‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 2)Chapitre 82 sur 110 · NOTICE HISTORIQUE SUR M. RCEUERER · texte numérisé non relu

NOTICE HISTORIQUE SUR M. RCEUERER

je lui conserve son trAne d'Espagne ; et cet enfant que voilà^ ajouta-t-il en montrant son fils, ne régnera probablement jamais sur la France ! » — L'Empereur insista, et M. Rœdorer réussit.

A la suite de cette négociation M. Rœderer partit pour Strasbourg, oii il devait, en qualité de commissaire impérial, pourvoir à la défense du territoire envahi. Mais tout fut inutile, et l'empire tomba en entier, conmie Tavait prévu l'Empereur. Fidèle jusqu'au bout à Napoléon, M. Rœderer hii prêta de nouveau son assistance dévouée pendant les Cent -Jours. Nommé par lui commissaire impérial dans le raidi de la France et membre de la chambre des Pairs, il se condamna à la retraite sous la seconde Restauration, et il y resta pendant quinze ans.

Ici s'ouvre pour M. Rœderer une nouvelle carrière : il passa de la vie agitée des affaires à la culture paisible des lettres, et l'homme d'État se fit historien. Ce fut au moment où la Restauration ne le jugea point digne de rester membre de l'Institut et l'exclut de ce grand corps que M. Rœderer acquit de nouveaux titres à la renommée littéraire et se montra écrivain d'un ordre élevé et d'un talent rare. ' Lesliommes qui ont été longtemps dans les grandes affaires aiment l'étude de l'histoire ; elle les replace dans la société de leurs pareils, continue pour eux les spectacles auxquels ils sont accoutumés, et leur redonne par l'imagination une partie de ce qu*ils ont perdu. L'histoire natioiôle attira surtout M. Rœderer, et il se plongea avec une ardeur passionnée dans les temps qtii, par leurs troubles et leurs mutations, ressemblaient le plus aux nôtres. Les querelles des Armagnacs et des Bourguignons, les réformes desétals généraux en 1483, après la mort de Louis XI, le règne populaire de Louis XII, les dissipations financières etles établissements monarchiques de François !•% les guerres du protestantisme et de la Ligue, furent l'objet de ses recherches et de ses explications. Il adopta, pour rendre ses impressions, qui étaient toujours vives, et ses jugements, qui n'étaient pas toujours impartiaux, des formes variées, tantôt celle du drame, tantôt celle du récit, le plus souvent celle de la dissertation. Dans deux pièces politiques fort spirituelles, sur r^àmbition du pouvoir sous Charles VI et sur

l'enfance de Louis XU, intitulées le MarguilUer de Saint'Euslaeheeile Fouet de nos pères (I), il s'égaya des travers des hommes au milieu des intrigues de parti et des précautions de cour, et montra les côtés comiques de l'histoire. Dans son drame sur la Saint-Bmihé» lemy (2), il la présenta sous son aspect tragique et tâcha de rendre les passions, de pénétrer les intérêts , de surprendre les combinaisons qui avaient conduit à cette grande catastrophe. Dans ses importantes et longues considérations sur les règnes de Louis XII et de François I*', et dans son récit animé des guerres {irotestantes, il se proposa de faire connaître l'organisation du royaiune sous ces deux princes, leur administration, leurs desseins, leur caractère, et il eut peut-être trop Tambition de donner d'autres causes aux événements, d'autres motifs aux partis, et une autre réputation aux acteurs.

M. Aœderer sortait d'une école intellectueHe qui avait de grandes et fortes qualités, mais qui était plus dogmatique qu'historique. Elle tenait trop à ses idées pour entrer dans celles d*autrui. Elle aimait, méprisait, rejetait, approuvait beaucoup plus qu'elle ne comprenait. Aux préventions de son temps M. Rœderer joignait Tamour de la controverse et un certain tour belliqueux dans Tesprit. Au barreau il avait pris l'habitude d'avoir une cause; pendant la Révolution, d'avoir un parti ; dans les matières politiques et économiques, d'avoir an système; il éprouva le môme besoin en histoire. Il lui fallut des clienta et des adversaires ; c'est ce qui se remarque dans son histoire de Louis XII et de François l«' (3), qui est trop le panégyrique de l'un et l'acte d'accusation de l'autre. Louis XII avait été un prince modéré: M .Rœderer en fait un prince parfait, et va jusqu'à lui accorder l'établissement du système constitutionnel dans toute l'étendue de ses droits et avec la diversité de ses pouvoirs. Fran-

(1) (Note "de VidUewr.) Ces deux comédies sont insérées au 1 1"* de cette collection,' la première à la pige 11, la seconde à la page 53.

(2) (NotedeVédileur.) Cette comédie est insérée •« t. I*** de cette collection, p. 175.

(3) (Note de Véditeur.) Ces deux oaiwages sont insérés au t. lUide^cette collectipa.

PAR M. MlGNtT.

çoisi*' avait été un prince déréglé^ dissipateur, qui avait rendu son autorité plus pesante parce que sa mission royale avait été plus difficile: M. Rœdereren fait un vrai tyran et lui conteste jusqu'à ses goûts chevaleresques, son amour des arts^ sa protection pour les lettres^ et une sorte de grandeur acquise pendant trente ans de lutte contre Charles-Quint. Quant aux guerres protestantes, voyant des motifs* d'intérêt se mêler chez la noblesse à des sentiments religieux > M. Rcederer ne les croit entreprises que dans un fout aristocratique, et il les transforme en pures guerres d'ambition ^ Ce qu'il y a de vrai dans cette opinion devient contestable en étant trop exclusif; car il n'est pas possible d'admettre qu^on se soit laissé dépouiller, proscrire, brûler en France pendant trente ans, et qu'on s'y soit battu pendant quarante, au nom de la religion, sans que celle-ci ait été pour rien dans ce qui s'est fait. Les noms que prennent les choses sont les signes certains des passions qu'ont éprouvées les hommes, et, lorsqu'une époque a été remplie de divisions religieuses, il n'est pas raisonnable de lui attribuer uniquement des impulsions politiques. On ne saurait transporter ainsi son propre temps partout, faire de ses sentiments la règle de rhistoire et de sa pensée la mesure des siècles. Ce haut tribunal d'où l'on plane sur l'étendue des àges^ d'où l'on instruit le procès des événements, d'où Ton pénètre l'intention des hommes,d'où Ton juge la vie des peuples, il faut y monter avec un regard serein, un esprit libre, une conscience ferme. Ce que l'époque où Ton vit a acquis de plus que les autres doit servir à les mieux connaître, et la lumière plus vive du présent est destinée à éclairer toutes les obscurités du passé. Bien comprendre aide d'ailleurs à mieux juger, et la haute intelligence est ce qui se rapproche le plus de la souveraine justice.

Ce n'est pas que M. Rœderer ait manqué de pénétration; il en avait même trop, et à force d'être spirituel il lui arrivait d'être paradoxal. l\ avait aussi le désir d'être juste, et c'étiût un goût trop passionné pour le bien qui l'éloignait quelquefois du vrai. Quant au talent, il péchait plutôt par excès que par défaut, discutant avec verve là où il. aurait dû exposer avec simplicité, et mettant de l'esprit là où il ne fallait que du simple bon s^s.

Mais ses travaux historiques furent variés et considérables, ses aperçus ingénieux, ses intentions honnêtes, et ses livres originaux.

M. Rœderer vécut quinze ans dans cette laborieuse retraite qu'il sut honorer et embellir. Il passait une grande partie de l'année à la campagne, entouré de l'affection de sa famille et des empressements de ses amis, également charmés de la vivacité de ses entretiens et des agréments de son commerce. Il y préparait ses livrés, qu'il publiait et donnait ensuite libéralement, et il s'y procurait le plaisir du théâtre en faisant représenter de petites pièces fort amusantes qu'il composait lui-même. C'est au milieu de ces hautes occupations et de ces délassements que le surprit la révolution de 4830. Le vieux patriote de 89 fut fier de la nouvelle victoire de son pays, heureux de sa liberté, ravi de sa modération. C'est ce moment qu'il choisit pour publier ses deux ouvrages sur l'Esprit de la Révolution de 4789 et sur les Événements du 29 juin et du 40 août (4), qui serviront à faire mieux apprécier les bienfaits et mieux connaître quelques incidents de cette grande époque. M. Rœderer, resté capable et actif, malgré ses soixante-seize ans, ne demeura point enseveli dans sa retraite. Il en fut tiré pour entrer dans la chambre des Pairs, où il remplit ses devoirs avec le zèle qu'il mettait à tout et se distingua comme à l'ordinaire. Lorsque le gouvernement nouveau, né de la pensée du siècle et ne pouvant dès lors pas la craindre, rétablit l'Académie des Sciences morales et politiques, que les ombrages de l'empire avaient supprimée , M. Rœderer fut rappelé dans son sein. A part un très-petit écrit (2) qui a fait trop de bruit pour le passer sous silence, et qui était une fausse interprétation du système représentatif par un homme qui avait mieux compris la révolution démocratique de 1789 et la révolution dictatoriale de 4800 que la révolution de 4830 , destinée à fonder le gouvernement monarchique-parlementaire; à part cet écrit, M. Rœderer se li-

(I) {Note de r éditeur.) Ces deux ouvrages sont inaérés au t. III de cette collection.

(î) {Note de 1^ éditeur.) Adresse d'un Constitutionnel aux Constitutionnels t iosérée au t. VII de celte collection, p. 414.

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vra uniquement aux travaux de la Chambre el de l'Académie. Assidu à vos séances^ il les animait par ses spirituelles discussions et par ses attrayantes lectures. C'est au milieu de vous qu'il a produit ce livre charmant sur Vlnptence de la société polie (1), gui semble avoir été composé avec la finesse d'observation d'une femme et écrit avec l'imagination d'un jeune homme. Dans cet ouvrijge d'im mérite si particulier, M. Rœderer a saisi ce qui se suo<;ède sans se fixer et se laisse ,plus deviner gu'atteindre, le mouvement intime de la société. Il a surpris l'action de la conversation sur les mœurs et du grand monde sur la langue. Il a pénétré dans les couches les plus profondes de rette société qui a produit les merveilles du temps de Louis XIV, et il a montré où et par les soins de qui a poussé cette fleur de politesse dont le parfum s'est répandu sur tout le grand siècle. Il a fait l'histoire de cet hôtel de Rambouillet, qui, loin d'être une école de pédantisme, fut le modèle suivi du bon goût. 11 a cherché comment se forma ce langage précieux qui, employé par les gens d'esprit, ne fut qu'élégant, et qui, exagéré par les sots, devint ridicule. Il a signalé les phases de cette réforme, qui , en donnant plus de mesure et de délicatesse au style, lui laissa moins d'indépendance et d'abandon, et corrigea ce qui lui restait de son vieux désordre et de son ancienne grossièreté aux dépens de la hardiesse de ses formes et de la naïveté originale de ses expressions. Il a saisi ce qu'il y avait de plus Un et de plus subtil dans ces temps encore plus éloignés de nous par les mœurs que par les années; et ce vieillard, qui sortait des révolutions et des affaires, semblait avoir vécu dans la société exquise.dont il retraçait si vivement les souvenirs, etiivoir été un contemporain de madame de Sévigné et de madame de Mainlenon par la grâce de son esprit et le naturel de son talent.

Cette œuvre fut la derrière de M. Uœderer. Bien qu'il fût parvenu à un âge très-avancé, il ne paraissait pas être encore au terme de sa cairière. Il conservait toutes ses forces, et il était loin de croire sa fin prochaine. Il disait

(I) (tioiedel'édUeur.) Ctit ouvrage est inséré au t. II de cette collection.

ROKDEREK PAR M. MÏGNKT.

en plaisantant qu'il n'était pas très-sûr qu'on dût mourir, quoiqu'il y eût beaucoup d'exemples contraires à ce doute, mais donnés par des gens qui n'avaient pas su vivre. Il se piquait de le savoir, c'est-à-dire d'être sobre et animé, d'entretenir» en l'exerçant sans le forcer, ce principe intérieur de vie qui fait durer le corps sous l'habile direction de l'âme. Toujours de l'action, jamais de l'excès : tel fut le régime au moyen duquel il vécut longtemps et beaucoup. Aussi passa-l-il de cette existence active et régulière au repos éternel tout d'un coup, sans voir ses facultés diminuées, sa volonté affaiblie, son existence décolorée. Il eut jusqu'au bout une vieillesse saine, vigoureuse, •riante. La mort, qui l'atteignit tard, lui épargna non-seulement ses approches, mais sej douleurs. Le 17 décembre 1 835 il se coucha en pleine santé, et dans la nuit il expira sans s'y attendre et presque sans le sentir. M. Rœderer avait quatre-wngt-un ans lorsqu'il fut si subitement enlevé à l'afTection de sa famille, au commerce de ses iamis et à la culture de la science.

Ainsi s'éteignit cette vie qui s'était mêlée, pendant soixante années, aux gi*andeurs et aux vicissitudes de son temps et qui en avait été remplie, M. Rœderer a été remarquable par l'exti'ême diversité de ses aptitudes, le nombre, la distinction et quelquefois la supériorité de ses œuvres. S'il n'a pas eu le génie qui découvre, il a eu, au plus haut degré, celui qui applique. Économiste plus vigoureux qu'original, historien plus original que sûr, il a possédé surtout l'esprit d'organisation, comme l'atteste la part qu'il a prise au système de contributions publiques sous la Constituante, à l'établissement administratif fondé sous le Consulat, à la ' régénéraHoQ financière du royaume de Naples et à l'acte constitutif de la Suisse. Il s'est montré humain dans les temps de violence, honnête dans le maniement des deniers publics, plein de ressources dans l'action et de dignité dans la retraite. A cinquante ans de distance il a publié le savant ouvrage sur le Reculement des barrières et le livre ingénieux sur la Saciélé polie. Il a été l'un des écrivains spirituels de notre temps, et l'un des pères de notre ordre social. A tous ces titres M. Rœderer a mérité le souvenir reconnaissant de ses contem- • porains et l'estime de la postérité.

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