‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 2)Chapitre 88 sur 110 · LETTRES DE M. RŒDERER A MADAME ROËDERER · texte numérisé non relu

LETTRES DE M. RŒDERER A MADAME ROËDERER

A propos de Sain t-Laniberl, immédiatement après que j'ai eu fait mon rapport à ITnslitut sur son livre, rapport qui est la chose la plus soignée que j'ai faite de ma vie, nous avons é(é appelés dans une salle à part, mes cocommissaires et moi; là on nous a notifié que le Directoire ne voulait pas entendre parler de l'ouvrage de Saint-Lambert. En conséquence il n'y aura de proclamation ni pour lui, ni pour madame Condoreet, ni autre.

Madame de Staël m'a demandé à dîner pour le deuxième jour complémentaire avec M. Constant. Je lui donne Jaucourt, Girardin, Perrégaux, Bougainville, Dupont, Colchen, votre frère, Arnault et Lemercier.

Hier elle est tombée ici, moi n'y étant pas, elle ne sachant pas qu'elle était chez moi, et venant voir, avec son architecte et un homme d'affaires, la maison pour Tacheter. Ce fut dans la chambre de Toni qu'elle apprit de lui qu'elle était chez nous.

Avant-hier Richard a dîné ici. Je Vax mené à rinstitut après dîner ; après l'Institut chez Millin , où il y avait de belles dames. La mère Millin me demande de vos nouvelles, et quand vous reviendrez, et quand elle vous verra. On dirait qu'elle ne connaît que vous. Mais il y a une belle madame Millin, belle-sœur du nôtre, qui est assez agréable femme et qui paraît aussi fort s'intéresser à vous. Il n'y a pas de cochonneries que Richard n'ait faites et dites à PInstitut et dans ce beau monde.

Hier j*ai eu Colchen, toujours aussi gai.

Aujourd'hui j'ai un certain M. Banset, qui, en 1788, est venu avec moi à Paris en qualité de mon secrétaire avec six cents francs d'appointements. Comme j'avais à sortir pour aller chercher un passe-port, je le lui ai dit, et nous sommes descendus ensemble. Je m'attendais à aller à pied ; point du tout. Le plus joli cabriolet attelé d'un cheval charmant, soupe de lait doré et crinière blanche, fait à peindre, attendait là M. Banset , et me voilà, à sa prière, dans le cabriolet qui m'a conduit, bon gré, malgré, à la municipalité. Mais ce n'est ^ rien que ce cheval; M. Banset a le pareil, et les deux ensemble mènent son carrosse.

. . . Madame de Broglie, ou madame de Voyer, m'a dit que vous étiez une fort aimable personne, et madame de Staël me le dit toujours.

Bonaparte est au Caire, mais notre flotte est brûlée. Kléberet Menou sont blessés. Le Directoire ne dit pas cela dans son message, mais le Rédacteur le dit officiellement, et nous chantons victoire.

as

i*""" coinpiémeutaire an vi {17 septembre 1798).

Nous avons été hier à Tivoli, mes fils et moi, pourvoir cette psivade d'Orphée. Gela est dégoûtant. Figurez-vous, dans Tendroit où l'on tire les feux d'artifice, une grande décoration de toile qui représente quatre ou cinq cavernes les unes au-dessus des autres, noires en dehors rouges en dedans. Orphée descend de la première dans la seconde guidé par l'Amour ; de la seconde dans la troisième. Là il est repoussé par des diables enragés et enflammés. Il joue de son divin luth; les diables consentent à le conduire à Pluton, dont la caverne se découvre et où on le voit entouré de sa cour. Orphée redemande son Eurydice. Pluton ordonne qu'on aille la chercher. On lève une toile qui masque une caverne, à travers laquelle on voit les Champs-Elysées à la lueur de beaux feux blancs qui éclairent fort bien les ombres heureuses. On emmène Eurydice, qui passe la.barque à Caron; on la remet à son époux. Mais elle veut absolument être... je ne sais quoi, regardée peutêtre, pour commencer ; il ne veut pas , il ne peut pas; il tourne le dos; elle tourne le... il tourne la tête, et voilà des nuées de diables qui la remportent. On chasse Orphée à coups de fusées, et de pétards, et de fumée; et tout Paris, c'est-à-dire toutes les coquines qui sont là, avec toutes les Marie Graillons de la rue Saint-Denis, crient que cela est superbe; et c'est fini. Ce qu'il y a de plus sot à tout cela., c'est que les toiles qui peignent tout ceTartare sont si minces qu'on voit à travers allumer les lampions, allumer les fusées, et qu'on compterait les fils de la toile qui représente ces voûtes épaisses et brûlantes. Je ne sais si Paris est toujours le centre du goût ou du dégoût. Pour moi, je prétends au titre d'homme de dégoût pour tout ce que je vois, y compris la grosse cathédrale qu'on a construite dans la salle de la République, et je pense que vous aurez bien reconnu l'observateur qui a écrit aujourd'hui dans le Journal de Paris sur ce spectacle.

CORRESPONDANCK DE FAMILLE.

20 messidor an xi (9 juillet 1803).

J'arrive de Francfort, ma chère amie, et j'en repars à Unslantpour Monthermé...

J'ai été très-bien reçu de mon beau-père, 1 e plus digne des hommes. A Paris je ne suis que père; à Francfort j'ai eu le plaisir de me voir père et fils. Je me suis trouvé si jeune devant un beau-père de quatre-vingt-deux ans , encore si frais» de si bOnn« tête, de si bonnes jambes, et de si bon appétit , que c'était une bénédiction.

Dites, je vous prie, à Nisas que j'ai reçu de lui une seconde lettre commençant par ce« mots : Réparation^ réparation. Dites-lui ensuite que, ayant trouvé à dîner chez mon beau-père le ministre de Hanovre près la république de Francfort, il s'est él^é quelques objections contre les injures que nous disons au roi d'Angleterre. J'ai dit au ministre que j'étais prêt à négocier avec S. M. Britannique pour ce qui concerne le Journal de Paris. Le jour où il aura désarmé les bateaux plats, et très-plats, que ses gazetiers ont mis en course contre le premier consul, nous désarmerons notre brûlot...

Cherbourg, le 17 brumaire an xii (9 novembre 1803).

Quoique je trouve quelque différence entre les Normandes et la Normandie, entre les femmes, qui sont touteslaides, leshommes et les arbres, qui sont tous superbes, je sens néanmoins que je me plairai beaucoup dans ce pays-ci, et je regarde comme une faveur d'y être placé. Je suis persuadé que vous voudrez y venir l'été prochain, surtout sijrousvous rappelez ces deux particularités du pays pour lesquelles je crois que vous avez toujours eu le coup d'oeil fort juste, la laideur des femmes et la beauté des hommes. Je ne devais être ici que demain ; l'impatience de voir Cherbourg m'a pris , et j*ai seulement passé deux heures à Saint-LÔ, où je retournerai demain. Il y a là un préfet tout à fait distingué; c'est M. de Montalivet, qui se trouve être un homme de ma très-ancienne connaissance, né près de Metz, et officier de la garnison de Metz avant d'être conseiller au parlement de Grenoble, où le premier consul l'a connu et distingué. Il a une femme d'une grandeur extraordinaire^ qui

m'a paru belle et que tout le monde trouve très-aimable. Il n'y a rien de tel qu'un conseiller au parlement pour gouverner le monde. 11 ne manque au premier consul que de l'avoir été; mais il les aime, et c'est toujours quelque chose. Je suis arrivé hier ici deux heures après le ministre de la marine , revenant de Brest et allant joindre le premier consul à Boulogne. Il n'a passé ici que huit heures.

Pour vous parler de choses sérieuses, je vous dirai que, de quinze articles qui composent ma sénatorerie à Caen, c'est-à-dire dans le Calvados, il s'en trouve treize qui ne se trouvent pas : ce sont des biens vendus, ou rendus, ou perdus. Je suis plus heureux dans la âf anche; les deux biens qui me sont donnés là se trouvent. Je ne sais encore rien de rOrne. Les biens qui manquent seront remplacés, ainsi il n'y a de mal que d'être quelque temps en suspens. Au reste , une chose fort heureuse pour moi, c'est que tous les fermages de ces trois départements-ci se payent en vendémiaire et^ brumaire, de sorte que, par l'arrangement fait par le minisire, je vais toucher de suite le revenu d'une année au lieu d'attendre l'année prochaine, comme feront beaucoup de mes collègues. J'aurai véritablement le revenu de Tan passé; c'est comme si j^avais été nommé un an plus tôt. C'est une bonne fortune pour mes créanciers. Il y a ici une comédie où l'on joue pourtant la tragédie. Zaïre était hier sur Faffiche d'avant-hier. Malheureusement on n'a point joué hier et on ne jouera point aujourd'hui, de sorte que je partirai sans avoir vu le spectacle de Cherbourg. J'ai vu celui de Caen; il n'est pas mauvais; il s'y trouve une grosse grande dame qui joue comme mademoiselle Raucour t et presque aussi mal. U y a une soubrette qui n'est pas fort inférieure à mademoiselle I)evienne et qui a le visage de mademoiselle Contât. Un amoureux fort joli. Ce que j'ai vu du reste est, comme partout, médiocre.

J'ai trouvé ici à la tête des ingénieurs un quatrième frère de notre petit Lepère, deSarrebourg. C'est un homme de mérite qui a été en Egypte avec le consul. Il va me montrer les travaux. Hier, quand j'ai vu cette mer, toute l'histoire naturelle des poissons de Lacépède» et toutes ces planches, et tous les poissons et coquillages enfermés dans les armoires du Jar-

LEITKES DE M. RCEDERER A MADAME KÛËDERER.

din des Plantes, se sont représentés à mon esprit. Je voyais tout cela arriver $ur moi à la marée montante^ comme si je leur avais donné rendez-vous au nom du sénat et de la Légion d'honneur.

2S messidor an %n (14 juillet 1804).

Nous sommes arrivés avant-hier à Mayence en suivant la route du Rhin. Les cinquante lieues qu'il y a de Strasbourg ici sont un si charmant et si magnifique pays que je reviendrais de la Chine pour les refaire. Nous allons aujourd'hui coucher à Francfort. J'ai dit à Tonî, en route, qu'une des choses qui rendaient le plus agréables lesvoyages que j'avais faits avec vous, c'est que vous lisiez haut en roule avec beaucoup de complaisance. Il m'a dit en riant : Avis au lecteur ^ et m'a lu, dans une des journées de Strasbourg ici, un volume des Mémoires de Saint-Simon sur lesquels nous faisions ensuite nos commentaires.

Je vous réitère la recommandation d'aller voir l'impératrice dès que votre santé vous le permetlra. Elle a toujours été plus juste pour vous que pour moi, et vous êtes sûre de lui présenter une figure qui ne lui déplaît pas , bonheur dont je ne puis me flatter.

se

Francfort-sur-le-Mein, 4 ihermidor an xii (23 juillet 1804).

... Toni engraisse ici comme un moine. Il y est au reste fort bien. Sa réserve diplomatique réussit très -bien près de son grand-papa, qui juge autant les hommes par leur silence que par leurs paroles. On ne se fait pas d^dée d'un vieillard de quatre-vingt-quatre ans qui est sur ses jambes comme moi, mange trois fois plus, est toujours gai, toujours raisonnable, toujours poli et attentif jusqu'aux plus petits soins, et qui, tous les dimanches, a vingt-cinqpersonnes à dîner sans y manquer plus qu'à la grand'noesse.

Dieu nous donne à tous une telle vieillesse ! elle vaudrait mieux que notre jeune âge...

Caen, 1804 ou 1805.

Madame Caffarelli, femme du premier aide de camp de Tcmpercur, que j'ai trouvée ici chez JM. le préfet, son beau-frère, m'a demandé avec beaucoup d'insistance et à plusieurs repri-

ses mes commissions pour vous, me témoignant qu'elle aurait beaucoup de plaisir à vous les porter elle-même. Avant-hier, avant son départ, elle m'a répété la môme chose par un billet. Je lui ai répondu que j'acceptais pour vous l'occasion qu'elle voulait bien offrir de faire votre connaissance, et que je prendrais la liberté, non de lui donner une commission pour vous, mais de vous en donner une pour elle, celle d'aller lui dire combien elle a laissé de regrets à Caen et combien on se plaît à y faire son éloge.

Je crois que vous ferez une politesse bien placée en répondant par une visite au désir qu'elle m'a montré de faire votre connaissance. G*est une femme très-bien élevée, trèspolie, dont le mari est un des plus honnêtes hommes de la cour. 11 m'a toujours témoigné de la bienveillance, et moi je l'aime beaucoup.

J'ai déjeuné à Falaise chez monsieur ,et madame de Lafresn^ye, qui m'ont dit vous counaître* Le mari est frère de madame de Grécourt, dont vous m'avez parlé. Elle est morte, mais elle a une fille mariée à Falaise à M. de Noirvillc, et qui est une des plus belles personnes et des mieux tournées qu'on puisse voir. On m'a fait beaucoup d'accueil dans cette maison...

Bruxellc», le 2 floréal au xiii (22 avril 1805).

.... Nous partons ce matin pour Anvers. M. le prince Joseph a été vu ici avec beaucoup d^intérêt et y laisse beaucoup de gens très-disposés à Taimer cordialement. Ce peuple-ci est un peu flegmatique, mais il aime quand il estime. Le prince a été dans une mesure excellente avec toutes les classes et tous les partis • il a tenu son assemblée électorale avaj une politesse, une aménité et une sagesse dont les agents du gouvernement français n'avaient pas donné l'exemple jusqu'à présent. Il a reçu des empressements affectueux de la part des hommes les plus distingués par leur nom et leur fortune ; il y a ic) des gens de 600,000 à 800,000 livres de rentes. Les dames seules n'ont pas obienu du prince ce qu^elles en auraient désiré, c est-à-dire une belle fête, un beau bal et ce qui s'ensuit; elles se sont contentées, malgré elles, de regarder son doux visage au spectacle. Les hospices et le lycée

COHRtSPONDANGE DE FAMILLE.

ont été mieux traités. Le jour de son arrivée, la ville , pour célébrer son entrée d'une manière digne de lui ^ a ordonné le payement de 75,000 livres de vieilles dettes ; lui, pour répondre à cette réception discrète, mais plus '^ honorable qu'une plus brillante, a donné aux pauvres ce qu^il aurait dépensé en fête ; il a donné à chaque élève du lycée une timbale <rargent, ayant remarqué au réfectoire qu'ils buvaient dans des timbales de plomb. Au reste, sa modestie n'a pas empêché qu'il n*eùt tous les jours une table de soixante couverts, où Méot a fait briller tout son génif, et où M. de Jaucourt a déployé son talent de plaii^e et ses soins pour tout le monde.

Voici comment nous voyageons : en avant, un maître d'hôtel et un cuisinier qui arrange le dîner ou le déjeuner dans les auberges : ils ont dix heures d'avance;

Ensuite un cabriolet à moi, où sont mes effets et deux valets ;

Ensuite la voiture du prince , composée de S. A., du premier écuyer, du premier chambellan et moi;

Ensuite une autre berline où est M. Fréville avec M. Dubourg et M. Deslandes;

Des gens sur des sièges placés sur le devant des voitures. Voilà notre train, avec des escortes le long du chemin et un général à la portière, à cheval.

Je n'ai pas besoin de vous dire que le prince est toujours sur le même ton de bonté. Je suis plus assuré que jamais qu'il n'est point de ceux dont les honneurs gâtent les mœurs...

Alençon, le 10 messidor an xiii (39 juin 1806).

Je pars aujourd'hui d'Alençon pour me rendre à Caen, où j'arriverai le i3. Je vous prie de m'y donner de vos nouvelles ; j'y resterai jusqu'au 25 de ce mois. De là j*irai faire, à petite journée, le tour de la Manche, et je verrai notre Costaz et votre Coutances. Je reviendrai ensuite à Alençou, où j'achèverai mes trois mois. Quoique je m'y ennuie , c'est encore le lieu où je me déplais le moins, parce qu*il y a des ouvriers à suivre et une maison à arranger. Cette maison sera belle et commode dans l'intérieur. Le jardin sera très-agréable, assez étendu; il sera, au reste, fort simple et tout à fait normand : de l'herbe, des pommes et dos

allées, le tout traversé par un lit delà Sarthe, et bordé d*un côté par la Sarlhe même. Les pommiers sont sans contredit le plus bel arbre à (leurs qui existe ; je ne dépenserai pas un sou pour en avoir d'autres, j Au reste , je ne dépenserai ni un sou de n)on argent ni un sou de plus que le sénat ne donne.

so

Alençon, 21 décembre 1808.

Nous voici dans un pied de neige, ma clière amie, et moi avec un pied de nez au milieu de mes plantations interrompues, et n'ayant pour occupation qu'une partie de boslon à un deniar et demi la fiche, depuis six heures du soir jusqu'à neuf.

J'ai reçu votre lettre, qui accompagnait celle de mon fils aîné. Celte lettre m'a fait bien du plaisir; je dis la lettre de mon fils, je dis aussi la vôtre, qui pourtant grognait un peu. On dit que la mère ou commère Lapierre est venue vous faire plusieurs visites; cela annonce de l'intérêt pour nous. Je vous confesse que dans mon esprit ces petits témoignages de désir ne gâtent rien, car j'aime mieux les partis qui s'esliment heureux de nous avoir que ceux qui se font prier. Au reste. Tonidoit beaucoup prendre de vos conseils et se confier à votre amitié, qui ne s'est jamais un momentdémer.tie pour mes enfants et qui vous la rendent bien. Je vous recommande cette affaire, soit pour tempérer et modérer, soit pour faire marciier ou, avancer. Je suis si sur que vous voudrez ce qui nous sera bon que je vous remets toute confiance.

DusscIJorIT, le 12 novcmhro 1810.

... M. et madame Beugnot sont d'une société fort agréable, et lui est un homme fort distingué en affaires

Au moins faut il battre et nettoyer une fuis l'an les tapis.

Vous êtes la seule personne de Paris, y compris l'impératrice, qui veuille avoir des tapis pendant l'été.

Vous trouvez le moyen de friper de cette manière en deux ans ce qui en doit durer dix, et de doubler des dépenses qui ne sont pas de nature à être renouvelées sans cesse.

Page 1