'accordaient pas avec les siens, et qui voulait donner pour contre-poids à l'hérédité de Tempire l'hérédité dû sénat, il s'en servit utilement au dehors. Les armées alors irrésistibles* de la France passaient à travers la vieille Europe en y renversant tout ce qui était usé et en y renouvelant tout ce qui était mort. M. Rœderer fut un de ceux qui jetèrent les semences de la révolution française dans les grands sillons ouverts au milieu des landes du moyen âge.
En 1803 il coopéra à Pacte important de médiation qui procura à la Suisse une existence nouvelle et paisible. Nommé, avec les sénateurs Barthélémy, Fouché et Demeunier, membre de la commission chargée de conférer avec les cinquante-six députés helvétiques, il fut le rédacteur et de l'acte fédéral élaboré dans ces conférences sous l'inspiration du premier consul, él des Constitutions cantonales de Berne, de Zurich, de Soleure, de Fribourget du Valais. Cette organisation, qui rétablissait la pri< mitive souveraineté cantonale détruite sous le Directoire, renforçait néanmoins le pouvoir fédéral en lui donnant plus d^unité ; elle consacrait l'égalité helvétique en faisant dès anciens pays sujets de Saint-Ga'l, deThurgovie, d^Argovie et de Vand, des cantons indépendants, et elle rapprochait les diverses parties de la Suisse en abolissant dans l'intérieur du pays tous les droits de douane. On y voit les progrès du temps et l'une des idées chères à M. Rœderer.
En 1806 M. Rœderer, envoyé par le sénat à Naples pour complimenter Joseph Bonaparte, reçut de celui-ci la mission de réorganiser les finances de son nouveau royaume. Il s'y prit si bien, il changea d'une manière si habile et si équitable le système des contributions de ce pays, il en fonda si solidement le crédit, que les résultats de son passage se sont maintenus jusqu'à ce jour, et que ses établissements financiers, respectés par les gouvernements postérieurs, subsistent encore
Enfin, en 1810, l'Empereur lui confia Tadminîstralion du ^rand-duché de Berg, qui, placé
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hors des limites du fisc impérial, permettait à M. Rœderer d'appliquer à l'Allemagne ses principes économiques sans être gêné ou sans se montrer désobéissant. Cette administration, lui dit l'Empereur en la lui remettant, doit être r école normale des autres États delà Confédération du Rhin. M. Rœderer ne demandait pas mieux ; et c'est ainsi que, après avoir laissé la trace de ses idées dans les institutions dé la France, il travailla à rendre heureuse et féconde l'action de la France sur TEurope, en y introduisant les bienfaits de ses innovations, et en y réparant les désastres de la guerre par des progrès dans l'ordre civil.
L^Empereur, qui avait conféré à M. Rœderer le titre de comte et lui avait accordé la sénatorerie de Caen, recourut encore à lui dans des moments difficiles ou des périls pressants. Il l'envoya deux fois en Espagne auprès de son frère le roi Joseph, en 1809, pour faire cesser entre eux une mésintelligence qui pouvait devenir grave, et, en 1813, pour préparer Joseph, après la défaite de Viltoria, à céder le commandement des troupes et la conduite de la retraite au maréchal Soult. Cette mission délicate fut suivie d'une autre plus intime encore. Les grands désastres se succédaient; les pays qui servaient d'avant-posles à l'empire étaient perdus. L'Allemagne entière s'était soulevée; la Suède marchait d'accord avec la Russie ; Naples négociait avec l'Angleterre; l'Espagne étak évacuée ; après s'être toujours battu en Europe il fallait se détendre en France et contre tout le monde.
Dans celte dure extrémité TEmpereur essaya de diminuer le nombre de ses ennemis en replaçant Ferdinand Vil sur le trône d'Espagne. Pendant que M. de Laforest négociait à Valençay le rétablissement amical de ce prince encore prisonnier, M. Rœderer fut envoyé à JViorfontaine, où s'était retiré le roi Joseph, pour obtenir de lui une abdication déjà consommée par la défaite. A son retour, et je cite ce fait à cause de sa profonde signification, il trouva l'Empereur avec le jeune roi de Rome sur ses genoux. — a Eh bien! lui dit Napoléon, à quoi se décide mon frère? — Sire, réjiondjl M. Rœderer, le roi Joseph croit toujours que, si Votre Majesté le veut, elle est assez puissante pour lui conserver son trône d'Espagne. — Il demande, répliqua avec vivacité l'Empereur, que
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