LETTRES DE M. ROEDERER A MADAME RCEDERER
Vous êtes une petite Junot^ mais je ne suis pas gouverneur d'illyrie.
Voici des vers de M. Baudin^ frère et oncle de vos amoureux. Cela ne manque pas de talent ni d'un certain faire.
L'auteur n)eurt de faim dans un emploi de quinze cents francs, à Cherbourg, contrôleur des postes.
Je ferai tout ce qui dépendra de. moi pour Ten tirer, car je suis très- attaché à la mémoire de son frère. Je ne connais pas de mort plus digne d'envie, pas même celle des guerriers. Il faut avoir bien de Pâme et bien de Tespritpour mourir de joie en apprenant le retour d'un grand homme dans un pays renversé. C'est sentir profondément le mal présent, c'est prévoir avec une rare sagacité l'avenir. Et puis il vous aimait ; tout cela fait que je l'aime.
Alcnçon, le 30 mai 1811.
On ne se figurerait pas aisément la joie et Fexaltationde ce pays-ci. Je défie les pi^ovînces méridionales de montrer plus de chaleur et d'affection. Toutes les conditions, tous les &ges, tous les partis sont confondus en un même sentiment. Aussi l'Empereur a-t-il été tout plein de bonté et de grâce. Il a été très-content des sentiments qu'on lui a montrés. Dès Lisieux, le 25. je jugeais de l'enthousiasme de Caen par les acclamations et la joie d'une multitude de voitures chargées des gens du pays qui avaient été voir à Caen Leurs Majestés; ils ne cessaient de" crier iVive r Empereur fVEmpereur a donné 700,000 fr. de son domaine extraordinaire pour faire un canal de Caen a la mer et beaucoup d'autres bienfaits. On attend C6 soirLL. MM. à Alençon. Nous avons ici une belle garde d'honneur, commandée par M. de Broglie, fils du maréchal. Demain S. M. recevra les autorités et les dames présentées. Le soir la ville donne un bal. Après-demain le départ. Je compte rester vingt-quatre heufes après Sa Majesté, qui va à Chartres.
DasscMorCr, le 14 octobre 1811.
Je suis arrivé hier à trois heures après-midi, bien portant, ayant eu le plus beau temps du monde. Mon courrier était arrivé la veille
VÎII.
à minuit, de sorte que j'ai déjà trouvé tout en activité pour la réception de Sa Majesté. M. Beugnot m'a demandé si sa femme arrivait; j'ai répondu que toutes les femmes étaient malades quand il s'agissait de joindre leurs maris, de sorte que la sienne, qui se portait fort bien, ne se poilait pourtant pas bien, et que probablement elle ferait comme les autres et ne viendrait pas. Il n'y a pas encore d'autres nouvelles ici de l'arrivée de l'Empereur que celle que mon courrier a apportée avant- hier. Point de maréchal des logis n'est encore venu faire les logements. Cela annoncerait quil ne faut pas attendre Sa Majesté avant le 20. On la recevra ici avec beaucoup de véritable joie ; car ici on souhaite très-sincèrement et très-vivement la réunion à la France. Quand je dis on^ je nedis pas tout le monde. L'abbé Morellet dit que on veut dire un; moi, je crois qu'il veut dire omnes, tous. Mais, jusqu'à ce que vous ayez prononcé entre l'abbé Morellet et moi, on voudra dire beaucoup de gens. Ici c'est plus que beaucoup y c'est la plus grande partie des habitants du pays qui désirent la réunion; ce sont les fabricants et ce qui leur appartient; or les fabricants font le grand nombre, et ce sont ceux qu font valoir les produits territoriaux, de sorte que les propriétaiies ont un intérêt commun avec eux.
Dus8cldorrr, le 17 octobre 1811. .
. . . Nous n'avons encore d'autre nouvelle de l'arrivée de l'Empereur que celle que j'ai apportée.
En attendant on prépare une réception qui sera convenable. On a fait un très-bel arc de triomphe à l'entréa de la ville, on y prépare un très-beau bal dans l'ancienne galerie des tableaux. — On parle d'un voyage àSti*asbourg qui ne serait que la continuation d'un voyage le long du Hhin ; maison n'aaucune notion certaine de ce qui se fera. Pour moi, je crois qu'après qu'on a vu Dusseldorff et ses fêtes il n'y a plus rien à voir. Madame Beugnot vous remercie de votre souvenir et vous fait mille tendres compliments. M. Beugnot souffre hor- ' riblement.
DusseldorfT/ 22^ octobre 1811.
Noos ne savons encore quand arrivera l'Em-
XI i COBRESPONDANCE DE FAMILLE
pereiir. Le \i} Sa Majeslé est partie irAmsterdam pour aller visiter sa flotte du Helder. On ne sait rien de plus récent. Le grand maréchal^ qui est resté à Amsterdam pendant le voyage du Helder^ m'a écrit que je serais prévenu de l'arrivée. Sa lettre est du 13. Depuis cejour*là rien de nouveau.
En attendant je travaille^ et mon séjour ici mûrit beaucoup d'affaires que la correspondance aurait fait traîner.
On accoui-t de toutes les villes voisines. Dusseldorff est un petit Paris.
Je présuniie assez bien de votre amour pour la botanique pour ])enser que vous avez fait rentrer les orangers et toutes les petites plantes pour lesquelles le désir de vous plaire m'a fait dépenser un million lëté dernier.
Je vous trouve à peu près aussi avare de vos nouvelles que l'Empereur. Écrivez-moi donc.
Du86cl<loi*rr, le 2;i wiobrc ISÏI.
Toujours la même incerlilude sur le jour de ramvée de lEmpereur. Les uns disent que Sa Majesté ira à Hambourg, d'autres à Cassel. Peut-être tous auront-ils raison. Ces voyages nous remettraient g la fin du mois...
Dusseltlorrr, le 28 octobre 1811.
L'Empereur arrive le 3 ou le 4 novembre avecla môme suite qu'à Amsterdam. M.Maret Arrive demain avec une maison de trente personnes. On attend ici des princes étrangers , peut-être et probablement le roi de Westphalie.
L'Empereur ne passera pas moins d(; quatre ou cinq jours ici, peut-être plus. L'Impératrice est du voyage. Nous aurons cour plénière.Les quatre ministres de Tintérienr, des finances, des relations extérieures, et le secrétaire d'État sont du voyage; le prince de NeufcbAtel, les ducs de Trévise et Conégliano , grand maréchal^ grand chambellan, grand écuyer. Quatre dames, sans compter madame de Bassano^ qui est du voyage comme femme du ministre, non comnte dame de l'Impératrice. Elle aura ici maison et représentation.
Dusseldorfî, qui est grand comme Alençon, ne s'est jamais cru destiné à tant dlionneurs.
Bonn, le 6 novembre 1811.
L'Empereiu* a passé trois jours àDusseldorff, en est parti hier matin à sept heures et l'Impératrice à neuf pour venir h Cologne. L'Empereur m'avait ordonné en partant de le suivre, et, quoique je m'attendi.<ise à rester encore cinq ou six jours à Dusseldorff pour y finir quelques affaires, en une demi-heure il a fallu ranger mes papiers, mes effets, et partir. J'ai assisté , à Cologne, à la réception des autorités, et j'ai ensuite passé une heure avec l'Empereur dans son cabinet. Ce matin , Sa Majesté est venue ici, laissant l'Impératrice à Cologne, où il a été la rejoindre ce soir. Us parlent demain matin pour aller coucher à Li» ge, de là à Rethel, de là à Compiègne, de là à Saint-Cloud, où l'itinéraire porte que la cour sera le IL Pour moi, je crains de me trouver empêché dans les services de Sa Majesté et de manquer souvent de chevaux, de sorte que d'ici je prends la route de Mayence et de Strasbourg, et que je serai dans trois jours à Sainl-Quirin, où je suis bien aise de passer quarante-huit heures. Je passerai par Metz, mais ne ferai qu'y coucher, de sorte que j'espère être à Paris le 45 ou le 16.
Notre petite fête de notre petite ville de Dusseldorff est, au dire de la cour, la plusjohe du voyage, sans excepter Amsterdam; mais toutes les fêtes du monde me paraissent être ennuyeuses pour des souverains qui en trouvent partout...
Caen, le26avril 1812.
Mes fonctions militaires (i)me rendent trè$incivil, c'est pourquoi je ne vous ai paséerit depuis huit ou dix jours. C'est peut-être aussi la raison qui fait que j'ai gardé les deux cuisiniers tandis que vous en manquez; mais ces jours-ci je vous donnerai Tun des deux , et je pense que dans une dizaine de jours je serai à Paris. Mon affaire est fort avancée, et je n'attends plus que des hommes pour compléU?r les compagnies.
(1) i^Piote de l'éditeur.) L'Empereur venait décharger raon père de l'organisalion dts cohortes du premier t)an des gardes nationales dans la quatorzième division militaire, qui formait sa sénatorerie.
LErrRKS DE M. ROEDERER A MADAME ROEDERER.
La semaine passée, des coquins de Falaise ont voulu faire un mauvais coup contre M. de Blocqueville, qu'ilsaccusaient d'accaparement, parce qu'il a de petits approvisionnements qu'il distribue par charité aux pauvres. On a arrêté le boute-feu. Le pain coûte ici 8 sous. Les belles fermières des environs qui viennent à la foire n'en sont que plus fraîches et plus vermeilles. Tout est fort tranquille; la ville même est fort gaie à cause des farceurs , et des tambours, etdes violons que la foire y rassemble...
Cacn, le 7 mai 1813.
. . . Mademoiselle R... est rendue à la vie et rentre peu à peu dans toute son impertinence. Elle a fait ici beaucoup d'ennemis à sa sœur et à son beau-frère...
Elle disait hit-r en plein salon et à pleine voix : Quelqu'un qui sera bien fâché de ma convalescence, c'est mademoiselle M.,, [la tante de M. le préfet , excellente femme de quatrevingts ans,très-active,et qui a servi mademoiselle R... pendant sa maladie comme une garde de vingt-cinq ans) . Elle sera au désespoir, a repris la reconnaissante mademoiselle R..., car fcA vieilles femmes aiment à tatillonner autour des malades, à faire des tisanes; c'est leur bonheur.— Tout le monde a gardé un profond si^ lence à cette remarque. Un auditeur du conseil
d'État,
qui se nomme M. de la
Rochette, a dit à mademoiselle R... : Vouseiiez ce matin bien renéche avec votre médecin. Elle a répondu avec hauteur: Et que voules-vom que je fasse de ma convalescence si elle ne me sert à houspiller mon médecin?
La péronnelle dit cent choses comme celleslà en une demi-heure.
Il faut la voir avec madame de Luynes. Madame de Luynes était ici quand j'y suis arrivé pour soignermadame deChevrei^se, qu'on disait bien malade. Depuis que j ai assuré, sans savoir pourquoi , qu'elle ne l'était pas, on dit qu'elle va beaucoup mieux ; mais il s'agit de mademoiselle R... Elle traite madame de Luynes comme les jeunes duchesses d'autrefois pouvaient traiter les vieilles marquises. Aus^^i madame de Luynes, avec un grand air de bonhomie la traite comme une vieille duchesse
traitait la fille d'un concierge à qui elle voulait du bien.
Elle entre un soir chez madame M , et,
avec sa grosse voix, elle dit bonnement à mar dame la préfette : Bonsoir, madame? Comment vous portez-vous? Et elle s'assied. Arrive avec grand bruit mademoiselle R. .. , qui dit tout simplement : Madame^ je vous souhaite lebon* soir. Madame de Luynes lui répond : Bonstiir, mademoiselle R... Comment se porte votre chfval? Je ne pus m'empêcher d'éclater de rire, et madame de Luynes reprit : C'est que vonsne savez pas qu'elle a un très joli cheval, qu'elle monte à merveille y qui..., etc.; et la conversation se monta une demi-heure sur ce cheval...
Alençon, le 18 octobre 181?.
Je suis arrivé hier soir ici , ma chère amie, n'ayant été ni au Havre ni à Caen, à cause du mauvais temps. J'ai trouvé à Rouen M. et madame Girardin bien portants. J ai passé le vendredi avec eux. Il n'a pas paru au diner de ce jour-là, ni môme à celui de la veille, qu'on eût beaucoup à regretter Méot, qui faisait (1) des plats de iO louis, où il employait (sur le mémoire) quatorze bouteilles de vin de Malaga ou de Madère, et dont on ne mangeait pas. A ce dernier article il répondait: Ce n'est pas ma faute,
Cherbourg, le 28 août 1813 [V,.
La mer est entrée hier à bon port dans le port; à six heures elle a percé le batardeau qui était dégarni ; à huit heures huit minutes elle a emporté le centre du batardeau même; à neuf heures un quart le port était de niveau avec la pleine mer. La dislocation de la charpente a fait un fracas terrible ; c'était le beau moment, parce qu'alors la mer est entrée avec impétuosité; mais l'Impératrice n'était plus là. 11 faisait un froid glacial; tout le monde gelait, surtout nous autres qui étions en habit de cérémonie et la tôle découverte. Par pitié pour sa suite et par prudence pour elle-même , Sa
(1) (NotedeVéditetir.) Chez le roi Joseph, où il était maître d'hôtel horriblement dépensier.
(2) {Note de Véditeur.) Mon père, titulaire de la scnatorerie de Caen, accompagnait Tlmpératrice à Cherbourg.
Si 6
CoRKKSPSNDANCfc: DE FAMILLE.
Majesté s'en est ailée à sept heui^es un quart. A ce moment Tean descendait si bien en cascade à travers la cbaq)ente du batardeau,'et cette charpente s'en dérangeait si peu, quoique l'eauy en passant, emportât la glaise qui restait entre les bois , que tout le monde , le ministre de la marine à la téle^ crut que la cruc^de la mer ne produirait d'autre effet que de faire tomber l'eau d'un peu plus haut. Il n'en était pas ainsi. La marée avait commencé h monter à quatre heures. M. Cachin avait fait son opération et son calcul de manière que le batardeau devait ne céder qu'entre huit et neuf. Cependant les choses s<% passaient si doucement jusqu'à sept heures qu'il n^osait plus assurer que la charpente céderait^ de sorte que, l'Impératrice s'étant retirée vers sept heures et demie, le ministre et M. Cachin même s'en allèrent aussi une demi-heure après. Le ministre avait, comme tous les jours, un diner de quarante couverts; M. Cachin en était. A huit heures et demie on vint les avertir que le batardeau était rompu. Us y coururent. De là le ministre revint chez l'Impératrice, qui sortait de table, et J'invita à revenir voir la mer, qui se jetait en souveraine dans le bassin. Les chevaux de l'Impératrice n'étaient pa.s mis. Madame Daru me proposa de prendre les devants avec ma voiture. Nous arrivâmes au port en toute diligence; quand nous arrivâmes (plus d'un quart d'heure avant l'Impératrice), le bassin, que nous avions lai^sé presque vide et qui faisait un creux de 50 pieds de profondeur, était plein, de niveau avec la mer, et ne Taisait plus aucun mouvement, de sorte que l'Impératrice n*eut plus rien à voir de ce qu'elle avait espéré. Cependant c'était aussi un spectacle très-frappant que de voir plein ce qui était une heure avant un si grand vide, et ceci étonnait même M. Cachin, qui ne croyait pas qu'une seule marée pût remplir le port.
L'Impératrice disait qu'elle ne se pardonnerait jamais d'avoir manqué le beau moment; mais tout Cherbourg avait le même reproche à se faire.
Sa Majesté, au reste, plaît beaucoup à tout le monde; elle n'a que des choses agréables à dire à tout ce qui l'approche, et, ce qui est aussi neuf et aussi rare qu'un port neuf, sa cour est sans intrigue, sans inimitiés, sans galanterie.
Chorl)Ourg, 20 août I8l3.
Hier l'Impératrice a été dans la rade en canot. Sa Majesté a déjeuné à la digue;' il à fait le plus beau temps du monde tant qu^eile a été embarquée. L'escadre était pavoisée; char que bâtiment a tiré vingt-six bordées; c'était un beau spectacle et un beau bruit. Six bâtiments anglais sont venus examiner d'assez près ce que c'était que tout cela, mais à la fin seulement, et d'ailleurs pas aussi près qu'on aurait voulu.
A neuf heures Sa Majesté est venue au spectacle, dans une salle fort petite et assez maufsade, mais dont on avait passablement rafraîchi les peintures, et où l'on avait fait par mon conseil une loge assez convenable pour Sa Majesté. Elle a fait en entrant trois salutations comme au grand théâtre des Tuileries. Cette attention a flatté et charmé au delà de ce qu'on peut dire ; on était loin de s'y attendre, et je dois avouer qu'elle m'a fait à moi même une impression extraordinaire par le mélange de majesté, de bonté et de modestie virginale qui se faisaient sentir dans sa figure et dans son maintien, qui, au reste, est toujours ce qu'il doit être.
On a joué le Petit Matelot, arrangé par MM. Désaugiers etChazetpour la circonstance. C'est madame Gavaudan qui a joué le matelot; Chenard, le capitaine Julliet, etc. Mademoiselle Renaud a joué un petit rôle d'amoureuse où son menton était allongé en proportion de ce qu'elle avait racxM)urci ses jupons; du reste^ son chant est déliciedx.
Il m'est assez difBcile de vous dire ce que je pense des couplets de MM. Désaugiers et Chazet. D'abord la pièce est au fond mal choisie ; car le fond de cela est un marin converti à la vie sédentaire par un fermier et son fils, déjà marin excellent élevé au grade de garçon de labourage. Cela est antimaritime. Ensuite ces messieurs^ qui ont placé la scène à Cherbourg, n'ont rien trouvé de plus beau à faire que d'inviter Sa Majesté à fixer son domicile à ' Cherbourg, et mademoiselle Renaud^ avec une autre comédienne de Cherbourg, faite comme une vivandière des chantiers de la marine, se sont mises à chanter en face de l'Impératrice le trio de Félix : IVous tH>m chérirons, nous vovs
LETTRES. DE M. RCEDERËK A MADAME HOEDERER.
bénirons, etc. ; et puis dans un couplet on décerne à Sa Majesté le titre de belle et bonne ^ usé sur madame de Villette par Voltaire } et puis on finit par un Vive Marie -Louise/ écrit en lettres d*or sur des cartons carrés grands comme la main que des soldats de Berg tenaient sur la pointe de leurs baïonnettes. L'un portait un M, Tautre un A^ le troisième un R, le quatrième un I, le cinquième un E> etc. Cela n'était pas bien gracieux. C'était bien la peine d'envoyer une colonie de Paris pour cela IJ'oubliais les beaux couplets sur la Bienfaisance, si plats qu'il semble qu'on parle à une bonne dame de la Société maternelle, etc.
Gardez- vous de rien dire de tout ceci; la chose est bien si elle a plu à limpératrice; mais on aurait pu lui plaire autrement.
Le ministre de la marine a exalté cet ouvrage comme le plus joli et le plus convenable qu'aient produit les auteurs. C'est fort bien d'être indulgent et encourageant : c'est le- devoir du pouvoir; pourtant ce pourrait être aussi une malice, car il en est plein, et i( dit, à l'aide de son franc-parler, des choses, très -piquantes, très-spirituelles, et qui n'ont Pair de prétendre à rien. Le chambellan de service, M. de Béarn, avait supprimé deux couplets, l'un en l'honneur du ministre, l'autre de M. CaChin, parce qu'en effet ils pouvaient être déplacés dans un hommage rendu à. l'Impératrice. Le ministre l'avait dit hautement à son diner, mais avec gaieté et sans humeur. Mais, comme la même censure de M. de Béarn avait aussi porté sur d'autres choses qui sont restées, il se peut que le ministre ait pris plaisir k louer celles-là en louant le tout. Il est au reste très-aimable , et fait et dit tout ce qui peut plaire.
11 paraît que le départ est différé jusqu'à mercredi. Aujourd'hui pêche, et bal ce soir.
Cherbourg, 29 août 1813 (au soîr).
Le minisire de la marine disait dernièrement à M. Crespin, pemtre de marine : Monsieur^ voilà r occasion défaire un bel outrage; mais je vous déclare quCy pour que votre tableau soit beoMy il faut m'y faire d'abord, et ensuite m'y faire beau.
Il dit de ces choses-là devant quarante personnes dans son salon.
Il dit hier à dîner : M. de Béarn vient de me
causer un mortel chagrin^: il a supprimé un couplet en mon honneur dans la pièce de MM. Chazet et Désaugiers, et un autre pout Cackin.
Il avait à côté de lui madame Daru, et vis-àvis les^ fils du duc de Feltre, jeunes gens dont Talné a treize ans, beau comme un ange, grand comme moi, et gros comme un papa de trente ans. On parla de leur ressemblance avec leur père ; cela conduisit à parler de la figure du père, qu'on trouve généralement beau. Le ministre dit : Mot y pour juger lu figure des hommes^ j'attends qu'ils parlent d'affaires qui le$ intéressent y et f observe alors ce que rdme et Cesprit mettent dans leurs traits. Eh bien! quand-le duc de Feltre parle d'affaires, il est laid, au lieu que votre mari (se tournant vers madame Daru ), «m lieu que votre mari, qui eut lai'l, quand il parle d'affaires je le trouve beau. — Laid! s'écria madame Daru, mon mari n'est point laid; il est plus beau que vous, — Oh! cela n'est pas vrai, il n'est pas si beau que moi, — Mon mari a de très- beau c yeux^ le front frès-bien... Mais oô avez-vous prïs que mon mari était laid? Il e*t beau y mon mari, etc. — /Von, madame, il est laid; mais, quand il est animé ^ je le trouve superbe, et je trouve en lui tout ce qu'y trouve quelqu'un qui m'en a parlé et qui l'aime bien. — Eh! quoi donc 7-^Cet te personne me disait un jour de cet hiver: Daru est un lion pour le courage, un bœuf pour le travail. — Et qui est cette personne ? — Cest celui dont on ne répète pus les paroles. J ai redit cela à votre mariy et cela ne lui a pas.fait de peine. Tout cela à haute voix, au dîner de vingt-cinq personnes. Cela n'est-il pas amusant?
L'impératrice a vu ce matin une pêche, ensuite elle a été visiter le fort Napoléon, en rade. J'étais dans la foule à son retour; on ne peut pas concevoir un empressement plus vif de la voir et plus de contentement après l'avoir vue.
Avant-hier, à diner, l'Impératrice parlait de sa lecture de la journée. Cela me donna occasion de lui parler du livre de M. Saignes. J'en disais mal le titre; Sa Majesté me reprit et dit : il est intitulé : de Paris, de ses mœurs, de la littérature et des philosophes. Elle ne se trompa que sur ce dernier mot. 11 y a dans le livre : et de la philosophie. Elle ajouta : Je ne rai pas
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
encore lu. Cela ferait plaisir à M. Salgues.
Le 30.
Hier soir bal dans une salle de Tarsenal de la marine; cette fête, fort jolie, a élé donnée par la ville ^ quoique le local eût été préparé par la marine pour en donner une en son nom; chose à quoi il a fallu renon(XT, Je ne sais pourquoi.
L'Impératrice n'est guère restée qu'un quart d'heure au bal: la chaleur Tétouffait; elle a fait le tour de l^ salle, a parlé aux principales personnes et s'en est allée; mais elle a ensuite renvoyé ses dames et ses officiers de service au bal. La duchesse de Castiglione était d'une beauté ravissante, et madame de Montalivet d'une grandeur prodigieuse.
Je pars dans une heure, pour ne pas être ce soir mêlé avec le premier service, qui se met en marche.
Sa Majesté part après-demain , couche à Caen , de là va coucher à Rouen jeudi ; elle y passe le vendredi et sera à Paris samedi. Elle est d'une bonté qui ne se dément en rien ; elle n'avoue jamais qu'elle souffre de peur d'in- (fuiéter. En mer elle a déguisé son mal de
cœur pour ne pas troubler le plaisir que d'autres pouvaient y trouver.
Je compte coucher demain à Alençon.
Au Bûis-Rûussel, 16 avril 1817.
Je trouve tous les amis d'Arnault fous. Il fallait attendre son rappel de la bienveillaocf du roi, assez manifeste par la seule permission déjouer sa pièce (1) ; mais on veut tout enlever à la pointe de Tépée; cela n'est ni sage, ni juste, ni surtout avantageux aux autres exilés. Si Arnault avait obtenu sa rentrée, ils auraient tous pu espérer la leur un peu plus tôt, un peu plus tard. Mon fils m'a dit avec quelle sagesse s'était montré le Gouvernement, et celam'u fait du bien.
Je travaille huit heures tous les jours à mon ouvrage. On m'a dit que N. . . . n'avait pas été vous voir; avec tout son esprit le marquis n^est qu'un sot, parce qu'il manque de caractère, et, je crois, un peu d'âme.
(1) {Note de rédUeur.) Il s'agit ici delà tragédie de Germanictu,éoni la représentation fut borribleffient tumultueuse.
IL — CHOIX ET EXTRAITS DE LEITKES DE M. RCEDEKER A SON FILS AINE, PIERRE-LGUIS, ET A MADAME RCEDERER , NÉE DE CORCELLE.
A mmisieur Jtœderer^ aide de eamp du yénéralSainCfUlalrCy miquarticr général du 4* corps de la grande armée.
Paris, le 13 brumaire an xiv v4 novembre 1805).
Je viens, mon cher ami, de recevoir ta lettre de Munich , datée du 27 octobre ; elle m'a fait beaucoup de plaisir, et j'espère que tu tiendras ta promesse dem'écrireplus souvent.
Sans savoir que ta valise et ta bourse étaient perdues, j'ai remis il y a huit ou dix jours au général Collaud , sénateur, vingt louis et une lettre pour toi. Il est un des quatre députés que le Sénat a envoyés vers PEmpereur pour le remercier des quarante drapeaux que Sa Majesté lui a donnés; j'espère que le paquet te sera parvenu. Tu>ois que nous iic l'ouWi^Kis
pas. Je t'ai écrit, il y a environ un mois, parle général Saligny; tu ne me dis pas si tu as reçu ma lettre.
Nous ne songeons ici qu'aux arinéesetàrKnipereur ; tout le monde a sa carte de géographie étalée dans sa chambre avec des épingles à têlr rouge, à télé noire, pour y marquer la marche des armées. Chacun y dispose ses cohoi'tes russes, autrichiennes ou françaises, sur sa carte, d'après le bulletin du jour. Nous vous faisons tous marcher, avancer, manœuvrer ainsi qu'il est écrit.
Jamais guerre n'a été suivie comme celle-ci, et jamais il ne sera entré à la fois tant de géographie, de tactique, d'admiration et de joie dans la télé dès Parisiens. Quand je dis des Parisiens, il faut aussi entendre l(*s dames, car ellcs^ sont fort occupées de tout ceci. Chacune
LETTRES DE M. RŒDERER A SON FILS AlNÉ» PIERRE-LOUIS.
a son héros , dont elle attend le nom dans les gazettes et qu'elle suit sur tous les champs de bataille.
On disait^ il y a trente ans, que la guerre n'était plus qu^m pari au dernier écu; si la méthode de FEmpereur pouvait être suivie, elle se réduirait à Tart de rendre la défense absurde pour Tennemi.
Cette méthode serait encore plus expéditive que celle qui tue, et moins onéreuse que celle qui use les finances, le temps et le commerce; elle serait la perfection. Mais qu'est-ce qu'une méthode sans le génie, et à quoi serviraient les leçons de l'Empereur sans TEmpereur? Je l'embrasse tendrement. Ton frère ira la semaine prochaine porter à l'Empereur le portefeuille du conseil d'État; je souhaite qu'il puisse te voir et t'embrasser pour moi...
Adieu, sois brave et heureux; je ne puis te rien souhaiter de plus.
À monsieur Rœdtrer^ aide de camp de Sa Majesté Catholique, à Madrid.
Paris, 35 mars 1809.
J'ai reçu hier, mon cher ami, ta (îeuxièrae lettre de Salamanque, du iO courant. J'ai répondu à la première par madame Miot, qui est partie il y a huit jours pour Madrid; depuis il est survenu à ton frère toute sorte de bonheur : l'Empereur a eu la bonté de lui donner une gratification de 6,000 francs, et la bonté plus grande encore de lui écrire une lettre sous sa propre signature, où Sa Majesté lui témoigne de la satisfaction de son service. Il y a de quoi exciter son émulation, échauffer son zèle et sa reconnaissance. Le lendemain il a été envoyé en Italie, je ne sais pour quelle mission qui ne doit pas être longue. Enfin le prince de Neufchâtel paraît agréer le mariage projeté;, il en a même parlé à l'Empereur. J'attends un résultat plus positif. Je te prie de continuer à m'écrire avec la même exactitude.
Je t*embrasse.
A monsieur Rœderei'^ cohnelaidede camp de S. M. le itii d'Espagne.
Baronne, le 18 avril 1809.
Je suis arrivé hier soir, mon cher ami, ainsi que je me Tétais proposé. Je viens do recevoir
les lettres que m'apporte ton courrier; je te remercie des détails que tu me donnes. Je me mets en route après-demain matin. Ton courrier n'est pas fort encourageant ; il paratt qu'un autre courrier qui a passé une heure et demie avant lui à sept ou huit lieues de Madrid a été tué; lui-même a été obligé de se cacher dans une poste. Je saurai mieux tout cela tantôt. Eo attendant, je ne m'inquiète point et suis ma route. Je suis très-sensible à la bonté du roi qui m'établit avec toi; cet arrangement réunit tout ce qui me convient , en me facilitant les moyens de voir Sa Majesté> de te voir, et d'être libre du reste de mes petites actions.
Je t'embrasse de tout mon cœur.
.1 .V. Rœdcrer, colonel aide de camp de Sa Majesté Catholique, à Madrid.
Valladolid, ce 2 mai 1809.
Je suis ici depuis deux joui's, mon cher ami, j'en pars après-demain; j'ai attendu les lanciers polonais qui escortent la caisse du payeur pour la solde des troupes de Madrid ; j'irai avec eux. On nous avait annoncé que la route était parfaitement sûre, et je ne demandais pas mieux que d'y croire; mais lestafette d'hier nous a rapporté que le poste de Coca, près d'Olmedo, a été enlevé par les brigands, il y a deux jours. Le gouverneur, M. le général Dufraise, n'a pas connaissance de ce fait; il peut être faux; mais son rapport d'hier lui annonce (d'Olmedo) que trois rouliers avaient été volés le jour précèdent et dépouillés, et trois soldats français servant d'escorte tués , le tout par soixante hommes à cheval. Ceci est positif; en conséquence je marche avec le trésor, persuadé que l'argent des troupes sera bien défendu par elles et me tenant pour trésor moi-
Je t'embrasse de tout mon cœur.
.4 monsieur le colonel Rœderer^ à Madrid. Paris, le .20 février 1810.
J'ai reçu, mon cher ami, plusieurs lettres de loi depuis trois semaines, savoir : trois d'Almagro, l'une du 13 janvier, les deux autres du 17; une de la Caroline, du 20 ; une de Baylen, du 21 ; une de Cordoue;, du 27 ; une de Carmona, du 'U : n'est la dernière. Celle du 13, en sup-
COHRESl^ONDANGK DE FAMILLE.
pose une antéincure qui est perdue
Nous voyons ici avec beaucoup de joie les progrès de L'armée^ et nous nous flattons que Cadix, malgré la présence des Anglais^ ne sera pas inaccessible. Le roi se fait beaucoup d'honneur, Oa voit clairement que les sentiments qu'il inspire aident puissamment la force des armes françaises et abrègent la nécessité de leur secours pour- la conservation du pays. Sa Majesté m'a écrit que tu avais eu à faire avec une mineau^passage de la Sierra Moréna. Nous aurions désiré en savoir davantage^ quoique le principal^ qui était de t'en tirer, nous donnât beaucoup de satisfaction.
J'ai vu hier le général Lamarque chez la reine d'Espagne; il va dans son pays près de Bayonne. L'Empereur lui a promis, s'il allait en Espagne^
de lui donner ses ordres en passant
Je reçois exactement des nouvelles de Toni et je lui transmets exactement celle que je reçois de toi^ ainsi qu'il me Pa demandé. Lui et sa femme paraissent être fort heureux ensemble. Il donne des fêtes qui plaisent beaucoup aux habitants, et il tire parti des plaisirs qu'il donne et des politesses qu'ils font, lui et sa femme , pour faire avec succès les affaires de l'Empereur. Ses invitations ont décidé des acceptations de places qu'on avait refusées de remplir sur la nomination de la junte. Ce qu'il fait pour les contributions est paifait, et son apprentissage de Naples l'a vraiment rendu maître en cette partie que les plus anciens préfets de France ignorent. Avant six mois le Traziniène sera administré aussi complètement à la française que le Calvados.
A propos du Calvados, qui est compris dans ma sénatorie^ l'Empereur y envoie, à la place de M. Calfarelli, garçon et prêtre, M. Méchin et la belle madame Méchin, qui dédommagera le pays de sa longue privation d'une préfette.
Le mariage de l'Empereur paraît très-certain avec une princesse autrichienne. Le prince de Neufchâtel part incessamment pour Vienne, où il représente l'Empereur pour une cérémonie que je n'entends pas trop bien, et qui est déjà un engagement de mariage. La reine de Naples, qu'on dit être grande maîtresse de la maison de la future impératrice, va au- devant fl'elle h Brienne. Ce mariage plaît beaucoup aux Parisiens. Les succès d\i roi rn Espagne
font espérer que l'Empereur, d'ailleurs retenu par une belle compagne, ne quittera point la France, et que l'alîaire du Portugal pourra se finir, comme celle d'Espagne, sans son intervention immédiate. On parle d'un voyage de Compiègne comme devant avoir lieu après le mariage, que Ion croit devoir être célébré h Paris à la fin du mois de mars. On assure que les rois de Naples et de Westphalie reviendront pour le mariage. Le roi de Hollande est toujours ici ; il sort d'une maladie pendant laquelle la reine sa femme a été lui faire de longues et fréquentes visites qui font espérer un rapprochement
Mes amitiés à Deslandes et à Ferri, et surtout mes respects au roi quand l'occasion te le permet.
À monsieur le colonel Bcederer^ à Madrid. Paris, le 5 aTril 1810.
J'ai reçu, mon cher ami, tes deux lettres, de Ronda du i" mars et de Malaga du 8; je te remercie de ton exactitude.
Nous avons eu ici les plus belles fêtes que j'aie jamais vues et les mieux ordonnées. L'Impératrice est grande et bien faite ; elle a dans la figure beaucoup de douceur, de bonté et de fraîcheur ; elle n'a pas les traits auxquels les peintres sont convenus de donner le nom de beauté, mais on aime à la trouver jolie. Elle a du reste une très-belle taille, une belle et bonne contenance, et porîait très-bien la couronne de 27 livres de diamants qu'elle avait le jour du mariage civil de Saint-CJoud. Le sénat a été fort bien traité dans tout le cours de ces cérémonies. L'Impératrice Joséphine est à Navarre, que l'Empereur lui a donné après l'avoir fait acheter pour elle du possesseur. Paris est très-content.
M. de Lezai est ici; il te fait beaucoup d'amitiés; toujours le même, beaucoup d'esprit... Je t'embrasse ; je t'irai bientôt embrasser en Espagne; je voudrais pourtant que ce ne fût qu'au commencement de septembre, quand les nuits seront un peu allotigées et les chaleurs calmées; mais je ferai ce que l'Empereur et le roi voudront en toute saison.
P. S. Le maréchal Jourdan n'est plus qualifié maréchal dans aucune partie de V'Almanach impérial de 1810, ni parmi les maréchaux, ni
LElTRIilS DE M. ROBDEUER A
au conseil^ et dans la liste de la Légion d'honneur il est seulement nommé M. Jourdan. Ce- [tendant il était hier aux révérences en manteau de maréchal ; je n'y comprends rien ; on l'appelait dans le salon M. le Maréchal* Allant en Ëspagne> je désire être assuré de ce qu'il faut faire ou éviter pour n'éprouver pas le sort du maréchal Jourdan ; car je serais bien ndalhêureux si je reculais mes enfants^ au lieu de les avancer^ par des services mal dirigés ou mal interprétés, quelles que fussent mes inten^ fions.
Paris, 7 septembre 1810.
Je t'adresse^ mon cher ami, une lettre que j'ai reçue ces jours passés de ton frère. U m'écrit qu'il se propose d'être plus exact à l'avenir; ainsi use de ton côté de ta plume et de ton papier en bon frère. Il ne faut pas s*oul>lier ni se perdre de vue dans les familles.
Tu sais par le Monilevr que Rolland est préfet de Nîmes. Ton frère désire vivement son retour en France ; il a cependant plus d'occasions de se faire honneur en Italie et plus de moyens de se former qu'en France^ où ton test arrangé, et où un préfet n'a.qu'à marcher dans l'ornière tracée par des prédécesseui;^.
Je. suis occupé à l'excès. J'ai trois années de. comptabilité à débrouiller. M. Heugnot, d'ailleurs fort instruit et fort clair, n'a pas de pratique ^fi finance, et toutes ses opérations s'en ressentent.
Je t'embrasse de tout mon cœur.
Mes respects à Sa Majesté toute fois que l'occasion te permet de les lui offrir.
Monsieur le colonel RcRderer, aide de camp de Sa Majesté Catholique, à Madrid.
Paris, le 10 juin 1812.
.Mon bon ami , j'ai reçu tes lettres du i I et du 13 mai ; je vois avec peine que tu attends de mes nouvelles à Madrid. Je t'ai écrit deux lettres à Rayonne, et cela d'après la recomma dation que tu avais faite à ta mère de ne plus t'écrire à Madrid. Mais quelle inquiétude peuxtu avoir de nous ? Nous n'avons d'autre peine et d'autre maladie que In tienne. Juge denotrc situation par relie où tu te trouves cl par les nouvelles que tu nous on donnes. Le roi m'a
SON FILS AINE, PIERRE-LOUIS. b2l
dit cfa^ tu étais parti de Madrid avec cent hommes de sa garde ; ainsi c'est plus que jamais à Rayonne qu'il faut t'écrire^ J'ai été en Normandie pendant le voyage qu'y a fait l'Empereur. J'ai installé la cour impériale de Caen par son ordre. Leurs Majestés ont passé quatre jours dans celte ville, où il est venu 300,000 personnes pour les voir. Les papiers, publics ne peuvent donner qu*une imparfaite idée de l'en thousiasme qu'elles ont excité. Elles ont passé un jour et demi à Alençon, à la préfecture. Le vice-roi et le grand-duc de Wurtzbourg ont logé à la sénatorerie. L'Empereur est venu la voir et l'a trouvée bien. Sa Majesté a fait M. Mercier baron et a donné la croix à notre bon curé. Mon absence a été cause que je ne t'ai pas écrit depuis le 20 ou 21 mai.
Tes amis et camarades de lanudson du roi ont été présentés hier à l'Empereur, Le roi paraît être très-bien avec Sa Majesté ; il a assisté hier nu baptême en habit de prince • français (blanc). La reine est très-souffrante ; elle se dispose à aller aux eaux de Plombières; elle n'était pas à la cérémonie. La reine Hortense y était, mais à tout moment prête à tomber en défaillance. Elle paraît être en consomption. L'enfant est superbe ; il n'a cessé de rire et de jouer avec ses mains |)endant la cérémonie. Lorsqu'on Ta rapporté à l'Empereur de dessus les fonts baptismaux, il l'a embrassé àlrois reprises avec une vive émotion, et, l'élevant sur ses bras, il Fa présenté aux assistants en le tournant de tous les côtés. . .
J'ai vu hier le maréclial Mortier, qui m'a parlé de toi avec beaucoup d'obligeance et d'intérêt. . .
Je t'embrasse de tout mon cœur.
A monsieur Rœderer, chef d'escadron au 8' régiment de chevau légers, chez M. le commissaire ordonnateur holland, chargé des prisonniers français, hôtel des Quatre-I^ations, à Vilna.
Reçu à Thornigoff le 21 août. — M. Rcederer est
parti pour rinttfrieur de la Russie le 10 juin 1813. Paris, 21 mars 1813.
Je reçois enfin, mon cher ami, après cinq mois d'inquiétude mortelle, une lettre de loi ; c'est celle que tu m'as écrite le 2 février, par M. Maycr. A la vérité le comte Daru et le général Dumas m'avaient donné de tes nouvelles le 25 février, et au moins depuis ce joiir
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
j avais la cansolàlion de savoir que tu existais ; mais je ne savais pas ce qui était arrivé de la gelure de tes mains.
Ton oncle de Francfort a eu la bontéde faille faire des recherches pour te découvrir en Russie et de donner des ordres pour le faire toucher de l'argent. Il m^écrit en date du iO mars que M. Belhman, banquier et consul de Russie à Francfort, a écrit pour le même objet à Pétersbourg ; il t'a fait ouvrir ou dopné ordre à quelque correspondant de Couvrir un crédit de i 2,000 fr. que je rembourserai ici. J'espère, mon ami, que lu ne manqueras pas du nécessaire. Je n'ai point de nouvelles de ton valet de chambre. Ne néglige aucune occasion de me donner de les nouvelles. J'ai communiqué ta lettre à toute la famille. Nous t'embrassons tous tendrement.
Pais mes compliments à M. Rolland ; j ai envoyé copie de ta lettre à Toni. •
Je t'embrasse de tout mon cœur.
A M. Hœderer, chef d'escadron, à Paris. Au Bois-Roussel, 19 janvier 1814.
Je vous engage, mon cher fils, à discuter en famille, c'est-à-dire avec M. Desrousseaux, votre mère et votre sœur, l'idée d'une démission qui ne me parait pas sans graves inconvénients, malgré le découragement que vous pouvez éprouver en restant à un grade qui n'est pas proportionné à vos services. Il me parait convenable à des hommes qui, comme votre frère et vous, se trouvent compris dans une (disgrâce qu'ils sont loin d'avoir méritée, de persévérer à croire leurs services utiles et leurs droits entiers.
Je vous embrasse, mon cher fils, de tout
mon cœur.
Plombières, le 6 aoùl 1822.
. . . J*ai hier eu une bonne fortune : c'est la visite de L'Herminier, qui inspecte toutes les eaux nf^inérales de France. Je lui ai donné à dtner avec un des fils de la duchesse de Montébello, qui est ici pour achever la guérison d'un bras cassé d'une chute de cabriolet. L'Herminier a parlé de toi avec l'estime qu'il porte aux braves, et qui e^l plus vive et plus éclairée on lui qu'en personne de ma connaissance. M. deChau.... m'a demandé «H dincr pour jeudi avec le jeune Boiilay de la Meurlhr, qui est
avec sa mère. M. de Chau est un homme
qu'on aime à voir souvent,mais qu'on ne peut souffrir de voir longtemps. C'est une vanité si extravagante, qui s'étend à tant de choses, qui se soutient si énergique depuis la toilette jusqu'aux harangues législatives, qui rappelle si vivei«ent le marquis et le patriote, le m^tre de la garde-robe du roi et le Gracque au petit pied, qui vous laisse si peu le tempsrde tespirer quand il parle de lui, de ses succès, de ses dédains pour les objets d'ambition vulgaire, qu'en vérité il faut que je me mette au lit de lassitude quand j'ai été une demi-heure avec lui. Il change trois fois d'habit dans un jour. Il se met en coquetterie avec toutes les femmes auxquelles il peut s'accrocher. Il veut vous voir cependant, il préfère votre conversation à tout autre plaisir, mais tout cela en petit seigneur : c'est à son heure, el non à la vôtre. Il vous demande à dtner, «lais ce ne sera pas, s'il vous plaît, a trois heures, selon votre coutume ou votre régime, ce sera à cinq heures, à son heure d'estomac libre, parce qu'il déjeune tard et beaucoup. Vous irez promener ensemble, mais il prendra votre bras et vous écrasera si vous le laissez peser sur vous de toute sa grandeur. Vous êtes fatigué, mais c'est trop peu marcher pour lui ; il ne se prêtera pas à votre faiblesse, il faut vous mettre à sa force. On va dans des chemins fort étroits, qui sont toutes les promenades de ce paysci ; on passe si près de toutes les personnes qu'on rencontre qu'il est inévitable de se saluer réciproquement, et l'usage est aussi, entre hommes, entre hommes et femmes, de se saluer dans toutes les rencontres. M. de Chau... vous dira très-bonnement en se promenant avec vous ; C'est étonnant f ma/gré mes opinions tout le monde me salue ^ tout le monde me connaît. Hier il me dit: Cet homme qui vient de passer aurait bien voulu me te/user le salut ; mais il n'a pu prendre cela sur lui. Je lui dis: Oh.' pour celui-ci^ s'il a salué quelquun^ c'est moi, je votis assure. En effet, c était mon cuisinier, très-bien mis, qui se promenait avec une femme de chambre de très-belle tenue. Il avait pris cela pour un ultra dont la répugnance était surmontée par le respect qu'il inspire. Ce serait une comédie très-amusante avoir, mais assommante quand on y joue un rôle. Apres tout, cependant, v'csi un honnnc d'esprit^ même de
LErrRKS DE M. RCEDERER A SON FILS AINK, PIERRE-LOUIS.
talent; il est du parti de Topposition., mais non de la subversion. Il veut une cour, un ministère constitutionnels, et non des révolutions de gardes prétoriennes. Il est utile aux bons principes^ il le serait à la cour et à la nation également s'il se faisait entendre d'un côté comme de Tau Ire. On ne peut rire de ses petits travers qu'en famille ; ils se réduisent à un seul que j'ai nommé : c'est la vanité. Cela ne fait de
mal à personne
J'ai fait deux parties neuves à mon François I^' ; je compte toujours sur le pinceau de notre chère artiste pour me représenter les trois ftges de la valeur française. Je l'embrasse ainsi que toi, de tout mon coeur, is
À madame Rtederer, née de Corcelle, à Parls^ ce soir à huit heures.
J^ai fait ce soir un trait d'audace dont vous frisonnerez : j^ai consenti que Pierre allât poser le bouquet des maçons sur le haut des cheminées qui couronnent lepignoQ. Les maçons avaient tout arrangé pour la sûreté, et Louis l'a porté sur ses bras. Les Constant, les Adèle, les Jeannette étaient là. Pierre voulait monter; je consultais les autres et moi-même; pendant mon hésitation il s'est fait porter au haut de l'échelle et a posé le bouquet.
Après quoi il est redescendu, toujours sur les bras de Louis, mais un peu ému. En revenant à nous il a dit sans fierté : Je ny remonterai plus. Si j'étais tombé ! Je lui ai dit : iVe va /as leur faire croire que tu as eu peur^ toi, te fils dun soldat! Hélène qui grimperait sur un chêne 1 tu lui diras Moi, fai monté là- haut. Il s'est remis au premier mot. Il a rappelé Louis et a dit aux ouvriers qu'il voulait remonter fout seul ; il a fait le brave et nous a dit qu'il n'avait pas eu peur. Et voilà ce que c'est que l'honneur.
Vous me gronderez peut-être; Adèle pleurait presque quand elle l'a vu si haut, et moi je n'étais pas à mon aise ; mais, sans avoir envie de recommencer, je trouve qu'il y a quelque chose de gagné à cette expérience-ci : c'est d'avoir appris une situation où Thonneur doit maîtriser la peur, et avoir à se vanter d'un f>eu de courage.
Je vous embrasse, ma chère fille, et Rœderer de tout mon cœur.
Au Bois-Rouî.brl, Ir jru.li 13 aoùl 1839.
À madame Rœderer ^ née de Corcelle, à Paris.
Quand Paysant(i) a vu que ce qu'il appelait colique bilieuse à Bursard s'appelait cholérine à Paris, il n'a pas voulu rester au-dessous des guérisseurs de cholérine, ni que notre maladie fût moins illustre que celle de la capitale.
En conséquence il a adressé an comité sanitaire d'Alençon une liste de quatorze cboléirinés tant mÀles que femelles. Notre François y tient une place méritée ; mais j'ai été fort aurpris d'y trouver le nom de Henri Septicr, J'ai fait aussitôt courir à la ferme pour avoir des nouvelles; deux Henri Septier sont là, le père et le fils ; duquel des deux a'agit4l? On va avec beaucoup de prudence demander M. flenri le père : — // est dans Us herbages^ On demande M. Henri le fils : — // mène la charrue. Voilà Tétat sanitaire de la ferme. Ce fils a eu un jour de dévoiement, il y a huit ou dix jours, et ne s'en souvenait plus le lendemain ; tel est le choléra de Paysant ravisé. . Quant à François, son dévoiement et sa faiblesse continuent; mais, si vous avez grondé la sensible Virginie de ce qu'elle croyait son mari malade, elle répondra demain qu'il se porte bien : c'est ce que je craing. Ce sont deux patraques ensemble ; mais s'ils veulent faire les vaillants, se sera bien pis. Je le mets sur votre conscience.
Je \m à tout événement lui faire préparer le lavement de L'Henninier; peut-être que Paysant m'accusera de faire la médecine; il enrage déjà contre une accoucheuse d'Essai, qui s'en mêle. Cela ne fait rien : qui brave la maladie peut braver le médecin, et je me lance en avant.
Votre incrédulité, ma chère fille, ôte quelque chose à votre réputation de bravoure : on peut ne pas craindre le mal quand on n'y croit pas.
Cependant, comme je suis à peu près de votre sentiment, je m'enrôle, mais à un grade inférieur, dans votre légion de braves.
Et je vous embrasse de tout mon cœur.
Voici ma sixième lettre depuis cinq jours.
Je n'écrirai pas demain, à moins qu'il n'y ait du nouveau. Bonsoir.
O; a mai 18^2 du Boia-Kousscl .
(1) Médecin de campagne, au bourg d'Essai, pre> du Bois- Hou sî-cl.
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
nr. — CHOIX ET tXTRAlTS DE LETTRES DE M. ROEDERER A SON FILS PUÎNÉ, ANTOINE-MARIE, ET A MADAME ROEDERER, NÉE RERTHIER (4).
Metz, le 18 germinal an iv (7 avril 1796) (2).
Me voici arrivé à Metz, mes chers enfants, sans accident et bien portant. Nous avons été faire visite à M. et à madame de Yareilles. Je les ai trouvés bien changés. Le père Yareilles est la décrépitude même; sa tête branle sur soa corps comme si elle n'était soutenue que par un fil de laiton. Quant à madame elle a toujours du rouge et du noir sur la figure comme si.elle avait encore une dent dans la bouche. Les infirmités sont respectables et intéressantes par elles-mêmes; mais les prétentions à la jeunesse et à la beauté, quand on est vieille et laide, rendent les infirmités ridicules. Pourtant il faut tâcher de n'en pas rire , car ces prétentions elles-mêmes sont une infirmité de l'âge.
Je me flatte , mes chers enfants, que vous employez bien votre temps, et que vous profitez des leçons de M. Fils, des leçons et des bontés de M. Lissoir (3). C'est une grande marque d'amitié que nous donne à tous trois M. Lissoir de se charger de votre instruction dans la langue latine ; c'est de plus un grand avantage pour vous que d'avoir un] si bon maître ; car,
(1) (Note de V éditeur,) Depuis ma première jeunesse j'ai religieusement conservé toutes les lettres ^ue mon père m*a écrites, et j*ai retrouvé presque toutes les miennes dans ses cartons.
De toutes les siennes, je crois qu'il ne m'en manque que quatre : ce sont les dernières que je reçus à Spolète , dans le mois qui précéda ma retraite en France, en 1813; je les brûlai afin qu'elles ne tombassent pas aux mains de l'ennemi, qui me cernait de tous les côtés. Elles renfermaient des détails importants sur l'Empereur et sur la situation des. affaires en France. — Ma femme, partie de Spolète avec mes enfants un mois avant moi, avait emporté toutes les autres. Je regretterai éternellement celles-ci.
Le voyage de ma femme no se fit pas sans danger, car au moment où elle quittait Bologne on y entendait une canonnade déjà voisine de cette ville.
(2) {Sole de l'éditeur.) J'avais alors quatorze ans.
(3) Ancien abbé de Prcmontré à I^avaldieu, près de Charlcville.
comme je vous l'ai dit^ il ensieigne supérieurement. Tâchez d'en profiter^ et surtout de lui épargner de la peine le plus que vous pourrez. Soyez bien exacts aux heures qu'il veut bien vous donner, et pour cela couchez vous de bonne heure. N'oubliez pas, quand vous rentrez dans votre chambre, le soir, et quand vous vous levez, que votre bon oncle Mena couche au-dessous de vous et allez doucement ......
Metz, le 22 germinal an iv ^11 avril fiîHi .
Mes chers amis, j'ai reçu vos deux petites lettres, qui sont un peu maigres. Vous m'auriez dit quelque chose de plus si j'étais resté avec vous. Pourquoi ne pas m'écrire un peu de ce que vous m'auriez dit ? Il n'y a pas plus de peine à parler avec sa plume qu'avec son bec ; il ne s'agit que de s'y mettre. Toni, tu avais bien quelque découverte de ta façon en géométrie à m'annoncer ; et toi, Pierre, tu avais sûrement fait qudque chose de très-utile pour la famille dont tout autre que toi ne se serait pas avisé. Pourquoi ne me rien dire de tout cela ? Je ne vous écrirai plus que suivant les mesures que vous suivrez en m'écrivanl vous-mêmes, je vous en avertis. Je suis bien capable de vous dire aussi tout simplement : Bonjour y je me porte bieny portez-vous é?^ wdme. Mais je ne veux pas m'en tenir là si vous êtes un peu moins chichesde papier avec moi.
J'ai été hier à la comédie, où j'ai vu jouer Robert, chef de brigands. Ici ils font tout à contre-sens : ils jouent les rôles de rois et de princes avec de vieux satins moisis et de l'oripeau rougi, et en revanche ils ont des habits de hussards tout couverts d'or pour jouer lés brigands. Ils ont un ton risiblc pour jouer la tragédie, et ils ont la plus lamentable emphase pour jouer les brigands dans les forêts de la Franconie. 11 est pourtant si aisé d'avoir du bon goût ; il ne s'agit que de bien écouter le bon sens sur chacune des choses dont on s'occupe. Le bon sens est le 'fond de tout art ; où il n'est pas il n'y a que bizarrerie et folie.
LETIRES DE M. RÛEDEREK A SON FILS FUINii, ANTOINE-MARIE.
Je ne sais pas trop^ mon cher Toni, s'il est si heureux que M. Fiis ait changé son heure. Je crains que cela ne vous donne trop de loisir pour vos soirées. Mais enfin vous êtes vos maîtres, et par conséquent c'est à vous-mêmes que vous devez répondre de vous. Si jamais on vous dit : Vous êtes un ignorant, vous êtes un nigaud, et autre chose pareille, vous aurez à vous dire : C'est ma faute, et ma très-grande faute.
Et toi, Pierre, aussi. Mais toi tu ne conviens pas si bonuementque ton frère de ton goût pour la dissipation, et tu n'en as guère moins. J attends en tout cas pour te vanter que tu ne te vantes plus si volontiers toi-même ; cependant je ne te ferai pas non plus de leçons. Tâche seulement de profiter de celles que tu donnes, et de mériter les éloges que tu as tant de plaisir à te donner.
Adieu, mes bons amis ; je vous aime av«c vos défauts et avec vos bonnes qualités ; aimezmoi aussi tel que je suis. Je tâcherai toujours de vous donner de bons exemples; mais, si vous voulez m'en donner vous-mêmes, je tâcherai d'en profiter.
Jo vous embrasse.
Le 2G vendémiaire an vi (17 octobre 1707).
Mon cher Toni, je n'ai reçu qu'aujourd'hui 26 la lettre que tu m'as adressée le !21 à Metz. Je te demande en grâce de t'inscrire pour l'examen, s'il en est temps encore. Je me reprocherais éternellement d'avoir quitté Paris vw ce moment si tu allais manquer ton état. Après avoir été annoncé à M. Labbey et à nos amis comme entrant à FÉcoIe polytechnique, le déshonneur serait de ne pas même s'y présenter. Tu as donc oublié aussi le pouvoir du dernier jour pour apprendre ce qu'on ignore ! Et puis Pexamen ne sera peut-être pas si sévère sur la statique. Enfin il sera temps de décliner l'examen quand le moment en sera venu, si tu ne peux absolument le soutenir (i)...
LouTÎers, le 2 de Tan vu (23 septembre 1798).
J'espère, mon cher Toni, que tu me diras s'il
(I) (h'otedeVédlteur.) Je n'avais que quinze ans etd^mi.
5ir>
y avait une grande affluence de monde à la fête d'hier et de l'enthousiasme. L'impression de nos défaites devait s'y faire sentir. Plus on fête la république, et plus ses revers doivent affecter. Y a-t-il eu quelque chose de marquant dans l'esprit qui animait les spectateurs ? N'y a-t-il pas eu quelque occasion de marquer déTanimadversion contre les Anglais, et le peuple l'a-til saisie ? Ce n'est pas parce que le règlement concernant les examens de l'École polytechnique exige que tu produises des preuves de ton patriotisme que je te demande ici des détails qui me l'attestent; moi, je te connais, et j'ai vu la sensation que la nouvelle t'a faite. C'est parce que je sais que tu vois bien que je suis bien aise de savoir par toi ce qui intéresse liia curiosité.
A propos de certificat de civisme, sais- tu que tu as eu le bonheur de donner une preuve de tes sentiments, et qu'il n'y a pas beaucoup de jeunes gens de ton âge qui puissent en ofTrir une pareille 1 N'oublie pas, quand nous irons à la municipalité, ton article du Journal de Paris sur la mort du général Marceau. Cet article est une preuve d'autant meilleure qu'elle remonte à un temps non suspect, et où tu ne songeais guère, ni moi non plus, à l'École polytechnique.
Je compte, mon bon ami, que mon absence n'a rien changé à ta vie ordinaire et que tu continues à t'occuper comme tu l'as fait depuis notre retour de Saint-Quirin. Je te déclare que je te crois si raisonnable que je ne crois plus èive nécessaire à ton éducation. Si tu as le bonheur ou la force de te préserver toujours des mauvaises liaisons, je no vois on toi que des raisons d'aller droit et d'aller loin. Tu as le bonheur d'être bien organisé ; tu as de la clarté dans l'esprit et du calme dans le sang ; cela facilite la réflexion. H ne s'agitque d'étendre ton esprit, et cela est encore aisé quand on l'a clair. Encore un an ou deux de bonne conduite et d'étude, et ton sort est fixé; tu seras à jamais homme de sens et homme de bien; c'est une grande disposition à être ensuite homme d'esprit et de talent, ou plutôt c'en est le fond.
Nous retournons à Paris le 5. Ce pays-ci est fort joli, et la maison de madame Péiton fort agréable.
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œRHKSPONDANCE DE FAMILLE.
Cbarterille, le 1& vcndéiniaiitï an vu (6 octobre 1798).
Je suis ou nous sommes arrivés hier ici, moa cher fils^ comme je l'avais calculé, sans aucun accident qu*MDe petite dispute avec un commis aux barrières de Soissons, qui voulait armer contre moi le ciel et la terre, et requérir, pour commencer, la gendarmerie nationalepour me faire arrêter, parce que j'ai eu l'insolence de lui dire de se dépécher de me faire sa quittance. Le grand inconvénient des impôts indirects, je vous apprends cela en passant, c'est d'exposer les contribuables aux vexations des préposés ; il est certain qu'on ne pourrait faire un pas hors de chez soi si l'on devait rencon- Ircr des drôles comme celui que j'ai trouvé à Soissons.
A Reims , oà nous ayons couché, il se trou- TOtt un général avec 3a femme et &o& secrétaire.Gomme il partait au môme moment que nous, nous avons été témoins d'une scène assez ridicule qui s'est passée dans la cour au moment de monter en voiture. Un ressort avait cassé à ta diligence du général
Comme je t'écris en attendant le bateau qui doit nous conduire à Montherrpù et qu'on me dit qu'il est prêt, j'aime mieux te faire attendre l'histoire que de faire attendre l'eau, et le bateau, et le- batelier.
Je t'embrasse, et ton frère. Je compte sur la sagesse, ta bonne conduite et ton amitié.
Monlheimé, le 16 vendémiaire an vu (7 octobre 1798).
M faut que je t'achève une pelite histoire que j'ai comniencée à ton frère au moment de partir de Charleville.
Je lui disais qu'un ressort avait cassé la veille à la voiture de ce général, voiture fort élégante et digne d'un général de l'ancien régime. Le serrurier, qui avait raccommodé ce ressort pendant la nuit, était là pour être payé. Il demanda 39 fr. Le secrétaire, qui tenait un sac d'argent sous son bras, crut faire son office en marchandant, et il offrit 30 fr. Le serrurier persista à en vouloir 39 , et le secrétaire entreprit de lui prouver qu'il y avait 9 fr. de trop à ce compte ; et il établissait ses calculs avec le plus d'éloquence qu'il pouvait, et cela bien haut, et moins pour convaincre le serrurier do Tin-
justice de sa demande que le général du zèle de son serviteur pour ses intérêts. J'admirais cette affectation de serviUté lorsque le général, prenant la parole et coupant court à la liarangue, dit à l'orateur du ton le plus fat : Mais ne voytZ'VOUi pas que vous dépendez plus de salive que ne valent des neuf francs? Oui, mon ami, ajoula-t-ilen s'adressant au serrurier, oui, vous avez raison; vous éles un très-honnèle homme; failes-vous payer vos Irente-neuf francs. Et il haussa les épaules à sou secrétaire, qui paya. Je trouve qu'il avait raison de hausser les épaules de l'ostentation de zèle que faisait là l6 secrétaire, qui peut-être ne s'éparçnait pas les neuf francs qu'il retranchait aux autres ; mais le serrurier n'était-il pas en droit de rire, de son côté, du général qui fait étalage de munificence, tranche du grand seigneur, ne veut pas qu'on marchande, et trouve que neuf francs ne valent pas la salive de vingt paroles? Si le secrétaire «levient jamais général et le général secrélaire, ils feront chacun la même chose que l'autre : le général fat sera un secrétaire servile; le secrétaire servile sera un général fat. La sottise se moditie , mais c'est toujours la sottise dans toutes sçs situation^. Voilà pourquoi, mes amis, il faut étendre son es^ prit et avancer sa raison.
En revenant de Charleville à Monlheriné en bateau nous avions avec nous une villageoise du pays. M, Desrousseaux lui parla de son curé, qui est marié, et lui demanda s'il avait des enfants. La femme répondit,..
Mais, comme je t'ai fini l'histoire commencée à ton frère, je lui finirai celle-ci.
Je t'embrasse, mon ami, ainsi que lui.
Metz, le 22 vendémiaire .nn vu (13 octobre 1798 •
J'ai Irès-bien enlendn , mon cher Toni, l'idée que tu as voulu me donner du Mémoire du citoyen Cuvier, el j'ai eu le plaisir de voir que toute la société où je Tai lu l'entendait comme moi et applaudissait à la manière dont tu as saisi l'ouvrage dont tu parlais et à la justesse de ta notice. Cuvier est un homme du premier mérite Au reste ^ en apprenant par ta lettre qu'on a retrouvé une bêle dont l'espèce n'existe plus, nous avons fait une trisle réflexion : c'est qu'il pourrait bien arriver quelque jour qu'il parût en ce monde quelque l>éte nouvelle dont
Lli:TTRr.S DE iM. ROEDEHEU A SON FILS PLINK, ANTOINE-iMARIE.
Je le prift de faire dire au Joutmal (le Paris qu'on donne l'épreuve de mon article sur Saint-Lambert à M. Lissoir, et de prier ce bon I et ser viable ami de le corriger.
! Tu n'as pas bien deviné, mon bon ami, la fin ! de l'histoire de ce curé. Lorsque M. Desrous- Tu me recommandes de travailler pour le [ seaux demanda à cette femme si son curé avait Journal de Paris ; c'est ce que je ferai dès que \ des enfants, elle répondit naïvement : // n'en nous serons arrivés à Saint-Quirin. Nous par- a pas depuis qu'il est marié. Mot très-plaisant
et très-piquant; il serait très-fin s'il n'était
on n'avait point encore eu d'idée; or il y a déjà tant de bêtes! Pour que les choses allassent bien, il faudrait qu'il se perdit toujoui-s quelque espèce de béte et qu'il naquit toujours quelque nouvel esprit; mais c'est ce dont il ne faut pas se flatter.
tons ce soir, nous y coucherons demain soir. Je t'ai acheté hier un beau canif...
Le 29 vendémiaire an vu (20 octobre 1798}.
S'il y a un examen pour l'artillerie, mon cher Toni, et que tu le croyes décidément dans l'impuissance de réussir à l'examen pour l'École, même en profitant des derniers moments qui te restent encore, il^ faudra bien se rabattre sur l'artillerie; mais, en attendant, je serais très-fàché que tu ne te fusses pas inscrit pour TÉcole polytechnique et que tu ne fisses pas encore le possible, aux dépens même de quelques heures de sommeil , pour arriver où tu as proniis d'être. 11 faut croire qu'il y a plus d'avantage et d'honneur à entrer à TËcole polytechnique qu^en un corps d'artillerie, puisqu'il y a foule pour la première et quil faut savoir plus pour la seconde. Courage donc l un bon coup de collier, et tu enlèveras le fardeau. Je ne crains pas que tu sois paresseux, mais je crains que, depuis mes absences, tu ne sois trè&<lissipé, et c'est ce que ton honneur ne le permet pas plus que la paresse dans ime circonstance décisive...
J'ai les yeux fermés par la plus opiniâtre ophtbalmie ; cependant j'ai envoyé aujourd'hui H1I Jimmal de Paris un article que tes oncles ont eu la bonté d'écrire en partie sous ma dictée; je te prie de t'informerdu cil. Ledoux s'il l'a reçu : • c'est sur l'ouvrage de Saint- Lambert...
Le 5 brumaire an vu (26 octobre 1798).
Mon cter Toni, je suis bien fâché de te savoir malade^ ne te laisse manquer de rien... Je commence à revoir la lumière, mais je ne puis faire encore d'autre usage de mes yeux que de l'écrire aî>sez mal , ainsi qu'à ton frère.
parfaitement naïf.
Je suis obligé de finir là ma lettre, mon cher ami, car je suis encore aux trois quarts aveugle. C'est pour moi une grande privation que de ne pouvoir vous écrire à mon aise.
Nous parlorts souvent de vous et de votre frère avec amitié et plaisir...
Je fais un article sur mademoiselle Clairon ; il sera, j'espère, présentable; mafis je suis obligé de dicter, ce qui me gêne, et de me faire lire le livre, ce qui m'empêche de le connaître vite. Aimonce cet article au bureau du journal , afin qu'on n'en reçoive pas d'autre sur le même sujet.
Le 11 brumaire an vu (l**^ noven)bre 1798).
Je suis enchanté, mon cher Toni, que ton courage et tes espérances se soient remontrés. Je ne t'en aurais pas voulu de ne t'être pas présenté à l'examen, mais je sens que je t'aimerai beaucoup plus d'avoir fait ton possible pour cela. Je n'ai pas besoin de te voir de mes yeux pour être sur que tu te conduis bien et que tu penses bien : je n'ai qu'à voir tes lettres, dont je stiis bien content; mais, si tu as le bonheur d'arriver à l'École polytechnique, ma bonne opinion sur ton compte sera si bien justifiée que je ne craindrai pas d'être un père un peu trop favorablement prévenu. Entre nous, mon ami, mon approbation ne doit pas te suffire pour être content de toi. Un père met si naturellement son amour-propre aux succès de ses enfants qu'il est très-susceptible d illusion et de se contenter à très-bon marché. On se contente aisément de ses enfants comme de soi-même; c'est qu'il n'y a pas grande différence, surtout quand ils sont qn peu sur le ton de l'amitié avec nous...
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
fli
Le 19 brumaire an vu (9 novembre 1798).
... Il faut que mes afTaires , ou plutôt celles de la Compagnie^ m'aient bien lié ici pour que je ne soi.s pas parti depuis quatre ou cinq jours; mais il y a des choses qu'on ne peut laisser sans les finir. Au reste^ il est encore possible que j'arrive à temps pour ton examen, et, ce qu'il y a de mieux, c'est que probablement tu n'auras eu besoin ni de moi, ni de mes rerx>mmandations. Si tu as réussi, j'en serai plus heureux que toi; si tu n'as pas réussi^ je te consolerai. Je t*embrasse, mon cher ami, de toul mon cœur.
A Rœderer Vaine, à Lorlent, Paris, le J*' brumaire an vni (23 octobre 1799).
.... Tu as vu par les papiers publics comme les événements heureux ont succédé aux désastres qui nous avaient d'abord accablés. Bonaparte est ici , et les espéi^ances se fortifient encore par sa présence.
J'ai dîné hier avec l'amiral Brueis chez Talleyrand. Après dîner ils sont allés faire visite à Bonaparte, et l'ont trouvé jouant au tricti^ac avec sa femme, et seul avec elle, tandis que tout Paris est occupé de lui. Le conseil des Cinq-Cents va lui donner un dîner comme il y a deux ans. 11 rapporte qu'il a laissé vingt-deux mille hommes en Egypte, bien portants et ne manquant de rien.
Je vais reprendre mon Journal d' Économie publique, et je t'en enverrai un exemplaire.
Toni a vraiment fait un bon examen : c'est ainsi que le citoyen Lebnin s'en est exprimé avec moi. J'espère que cette fois il entrera à rÉcole polytechnique (i).
Tu dois avoir reçu un exemplaire du recueil de mes articles insérés l'an passé dans le Journal de Paris ; je te l'ai fait adresser...
Si tu travailles bien, si tu remplis tes devoirs avec zèle et exactitude , il sera possible de t'obtenir de l'avancement dans quelque temps ; mais je voudrais que tu le méritasses ;
(1) (^iotedeVidileur.) Je fus détourné de la carrière militaire, à laquelle je me destinais, par M. de Talleyrand, qui me prit dans son cabinet aux relations extérieures, ayant ol>jecté à mon père qu'il ne fallait i pas mettre ses deux (ils dans l'armée. I
c'obt là la meilleure manière de le demander, et encore la plus sûre pour l'obtenir.
M. de Talleyrar.d me demande de temps en temps de tes nouvelles.
Verreries, le 2 complémentaire an vin (17 sept. 1800):
J'ai reçu hier ta lettre, mon cher Toni; je suis étonné que tu hésites à venir à Metz, si toutefois M. de Talleyrand te donne un congé et que cela ne contrarie point le service de son cabinet. Cette condition-là, tu le ^ns bien, est toute de rigueur, car le devoir avant tout. Ayant peu d'occasions de voir notre famille, et n'en devant jamais avoir qui soit plus commode que celle-ci, j'ai regardé comme une obligation de vous y réunir si cela était possible pendant mon séjour, et sûrement vous ne doutez pas que ce ne soit un phiisir. Si votre frère vient, J'en serai charmé; s'il ne vient pas, vous ferez toujours bien de venir... Mais ayez l'agrément bien complet et point extorqué de M. de Talleyrand î . . .
Paris, le 23 brumaire an ix (13 novembre 1800).
... Je ne puis rien te dire de si loin (i)au sujet des événements qui viennent de se passer. Tu sais l'ambassade de Lucien, quelques-uns l'appellent un exil; tu sais la nomination de Chaptal, l'homme le moins capable de ma section et qui ait le moins travaillé aux affaire publiques. Tout cela doit te faire réfléchir un peu sur l'instabilité de la faveur et des places. Ne t'enivre pas de ta position; retiens toujours un peu de raison, de modération, de modestie. Il faut toujours s'arranger de manière à ne pas tomber de trop haut, à ne pas faire rire de sa chute, à ne pas la faire remarquer; il faut aussi un peu ménager l'argent qu*on reçoit, afin de ti*ouver une petite épargne pour le moment où l'on petit cesser d'en recevoir. Toutes ces observations ne sontpeutôtre pas aussi éloignées de la pratique que tu pourrais le croire. Tu dois te souvenir que je te disais, peu de temps avant le 48 brumaire : Nous n'avons que la veirerie; elle peut brûler^ et elle a brûlé quelques mois après. A. présent
(1) J'étais à Lunéville attache à la légation de J. Bonaparte, chargé de négocier la paix avec le comte Cobenzel.
LETTRES DE M. RŒDERER A SON FILS PUÎNÉ, ANTOINE-MARIE
cju'avons-nous? Des places! Demain il n'y en aura peut-être ni pour toi ni pour moi. ..
Gand, le C floréal an xiii (26 avril 1805).
... Nous partons demain d'ici en yacht pour Bruges, où M. de Chauvelin nous attend avec un bai. Il est venu hier ici prendre les ordres du prince (1), et dans ce moment il fait ses préparatifs.
Nous comptons toujours être à Boulogne le iO ou le 11. Le voyage est en tout point fort agréable. Le prince est reçu avec beaucoup de cordialité partout; ou lui a fait au château d^Octrachten , cheMicu de sa sénatorerie^ une réception tout à fait originale, ou plutôt tout à fait gothique, et qui était fort agréable par l'air de bon cœur qui animait les paysans rassemblés de dix lieues à la ronde, avec leurs anciennes bannières, avec des arquebuses, avec des violons, des tambours et des trompettes, tous à cheval et sur de trèsbeaux chevaux , et la plupart avec les rouillardes et les chapeaux empanachés qui servaient aux réceptions des princes de Salm il y a cinq cents ans.
C'est un pays fort beau , mais très-marécageux, isolé, où l'on n'arrive que par des chemins de sable impraticables en hiver. Les gens 4lu pays sont dans la douce persuasion que le prince va bâtir et ensuite passer là six mois de chaque année...
Bruges, ce 8 iloréal an xiii (28 avril 1805).
... Nous sommes ici dans la préfecture de M. de Chauvelin ; il a fait de grands ravages parmi les jolies femmes du pays.
il a donné hier un bal où le prince a été une demi-heure et nous avec lui. Les femmes sont ici sur un bon pied, aussi large que long. Je t'embrasse.
A Boulogne, le IG floréal an xiii (6 mai 1805).
.... Ton frère se porte bien (2). Le prince
(I) (A'o/c de Védileur.) Mon père accompagnait le prince Joseph dans un voyage qu'il faisait en Belgique.
(2 j (Note de VédUeur,) Mon frcre était alors au camp de Boulogne en qualité d'aide de camp du général Saint-Hilaire.
l'a fait diner avec lui au petit couvert, sans préjudice aux grands diners de soixante personnes. Il y a tous les jours de grandes manœuvres pour Son Altesse. Demain le maréchal Sou!t en commandera une de quinze à dixhuit mille hommes. On parle beaucoup ici d'embarquement. On en fait un simulé ces jours-ci. ...
Au camp d'OuU^u, le 20 floréal an xiii (10 bhù 1805).
Il fait ici un vent et un froid qui nous
morfondent. Ton frère se porte bien. ïl paraît être aimé ici. Il a dîné plusieurs fois chez le prince et a une fois soupe en particulier avec nous. Il a été d*un très bon ton et c'est un très-bon enfant. J'ai fait beaucoup d'amitiés au général Morand ....
Charlevifle, le 4 ihermidor an \\\i (23. juillet 1805).
. . Je te prie de m'écrire l'itinéraire du premier consul dès que tu le sauras (i). S'il va à Mayence passé le J5, je crois que je pourrai y retourner, et je me propose de le faire ; la chose pourrait être utile à ce pays-là.
Ton grand-père te verra avec beaucoup de plaisir si tu te trouves à portée d'aller le voir (à Francfort). Il n'est presque pas changé depuis vingt ans que je ne l'ai vu ; âgé de quatrevingt-deux ans, il a la figure, la conversation, l'appétit d'un homme de cinquante-cinq bien portant. Il faudra reparler à M. deTalleyrand de l'affaire des catholiques de Francfort, sur qui le magistrat, luthérien, a fait porter tout le poids des indemnités qu'il a eu à payer pour le nouveau système germanique.
Francfort et ses environs sont tellement embellis depuis vingt ans que je ne l'aurais pas. reconnu, si je ne l'avais si bien connu. Il n'y a rien dans nos provinces, ravagées par la Révolu* tion,qui ressemble à cette ville pour l'air d'o< pulence et de prospérité qui y règne. La maison de M. Schweilzer serait citée à Paris, car dans le vestibule et dans l'escalier il y a de fort
(I) {^'ole de Véditeur,) Celte lettre a été écrite pendant le voyage que le premier consul fit en Belgique. J*avais Thonneur d*y suivre M. de Talleyrand comn>e attaché à son ministère et spécialement à son cabinet I particulier.
œRRESPONDANCE DE FAMILLE.
belles statues de marbre d'Italie qui tiçureraient très-bien dans un musée de Paris....
J'ai reçu à la verrerie de Saint-Quirin le passe-port de M. de Talleyrand. Ne manque pas de m'écrire à Paris. Fais mention de moi à M. de Talleyrand et à l'amiral Brueix....
Paris, le 25 scptcinbra 1808.
Si tu n'es pas nécessaire à Naples pour la répartition de la contribution foncière de 1809t^ il faut prier le ministre des finances de mettre ta démission sous les yeux du roi pour ta place d'administrateur et lui faire demander la permission de quitter Naples.
Je suis fort en peine de dire ce qu'il faut faire comme chambellan ; car il ne m'est pas connu ni que tu sois considéré comme chambellan du roi régnant, ni comme ayant cessé de l'être. La qualité de chambellan ne se perd pas; voilà pourquoi je t'ai dit de conserver ton uniforme; mais tu ne l'as que comme chambellan du roi Joseph, et je pense que tu n'as pas prêté serment au roi régnant, puisque ta destinée n'est pas d'avoir l'honneur de rester à son ser\ioe, et que ton devoir est de rentrer en France depuis que ta mission, donnée par TEmpereur, est finie près du roi Joseph.
Au reste, prends conseil et reviens. La reine d'Espagne n*a plus personne ici de sa maison. M. de Blaniac veut aller à l'armée. Je désire que tu puisses faire ici ton service près de Sa Majesté.
Je n'ai pas besoin de te recommander la conduite la plus respectueuse envers le roi et la reine.
Si tu es en mesure de demander une audience au roi et à lu reine, soit pour demander ton retour, soit pour prendre congé, il faut le faire.
Paris, le 28 septembre 1808.
Ne t'inquiète pas des propos. Qui a
jamais fait la guerre aux fripons sans être calomnié par eux ? Naples est plein de sangsues que je n'ai pas voulu me souffrir à l'anus, et qui voudraient aujourd'hui me pincer au talon. Mais j'ai de la corne au talon, et plus dure que celle que G. a sur son front.
Je suis bien aise 4& te savoir avec madame Miot; elle est tout ce que je regrette do Naples.
Embrasse-la pour moi comme pour toi-méiue* Tu ne me dis rien de madame Berthier ; si elle est à Turin, rappelle-moi aussi à son souvenir et à son amitié. J'avoue que la petite société de Naples me manque à Paris,
J'ai reçu hier des nouvelles de ton frère; il se porte bien. Ferri m'écrit qu'il a rempli avec intrépidité différentes commissions que le roi lui a confiées.
Nous. aurons tous fait notre devoir en gens de bien et en gens d'honneur, et cela me donne un contentement que toutes les calomnies du monde ne peuvent affaiblir.
Je t'embrasse et je t'attends.
Alcnçon, le 22 dcccnillWï 1 808.
... Je suis fâché de l'envoi du portrait à ta sœur; elle en aurait eu un autre quand elle aurait voulu. La pauvre.... n'a pu se déterminera ce sacrifice que parce qu'il lui aura été durement imposé. Il ne faut jamais chagriner les femmes de qui on est aimé. Les afTections tendres sont la première des possessions. Il faut qu'une maîtresse, môme abandonnée, reste toujours attachée....
J'attends les fleurs. Ce n'est pas pour moi qu'elles donneront des fruits; mais ce sont toujours de petites attentions sénatoriales dont on me sait tout le gré que je désire.
Je suis tous les soirs à quelque partie de boston, résigné tout à fait à la vie de vieiUard^ et me portant à merveille au milieu de toutes ces dames qui paraissent fort contentes de moi.
Instruis-moi exactement de la marche de l'Empereur. Je me propose d'arriver avant Sa Majesté, afin d'être à la première visite qu'elle recevra.
ss
Alençon, le 25 décembre 1808.
J'ai reçu les fleurs, mon cher Toni ; je remercie ta sœur et toi. Je la remercie aussi de la lettre de son frère. Vraiment il ne fallait pas moins que tout le mal qu'on a dit de l'Espagne pour l'engager à en dire tant de bien. Au reste, il est d*accord sur le fond de la chose avec M. Bourgoing, et jecroisavecM.Laborde. La fin de sa lettre est de TAnacréon tout pur ; il parait que s'il écrit à ta sœur avec les plus doux pinceaux, il écrit à M... avec son sabre.. Je ne puis m'empècher de la plaindre, car je la
LETTRES DE M. RŒDERER A SON FILS PUÎNÉ, ANTOINE-MARIE
crois sincère, et elle mérité beaucoup d'attachement, si ce n'est précisément de l'amour.
Si tu peux obtenir d'aller en Espagne [i), ce sera un coup de partie pour loi ; mais je ne vois pas qu'il y ait lieu de s'en pas flatter n^étantpas de service, à moins que M. Maret ne t'ait fait réintégrer sans perte de tem[»s, et que M. l'archichancelier n'en reçoive l'avis très-promptement.
J'apprends beaucoup de bien de mademoiselle. ... Je désire que rien ne se précipite. Nous sommes maintenant de Normandie ; il faut bien prendre un peu la sage lenteur du pays. Ne réponds pas trop positivement que je n*aie vu le nouvel objet dont on m'a parlé.
Du côté de Turin, il y a beaucoup de vanités, plus d'éclat, moins de solide. Si on croit t'honorer de ce côté-là et t'élever beaucoup, j'en augurerais mal pour ton bonheur. Ta fortune aussi peut aller grand train avec de certains appuis qui se trouvent dans la famille.
C'est à toi à voir ce qui te convient le mieux. Si tu sens en toi un grand fonds d'ambition, applique-toi à Turin. Si tu as besoin d'aimer et d'être aimé, applique- toi à une alliance avec un cœur innocent et aimant. Si tu veux de la fortune et une union paisible sans amour et sans vanités, voyons ce que c'est que mademoiselle de....
Pour bien résoudre la question, il faut étudier quelle est ta passion dominante. Pour jnoi, c'était d'aimer et d'être aimé ; cela peut être autrement pour toi : je ne puis prononcer là-dessus. Mais quand on est assez heureux pour avoir à choisir ,^il faut se marier se/on son caraeière...,
(Note de Véditeur,) Mon choix était fait, mais pour agir je devais attendre Tassurance qu'il serait agréé. Ce choix remplissait bien la condition que préférait mon père : aimer et être aimé. C'était, certes, aussi
(I) (Note de Véditeur.) Comme auditeur au conseil d*Êtat. J*étais récemment revenu de Naples, où j'avais été envoyé par TEmpereur avec trois de mes collègues, pour y être aux ordres du roi Joseph, qui venait d'y entrer à la tcte de l'armée française , en 1806. J'y fus administrateur des contributions directes pendant tout le ministère de mon père. J'y étais en outre chambellan, chargé de Tadministration du théâtre français. — MM. Lecoulteux du Mole et Doazan n'y restèrent pas un an. M. Dumolard, sujet des plus distingués, y mourut.
celle qui me touchait le plus. Un dicton vulgaire^ trivial peut-être, aftlrme que la possession d'une eX' cellente femme est un quine gagné à la loterie; je voulais le gagner et j*avais la conviction d'y réussir l — Et pourquoi pas? Dix ans auparavant j'avais bien gagné un véiitable quaterne à la véritable loterie, la première et la seule fois de ma vie que j'y jouai.
Quant aux honneurs qui sont le but de l'ambition, j'avais déjà par devers moi l'assurance qu'ils ne me manqueraient pas. J'avais, en effet, déjà reçu un honneur, le plus grand qui eût été accordé jusque-là à un simple auditeur, et dont nul autre, je le crois, n'a été honoré depuis : une lettre signée Napoléon m'exprimait la satisfaction que Sa Majesté avait éprouvée de mes services dans les fréquentes et longues missions qu^elle m'avait contiées! Cet honneur était bien propre à faire dès lors naître des espérances qu'entretenait d'ailleurs une modestie qui n'était pas exagérée, el qui se fondait naturellement sur une conviction de force et d'utilité que je m'attribuais sans hésitation. — Je ne me trompais point et tout m'arriva sans que j'eusse à m'en occuper. Quelques lettres de mon père me rapportant les paroles de TEmpereur à mon sujet m'encourageaient dans cette douce quiétude.
Quant à la fortune, ce n'était pas à un homme qui avait gagné un quaterne et qui visait a un quine qu'il fallait en parler 1 Je l'attendais sans empressement, et elle m'arriva; elle m'arriva en son temps, d'ellemême, sans que j'eusse à m'en occuper, Dieu merci, car «je n'aurais su comment m'y prendre pour eu acquérir. Mon père, ma mère, un excellent oncle surtout y pourvurent largement.
Le général Berthier remplissait près du pape les fondions de grand maréchal du palais; mon mariage se fit donc à Savone le 4 novembre 1809. Dans quelques jours il y aura de cela un demi-siècle, qui fut un demi-siècle d'union douce, paisible, heureu£el N'est-ce pas là mon quine au grand complet.»
La cérémoliie fut faite par l'évéque du diocèse avec un grand éclat ; douze évêques étrangers y assis* tiient. A la sortie de la chapelle nous nous rendîmes, ma femme et moi, tout seuls, dans le salon où le pape voulait bien nous admettre à la bénédiction nuptfale. On le voit, rien ne nous manqua. — Sa Sainteté savait fort bien qu'en quittant son palais je partais pour aller administrer un des deux dé* partements de l'État romain qu'un décret impérial venait de réunir à l'Empire. Elle fit allusion à cette circonstance dans le petit discours qu'elle nous adressa après la bénédiction.
Sa Sainteté nous parla avec une grâce et une bonté angéliques et me dit : Vous allez dans un pays où tout est en grand désordre, mais je sais déjà quel est votre caractère, el que f y puis compter pour vous recommander tous mes enfants et espérer que vous les traiterez avec douceur. J'espère que vous pourrez apaiser bien des choses, et que votre esprit de conciliation y réussira.
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
H est ccriaiii qn*un tel accouil, uu tel adîeu, dont la connaissance rapide devança mon arrivée dans le Trasimène, m'y concilia bien des esprits qui jusqu*alors se refusaient à tout , contenus qu'ils étaient par les bulles d'excommunication.
Ail château de Menliles, le m août lua. Alençon, le 28 décembre 1808.
Plus j*entends parler de mademoiselle ^
plus je pense que cet établissement ferait votre bonheur. On la dit charmante de toule manière. J'en jugerai mercredi; j'irai exprès
pour cela à Si cela ne vous arrangeait pas,
je voudrais pouvoir proposer votre frère. Mais combien de difficultés avec lui ! La plus grande, c'est que, quand Je pourrais répondre de sa volonté, je ne pourrais pas répondre de sa douceur. La douceur est la première qualité d'un mari : la bonté sans douceur ne rend pas les femmes heureuses. — De.... je reviendrai ici; je partirai de suite pour Paris, oii je vous dirai fidèlement ce que j'aurai vu, pensé et senti....
Les fleurs sont jolies ; j'ai reçu la pomme de canne, pas encore les bonbons.
Je t'embrasse.
Alençon, le 29 décembre 1808.
J'ai reçu les bonbons; ils sont excellents, mais en petite quantité. J'attends ton cadeau pour la belle dame que tu aurais voulu venir voirie jour de l'an. Je le lui ferai tenir discrètement, caries maris, et les mamans, et les amis, lui ont donné de la tablature à l'occasion de tes empressements ; et, de plus, il faut éviter les regards du successeur qui t'a remplacé
. . .Mademoiselle de.... a vingt mille francs de rentes échues, et non pas dix mille. Elle est ttîmée de tout ce qui la connaît. Je souperai jeudi avec elle.... Je souhaite que les nouvelles que j'aurai à t'en donner nous y ramènent ensemble. Je t'embrasse. Je te répète : établissement d'ambition et de vanité, mademoiselle...; établissement par amour, mademoiselle....; établissement solide, mademoiselle de....
Paris, 6 février 1809.
... Je viens de recevoir une lettre du roi
d'Espagne, de Baylen, du 22. C'est après le passage de la Sierra Moréna. Les détails sont dans le Moniteur. Le roi a commandé en personne. Les avantages sont très-considérables. Les Espagnols avaient miné quatre passages. Le roi m'écrit : a Votre Bis est ici ; il a eu affaire avec une explosion minée qui l'a respecté. » — Le roi comptait être à Cordoue le 25. De là à Séville il n'y a que deux ou trois journées. On ne croyait pas que là ville se défendit....
«7 Paris, le 2S mars 1809.
M. de Girardin, mon cherToni, m'a fait avanthier la réponse qu'il avait promise. Le prince agrée, et s'est exprimé à mon sujet en termes tellement obligeants que je ne puis douter de su bienveillance. Il avait parlé à l'Empereur de la proposition de madame sa belle-sœur; Sa Majesté parait l'avoir approuvée. 11 paraîtrait même qu'en cette occurrence elle serait disposée à récompenser les services de l'oncle et dn père en dotant la jeune personne. J'ai écrit hier au prince pour lui demander une entrevue et lui souMetlrCj lui ai-je écrit, un vœu que des circonstances inespérées m'avaient enhardi à former, et dont le succès dépend de la bienveillance de Son Altesse Sérénissime. J'attends sa réponse. La seule approbation de l'Empereur vaut une dot; mais il faut aimer et être aimé. Aimer ne vous est pas difficile; vous faire aimer ne l'est peut-être pas infiniment; c'est mériter de l'être toujours qui est le point toujours délicat. Le bonheur d'être toujours aimé n'est pas tayt le prix du soin ou l'art de plaire que de la pureté de la conduite et des sentiments et de la solidité du caractère. Dites mille choses pour moi au général et cent mille à madame. Je vous écrirai dès que j'aurai eu l'audience du prince....
J'ai reçu liier une lettre de votre frère, du i*' mars. Il était revenu à Salamanque, mais partait avec l'espérance d'être près du maréchal Soult pour l'entrée des Français à Lisbonne, et d'en apporter la nouvelle au roi et même à l'Empereur, car il élevait jusque-là son ambition.
Il faut bien réussir à ta mission, de manière que l'Empereur puisse voir dans le résultat zèle et talent; il n'est rien que sa bonté ne doive attendre de notre reconnaissance.
LtTTKES DE M. RŒ0ERER A SON FILS PUÎNÉ, ANTOINE-MARIF.
Paris, le 27 mars 1809.
J*ai eu hier^ mon cher Toni, un entretien avec M. le prince de Neuchàtel. J'ai été accueilli avec toute la bonne grâce que M. de Girardin m'avait annoncée. Le prince m'a dit qu'il approuvait et désirait cette alliance ; qu'il en parlerait à TEmpereur^ sans qui il ne pouvait, non plus que M. son frère, rien conclure pour rétablissement des enfants de celui-ci ; qu^il avait tant éprouvé les bontés de Sa Majesté qu'il espérait en obtenir une nouvelle marque pour le mariage de âa nièce. Le prince est très-favorablement prévenu pour toi. Il est pour moi au delà de ce que je pouvais désirer, marquant et exprimant son estime avec simplicité, sans phrases, sans affectation, sans ombre de hauteur. La grandeur se plaît à honorer la probité sévère et sans tache. C'est la plus belle portion de votre patrimoine ; elle sera transmise à vos enfants : c'est une certitude que je tiens déjà de votre conduite passée.
. . . Votre sœur a reçu une lettre de Rœderer en date du 16; il était de retour à Madrid. II écrit qu'on m'y attend d'un jour à l'autre sur la foi d'une gazette qui a annoncé mon départ il y a près d'un mois. Je suis retardé, comme tu sais, par l'incertitude que le roi nous a donnée sur sa marche ; il annonce depuis quelque temps le projet de marcher avec un des corps d'armée qui sont sous ses ordres. Que ferais-je à Madrid avec des ministres inquiets de ma présence, si le roi n'y était pas ? Le mieux serait que je n'allasse qu'en septembre; j'éviterais les chaleurs, qui me sont si contraires. Je ferais les affaires de votre succession à Francfort; je conclurais votre mariage... Enfin, au lien d'être à Madrid deux mois, je pourrais y passer l'automne et l'hiver, et alors j'aurais le temps de barbouiller quelques plans. — Je t'embrasse de tout mon cœur.
Paris, le 4 avril 1809.
Le prince de Neuchàtel est parti il y a cinq jours pour l'armée, sans m'avoir rien fait dire, i«ns que M. de Girardin ait pu le voir, et sans doute sans qu'il ait pu lui-même prendre le dernier mot de l'Empereur sur le projet de mariage. La marche des affaires publiques est
si précipitée, le prince y a tant de part, que je conçois le retard qui nous contrarie.
Je pars jeudi pour Madrid; j'en reviendrai sûrement au mois de juin, à moins que je ne meure avant.
Je partirai sans avoir eu de tes nouvelles une seule fois....
Verrerie», le 30 juillet 1809.
. . .Votre oncle Etienne a passé deux jours ici à se disputer avec Rœderer, ce qui m'a un peu soulagé, car ton frère s'est mis en tête de me tout enseigner, et je puis compter sur lui pour le moment où je voudrai apprendre sérieusement à lire....
SI
Paris, le 13 août 1809.
. . .Madame Berthier répond à ma lettre, que vous connaissez, qu'elle est enchantée de ma proposition, qu'elle pkdt beaucoup à sa fille. Elle vous écrit, à vous, qu'elle est fort contente de la lettre que je lui ai écrite, qu'elle m'a longtemps aimé malgré moiy quelle va maintenant m*aimer tout à son aise. Je n'ai pas lu la petite lettre de sa fille, quoiqu'elle ne fût point cachetée
Paris, le 18 août 1809.
Je t'envoie copie d'une lettre que je viens de recevoir du général Berthier...
Copie de la lettre de M. César Berthier à moi. Turin, le 11 août 1809.
« Je m'empresse. Monsieur le Sénateur, de a vous faire part que Sa Majesté a donné au 0 prince de Neuchàtel son consentement pour (( le mariage de monsieur votre fils avec ma a fille atnée Adèle. Il a dit qu'il verrait avec « plaisir cette alliance »
Paris, le 8 septembre 1809.
Je renvoie copie de la réponse que
j'ai faite au général Berthier; j'en ai envoyé une pareille, avec Tétat de tes services et une lettre directe, au prince de Neuchàtel; enfin j'ai eu l'honneur d'écrire à l'Empereur et de lui renouveler la demande d'une place de maître des requêtes et de faire celle d'une prcfec-
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
ture. Cet avancement^ j'ose l'attendre de FEmpereur comme une justice et comme une marque de bonté que nous aurions obtenue sans intermédiaire et pour tout autre établissement convenable. Si la protection du prince veut faire quelque chose dont nous lui soyons uniquement redevable, ce sera de demander un majorât pour vous ; mais je ne puis demander pour vous à l'Empereur et ne lui ferai demander par personne que ce que je croirai être fondé à espérer de sa justice et de sa bienveillance pour nous. Nous ne sommes pas restés jusqu'à présent étrangers à ses bontés et à sa munificence ; c'est donc de lui directement que nous devons tenir tout ce que nous pouvons raisonnablement demander; mais c'est à la protection du prince qu'il peut appartenir de vous obtenir des marques de faveur qui sortent des bornes où nos faibles services nous prescrivent de nous renfermer...
Paris, 14 septembre 1809.
Je t'envoie, mon cher Tonî, une lettre de M. Maret. Il convient que tu lui écrives une lettre de remercîment. J'attends une réponse du prince, pour savoir quand et on la noce. Il parait qu'on Va plutôt arrangée pour Turin que pour Paris, car c'est le chemin du lac Trasimène ; et puis je ne vois pas quand cela finir» si on attend le retour de Son Altesse.
Lettre de M. Mnnt.
«Vienne, le C septembre 1809.
a Mon cher Rœderer, Sa Majesté vient de « nommer votre fils préfet du département du a Trasîmène. Par la demande qui m'avait été «renvoyée (i), j'ai appris que mademoiselle «Berthier allait le nommer son époux. Je vous « félicite tous deux de cette double noitiina- « tion. Peut-ôti*evous souviendrez-vous de Pa- « mitié de camarade que j'avais autrefois con- « tractée avec vos enfants; ce sentiment est <c toujours le même , si ce n^est qu'il est de- (( venu un peu plus grave. L'attachement que « je vous porte n'a changé ni dans ses formes « ni dans sa réalité ; il est aussi sincère que «jamais »
(1) C'est la demande que j*ai adressée à l'Empereur.
Stt
Paris, 20 septembre 1800.
... Tes combinaisons pour la céiétMration du mariage sont sans contredit les plu» sages sur tous les points. Nommé à une place impoi^ tante, il faudra s'y rendre dés que le ministre de l'intérieur t'aura notifié officiellement ta nomination. D'ailleurs, pour te rendre à cet emploi, il te faut passer par Turin; donc le mariage se fera en passant. Puisque tu le désires, je fais part au général de ta nomination et lui propose de faire suivre à cette affaire la marche naturelle qui est indiquée par la circonstance. Toutefois le prince de Neuchâtel peut me ré(>ondre (s'il me répond) de manière à apporter quelque modification à ce plan; mais alors conune alors. 11 faut suivre la marche tracée jusqu'à ce qu'on voie une raison de dévier.
Paris, 30 uctobrc 1809.
Je t'envoie copie d'une lettre du prince de Neuchâtel ; il parait qu'il reste encore en Allemagne. IVaprès cette lettre et celle de M. le général Berthier, je vais mettre en r^le la publication de tes bans, afin qu'aucun retard n'affiige ton cœur amoureux et ton zèle de préfet.
Si tu avais besoin de stimulants pour exciter ton émulation dans ta nouvelle carrière, ce que j'ai eu le plaisir d'entendre hier de la bouche de M. de Montalivet et ensuite de la l)ouche de l'Empereur pourrait l'en servir; mais ces bonnes paroles-là tu peux les recevoir et les savourer comme récompense et comme encouragement. Les voici.
M. de Montalivet, que j'ai rencontré dans la galerie de Fontainehlrau, m'a dit que tu lui avais adressé des rapports, pendant ou depuis ta tournée, dignes d'un administrateur de quarante-cinq ans, qu'il les avait remis à M. Mole pour en faire usage. Cela d'abord m'a fait plaisir; mais c'a été bien autre chose quand l'Empereur a fait sa ronde et qu'il a daigné s'arrêter devant moi. Il a d'abord nommé ton frère, qui était à côté de moi, et il a dit en le regardant : « Ah r Monsieur Rcederer, déjà colonel ! Vous êtes bien jeune.» Ensuite, m^adressant la parole , S. M. a dit : Vous avez un autre
LETTRES DE M. KCEDEKEU A SON FILS PUÎNÉ, ANTOINE-MAUIE
fits qui vient défaire vn très-bon rapport sur tes ponts et chaussées, Est^l partit — Oui, Sire. — Ce>t un bon si^et. L'Empereur a fait un petit mouvement de tête et a passé plus loin. Je ne suis pas sûr qu'il ait entendu que je le remerciais de ce que S. M. a fait pour toi; mais il n'a pas besoin de mes remerciinents pour ôtre sur de ma reconnaissance.
Je n'ai pas toujours eu le cœur content des paroles que TEmpereur m'a adressées dans ses audiences; mais je renuurque avec une vive reconnaissance que, dans les deux occasions que S. M. a eues de me parler de mes enfants, il l'a fait avec une bonté parfaite. Tu dois te souvenir qu'en revenant d'Austerlitz, où ton frère était aide de camp de Saint-Hilaire et oii tu étais allé comme auditeur, il me dit: «On parle beaucoup de vos fils par là; votre fils fl vu le £eu avec le général Saint-Hilaire; » et ce fiit dans ce temps-là qu'il lui donna la croix.
Ce qui a comblé hier ma satisfaction, c^est que le visage de PEmpereur amionee la parfaite santé ; toujours le même œil, le môme regard, un air de sérénité parfaite et le teint frais comme un jeune homme de vingt-quatre ans.
Je te prie de dire pour moi à M. et madame
Berthier tout ce que tu jugeras le plus propre
à leur exprimer la joie que j'ai de te voir dans
leur famille. Je t'embi-asse de tout mon cœur.
Lettre du prince de Neuchdtel.
m Schœnbrunn, le 17 octobre 1809.
« L'Empereur, Monsieur le comte Rœderer, « m*a paru voir avec plaisir l'union de ma « nièce avec M. votre fils. Je me trouve infini- « ment flatté de celte alliance, par l'estime et « rattachement que je vous porte depuis longce temps. Une lettre que j'ai reçue de mon ce frère m'a fait connaître qu'on désirerait que « le mariage se fit au passage de M. votre fils a à Turin. Cela me parait désirable; alors l'un « et l'autre se rendraient dans le département a du Trasimène.
« Agi'éez, Monsieur le comte Rœderer, l'asa snrance de ma plus haute considération, a Le prince de Neuchàtel , a Alexandre.»
Paris, 31 octobre 1809.
... Je ne crois pas que tu puisses ni aller à Naples, ni demander au roi la permission d'y
aller : c'est pays étranger. Un fonctionnaire ne sort pas de France sans permission de PEmpereur.
Je sens bien qu'il y a ici devoir pour toi de faire acte de présence et de rendre un Iiommage au roi de Naples, puisqu'il commande l'armée dans ta préfecture; mais c'est au poste où l'Empereur t'a placé qu'il faut remplir ce devoir. Il convient donc de lui écrire que, S. M. L et R. t'ayant honoré de la préfecture du Trasimène, tu pries S. M. (le roi de Naples) d^ôtre assuré de ton zèle à concourir, en tout ce qui dépendra de toi, à l'exécution des dispositions qu'elle pourra faire, pour le bien-être de l'armée dont elle a le commandement; et du re^e, profond. respect
Tu ne sais pas qu'il y a huit jours le valet de chambre de ton frère Ta dévalisé un beau soir pendant le spectacle. H lui avait pris son argent, ses billets , ses meubles, son linge, ses habits : c'était un vol de 44,000 fr. A onze heures ton frère a trouvé sa chambre vide. 11 s'est mis à l'instant en campagne avec Marchand, et il a si bien manœuvré toute la nuit (malgré l'apathie de la police qui n'a pas voulu l'entendre la nuit) qu'à neuf heures il tenait le cabriolet qui a conduit son homme, et vingt autres gens chez qui Joseph a passé, cl enfin l'adresse d'une maîtresse chez qui il allait. C'était line Juive vivant avec ses parents; Joseph était juif lui-même. Toutes ces notions données à la police/la capture a été faite le soir, et, trente-six heures après le vol, ton frère avait tout recouvré. Il a donné vingt-cinq louis au capteur, qui a fait la capture sur un toit, après une chasse en l'air sur les goutières.
Je t'embrasse.
Paris, le à novembre 1 809.
... J'ai été hier aussi, mais inutilement, à la porte de madame Lasalle, afin de savoir si l'acte de baptême de mademoiselle Adèle était expédié. Elle m'a fait dire qu'elle était au lit, incommodée. On lui a apporté ces jours-ci le cœur et les habits de son mari (tué à IVagram). Je crois bien que cela ne la distrait pas beaucoup. Je lui écrirai ce matin pour avoir un rendez-vous.
... On attend à Fontainebleau le roi de Saxo. M. de Montesquiou est parti, il y a deux jours.
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
pour aller recevoir S. M. à la frontière. M. le grand. maréchal m'a écrit ce matin que S. M. L m'a compris dans la liste des personnes nommées pour le voyage de Fontainebleau...
Si ton mariage n'est pas le plus heureux de tous les mariages, je ne sais ce qu'il faut faire pour mieux réussir. Beaucoup d'amour mutuel sans romanesque^ une grande conformité d'humeur et de caractère, une bonne éducation, assez d'aisance pour vous plaire ensemble et dans votre maison, pas assez de fortune pour vous jeter de part ou d'autre dans la dissipation, des parents qui vous chérissent, l'Empereur qui vous protège et vous fait du bien... Ajouterai-je le pape, qui vous accorde sa sainte bénédiction ? Il y a là dedans un complet qui ne se rencontre pas souvent. (Puisque nous parlons du pape, je crois que les bénédictions sont mieux son fait que les malédictions, et qu'il devrait s'y tenir.) . Je t^embrasse de tout mon cœur.
Paris, 27 novembre 1809.
Je ne t'ai point écrit depuis mon (lépart pour Fontainebleau, pai'ce que j'ai craint d'exposer mes lettres à des allées et venues qui les vieillissent de cent ans. Le prince Corsini , qui dine aujourd'hui chez nous, m'a dit hier que vous étiez le iS à Florence ; ainsi vous êtes maintenant à Rome ou à Spolette, et ma correspondance va reprendre.
... L'Empereur m'a encore parlé de toi avec contentement à Fontainebleau, et l'Impératrice, avec qui j*ai eu l'honneur de jouer, m'a dit aussi que l'Empereur faisait cas de toi. J'espère que tes nouvelles fonctions te fourniront de nombreuses occasions de confirmer S. M. dans sa bonne opinion.
J'ai eu l'honneur de diner avec Leurs Majestés. Tu te rappelles que je t'ai dit que tu devais diriger ton attention vers la solution de quelques questions générales , qui sont les faisceaux d'une multitude de questions particulières, et dont la solution est l'expression abrégée d'une multitude d'observations de détail. Par exemple : Quelie est la population du pays? quelle est l'étendue du territoire? dans quels rapports est la population avec le territoire? dans quel rapport a-t-elle été et pourrait-elle être ? Quels sont les principaux pro-
duits du pays, produMs naturels, prodoite in* dustriels? le pays fournit-il à la consommation du pays en denrées de première néccssitéT y fournit-il en objets de commodité et de hixe? où vend-îl son superflu , où achète-t-il ce qui hii-manque? Quel est le caractère général des habitants? sont-ils paresseux ou laborieux? à combien de temps peut-on évaluer le trax-arl journalier de tout ftge et de tout sexe dans le pays? Quelle classe est la plus disposée à s'a^ fectionner à la France? jusqu'à quel point une autre est-elle éloignée? quels moyens seraient les plus propres : i"" à bonifier le sort des habitants ; ^ à concilier l'affection à l'Kmpereurf Quels sont les moyens de commerce qu'a donnés le gouvernement ancien. Etat des chemins, des canaux, des ports ; ce qu*il faudrait ajouter, changer dans ces parties. Quelles lois ou prohibitions peuvent favoriser ou contrarier le commerce?. . Eh bien ! toutes ces questions, ou à peu près, l'Empereur me les a faites sur le royaume de Naples pendant le dîner, en peu de mots, auxquels j'ai tâché de répondre de même. Toute l'administration d'un pays doit aboutir à ces résultats-là. Je ne puis donc te donner une meilleure instruction sur les objets auxquels tu dois consacrer des recherches qu'en t'adressant, par un prochain courrier, les questions que m'a faites S. M., avec les réponses que je rédige en ce moment pour développer, confirmer ou réformer celles que j'ai faites très-brièvement en dînant. Ce sera un programme de l'Empereur lui-même que tu auras pour guide de tes travaux...
A madame Rœderer.
Paris, le 27 novembre ISOO.
Vous redoublez mon contentement, ma chère fille, en m'expiimant le vôtre. C'était déjà un grand bonheur pour moi de savoir mon fils uni à une personne jolie, bien élevée, d'un caractère excellent, dont tout le monde s'accorde à louer le bon maintien ; mais c'est un bonheur parfait d'apprendre d'elle-même qu'elle se trouve heureuse aussi de cette union et qu'elle entre dans ma famille avec le même plaisir que nous trouvons tous à l'y recevoir. Je suis sûr que votre mariage sera heureux : je n'en ai point vu contracter sous de plus doux auspices. Je puis sans présomption vous
LETTRES DE M. ROEDERER A SON FILS PUINE, ANTOINE-MARIE
asdiirer que vous avez un bon mari, car depuis vingtpsept ans f ai en lui un bon et aimable fils. Faites bientôt un garçon qui lui ressemble et une petite fille à votre image, et vous aurez atteint le plus haut degré du bonheur où Ton puisse parvenir jusqu'à Tâge où l'on marie son fils avec une femme comme vous et sa fllle avec un homme comme lui. — Je vous embrasse tendrement.
Paris, le 16 décembre 1809.
... Le sénat s'assemble ce matin pour un sénatus-consulte relatif au divorce de l'Empereur, qui a été fait hier par consentement mutuel en assemblée de famille. L'Impératrice va ce matin à la Malmaison et l'Empereur à Trianon. Le public, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, est remarquable dans cette circonstance par la réserve, la décence, la sagesse avec laquelle on s'exprime sur une séparation dont 1 intérêt public est l'objet, mais qui cause un chagrin vif à l'Impératrice, ou du moins opère un changement considérable dans son existence. On respecte d'^n côté le malheur, de l'autre la sagesse de la résolution et son importance.
Écris moi plus souvent. Voilà quinze jours que tu es à Rome; je n'en savais rien quand le roi de Naples Ta dit à madame Rœderer. S. M. m'a dit avant-hier qu'elle le verrait toujours avec plaisir...
Paris, le 21 décembre 1800.
Je t'envoie les questions que m'a faites l'Empereur ; elles te serviront de programme pour ta préfecture. N'oublie pas que toutes les questions particulières, en administration, doivent toutes tendre à la solution des questions générales de popuiaUon et de ricketsej parce que c'est ce qui fait la /orce et le bien-être des peuples, Y armée et \9i finance du prince... (1)
Paris, le 11 de Tan 1810.
... Le prince primat est ici depuis dix jours. J'ai fait un long Mémoire pour réclamer Fexemption de la taxe de Francfort sur votre héritage ; il m'a répondu de sa main qu'il renvoyait mon
(1) ij^ote de V éditeur,) Ce travail est imprime dans cette collection, t. IV, p. 55.
Mémoire au magistrat de Francfort pour avoir son avis, et qu'il ne doutait pas que cette ville ne se souvint de son Inenfaitevr; c'est ainsi qu'il me qualifie.
Paris, 35 janvier 1810.
... J'ai lu ton instruction aux maires sur les registres de l'état civil . Cet ouvrage est très-bien fait. Je désire que tu en fasses un pareil sur toutes les parties de l'administration. Je dis toimême, et avec le moins de secours d'emprunt qu'il sera possible. Tu seras en peu de mois un répertoire vivant de tout ce qu'il faut savoir pour être un excellent préfet. Tu sais déjà la contribution foncière et les ponts et chaussées. Ce sont deux grandes parties. En lisant ton instruction sur l'état civil, j'ai remarqué qu'il manque à la législation de cette matière une disposition pénale qui garantisse l'exécution du reste. Comment, sans une peine, vamcre la routine des particuliers qui s'en tiennent aux registres clandestins que tiennent les prêtres, m'ême en France; qui, dans les communes où les habitations sont souvent éloignées de la municipalité, ne veulent pas faire de voyages avec un enfant.faible, surtout en hiver, et enfin qui, partout, regardent les registres de naissances comme des moyens de soumettre, au jour fixé par la loi, les garçons à la conscription, et qui espèrent , en ne consignant pas l'époque de la naissance, gagner, pour leurs enfants, un an ou deux, et empêcher qu'on ne les constitue réfractaires aussitôt qu'ils le seront. Dans les anciennes provinces de France on assure qu'il y a , par ces raisons, beaucoup dimperfeclion dans la tenue des registres de naissances. A défaut de peines nouvelles, l'administrateur pourrait au moins faire redouter les anciennes, ou bien chercher par analogie dans les nouvelles lois...
Paris, le 18 février 1810.
Le sénat vient d'adopter un sénatus-consulte qui réunit l'État romain h la France. L'État romain formera deux départements:
celui de Rome, celui du Trasimène. Rome (département) aura sept députés au Corps législatif, le Trasimène quatre. Il y aura une sénatorerie pour les deux. Rome est déclarée la deuxième riite de r Empire. Le maire et les
députations de Home prendront séance^ aux couronnements et autres cérémonies^ après les maires et députations de Paris. Le prince impérial aura le titre et recevra les honneurs de rot de Rome. Un prince de la famille impépériale ou un grand dignitaire tiendra à Rome la cour impériale. Les empereurs^ après leur couronnement à Paris > seront couronnés à Rome dans les dix ans qui suivront. Il sera établi des privilèges particuliers pour la ville de Rome^ en vertu d'un sénatus-consulte par* ticulier. — Toute souveraineté étrangère est incompatible avec le suprême pontificat. Les papes prêteront serment de ne rien faire contre les quatre libei-tés de TËglise gallicane > lesquelles sont étendues à toutes les Églises catholiques de Fempire. — Le pape aura des palais pour résider dans les villes où il voudra; mais il en aura nécessairement deux, un à Paris, un à Rome. 11 aura 2 millions de re* venus ruraux. La dépense du sacré collège et , celles de la propagande sont déclarées dépenses impériales.
Probablement le Moniteur vous portera le sénatus-consulte aussitôt que ma lettre; mais enfin, ma lettre n^eût-elle que deux jours d'avance, il est toujours bon qu'un préfet soit instruit avant tout le monde. Je te dirai à ce sujet qu^il importe beaucoup à un préfet de l'État romain de bien savoir ce que c'est que les libertés de FÉglise gallicane et les quatre points qui les constituent; ils sont résumés dans une fameuse déclaration de 1682, rédigée par Bossuet et enregistrée dans les cours. Gela est indubitablement à Rome ou dans toutes les histoires du temps.
Tu me parles du dernier volume de Galanti comme s'il faisait partie de ton envoi ; il tfy est pas. Je n'ai reçu que trois volumes de cet ouvrage; le dernier volume est le quatrième, qui commence les descriptions de provinces, et qui en contient trois ou quatre ; il devait être suivi de deux autres que Galanti n'a pas eu le temps de faire. M. Pichon a ce quatrième volume et me l'a prêté. — A propos de M. Pichon, tu as vu que le roi de Westphalie Ta nommé conseiller d'État. L'Empereur, à la fête de la ville, avait dit à madame Pichon : Je $aU que votre mari est un honnête homme. ... Je vois que tu tires bon parti des plaisirs que tu procures à Spolette pour faire réussir
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
les affaires. Il n'est guère de difficultés que n'aplanisse un juste mélange de fermeté, de politesse , d'envie de plaire , avec le savoir. J'espère que tu réussiras et que l'Empereur sera content. Tu as pour les contributions une instruction que n'a et ne peut avoir aucun préfet de France au même degré. Quand on a fait ce que nous avons fait à Naples, avec la réflexion et Tétude que nous y avons mises, et malgré les obstacles que nous avions à surmonter, on peut marcher dans TÉtat romain. M. de Boufflers, qui était avec nous quand j'ai reçu la lettre n** 5, en a été très-content; il te fait mille amitiés...
Les nouvelles d'Espagne sont excellentes. Ton frère, à ce qu'il parait par une lettre que le roi a eu la bonté de rafécrire, a failli à sauter dans une mine au passage de la Sierra- Moréna; il m'a écrit trois fois depuis. Il parait que le gros de la nation désire se rendre au roi Joseph, et que S. M. réussit personnellement très bien. Le comte de Mélito fait la campagne avec S. M. ; aussi est-il décoré du grand ordre d'Espagne. Madame Jamin est marquise. Tout le monde paraît fort content dans ce pays-là. J'ai envoyé trois chevaux à Rœderer, dont un superbe ; j'attends des nouvelles de leur arrivée à Rayonne, où je les ai fait conduire par mon cocher d'Alençon...
Paris, le 25 février 1810.
Un décret impérial qui n'est pas encore publié , mais que Rolland a vu chez le ministre, divise les préfectures de l'empire en cinq classes et leur assigne un traitement graduel. La première classe, qui comprend la seule ville de Paris, est à 100,000 fr.; la deuxiè»:e, qui comprend Lyon, Marseille, Florence (à ce que je crois), Bordeaux, Rome, etc., esta 50,000 fr; la troisième, qui comprend Rouen, Strasboug, etc., est à 40,000 fr.; la quatrième , qui comprend le Trasimène , etc., est à 30,000 fr.; la cinquième, qui comprend les Apennins, etc., est à 20,000 fr. Je ne sais ce qui est arrêté pour les frais de bureau; je souhaite seulement que les abonnements cessent, parce qu'ils nuisent aux affaires dans les préfectures où les préfets sont plus avides d'argent que de succès et de considération; parce qu'ils énervent rauloritc du préfet sur
LETl'RES DE M. ROEDERER A SON FILS PUÎNÉ, ANTOINE-MARIE.
des bureaux qui ont toujours sur les lèvres cette parole^ foudée ou non : Payez-nous mieux ^ et ne profites pas à nos dépens; enfin parce qu'ils ôtent à la dignité de cette magistrature en la faisant descendre à une espèce d'entreprise ei/ourni/ure qui appelle des idées de proJU et de bénéfice incompatibles avec Tétat de magistrat. Il vaut mieux, à mon sens, qu'il y ait de r0xcès dans la dépense des frais de bureau que de l'économie aux dépens de la dignité des caractèrjes dans une magistrature si importante. Cent personnes m'ont dit à Alençon que les affaires languissaient depuis l'abonnement, parce que le nombre des employés n'était plus suffisant et parce qu'on payait mal ceux qu'on^a conserva. Je ne dis pas que cela soit vrai^ mais c'est un mal qu'on le dise^ et que «'opposition mise entre l'intérêt personnel et rintérét des affaires publiques autorise à croire que celui-ci succombe sous l'autre.
J'oubliais de te dire que les nouveaux traitements remontent au i*' janvier ^840. L'Empereur, qui connaît aussi bien sa géographie de la France qu'un autre, a fait le travail tout seul avec le ministre , parce que, dit-on, la section de l'intérieur faisait languir l'affaire. Quand Rolland a dit à Regnault Saint-Jean d'Angely qu'il avait vu le décret, il Ta fort rebuté, disant que cela était impossible, puisque l'afTaire était encore là sur son bureau; et le voilà à lui développer la liasse et à lui expliquer les différents systèmes proposés, et à lui promettre que cela sera fort bien quand il aura fait son rapport. Rolland s'est laissé dire tout ce que R. a voulu, et puis il est revenu à sa thèse : Mais il y a décret. R. s^est fâché tout de bon, prétendant que cela était impossible. On ferait une bonne comédie de toutes les scènes où le ridicule de l'importance se montre dans de certaines personnes, d'ailleurs utiles.
Te voilà riche; mais je te voudrais une petite dotation de 4,000 fr. de rente, comme en ont eu plusieurs préfets plus nouveaux et plus jeunes que toi. Je suis toujours pour les distinctions avant l'argent; il faut mériter, et cela viendra ainsi que la croix.
Ton frère était à Séviile avec le roi, bien portant, le 9 février,, jour du départ d'un courrier dépéché à l'Empereur, lequel courrier est arrivé le 32. Il h été attaqué à Sainte-
Marie de la Niève, entre Madrid et YaOadolid ; il parait que dans cette partie-là le danger est toujours le même; mais on va librement de l'Andalousie à Madrid, et il est vrai que l'Andalousie est très-bien pour le roi...
Paris, te 4 mars 1810.
... Je t'envoie une lettre de Rœderer. I.es papiers disentassez comment vont les affaires d'Espagne; mais je vois avec chagrin, en comparant les proclamations originales avec celles qui sont imprimées dans le ManUeur^ que TEmpereur et le roi partent d'un principe et tendent à un but différent. Le roi parle toq^ jours de l'indépendance du pays et parait toujours partir du traité de Rayonne. L'Empereur, à qui le traité de Rayonne n'a é\é d'aucune utilité, et qui a été obligé de faire la conquête les armes à la main, me parait se réserver les droits de la conquête pour prix du sang et des trésors qu'elle a coûtés à la France; non qu'il veuille peut-être en jouir directement, mais pour moditier la souveraineté du pays suivant le plus grand intérêt de la France.
J'espère, toutefois, que ceci ne produira pas d'effets fAcheux. Le roi aura pour excuse des belles paroles qu'il donne aux Espagnols Pexemple de tous les conquérants, qui^ après avoir triomphé par la force, emmiellent cependant leurs discours suivant les circonstances; car il ne suffit pas de vaincre, il faut ensuite contenir ceux qu'on a vaincus.
Dans les questions que l'Empereur m'a faites sur le royaume de Naples, il n'a pas compris celle-ci : Dans quelle proportion ie trouvent les prolétaires avec les gens qui ont quelque cho>e? Je te conseille de l'ajouter au programme sur lequel tu dois recueillir des notions. Tu m'as souvent entendu dire que le système de la police générale avait été manqué à Naples parce qu'on avait transporté dans ce pays, où les prolétaires sont aux j9o^ sidenti conune 8 ou 10 sont à i, le système français, où ces premiers ne sont aux seconds que comme 3 à i; on fera la même chose en Espagne, quoique j'aie beaucoup réclamé dans le temps près du roi. Il faut là police de Charlemagne et d'Alfred dans des pays où la population est ainsi partagée, et qui sort d'une
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
révolution ou qui est en révolution. Quand la garde nationale s'est formée spontanément en France au moment de la désorganisation générale, elle n'a pas eu pour objet de renverser le trône, mais seulement de conserver les propriétés contre les prolétaires déchaînés par les factions. Dans ces pays populeux de lltalie, anciennement les prolétaires étaient esclaves; on n'avait rien à craindre de gens qu'on tenait sous clef et qu'on tuait à volonté. Depuis , les prolétaires ont été contenus par le régime féodal. Aujourd'hui tout cela n'existe plus ; il faut y suppléer par un système de poUce qui oblige ceux qui ont quelque chose à répcmdre de ceux qui n'ont rien, et qui,<par la même raison, soumettent ceux qui n'ont rien, sous plusieurs rapports, à ceux qui ont quelque chose. J'ai toujours eu en idée de donner sur cela un Mémoire à l'Empereur ; je suis sûr que de ce c6té-là j'aurais été bien entendu. Le roi a eu de bonnes raisons pour se borner à imiter la France en beaucoup de pomts; mais il faut pourtant se conformer aux circonstances locales, et l'Empereur ne le trouverait point mal, tout au contraire.
Je me flatte que, quand S. M . ira en Italie, tu seras en état de lui rendre bon compte de ton département sous tous les rapports.
Le prince primat e^t grand-duc de Francfort; le prince Eugène est investi de ce grandduché pour en jouir après la mort du prince primat. S. A. a prononcé sur ma réclamation pour votre succession, après avoir pris l'avis de la ville de Francfort. Elle accorde la remise du droit sur la totalité de votre succession, non en vertu du principe, qu'on ne reconnaît pas, mais en considération des services que j'ai voulu rendre plutôt que rendus à la ville en différents temps...
Paris, le 24 mars 1810.
Je suis bien ftehé du mauvais esprit
des évoques de ton département ; ce sont de dangereux ennemis pour la chose, et ils en seront aussi pour toi. Ces gens-là, quand ils sont réduits, s'abaissent devant le maître et expliquent toujours leur révolte, qu'ils désavouent, par les duretés souvent su|iposées des agents du gouvernement. Ce n'est pas une raison pour im préfet d'en avoir peur, ni de leur rien pas-
ser de contraire à l'intérêt de l'Empereur; mais c*en est une pour prendre toujours des précautions avec eux, de les constituer toujours en faute quand on sévit, et de bien recueillir et bien conserver les preuves des faits qu'on leur peut imputer. — J'ai été chez le ministre de la police avec ta lettre dans ma poche ; ne l'ayant pas trouvé, j'ai été chez Real, que j'aime toujours comme un homme loyal, bon et sage. Je l'ai trouvé fort prévenu en ta faveur par tout le bien que lui a dit de toi, pendant sa tournée, le préfet de Coblentz (M. de Lezay, aujourd'hui préfet de Strasbourg); je lui ai dit que je croyais qu'il ne t'était pas permis d'avoir de correspondances directes avec les ministres, et que tu n'en pouvais avoir qu'avec la consulte de Rome; qu'ainsi c'était de mon propre nwuveraent que je venais lui communiquer les avis que tu me donnais sur les évéques ; que je croyais ma démarche utile, parce que le ministre pouvait ici dire quelques mots à un ou plusieurs cardinaux, de ceux qui ont le plus d'influepce dansson pays, et les engager à écrire aux évoques de manière à les intimider, si ce n'est à les persuader, chose que je crois impossible, car les cardinaux eux-mêmes ne sont peut-être pas bien échauffés de leur amour pour l'Empereur. Je pense que cela pourrait diminuer ton embarras et en prévenir de plus grands, en attendant que la présence de l'Empereur aille tout aplanir dans ce pays-là.
Je te confesse que ton commis chassé me donne aussi de l'inquiétude; non que je ne t'approuve beaucoup d'être sans ménagement pour tous les hommes sans foi, loi, ni honneur, surtout quand ils sont en contact avec toi et que leurs vices peuvent faire douter de tes bonnes qualités; mais je dis aussi de celui-ci ce que j'ai dit des évéques : il faut considérer qu'il va faire cause commune avec ton prédécesseur, et que tous deux ensemble ils vont calomnier ton administration ; et comme Messieurs de la consulte ont approuvé la leur, elle prêtera volontiers l'oreille à leurs clameurs ou à leurs insinuations. Je tè dirai bien plus, car je ne rougis pas de craindre pour toi des dangers que j'ai toujours méprisés pour moi-n)ême : je crains que la consulte ne soit aussi encline à à déprécier tes succès: on n'aime pas d'avoir toujours à louer un préfet subordonné : c'est dire qu'à son égard on est inutile ; qu'on n'a rien
LErrRES DE M. ROEDERER A SON FILS PLINE, ANTOINE-MARIE. 541
21 faire ni ù dire pour son département; c'est plus encore lorsque^ dans le département qu'on a sous les yeux, les choses ne vont pas aussi bien et même ne vont pas du tout; dans ce cas^ on a vraiment à craindre que la comparaison du département voisin ne serve de reproche ou de condamnation . . . Alors que fait-on ? Ce qui s'est fait diligemment y à force de travail et de veille... on dit, on fait dire que cela a été fait vite, trop vite. Les décisions rendues promptement , parce qu'elles sont des résultats simples de notions acquises dès longtemps par de sérieuses études qui les ont rendues familières^ on dit qu'elles sont tranchantes^ précipitées, etc.
Eprends garde à tout cela. Souviens-toi du
vers:
LVnvieux périra, mais non jamais l'envie.
Je ne le cite pas a» sujet de la consulte, mais je rapplique aux gens qui peuvent l'influencer. Ton collègue de Rome, qui ne sait rien , ne peut pas être de tes amis; si celui-là n'est pas envieux, il doit être au moins jaloux. — Il faut donc bieu songera la conduite que lu dois tenu' de ce côté-là. C'est de la consulte que par. tiront les premiers témoignages qui seront rendus de toi à l'Empereur. C'est des évéques ou de leurs amis que partiront les seconds. Le peuple, le gros des habitants qui doit être l'objet de ta sollicitude, ne dit rien f/our ses administrateurs, et souvent ses ennemis parlent contre. C'est cependant le public qw'il faut servir, rendre heureux par la justice, le bon ordre, la fermeté. C'est pour lui que doit être la conscience tout entière; car c'est son contentement qui fait la force de l'Empereur et sa gloire. Mais, je le répète, il faut de la prudence et des ménagements, et même de l'art avec tous les gens qui sont ou se mettent en avant et peuvent intercepter la vérité et la cacher à l'Empereur. Beaucoup de désir de plaire à la consulte, beaucoup d'empressement à faire ce qui lui est agréable et bon en soi, beaucoup de bons offices et de bons propos de loyal camarade avec ton collègue de Rome, beaucoup de politesse et d'égards avec les évêques, même quand il y a lieu à les traiter durement, voilà à quoi aboutissent toutes mes observations : cela regarde la forme. Tu es à merveille au fond.
C'est le défaut d'art et de prudence qui a
borné ma carrière ; c'est pourquoi je veux te prémunir contre mon exemple. Du reste, continue et tu iras bien.... La joie est ici à son comble. Tout Paris est sur les chantiers où l'on fait des préparatifs. On dirait que chacun va à la noce, et que c*est un mariage de famille.
Tu sais sans doute que ta belle-mère est grosse aussi de quatre mois. Le prince de Neuchàtel'me dit hier obligeamment à ce sujet: a Ainsi la fille, la mère et la tante sont dans le même état. » Sa grossesse est très-prononcée....
Paris, 25 mars 1810.
L'Empereur se marie le 31 civilement; le l*' avril la cérémonie religieuse.
La cour retourne ensuite à Compiègne pour quatre semaines.
Pendant ce temps-là j'irai à Alençon, où je donnerai quelques petites fêtes à l'occasion du mariage. La société d'Alençon a appris deux comédies pour les jouer sur mon immense théâtre. On s'y prête de très-bonne grâce. Au reste, le mariage fait plaisir à toute la France. Les Normands, comme de raison, auraient mieux aimé une princesse d'Angleterre, parce qu'ils regardent toujours de ce côté-là, qui est le débouché de leurs denrées; mais ils sont néanmoins très-contents....
Paris, le 8 avril 1810.
Tu as vu par ma précédente que je n'ai pas attendu le désir que tu m'exprimes par ta dernière, n^ iO, du 19 nuu% (que j'ai reçue le 2 du courant) pour faire parvenir à l'Empereur les plaintes que tu as lieu de porter contre les évêques de ton département. Cela n'a pas empêché que je ne remisse le 3 du courant à M. Regnault et à M. Real une copie par extrait de ta dépêche du 10, où tu me dis des choses fort sérieuses. Regnault m'a dit qu'il remettrait le lendemain l'extrait de ta lettre à Sa Majesté, et Real, deson cêté, à qui je n'ai pas dit la promesse de Regnault, m'a promis d'en parler ou faire rapport. Chacun sent ici de quel danger il serait de s'endormir sur les prêtres. L'Empereur n'a pas lieu d'être content des cardinaux : sur trente-deux ou trente-trois qui furent invités à la chapelle pour son mariage, il n'en est guère venu que onze ou douze. Aussi le bruit court-il depuis deux jours que TEm-
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
perèur leur a fait connaître son mécontentement. On va jusqu'à dire qu'ils sont dentifué»; mais ce mot dit trop^ à ce que je présume. Ce qui me parait certain^ c'est que Cazelli^ qu'on vit avant- hier en habit noir comme un curé de village et a qui on demanda pourquoi ce changement^ répondit : Le maître nous a défendu le rouge. Je t'envoie un billet de M. Real qui se rapporte à ta première lettre, et qui te prouvera mon zèle filial pour ce qui t'intéresse, zèle au reste qui est autant pour l'intérêt de l'Empereur que pour le tien
L'Impératrice ne tardera pas à donner de ses neiiveUies. Elle est grande et bien faite ; quelqu'un qui a le coup d'œil d'un connaisseur m'a ditqu'ilavaitjugéàson regard^ quand elle parle à l'Empei^eur, qu^ette est amoureuse de lui.
Je t'ai écrit que le prince primat m'avait promis la remise des 10 pour {00 du droit de détraction. J'ai reçu sa décision oftieieifte; elle fait en effet remise de 10 pour iOO, mais elle en impose 7 que je croyais et crois encore n^étre pas dus ; de sorte que sa faveur se réduit à une diminution de 3 pour 100. Ce qui me pique, c'est qu'il faut le remercier de ce que je crois être une injustice.
Real a bien ri en lisant dans ta lettre le bon parti que tu tirais d'une brigade de dix hommes et de ta réflexion : Cest étonnant le peu d'argent gtf'iV/at^rLORSQu'oN le donne e/^u'o/i ne le fait point attendre. Il est bien vrai que les Gascons, et les avares, et les gaspilleurs qui ne savent pas tenir un sou en réserve, et les grapiileurs qui font leur bourse au lieu de faire les affaires, manquent beaucoup d'occasions de bien servir. La probité sévère est le fond d'un bon administrateur, comme la sagesse est le fond d'un bon iioêie : Sapere prin^ cipium etfons.,..
Paris, le 10 avril 1810.
M. de Saint-Martin m'a dit, il y a huit
jours, qu'Hélié était renvoyé de Naples pour une lettre qu'il t'avait écrite, et où, témoignant sans doute quelque dégoût pour ce pays-là, il le priait de lui procurer une direction en France. Il parait que la lettre a été arrêtée, et Ton dit que le roi, ne voulant que des Français affectionnés à son service, a ordonné à Hélié de quitter sa place. Si cela était, on pourrait le |
placer en Espagne, où le roi vient d'appeler Lapommeraye, qui ne le vaut pas. Il y a plus de fierté que de sagesse à ne pas vouloir des services d'un Français qui conserve l'esprit de retour dans sa terre natale. 11 n'y a que les mauvais sujets et les gens tarés dans leur pays qui renoncent pour la vie à leurs foyers, su^ tout quand ils sont Français..
L'affaire des cardinaux commence à s'éclaircir dans le public ; il parait que seize sont suspendus de leurs fonctions. On s'accorde à dire que ieur motif pour ne point assister à la cérémonie religieuse du mariage de rEmpereor a été une prétendue excommunicatioa prononcée par le pape contre Sa Majesté et dont on a parié il y a quelques mois. Les gens raisonnables espèrent que ceci amènera une réforme dans l'Église. Les événements prouveat que l'Assemblée constituante avait à peu prè§ rencontré ce qui convenait à la France d»as sa constitution civile du clergé. Dans l'ancien régtoie il existait treize parlements qui contenaient \» clergé sur tous les points» Aujourd'hui qu^ils sont remplacés par un seul ministre, il faut que 1« suprême autorité de l'Ëglise ou soit (rèsaffoiblie, ou soit très-affiliée au chef de l'État.
On ne parie dans la société cpie de l'Empereur et de l'Imp^atrice, du temps qu'ils passent ensemble, de la manière dont Us se parlent, s'écoutent , ^e regardent. On voit déjà l'héritier du trône entre les deux époux. \m personnes les plus graves se plaisent à entendre des détails qu'on imagine plutôt qu'on ne les raconte ou qu'on raconte d'après les gens qui les imaginent. Tout cela prouve au moins l'intérêt que l'on prend à cette union, qui unit réellement à la France toutes les provinces du Khin et la Bejgique (qui jusqu'à présent n'ont été que soumises) ^ qui im trembler tes évêques turbulents, et portera jusque dans le Portugal des avertissements de résignation. Le sort qui attend ce pays-là n'est plus douteux, même à Londres.
Paris, le 12 ami 1810.
Je viens d'apprendre que, diaprés une décision de VEtnpereur, MSÊ, les préfets des dépaiements du Tibre et du Trasimène doivent dorénavant correspondre avec les ministres.
LETTRES DE M. RCEDERER A SON FILS PUÎNÉ, ANTOINE-MARIE. 54ï
J'ai lieu de penser que cette décision a été occasionnée par les notes que j'ai transmises. Les circonstances ont paru de nature à exiger des rapports directs. Ta vigilance à l'égard des
évéques ne peut qu'être fort approuvée
Je trouve fort juste et fort ingénieuse ta manière d'adjuger Voctroi, parce qu'il s'agit d'un octroi destiné à payer un impôt fixe au trésor public— S'il s'agissait d'un octroi destiné aiix dépenses municipales, il n'y aurait pas la même raison de suivre cette méthode.
A propos de Rolland, plus je le vois,
et plus j'en suis content. C'est un homme d'esprit, qui a de l'instruction et du caractère. Jele tiens pour un très-bon préfet. Il vient de faire un travail relativement au cadastre qui prouve qu'il possède très-bien cette matière.
Je viens de recevoir une lettre de ton frère, du 16 mars, de Grenade. Il se porte très-bien. Je reçois de plus des gazettes du 23, du même lieu, où le roi est toujours. On dit qu'il y passe l'été.
Le roi m'a écrit d'aller sans retard en Espagne. J'irais bien volontiers, mais je voudrais n'y arriver qu'au commencement de septembre, afin d'éviter les chaleurs des mois de juillet et août. J'attendrai le retour de TEmpereur pour prendre un parti.
Paris, le 16 avril 1810.
Je suis enfoncé dans un grand ouvrage
sur Naples (i). J'ai reconnu que, pour mettre l'Empereur et le roi régnant de Naples a portée d'apprécier les améliorations faites par le roi Joseph, il fallait faire connaître d'abord ce qui existait à l'entrée des Français dans le pays, et ce tableau de toutes les parties de l'ancien système me donne de la peine, parce qu'il faut le faire vrai et en même temps le rendre pittoresque, n hoiéécrire plutôt que dire, et même peiodie plutôt que décrire.
Je pense que ce travail sera do la plus grande utilité au roi d'Espagne, en lui imprimant nettement et fortement dans Tesprit l'ensemble des causes et des effets, des motifs et des résultats de toutes ses opérations.....
J'ai des nouvelles de ton frère, du 16 mars,
0) (AWe de Védjleur.) Beaucoup de matériaux ont elo réunis, mais l'ouvrage n\i élé qu'à peine ébauché.
de Grenade. Il ne m'a point parié des magnificences du roi... Je vais demain à Alençon faire le mariage des filles et militaires dotés par l'Empereur. J'y serai dix jours environ (i).
Paris, le 32 mai 1810.
A ta dernière lettre était joint ton rapport aux ministres concernant les évoques. Je trouve ta conduite excellente ; elle est ferme et modérée. Tu étais réduit à l'altematîve o« d'être préfet du pape, d^accord avee ceslfe»sieur^ ou d'être préfet de TEmpereer. On ne peut pas laisser en place des hommes qui dépeuplent les administrations et les agences du gouvernement : ce serait vouloir l'anarchie et y coopérer. Toutefois cette mesure ne suffit pas si les consciences égarées prennent parti pour les évêques absents comme s'ils étaient présents. Le fanatisme ne me parait pas assez violent dans les contrées que tu habites pour produire la guerre civile, mais elle ne serait peut-être pas un aussi grand mal que l'indocilité muette et purement négative d'un peuple qui resterait toujours insoumis et qu'on ne pourrait gouverner et administrer que militairement. Le régime militaire finit vite la guerre civile, parce qu'il combat, mais il ne fait jamais la paix quand il administre ; je parle d'une paix entière, qui fasse renaître la richesse, le bonheur, la sécurité. J'ignore entièrement ce que l'on compte faire ici ; mais je pense qu'il faut des actes qui partent d'une autorité plus élevée que celle des préfets pour toute cette affaire de TËglise....
Paris, ie^Smai 1810.
Je te recommande, mon ami, M. Berthonet de Montroger, inspecteur des contributions à Spolette. Il est parent du général Bertrand, et celte parenté est par elle-même une excellente recommandation. D'autre part, le général Gouvion, mon collègue, y prend intérêt. Tu es fort bon juge des talents et du zèle d'un inspecteur descontributions, puisque tu as administré cette partie en chef dans le royaume de Naples. Je ne doute pas que M. de Montix)ger n'ait beaucoup à gagner à trouver en toi un bon
(I) {Note de V éditeur,) L'Empereur donnait 2,000 fr. de (iot pour chacun de ces mariages.
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
juge de ses opérations, et que tune lui marques avec empressement dans iogtes les occasions la considération duc au mérite personnel et à ses rapports aveic un des guerriers les plus illustres de la dernière campagne. Je t'em- Brasse.
Paris, 29 mai 1810.
J'ai été voir hier M. Real, qui m'a dit
qu'on avait été très-content de ton opération et qu'on avait envoyé ton rapport à TEmpereur;que les ordres donnés en conséquence pur Sa Majesté avaient dû déjà te faire voir qu'elle approuvait ta conduite....
La mère du général Bertrand, aide de camp deTEmpereur, m'a fait demander hier par le général Gouvion une lettre de recommandation près de toi pour M. Barthonet de Montroger, inspecteur des contributions à Spoleto. Pour peu que ce soit un homme de mérite, sa parenté avec le général Bertrand doit lui valoir partout des distinctions.
. . . .On attend l'Empereur à Paris dans quatre ou cinq jours ; quelques personnes l'attendent plus tôt, mais beaucoup croient que ce sera plus tard, et se flattent qu'il reste à portée de la côte pour la facilité et la célérité des négociations ouvertes avec l'Angleterre , et qu'il ne rentrera à Paris qu'avec des nouvelles satisfaisantes, qui doubleront l'enthousiasme de sa réception....
Verreries de Saint-4}uirin, le 9 juin 1810.
La nomination du duc d'Otrante me
parait être une très-heureuse nouvelle pour tous les administrateurs de l'ancien État romain. Il y aura là lumière et décision. Pour moi, je me sens soulagé de l'inquiétude que me donnait malgré moi ta situation
Paris, le 29 juin 1810.
J'ai reçu, mon cher Toni, tes lettres, n«« 48 et 19, des 25 mai et i 5 courant. J'ai lu à Plombières dans quelque feuille le fait de l'engagement volontaire de tes jeunes gens de Spolette, ainsi je n'ai rien à faire à cet égard. Ce trait est fort satisfaisant pour un préfet. Ou c'est une véritable protestation pour l'autorité tempo* relie du pape que la réserve des évéques du
Tibre, ou c^est une simple déclaration de la soumission des évoques à son autorité spirituelle. Au second cas elle est exubéi^te; elle signifie seulement c|u'iis restent prêtres de l'Eglise romaine; or, comme personne ne leur conteste cela, il n'y a lieu ni à faire ni à recevoir pareille déclaration. S'ils entendent parler de l'autorité ci-devant souveraine et temporelle dupapCy c'est une protestation Contre l'Empereur, et M. le préfet du Tibre a fait une chose très-peu conforme à son devoir en recevantet en provoquant de semblables déclarations ; ce qui ne m'étonne pas s'il consulte Degérandu, bon homme, mai» vrai jésuite , homme d'esprit, mais sans vigueur, craignant les prêtres et le diable. Il faut craindre les prêtres quand ils sont plus forts que le gouvernement et plus accrédités; mais quand Pexpérience montre, comme dans le Trasimène, que Pexpulsion des prêtres perturbateurs assure la marche de l'administration et que le peuple se confie ou se soumet au gouvernement, rieq n'excuse It conduite du préfet du Tibre, qui était une accusation de la vôtre et une opposition au gouvernement qui l'avait approuvée. Il faut qu'un préfet fasse ce que veut l'Empereur, sans s'a* lambiquer l'esprit sur des conséquences éloignées qu'il a prévues. Il a ordonné le serment, il faut donc un serment pur et simple. Il a ordonné le serment pour connaître ses sujets et ceux qui ne veulent pas l'être; il ne faut donc pas qu'un préfet adopte et provoque des mesures capables de donner le change sur ce qu'on veut savoir. L^mpereur a sûrement un parti pris pour la solution finale des difficultés que présente l'opposition du pape; ce n'est pas en masquant les faits qu'on, peut éviter l'accomplissement d'une grande mesure applicable à la France ainsi qu'à l'Italie et à l'État romain. Il faut être vrai avec l'Empereur, exact à faire ce qu'il ordonne, voilà tout, et s'en rapporter à lui sur les résultats. Je me rappelle toujours^ à Toccasion de ces affaires de l'Église, ce vers de Voltaire au ror de Prusse :
Qui conduit des soldats peut gouverner des prêtres.
Je suis revenu hier de Plombières ; je saurai après quelques jours de repos si les eaux m'ont fait du bien. La reine d'Espagne est là, bien malingre; elle n'a plus de fièvre, mais elle n'a point de sommeil. La reine de Hollande y est
LETTRES DE M. ROEDERER A SON FILS PUINK, ANTOINE-MARIE
arrivée crachant le sang, avec une fièvre, trèsforte; elle va mieux
Je suis sans nouvelles de Rœderer depuis un grand mois ; je présume qu'il est resté en Andalousie pour l'organisation du régiment que le roi lui a donné.
Il m'a envoyé cinq cents médailles d'argent antiques
ÏSB Paris, le 7 juillet 1810.
Le BttUeiin des Lois t'aura peut-être déjà appris que le décret qui nommait le duc d*0trante gouverneur de Rome est rapporté. Beaucoup de bruits sont ici répandus sur son compte. On a dit le scellé mis sur ses papiers ; on l'a dit arrêté à Ponlcarré, etc. Ce qui paraît le plus sûr, c'est qu'il est à Aix, chef-lieu de sa sénatorerie, et qu'il a ordre d'y rester. Éloigné comme je le suis des affaires^ je ne sais que ce que tout le monde dit des causes de cette disgrâce. Il parait que sa présomption l'aura engagé dans des négociations inconsidérées avec l'Angleterre pour la palx^ et qu'au lieu d'attendre les ordres précis de l'Empereur^ ou de se borner à ceux qu'il avait reçus, il est allé en avant, a pris sur lui, a fait des sottises. Il avait la manie de prendre rinitiative des choses quil croyait utiles à l'Empereur, de les conduire seul et à sa manière ; il voukiit en avoir tout le mérite et enlever d'assaut la reconnaissance du maître. C'est une grande familiarité que de vouloir servir le prince malgré lui et plus qu'il ne veut, et par d'autres moyens que ceux qu'il permet; c'est préjuger qu'il consent à vous devoir de la reconnaissance , et qu'il ne peut jeter les yeux sur d'autres pour leur accorder l'honneur de le servir. Obéir est le lot d'im mmistre, et, avec un maître qui veille lui-même à ses affaires, c est mal servir que de prévenir les commandements. Toutefois, si les fautes de Fouché ne sont que l'effet d'un zèle présomptueux, comme je le cmis, cette disgrâce ne sera que passagère et sans autre conséquence que celle de le laisser désormais au sénat, d'où il n'aurait peut-être pas dû sortir. C'est donner trop d'orgueil à un homme que de le retirer, comme nécessaire, de la sépulture où il a été mis comme inutile ou comme dangereux. On ne voit pas deux fois le rivage des morts devrait être la condition de tout homme poussé
des affaires dans le sénat; cela a des inconvénients, mais il y en a de plus grands à rendre une grande existence à des honmies une fois tués. Depuis quelques jours il est mort encore quelques personnes des suites du malheureux incendie de dimanche. La femme du consul de Russie, la comtesse de La Leyen sont du nombre. 11 parait que l'ambassadeur de Russie aura de la peine à s'en tirer ; on dit qu'il y a de la gangrène à une de ses mains, et qu'il est dans un assoupissement continuel.
La grossesse de l'Impératrice, qui parait se confirmer, consolera bientôt de ce malheur. On dit que l'Empereur a plus besoin que personne d'être distrait de ce souvenir , et qu'il est vivement affecté. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'après avoir sauvé et reconduit l'Impératrice il est revenu à Tinstant même chez le prince de Schwartzenberg, non, comme on l'a dit, pour mettre la police, mais pour consoler le prince de cet événement dont on ne connaissait pas toute l'étendue, et peut-être pour le rassurer contre la crainte d'interprétations sinistres de ce malheureux accident. On ignorait alors le sort de la princesse. Laborde, qui était présent, nous a dit que l'Empereur avait été là d'une bonté la plus aimable du monde et la plus touchante.
Je ne sais à qui est destiné maintenant le gouvernement de Rome; je souhaite que ce soit à quelqu'un de très-fort, à moins que l'Empereur n'y aille bientôt lui-même, ce qui serait le mieux. Mais si l'Italie a besoin de lui, l'Espagne s'en passera donc cette campagne ! Et si la grossesse ne se confirmait pas, serait-il moins nécessaire h Paris?
Paris, 12 août 1810.
J'ai enfin de tes nouvelles ! J'ai reçu tes lettres n"» 20 et 21, des i 8 et 26 juillet. La première m'est venue fort à propos pour me mettre en état de parler des affaires du Trasimène au ministre de la police chez qui j'ai diné il y a huit jours. Il ignorait que tu étais le préfet de ce département , et sans doute n'avait vu ta correspondance que sous le titre de préfet du Trasimène. Il savait la conduite du cardinal Spina, mais point assez l'influence qu'elle pouvait avoir sur le clergé de l'ancien Etat romani. Le ministre a très-bien entendu ce que je lui ai
CORHblSPONDANGh: DE FAMILLE.
dit sur cela , et m'a témoigné qu*il recevrait avec beaucoup d'intérêt les détails que je pourrais lui transmettre, et ne négligerait point les occasions de mettre tes services sous les yeux de l'Empereur. Ce ministre se conduit de manière à dissiper toules les préventions qui l'avaient précédé dans sa place. Il a déjà eu occasion d'écarter des affaires dont on aurait pu faire beaucoup de bruit et d'éclat, et il les a écartées. Il paraît qu'il discerne très-bien ce qui doit être enseveli et ce qui doit être publié. Il est jeune , zélé , et à une bonne école. J'espère qu*il remarquera ta correspondance et qu'il t'encouragera
Une personne de la famille que j'aime beaucoup, c'est madame de Lasalle(l) et aussi sa sœur. Elles ont une conversation très-douce, très-agréable, et je désire que le deuil de ma • damede Lasalle me permette bientôt de l'inviter à venir quelquefois dîner au faubourg Saint- Honoré.
J'ai entîn reçu deux lettres de ton frère; il est à Madrid. Il me mande qu'on cite les courriers qui arrivent comme ailleurs on cite ceux qui n'arrivent pas. On a enlevé près de Madrid cinq courriers sur sept en dix jours de temps ....
P. S. J'oubliais de te dire que le général Dumas {"ïj mHi arrêté avwit-hier dans une salle de la reine d'Espagne pour me dire qu'il était content de toi au plus haut degré pour sa conscription. Je lui ai dit de dire cela à l'Empereur, afin de t'acheminer à la croix, objet de tous tes vœux et des miens.
Paris, le 10 août 1810.
J'ai beaucoup réfléchi sur le refus qu'ont fait les évèques assermentés de se charger de la portion du diocèse des réfractaires que l'Empereur a réunie au leur. J'avais prévu cet incident. Les évoques veulent partout des institutions canoniques, c'est-à-dire un aveu du pape , pour prendre possession soit d\m diocèse entier, soit d'une portion de diocèse. C'est la doctrine générale ; c'est celle du cardinal Fesch, puisque, faute d'institution, il n'a pas
{i)\lKote deVéditeur.) \euve de l'illustre général Lasalle, et sa sœur, madame Odwal, tantes de ma femme.
(2) (Note de VédUetir.) Directeur général de conscription.
encore pris possession de l'archevêciié de Paris ; c'est celle des autres évêques de France (excepté l'abbé de Pradt, archevêque de Matines), et c'est celle du cardinal IVlaury, évéque de Monte-Fiascone, pour la partie réunie à son évêché. Je vois donc de l'embarras pour toi relativement aux neuf évêchésde ton département qui sont maintenant sans guide. L'autorité de l'Empereur, les ordres qui peuvent t'avoir été donnés i)ar les ministres ou par la junte, ont peut-être levé la difficulté; si cela est, je t'en félicite, et ce que je vais te dire devient superflu; tu n'as qu'à te conformer aux volontés qui sont ta règle et ta boussole. Mais si Taffaire languit et que la malveillance travaille, il faut faire insinuer aux évêques asser^ mentes qu'il dépend d'eux de montrer leur soumission à l'Empereur sans blesser leur conscience; qu'ils peuvent, par voie de négociation, se faire donner le consentement de leur confrère déporté pour l'administration de son diocèse ; que le moyen de l'obtenir est bien sûr et facile à deviner, et que, suivant les lois et usages de l'Eglise , ce consentement suffit et supplée les institutions canoniques. Le cardinalÂlaury, qui sûrement veut servir l'Empereur et lui plaire, a, je crois, pris le moyen que j'indique. L'on m'a même assuré que plusieurs évêques de France, malgré les institutions canoniques qu'ils ont reçues en vertu du Concordat, ont écrit à leurs prédécesseurs à Londres pour avoir leur consentement, et ne se sont regardés eomme établis que quand ils l'ont eu à obtenu. Vois le parti que tu peux tirer de cette | idée. Si elle est utile , il faut la mettre en exé- | cution sans paraître; car tu ne dois voir que l'obéissance pure et simple, et ne montrer que la volonté de l'Empereur.
Je suis charmé de ton succès pour la conscription ; j'irai demain voir le général Dumas pour lui en parler.
L'Empereur va cette semaine en Hollande. On doute que la Faculté permette à Tlmpératrice de l'accompagner et de compromettre par là l'espérance de l'Europe entière.....
Paris, le 28 août 1810.
Je ne puis prendre la liberté de dejmanderla décoration de la Légion d'honneur pour toi que quand je saurai que les ministres ont fait
LETTRES DE M. RÛEDERER A SON FILS PUÎNÉ, ANTOINE-MARIE
connaître à l'Empereur les bons résultats obtenus par ton zèle et ta prudence. Or le ministre de la police est, je crois, le seul qui ait eu occasion de te nommer à Sa Majesté. M. Dumas m'a <Iit hier quMI attendait le moment de faire un rapport général sur la conscription pour te rendre le témoignage qu'il croit te devoir, car il est parfaitement content de tes opérations; il m'a paru qu'il connaissait celles de Rome et appréciait les différences, qui sont à ton avantage. S'il trouve à placer un mot sur l'ambition qui te travaille, celle d^avoir la croix, nous pouvons compter sur sa justice et son obligeance.
Mais après son rapport j'écrirai .directement à l'Empereur pour satisfaire à la fois ma conscience et mon affection de père.
Je suis particulièrement content de ta lettre n*" 24, sur grand papier Les idées en sont bien déduites et bien exprimées; le fond des choses est excellent; mais j'y trouve un article qui me parait en contradiction avec ta lettre du 26 juillet, où je soupçonne une grave erreur que j'ai malheureusement transmise au ministre de la police. Tu me dis dans la lettre n* 24 (du 8 du courant) : «Tous les prêtres et curés du département de Rome partent; tous les miens restent; 697 ont prêté serment défidélité à S. M. l'Empereur, 160 seulement sont part s pour la France. » Si ce sont là tous les curés du Trasimène, leur nombre es} de 857. Or ta lettre du 26 juillet portait : « Mon opéraa tion sera terminée demain 28, d'une manière «( satisfaisante. J'aidéjàenmon pouvoir 274 ser- « ments et seulement 80 refus, ce qui n'est « guère que le cinquième (N*. C'est plus près du « quart que du cinquième). Sans savoir précia sèment le résultat général, je sais que l'opé- « ration se fait à merveille , et que je ne dé- « porterai pas le dixième de mes curés, ce qui « est victorieux ; nous en avons près de deux « MILLE (1). » Ces mots sont en toutes lettres.
857 étant bien loin de 2,000, je ne pourrais sauver cette discordance au minisire qu'en disant que ces mots : a Nous en avons près de ^,000 » s'entendent des deux départements. Mais je crains de me tromper encore; cepen-
(1) (Note de Véditeur.) Je confondais ici les curés avec les religieux de» couvents supprimés, appelés éf^alement au serment pour recevoir leurs pensions.
dant le ministre m'a fait promettre de lui transmettre toutes les notes que je recevrais ; cela me met dans l'embarras.
Il est bien entendu que je ne parle point de ce qui sq fait à Rome. Cependant il a pu revenir quelque chose à M. Deg. d'une conversation que j'ai eue avec M. Real il y a quelque temps, conversation où j'avais pris à tâche de montrer que le contraste qui se trouvait entre votre fermeté et la mollesse de Rome n'était pas une preuve que vous fussiez trop ardent. Quoique ce fût de lui à moi, j'ai eu lieu de croire qu'on avait donné des détails de cette conversation à l'Empereur dans le bulletin de la semaine. Dites-moi dans votre première lettre si ce que vous a dit M. Deg. à mon sujet ne pourrait pas s'appliquer à cela.
... Je viens de feuilleter toutes mes géographies et mes tableaux de statistique pour découvrir un état des paroisses de l'ancien État romain , je n'ai rien trouvé. Je serais bien aise de connaître l'état descurés de ton département .
... L'Empereur vient de me nommer d'une commission avec M. de Corsini , le conseiller d*État, et M. Helwoet, maître des requêtes, pour recevoir et entendre des députés du Valais sur quelques griefs que la France a à leur reprocher. Cela fait que je ne jouirai pas du mois de septembre à Alençon
Paris, le 8 soptcmbre \SW.
J'ai reçu tes lettres des 26 et 27. J'ai transmis au ministre de la police ta lettre au ministre des cultes, qui est péremploire.
Le ministre des cultes te devrait des éloges et des remercîments ; mais il se croit obligé à protéger les faibles plutôt que les bons. Cela prouve son excellent cœur.
Au reste, plus tu feras bien, plus tu auras d'ennemis ; mais, sage comme je le vois, plus tu auras d'ennemis, plus tu feras bien. Il ne faut pas, quand on estsfir de soi et de ses opérations, ni se décourager parce que l'inimitié veille, ni désirer de se débarrasser de ses regards, ni porter les siens loin de soi sur une autre situation. Il faut faire comme nous avons fait à Naples , vaincre sans daigner combattre, mais en tenant ferme et en lassant la haine et l'envie par la persévérance à bien faire. Je ne
COKKESPONDANCE DE FAMILLE.
négligerai pas tes alTaires ici si tu as besoin d'un avocat; mais tu n en as pas besoin. Je t'embrassse ainsi que ma petite bru. ;
Paris, le 26 scplembrc 1810.
vir le prince qui doit la gouverner^ c'est être au service de TEmpereur. Les frères ont beau être en discussion, ils ne sont pas moins un seul tout pour ceux qui les sentent en braves gens. Ce n'est point aux serviteurs à regarder dias l'intérieur des maîtres. Ton frère est excellent. Ma lettre du 19 août, mon cher Toni, est en 4^ l| est soldat et point trigaud. H aime mieox
effet partie sans numéro ; maïs , comme j'en avais tenu note, j'ai coté celle du 28 du n*» 2î. Celle du 19 est donc n"* 21. J*ai reçu tes lettres n<« 31 et 32.
Tes affaires sont ici en bonncf^situation. Tu n'as plus qu'un écueil à craindre : c'est que tes succès mérités ne te donnent trop de sécurité sur les autres et sur toi-même. Ménage beaucoup les gens que tu effaces; sois toujours bien modeste avec les supérieurs qui le louent, et bien scrupuleux observateur des devoirs et ^es égards dont ils paraîtront te dispenser. La docilité d'un homme de mérite flatte et honore plus les supérieurs que celle des hommes médiocres; ainsi, plus ils paraissent et veulent se relâcher de leurs droits, plus il faut les reconnaître.
Je garde avec soin tout ce que tu m'envoies. Tu sais que mon cabinet est une archive où tout se retrouve. Je ne t'ai pas répondu sur le parrain , parce que je veux en parler au prince de Neuchfttel. Je le ferai dès que cela sera possible et commode. Je t'envoie un arrêté de l'Empereur qui me concerne et auquel je ne m'attendais pas. Ce qu'il me donne est au delà des espérances auxquelles je m'étais depuis longtemps borné. J'étais et m'estimais sufHsamment et amplement récompensé de mes faibles services par la place que j'occupe au sénat, par la sénatorerie que Sa Majesté m'a donnée, etpar la protection et la bienveillance que Sa Majesté t'accorde ; ce n'était plus que l>ar ton avancement que j'espérais jouir de nouvelles bontés, et c'était plus qu'il n'en fallait pour satisfaire mon cœur et porter au plus haut degré ma reconnaisance. Ce que sa nouvelle faveur fait pour moi est aussi un grand avantage pour mes enfants. Je n'ai pas besoin de te le dire : je compte sur toi et sur ton frère pour m'acquitter quand je ne serai plus. Ton frère, je le regarde aussi comme autant serviteur de l'Empereur que nous, et il y risque plus. Servir son frère, risquer sa vie tous les jours pour la conquête de l'Espagne, pour ser-
observer une ligne de bataille qu'imiter les gens de cour qui veulent faire leur profit de toutes les humeurs et de toutes les situations. J'aime à penser que la distance qui nous sépare tous trois n'empêche pas que les mêmes sentiments ne nous animent au noême point. Embrasse pour moi madame Toni, et je la prie de t'embrasser ensuite aussi pour moi.
Copie de la pièce Jointe à la lettre ci-dessus. Palais des Tuilcns, 34 septembre 1810.
Napoléon, etc.
Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
Art. 1. Le comte Rcederer, sénateur, est nommé ministre et secrétaire d'État du grand-duché de Berg.
Art. 2. 11 correspondra directement avec nos ministres du grand-daché, prendra nos ordres et les transmettra.
Art. 8. Il jouira, dans noire palais, dt« iionoeun et prérogatives que nous accordons à nos ministres, et il prendra rang immédiatement après ceux du royaume d'Italie.
Copie de ma Mire à VEmperevr,
Paris, le 24 septembre 1810.
Sire,
Je reçois avecla plus vive et la plus respectueuse reconnaisBanee la nouvelle marque de bonté dont Votre Majesté daigne m'honorer. La plus haute ambition dont je me sois fait une idée, Sire, a été celle de travailler sous les ordres de Votre Majesté, sous ses yeux et pour son service, et la plus haute fortune que j'aie jamais conçue a été de rester le moins qu'il est possible au-dessous d'un pareil honneur. Puissé-je obtenir ce dernier avantage, lorsque Votre Majesté a la bonté de m'accorder le premier! Il sera le but de totis mes efforts et l'occupation de tous mes moments.
Je suis avec le plus profond respect.
Sire, De Votre Majesté impériale et royale, etc.
Paris, le l*"^ octobre 1810.
J'arrive de Fontainebleau, où j'ai prêté s«r-
LETTRES DE M. RCEDERER A SON FILS FUINÉ, ANTOINE-MARIE
ment à Sa Majesté^ et où je suis entré dans le rang et les honneurs de ministre. Un jour comme celui-là on ne trouve que des amis...
J'ai vu le ministre de la police, qui est fort aise d*étre tenu au courant, comme il est naturel que cela soit. Il est content de ton service^
Ton ami, M. Angles, m'a dit que M. Degérando lui avait écrit beaucoup de bien de toi ; cela me console du mal que madame de Staël lui a rapporté, selon sa coutume.
J'ai hier demandé au prince de Neuchàtel de nommer ton enfant ; il m'a répondu d'emblée : Très-volontiers, Je lui ai ensuite dit que ta femme et toi le priiez de désigner la marraine; \\ m'a dit: J*p songerai. Le tout de bonne grâce, et pas si sèchement que je le dis. Il me deinande des nouvelles de nos jeunes gens chaque fois que je le rencontre.
Je t'embrasse un peu à la hâte, parce que j'ai affaire avec MM. du Valais.
Fontainebleau, le 14 octobre 1810.
M. Pasquier vient d'être nommé préfet de police à la place de M. Dubois, et le cardinal Haury, archevêque de Paris. Ni l'un ni l'autre ne s'attendaient à celte fortune un quart d'heure avant. Le cardinal me disait, au moment même où il a été appelé dans le cabinet de I^Emperevr, que la force dUneriie qu'on opposait follement à Sa Majesté à Savone était combattue par celle qu'on lui opposait fort sagement de ce côté-ci, de sorte que rien ne se faisait; il Bnissait à peine sa phrase quand M. rarchich'anœlier sortit du cabinet de l'Empereur et le fit appeler par un huissier pour l'y introduire. Six minutes après il soi*tit archevêque, et trouvant, je pense/qu'il se faisait quelque chose. Je suis persuadé que cette nomination sera très-utile aux affaires. Le cardinal est dévoué, et il se trouvera si bien des bontés de l'Empereur qu'il sautera facilement sur la doctrine de la nécessité des institutions canoniques.
Comme personne n'avait prévu le remplacement de M. Dubois, on n'en dit encore d*autre raison que sa mauvaise santé. Je ne serais pas surpris cependant que la hausse subite et jugée inutile du prix du pain à Paris eût mécontenté I^Empereur, surtout si l'on a pu croire que le
corps des boulangers ait acheté celte faveur dans les bureaux. Le grand danger des corporations d'arts et métiers soumis aux taxes, c'est qu'avec de l'argent elles obtiennent des surhaussements qui grèvent le public et compromettent le gouvernement. — Veille soigneusement sur tes bureaux ; au moindre soupçon de vilenie il faut vérifier et punir. Toutes les fois que, dans une affaire, il se trouve une partie intéressée à grever le public, quelque belle que soit l'apparence de sa demande, il ne faut pas souffrir qu'il négocie dans les bureaux, ni qu'il y entre. Tu te souviens des exemples que nous avons faits à Naples. — Au reste, ce que je dis au sujet de la taxe du pain à Paris est une pure conjecture qui me vient à la tête, et rien ne m'autorise à le l'écrire, si ce n'est qu'elle m'a fourni une occasion de te rappeler de te tenir en garde et en haleine contre les intrigants et les fripons.
M. de Monialivet m'a dit ce matin qu'il était très-content de ta correspondance. Le ministre de la police m'a reproché de ne plus lui envoyer de bulletin. Ne néglige* pas de m'écrire ; cela est utile à tes affaires : tu dois t'en apercevoir. Il m'a dit qu'il y avait eu des brigands dans le département du Tibre et même dans le tien. Il parait que M. de Moiitalivet t'a demandé l'état des blés de ton département ;. c'est une de ces choses qu'on n'apprend qu'avec le secours des méthodes; car il ne suffit pas d'avoir des informations vagues. L'art des informations statistiques exige beaucoup de sagacité et d'attention. Il faut bien connaître la population^ la consommation, laprodvction, pour pouvoir prononcer s'il y a superflu ou non; et puis il faut distinguer les consommations et les productions. S'il y a moins de blé cette année, mais qu'il y ait beaucoup plus d'un autre grain ou de pommes de terres, il peut y avoir encore abondance de blé ; car ce mot n'exprime qu'une idée comparative.
Ne perds pas de vue les questions que l'Empereur m'a faites ^ur le royaume de Naples. C'est toujours à des notions de ce genre que se réduisent ses questions, et les solutions de ces questions sont les éléments des plus hautes décisions de la politique.
Depuis quelque temps tu ne me dis rien de ta femme. Le prince de Neuchàtel m'ayant répondu à ta satisfaction pour nommer ton en-
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
fant^ il conviendrait que ta femme et toi lui écrivissiez.
M. de Cliauvelin est conseiller d'État, ainsi que M. Quinette et M. de Pommereuil.
P, S, Je viens de voirie ministre des cultes; il m'a dit que tu t'étais conduit avec fermeté et sagesse dans l'afîTaire des prêtres de ton département, et qu'il y avait eu beaucoup plus de serments prêtés dans le Trasimène que dans le département de Rome. Il m'a paru approuver ta conduite^ sans réserve d'aucun genre.
Paris, le 24 octobre 1810.
J'af fait passer au ministre des cultes
le paquet qui lui était destiné. J'ai trouvé fort bien ce que tu lui écris. J'ai gardé ta lettre à M. de Montalivet^ comme inutile ; je suis à portée de lui dire Péquivalenl et je le ferai. Ma dernière lettre t'apprend ce qu'il dit ou pense de toi.
Le décret portant que les religieux ne pourront loucher leur pension qu'après avoir justifié du serment imposé aux évoques et aux curés fait voir que l'Empereur ne croit pas que ses ennemis doivent être mieux traités que ses serviteurs. Il est fâcheux que ce décret n'ait pas été connu dans le Trasimène lorsque tu as demandé le serment des moines.
Je ne sais si je t'ai répondu au sujet de M. D... et des plaintes qu'il t'a faites contre moi. Ses deux griefs sont fondés. Il est vrai que quand il m'a appris^ il y a six ou sept ans, qu'il était secrétaire général, je ne l'ai pas beaucoup félicité, persuadé à tort, peut-être, qu'un homme qui n'avait jusque-là étudié que la métaphysique ne pouvait pas très-bien remplir une telle place (1). 11 est vrai aussi que, l'ayant rencontré à Florence , j'ai ensuite raconté à madame ..., que j'ai rencontrée à Lausanne, l'effusion extraordinaire et peu placée de tendresse qu'il avait eue avec moi au milieu d'un salon où il y avait soixante personnes qui se mirent à riçie; toutefois Madame ..., par la grâce de son bon caractère.
(1) On peut voir ce que mon père pensait de Tintroduction des gens de lettres dans les affaires d'État au tome 111, pages 377 et 378, et des savants, tome V, pages 313 et 31i.
qui tend toujours à brouiller tout le mond^ et à compromettre, a ajouté à ma narration des circonstances fausses et ridicules comme celleci, que je m'étais indigné que M. D... fût venu par bonté de cœur couper un entretien que j'avais avec M. Lucien, sans respect pour le frère de mon Empereur, C'est là de l'esprit de madame ... Quoique je sois très-Tort dans Topinion qu'on doit respecter PEmpereur dans ses frères, même brouillés avec lui, je ne croîs pas que ce soit manquer de respect ni à l'un ni à l'autre que de s'abandonner à l'amitié devant eux... mais c'est quand cette amitié est vive et sincère et qu'elle a un élan involontaire. Or je croyais de ce genre celle que M. D... m'a témoignée, tout extraoï'dinaire qu'elle était, parce qu'enfin je lui ai été utile à son début dans les lettres et dans le monde , et je n'ai parlé de ses embrassements de Florence à madame de .... que comme d'une scène plaisante et non comme d'une scène ridicule.
Ta lettre m'a fait voir plus clair, et je conclus de ses deux griefs, tels qu'il te les a exprimés , deux choses: la première, que, quand je lui ai marqué peu de joie en apprenant sa nomination , c'est que j'étais sincère ; la seconde, c'est que, quand il m'en a tani témoigné en me voyant à Florence malgré son ressentiment, il ne l'était pas.
Si tu trouves occasion de lui parler de moi, tu pourras lui dire que c'est par une suite de mon respect connu pour la métaphysique que je ne crois pas qu'elle permette de descendre aux affaires, ou, quand on y est descendu, qu'elle permette de i*en)onter jusqu'à elle. Or, comme j'ai professé beaucoup de sincère estime pour lui comme métaphysicien, je continue à lui en donner des preuves quand je crains qu'il n'en puisse descendre ou qu'il n'y puisse remonter.
Du reste, je te répète que M. Angles m'a dit qu'il écrivait favorablement sur ton compte; ainsi je désire qu'il ne se croie pas fondé à se plaindre de moi.
Écris-moi tout ce qui peut intéresser la police générale , hormis ce qui doit êlïe secret entre les ministres et toi.
(Note de VédUeur.) Voici l'extrait de la tellrcque j'avais écrite à mon pi're et qui a provoqué celte e<plicalion au sujet do M. D...
LErrRES DE M.
Spolcttc, te 17 août 1810.
•••Je VOUS ai promis de vous rendre compte tfune conversation que j'ai eue à votre sujet avec M. D,.. lorsqu'il est venu à Spolette. Je tiens ma promesse. —C'est lui qui parle : «Je n'ai jamais perdu de vue les obligations que m'ont fait contracter envers M. votre père les services qu'il m'a rendus lorsque j'étais simple soldat. Cependant, lorsqu'il fut chargé de l'instruction publique, et à mesure qu'il s'élevait, son amitié pour moi paraissait diminuer, et bientôt il me parut d'une fierté intolérable pour tout autre que celui qui sentait sans cesse dans son cœur une reconnaissance extrême. Cependant je fus blessé un jour que je vins le prévenir que je pourrais passer au secrétariat général de l'intérieur, si surtout il avait la bonté de parler de moi au ministre ; il me répondit sèchement qu'un homme de lettres devait se borner à faire des livres, et qu'il était tovjours dàptacé lorsqu'il voulait sortir de ce cercle et se méUr des affaires auxquelles il n^enfendait rien tt n'était pas propre. Ces expressions pénibles à entendi-e furent suivies d'un long discours sur le nnéme ton. Je reconnus avec chagrin que je devais renoncer à Taniitié de M. votre père et me retirer tout à fait de chez lui ; je n'y allai plus, sans cesser toutefois de lui conserver un sentiment d'amitié et de reconnaissance que ses procédés ne pourront jamais anéantir. Il partit pour Naples, et je me trouvais à Florence chez M. Lucien lorsqu'il y vint; j'oubliai tout pour me livrer au plaisir de le voir et de l'embrasser; cependant il me reçut avec une sécheresse glaciale, et me dit tout haut avec un rire moqueur : Eh bien! D..»y faites 'VOUS toujours de r idéologie ? 3e restai stupéfait de cette réception, mais sans être offensé de ce qu'elle avait d'offensant, parce que je connais M. votre père et que je sais qu'il ne croit point à l'expression des sentiments du cœur et méprise les hommes, ne les croyant jamais de bonne foi. — Quelque temps après il passa à Lausanne et y vit madame ..., qui m'écrivit le lendemain la conversation qu'ils eurent ensemble. Il lui raconta en ricanant la scène de Florence, et lui dit que je m'étais jeté dans ses bras avec toute la niaiserie de V amitié, sans égard pour la présence du f ère de Sa Majesté ^ qui se trouvait là.n II ajouta h ces paroles une longue descrip-
RÛËDERER A SON FILS PUÎNÉ, ANTQINE-MARIE. 551
tion du prétendu ridicule de cette scène , qu'il rendit en effet la chose du monde la plus ridicule.
«Tels sont, mon cher ami, ajoutait M. D... en me parlant, les motifs pour lesquels je n'ai pas écrit à M. votre père depuis votre arrivée ici, comme je l'aurais dû, etc. etc.»
Dusscldorff, le 12 novciabrc 1810.
... Je ne suis pas très-sûr que tu aies la croix, comme tu l'espères, pour tes étrennes; mais je suis sûr que tu l'auras, comme je suis sûr de la justice de l'Empereur et de sa bienveillance pour tous ceux qui se dévouent fran- ^ chement à le servir. Prends patience. Quand tu vois cette décoration à la boutonmêre de M. le maire de Spolette, pense que la politique fait et doit souvent faire de certaines faveurs sans prendre conseil de la sévère justice. L'Empereur met sur la poiiriue d'un maire uu signe de sa bienveillance pour la ville dont il est chef, en considération de la ville et sans trop regarder le maire : cela est utile, cela est nécessaire daos les pays nouvellement réuuis. Je trouve ici cette croix sur l'habit du maire de Dusseldorff, qui sûrement a moins servi la France que beaucoup de maires de nos grandes et petites villes; mais c^est un sujet d'émulation ici pour cette population étrangère, et en France l'Empereur est sûr de tous les Français. En attendant la croix, tu portes l'habit de préfet; c'est aussi une décoration de l'Empereur ; mais tu as de plus des pouvoirs qu'il ne confierait pas de même .à des hommes qu'il décore de la croix. Si j'ai l'occasion de parler de toi à Sa Majesté (et cette occasion elle seule peut la faire naître), je lui exposerai ton ambition , mais il faut savoir attendre et ne pas se lasser de mériter.
Je suis ici depuis six jours. Je pars demain pour faire une tournée à l'est et au nord du grand-duché. Je reviendrai ensuite ici pour quelques jours encore ; ensuite je visiterai Test, ce qui me conduit à cinq lieues de Francfort, par où je reviendrai à Paris.
Ce pays-ci est heureux et beau.
M. Beugnot l'administre avec distinction.
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
Dijsseldorff, 23 novcnibi-e 1810.
... J'ai fait lire à M. Beugnot; qui est un bon juge, ta lettre sur les subsistances; il en a fort goûté la forme et le fond, mais il ne pense pas que tu doives ambitionner encore ton rappel en France , et je pense aussi qu'il y a mille fbis plus d'honneur à acquérir dans un pays où il faut non-seulement créer, mais élever et fortifier son ouvrage , que dans les vieilles préfectures où tout va tout seul. Tu sais bien des choses que tu n'aurais jamais sues si tu n'avais suivi que les routes frayées. H y a encore beaucoup à apprendre où tu es. D'ailleurs, pour que tes œuvres le soient comptées, il faut ' qu'elles soient assurées, cimentées. Un successeur pourrait tout renverser, soit par malveillance, soit par maladresse, et faire douter ensuite des résultats obtenus avant lui. Il ne faut pas délaisser ses enfants au maillot, il faut aitendre qu'ils marchent sans lisières...
Paris, lo 7 décembre 1810.
... J'ai fait passera l'ordinaire au ministre de la police générale ce que tu me dis du prix des subsistances et de ton projet pour le réduire ou du moins Tempécher de s'élever.
Ton projet d'employer les revenus des villes à faire de petits achats de blé est à peu près la seule ressource qui soit à ta disposition. Cependant elle a un danger, c'est que leur empressement à acheter et leur concurrence n'élèvent encore plus haut les prix. Il fautqu'elles s'entendent pour faire leur affaire sans se nuire. Il serait bon que plusieurs se réunissent pour employer un même agent...
P, S, Il ne faut pas crier ni laisser crier aux accapareurs; cela éloigne souvent les honnêtes gens d'un commerce où leur intervention pourrait être utilement employée, et tes marchands même de profession, les spéculateurs seraienrceux dont, avec quelque sacrifice, on tirerait le meilleur parti pour des approvisionnements. Ils sont les plus habiles, mais il faut les employer habilement en les désintéressant de leur commerce ; avec leur crédit ils arrhent des blés pour le service des villes et rachètent à meilleure condition que des maladroits qui veulent rivaliser avec eux.
Au reste, un préfet doit prendre garde à sa propre considération en faisant ce qu'il peut pour assurer la subsistance publique; c'est aux villes, et non à lui, à s*arranger avec les négociants. Il doit toujours se tenir au-dessus des soupçons, et considérer que le peuple affamé ne met point de borne à ceux qu'il conçoit sur ses plus intègres magistrats pour peu que l'apparence y prête.
Paris, le 17 décembre 1810.
...Je suis extrêmement occupé. Je débrouille les comptes de trois exercices du grand -duché; ces comptes se compliquent par les variations survenues dans sa composition même et dans son étendue. Ils sont de plus l'ouvrage de gens très-neufs dans la comptabilité. Enfin j'ai bien du mal et je suis très-fatigué. Ce premier moment passée j'aurai plus de facilité et le courant sera peu de chose...
G janvier 1811.
Il est maintenant trop prouvé^ moQ cher ami, que ce sont les influences du' pape et de ses agents qui remuent tous les prêtres de votre pays, et elles agiteront d'autant plus fort que les autorités se montreront plus faibles et moins prévoyantes. Tu avais fait ce qu'il y avait de plus sage : c'était d'intercepter les conununications du pape, au moins assez ponr que les bons ecclésiastiques qui voulaient ignorer pussent paraître ignorer ce que voulait leur chef. Les pensions ne sont pour rien dans toute cette révolte; elle s'introduirait en France, dans la capitale même, si TEmpereur n'y mettait bon ordre. Sa Majesté a fait arrêter dimanche ou mardi, jour de l'an, un grand vicaire de l'archevêque qui avait'une correspondance avec le pape et avec les fidèles à leur manière. Le pape a, dit-on, défendu au chapitre de Florence de reconnaître son nouvel évéque; c'est en grand ce qu'il a fait dans le Trasimène en déiéndant aux évéques de reconnaître ou nommer des curés à la place des réfractaires. Le général Miollis fait bien à contre-temps le bon apôtre. Il est des honunes dont la nature est de se jeter toujours dans les extrêmes. Il va vous arriver un directeur gé-
LETTRES DE M. ROEDEREU A SON FILS PUINE, ANTOINE-MARIE
néral de police. M. de Norvinsde Montbretop; c'est le frèFC de celui qui est écuyer de U princesse Pauline: il part, m^a-t*il dit^ sans instructions et livré à sa sagesse. Il me pa^ rait fort disposé à prendre près de toi ses pre^ mières inronnalions. Sa présence dans ce pays-là pourra soulager ta responsabilité. J'ai prévu depuis longtemps que l'art et la sagesse d'un préfet ne suffiraient point dans ce payslà contre les prêtres. La levée de boucliers du pape accélère la marche des choses et amènera un prochain dénoûment. Bonhomme»
de Mioliis qui | croit que les prêtres seraient de ses amis si Ton payait leurs pensions! Sans doute il faut les payer: Phumanitéle veut^ la loi le veut aussi; mais c'est une^ grande enfance de compter sur la reconnaissance...
Paris, le 7 de l'an ISll.
Ton ancien camarade Portalis est destitué et exilé : il avait eu connaissance d'une bulle du pape portant excommunication ^ interdiction, interdit^ je ne sais pas trop quoi^ mais portant trouble et maléficey voilà le fait. Son cousin le grand vicaire en était le colporteur secret.
Je persiste à trouver toute ta conduite d'un bout à l'autre sage et judicieuse avec les prêtres. Ferme et point persécuteur^ voilà le rôle qu'il faut soutenir^ et^ quand il y a lieu de punir, punir n'est point persécuter. Ce n'est point poursuivre des opinions religieuses que de pour* suivre des rébellions, des manquements envers l'autorité, des outrages à la souveraineté.
Il parait que toute cette affaire touche à sa fin.
C'est le moment de rester ferme à votre poste ; vous ne pourriez pas quitter avec honneur au moment de la crise. Il parait que M. de Tournon est dans de bons principes.
Paris, entre le 7 et le 20 janvier de Tan 181 1.
J'ai causé hier, mon cher Toni, avec M. Angles; il m'a dit avoir répondu à ta lettre il y a quatre ou cinq jours. J'ai conclu de sa conversation que sa recette pour te tirer d'embaiTas était de reconnaître que la situation était embarrassante. 11 prévoit qu'on manquera de prê-
tres assermentés pour desservir le cuHe; il parait résigné à fermer les yeux, à temporiser. Je lui ai dit qu*il fallait donc reconnaître aujourd'hui qu'on avait mal fait d'exiger le serment. II m'a répondu que peut-être il aurait été plus prudent... On oublie qu'ils avaient dé« soi^anisé les services publics à Pâques, il y a tout à l'heure deux ans, en refusant l'absolution à tous les fonctionnaires et employés. Je l'ai fort engagé à t'éclairer fréquenuneat de ses conseils et de te donner des directions. Dans l'état présent des choses, je trouve heureux pour toi d'avoir un directeui: général de police ; tu le conseilleras suivant ta conscience, tu agiras suivant la sienne ; tu diras ce que tu croiras le mieux , tu feras ce qu'il estimera bon. Toutefois le mal va se trouver tempéré par un grand remède qui n'a que le défaut de venir trop tard. J'ai lieu de croire que de bonnes précautions empêcheront désormais le pape de correspondre avec ses fidèles, qui sont autre chose que les fidèles de l'Église. Il habite la citadelle de Savone et non plus le palais ; ce changement de demeure et de situation rabattra l'insolence de vos prêtres réfractaires... et si, au lieu de leur faire baisser le ton, il leur faisait élever une voix fanatique, certainement l'Empereur prendrait les plus grandes mesures pour empêcher qu'ils ne fissent la guerre civile. On parle beaucoup , mais je ne te rapporte ici qu'un bruit qui court dans le monde, de M. de Champagny pour aller à Rome en qualité de grand dignitaire gouverneur général. Je désire vivement que ce bruit se réalise, parce que c'est un esprit excellent, accompagné de tout ce qui fait réussir les bonnes idées. Tu aurais là un très-bon juge de ton travail et un excellent guide dans tes embarras. Beaucoup de gens présument que le printemps prochaui l'Empereur ira lui-même dans ce pays-là. C'est ce qu'on peut imaginer de mieux , non-seulemen4 parce que l'œil du maître voit mieux que tout autre, mais parce que les yeux des Romains s'ouvriront en regardant l'Empereur.
Je t'embrasse.
7tf
Paris, le 20 de Fan 1811.
Le prince de Neuchâtel, mon cher Toni , m'a longtemps parlé de toi ce matin et avec plaisir. L'Empereur lui a laissé voir, il y a quel-
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CORRESPONDANCt: DE FAMILLE.
ques jours^ du contentement de ta conduite^ et cela me parait l'avoir flatté^ ce qui est fort naturel. Il parait faire aussi grand cas du caractère de ta femme ; il m'a dit plusieurs fois depuis ton mariage que c'était la plus solide et la meilleure à vivre de la famille. Il est fort aise de vous savoir heureux l'un par l'autre, et je n'ai pas besoin de te dire que cela m'est aussi fort doux. J'espère que dans peu je serai en mesure de demander pour toi la croix à l'Empereur. Dès que j'en aurai Toccasion je ne la manquerai pas. — J'ai reçu ces jours derniers une lettre de ton frère, du 31 décembre, de Madrid; il se porte bien. Je t'embrasse.
Paris, le 2 février 1811.
Je solliciterai le ministre de l'intérieur
pour qu'il demande la croix, objet de ton ambition. J'aurais la hardiesse de la demander moi-même si l'Empereur prononçait ton nom quand je travaille avec S. M., et je lui dirais que tu me regardes comme un mauvais pèi-e de n'oser la demander tant tu es sûr de sa justice et fort de ta bonne conscience ; mais il faut que ^occasion s'en présente.
Tu sais sans doute que les costumes civils et militaires sont remplacés à la cour par des habits de soie et de fantaisie. 11 n'y a plus que les officiers de seiTÎce du jour, tant civils que militaires, qui portent leur uniforme...
Paris, le 1"^ mars 1811.
J^étais fliché contre toi avant tes deux
lettres. Tu m'as laissé un mois sans m'écrire ! Il n'y jamais de bonnes raisons pour ne pas écrire quatre lignes par semaine. Je ne t'aurais pas écrit de six semaines sans l'accouchement de ta femme ; mais mon ressentiment ne tient pas contre le bon cœur que tu montres à cette occasion.
M. Degérando nous est venu voir. Je ne doute pas qu'il n'ait parlé de toi très-favorablement à l'Empereur, mais il n'a fait que confirmer la bonne opinion de S. M. Le prince de Neuchâtel m'a dit, il y a quinze jours, qu'elle lui avait parlé de toi avec bonté et satisfaction. S. M. m'a demandé, il y a quinze jours, si ta femme était aussi jolie que madame
Bruyère ; il a aussi demandé à Degérando si elle était Jolie.
Le duc de Feltre et le duc de Rovigo m'ont dit séparément dimanche que l'Empereur l'avait cité, ainsi que M. de Tournon, au conseil des ministres, comme des sujets distingués par leur zèle, leur capacité, leur parfaite pureté...
Paris, le 18 mars 1811.
L'Empereur a fixé h 100,000 francs
mon traitement de ministre. Je croyais trèssincèrement que, ayant 60,000 francs de revenu comme sénateur, je m'acquittais par mon travail ^e ce que je devais pour ce traitement, ^ui est déjà un bienfait de S. M.
Il va être convoqué un concile général des évoques de France, d'Italie et de la Confédération du Rhin. Il y a depuis un mois un comité d'évêques et d'ai'chevêques très-forts en doctrine et en considération. L'Empereur les a trouvés dans des principes conformes aux intérêts de ses peuples et de sa couronne. Leur opinion répond à peu près de celle des autres é\ôques et archevêques. Par ce grand moyen la paix sera maintenue dans l'Église, dans les consciences, et, ce qtf il y a de mieux , dans l'État, Ce ne sera pas une des moindres choses qu'aura faites PEmpereur...
Paris, le !•' avril l«il.
Il faut, mon cher Toni, que lu me procures quelques jolies sculptures de Rome, en marbre blanc et en rouge antique. Je voudrais des figures en blanc de 2 pieds, 2 pieds |, mais de jolis ouvrages; en rouge, je voudrais six ou sept figures de 7 pouces ou 6 pouces ^. J'en ai acheté une ici qui est très-jolie. C'est ce que je puis placer de mieux sur mes colonnes de jaspe, dont j'ai fait dorer les chapiteaux, et qui sont estimées 6,000 francs. Les statuesen blanc seraient pour les quatre coins de notre salon doré ; les rouges, pour les quatre coins du grand salon d'en haut, et deux sur la cheminée. Et puis, je ne serais pas fâché d'avoir trois ou quatre petits articles indépendants et de fantaisie. Tout cela trouve sa place, et ces ornements-là sont un fonds qui reste. Je ne voudrais pas mettre à cela plus de 1,800 à 2,000 firancs; et puis je voudrais, comme de raison, jouir vite,
LETTRES DE i\f. ROEDERER A SON FILS PUÎNÉ, ANTOINE-MARIE.
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et que l'emballage fût tellement fait qu'il n'arrivftt pas à cet envoi ce qui est arrivé pour toutes mes bagatelles venues de Naples, et notamment mes colonnes^ dont quatre ont été rompues. Je remets tout cela à ta sagesse. Il faut que tu donnes cette commission à quelqu'un de bon goût^ voilà le point essentiel.
J'ai eu hier à dtner M. et madame César (le général Berthier) et Paul, qui nous a fait l'exer* cice après diner. Madame Lasalle était aussi avec nous. Toute la famille est enchantée de ce qu'elle apprend de votre bonne conduite dans les affaires, des bons sentiments que vous avez pour votre femme^ du bonheur dont elle jouit avec vous, du contentement de l'Empereur. Je présume que le général aura bientôt ime mission qui les rapprochera de vous.
M. de Girardin m'a dit hier que madame de Mélito revenait, et qu'elle avait annoncé qu'elle serait bientôt suivie des autres dames françaises. Nous ne savons ce que cela signifie.
D. est venu en effet me dire avec emphase, et comme une bonne fortune que nous tenions de ses rapports, que l'Empereur avait témoigné son contentement de ta conduite. Voilà sans doute une bonne chose à nous apprendre; mais comme j'avais eu la joie de l'apprendre d'ailleurs, je n'ai pas cru que nous en eussions tant d'obligation à M. D., ni que son retour à Paris fût l'époque d'où datait cet avantage. Ce qu'il a écrit au duc de Braschi est d'un vrai nigaud, et ce qu'il t'a écrit est d'un charlatan. Au fond, c'est un bon homme, qui devrait bien renoncer seulement à la prétention de faire l'homme d'État...
79 bis.
2 ami 1811.
•.. 11 ne faut pas souffrir de coquins dans un corps fait pour la poursuite des c^^uins. Le général Radet a bonne intention, mais l'esprit n'y répond pas. Je vais dans le moment chez le maréchal Moncey, le plus honnête et le plus digne des hommes : tu peux compter d'avance sur sa justice.
Je fais réflexion que i,800 fr. ou 2,000 fr. sont beaucoup d'argent pour des babioles; réduis ma demande, selon ta prudence, à 1,200 ou 1,500 fr.
Ton beau-père a chassé samedi avec TEmpereur«
79 1er.
Paris, le 3 avril 1811.
... Il ne faut pas t'endormir avec des officiers de gendarmerie italiens et mauvais sujets. Il faut en écrire au maréchal Moncey; je ne l'ai pas trouvé hier : je vais retourner chez lui. Il faut les faire surveiller par les officiers de la gendarmerie française. Je suis sûr que ceux-ci ne te trouveront jamais haut; mais les fripons bas trouvent toujours les gens de bien hauts quand ils ne sont pas aveugles.
Sans date, mais certainement entre le 3 et le 2C avril 1811.
Ton beau-père souffre beaucoup d'une
sciatique. Il maigrit. L'Empereur a dit qu'il fallait mettre Délia à Écouen. Elle y entre cette semaine. S. M. a dit qu'elle la marierait dans deux ans. Madame Berthier m'a dit celadimanche. Le prince de Neufchâtel me l'a dit aussi ce matin, en ajoutant : a Ainsi, elles sea ront bien placées toutes trois. Adèle l'est si « bien ! Votre fils la rend heureuse. C'est un a bon sujet. L'Empereur l'aime. Il fera son « chemin. Avec l'Empereur, il y a cela de trop a heureux pour les jeunes gens, c'est qu'ils a n'ont qu'à bien faire et laisser aller. 11 sait a tout, il voit tout, il juge et récompense. x>...
Paris, le S mai 1811.
Pendant deux jours on a cru votre frère perdu (1). Le roi m'écrit du 24 qu'il n'aurait pas eu le courage de m'écrire, si, au nwment qu'il m'écrit, les gens de l'art n'assuraient qu'il était hors de danger et que je le reverrais bientôt à Paris. Le 25 , le roi a écrit à la reine que Rœderer était hors de danger; ainsi je puis espérer...
P. S. Je t'écrirai dès que j'aurai des nouvelles : tu peux juger de l'impatience avec laquelle j'en attends, et malheureusement je n'en puis avoir de postérieures au 25 que dans cinq ou six jours, parce que les lettres du roi sont venues par un courrier extraordinaire. Le roi m'a écrit de Saint-Ildefonse; il était en route pour venir au baptême du roi de Rome: on l'attend.
(1) (IVotedeVédUeur.) Par suite d'un accident ex trémeniMit grave.
COHRESPO^DANCE DE FAMILLE
Le 1 1 mai, au soir.
Je n'ai point de nouvelles de voire frère postérieures au 2i. Il est arrivé hier une lettre de madame Miot, mais du 3i3; elle annonçait un peu de mieux du matin, et le soir elle disait : Le mieux se soutient. Cela s'accorde bien avec la lettre que le roi m'a écrite le 24, où il dit qu'il est hors de danger, et celle qu'il a écrite le 25 à la reine, où il dit de même qu'tï est hors de danger.
J'attends avec l'inquiétude que vous imaginez bien la confirmation du mieux. Je vous embrasse. Dès que j'aurai quelque chose à vous dire, je vous le dirai.
Paris, le 13 mai 1811.
Un officier parti de Madrid le 2 et arrivé samedi il, a vu votre frère la veille de son départ. Il parait qu'on était tranquille sur son état. Je n'ai pas vu ce jeune homme , mais madame Michel l'a vu et a rapporté ce que je vous dis à la reine, qui m'a envoyé hier son secrétaire pour me le dire. Le ministre de la police m'a aussi dit hier que mon fils allait mieux j et que le commissaire général de police de JBayonne, qui lui avait appris l'événement quelques jours auparavant, lui avait écrit le mieux par une lettre qu'il avait reçue samedi : j'ai donc repris de l'espérance. . .
Malgré l'espérance du mieux, rafTreuse image de cet événement ne me sort pas un moment de l'esprit. Je vous embrasse.
14 mai 18J1.
Mon cher Toni, j'ai reçu hier soir en me couchant une lettre de ton frère; il m'écrit qu*il va de mieux en mieux, qu'il dort bien et mange avec appétit. Sa lettre est du mardi 30. 11 espérait être en état de commencer à se promener en voiture le samedi suivant. Il se mettra en route pour revenir ici aussitôt qu'il sera rétabli. Je ne sais si je t'ai écrit que le roi arrivait ces jours-ci. On l'attend aujourd'hui. Me voilà bien soulagé. Je t'embrasse, et ta femme et ta fille.
8tt
18 mai 1811.
Mon cher Toni , je n'ai pas reçu de lettre de ton frère depuis celle qu'il m'a écrite le
30 avril. Mais M. de Mélito a reçu une lettre dû sa femme du 2 mai, elle avait vu Roederer la veille, allant toujours de mieux en mieux. Paroisse, qui est aussi à Paris avec le roi (arrivé avan t-hier) a aussi des nouvellesde Madrid du 2, elles sont d'accord avec celles de M de Mélito. Dès le 28, Rœderer avait écrit à sa mère ; la lettre n'est arrivée que depuis la mienne du 30. Il lui dit de ne plus lui écrire à Madrid, mais à Bayonne, poste restante. Paroisse, qui lui a donné les premiers soins, et M. de Mélito, qui l'a vu trente-six heures après l'événement, l'ont tenu pour mort. Il a été quarante-huit heures sans faire aucune fonction autre que de respirer fort péniblement.
L'hémorragie s'est heureusement arrêtée d'elle-même. Je suis tranquille maintenant Je t'embrasse de . tout mon cœur, et ta chère femme.
Paris, le 10 juin 1811.
... Ton frère est en route pour revenir à Paris; il est accompagné d*un chinirgien que je crois de la garde. Cettt^ précaution, qui n'est pas dans son caractère, me fait voir que sa guérison n'est pas aussi parfaite que ses lettres le disent...
J'ai été passer dix jours en Normandie pendant le voyage de l'Empereur. J'ai établi la cour impériale de Caen ; de là je suis venu à Alençon, où j'ai passé le temps qu'y a séjourné l'Empereur, un jour et demi. Leurs Majestés ont logé à la préfecture. Le grandduc de Wurtzbourg et le vice-roi ont logé à la sénatorerie avec leur maison. M. de Montholon, qui fait près du grand-duc le service de chambellan, a occupé ta chambre. Je me suis réfugié dans la petite pièce de huit pieds carrés qui tient à l'entresol, où est ma bibliothèque.
L*£mpereur est venu voir la sénatorerie, et a fait le tour du jardin à cheval, S. M. a trouvé cela bien. Les princes ont beaucoup vanté la maison, qui, en effet, est propre et bien tenue; mais c'est tout ce qu'on en peut dire.
L'Empereur a reçu en Normandie le plus aimable accueil; il s'est rendu deux cent mille personnes à Caen pour le voir. Quand j'y suis arrivé, deux jours après S. M., les routes étaient couvertes de voitures qui en revenaient
LEITRES DE M. RGEDERER A SON FILS PUÎNÉ, ANTOINE-MARIE
et qui , à dix lieues , criaient encore : Vive V Empereur l Le soif de mon arrivée, la ville (ionnait un grand bal à Leurs Majestés. Je me suis mêlé dans la foule. On n'en parlait qu'avec ivresse. L^Empereur a passé quatre jours à Caen. La ddtation de M. Méchin a été portée de 4,000 fr. à 10,000.
A Almiçon M. Mercier a été fait baron. Les trots sœurs étaient là : madame Mercier, madame Félix et madame Perrier. Le préfet a eu une gratification de 10,000 fr. L'évoque de Séez a été très-justement censuré par l'Empereur, et il a donné sa démission, ce qui fait grand plaisir au peuple d'Alençon, point aux dames des châteaux voisins. Notre grand curé, digne homme, a eu 3,000 fr. pour ses pauvres et la croix de la Légion
Hier la cérémonie de Notre-Dame a été fort beHe ; l'Empereur a été fort ému ; il a baisé trois fois son enfant et Ta présenté, les bras élevés, aux assistants, en se tournant de tous les côtés. Cet enfant est énorme et a déjà un regard ferme, comme son père. Quand il arrête ses yeux sur quelqu'un , on dirait déjà qu'il examine...
19 juin 1811.
... Je reviens sur une observation que je vous ai déjà faite : c'est qu'il ne peut pas vous arriver de plus grand bonheur que celui de voir l'Empereur dans votre département, et de l'avoir pour juge immédiat de vos travaux. Quel pays a une espérance plus prochaine de voir S. M. que Rome? Tant que l'Empereur ne sera pas engagé dans un autre voyage, je crois , avec beaucoup de gens qui savent ce qui se passe, qu*on peut et qu'on doit prévoir le voyage de Rome comme le plus prochain; il doit suivre naturellement le concile, d'autant que la saison ne sera pas propre à aller faire la guerre en Espagne avant le mois de septembre.
Que vousdirai-je, enfin? J'ai consulté de nos amis sur votre dérir, sur vos motifs ; on les désapprouve. Quand l'Empereur aura été à Rome, ou quand il sera certain qu'il n'ira de longtemps, je demanderai votre changement; avant cela je suis convaincu que ce serait vous niûre.
D'après ce que tu m'écris de la difficulté d'avoir de petites statues à Rome sans y mettre
des sommes, j'y renonce. Je m'étais livré au désir d'en avoir en voyant chez madame de Sdint-Martiii quatre statues de deux pieds et demi qui ont coûté 300 fr. pièce. Je n'y pense plus...
Paris, le 30 juin 1811.
Je viens de recevoir enfin une lettre de Rcederer ; il est en France depuis le 24, et sa lettre suppose qu1l est bien portant. Il va passer quelques jours à Marrac, maison de l'Empereur près de Rayonne, où le roi est depuis le 23. il paraît qull a voyagé de nuit depuis Vit* toria, car il m'écrit qu'il a besoin de sommeil...
... Ce que tu me dis du prix des statues de rouge antique me donne envie d'envoyer ce que j'ai à Rome. J'ai acheté ici une petite figure, qui est un chef-d'œuvre, i 10 fr. M. de Choiseuil n'a pas voulu en donner plus de 80. Elle venait de Rome; mais tu as bien fait de ne pas passer mes prix.
Les évéques italiens sont, dii-on, plus rai* sonnables au concile que quelques évéques^ français...
PaunV r* « juillet 1811.
Je t'envoie une petite lettre qui te fera bien du plaisir. Tu me fais faire de petites statues pour 1 ,320 fr. ; j'en serai bien content, si celui qui t'a promis de les faire les fait réelferaent, parce que c'est un bon maître. Son nom de famille est je crois Laboureur. Je désirerais qu'il mit son nom dessus.
Lettre du ministre de VlnUrkur jointe à celte ci^essut.
Sjuitlei 1811.
a Je veux. Monsieur le Comte, être le pre- 0 mier à vous féliciter de la grâce que Sa Ma- « jesté vient d'accorder à M. le préfet du Traa simène en lui donnant la décoration de la a Légion d'honneur.
tf Agréez l'assurance delà haute considéraation et de l'inviolable attachement que j'ai a voué à Votre Excellence.
a Signé : Montàlivet. b
Paris, le 18 juiHetlSn.
... J'attends ton frère d'un moment à l'ati^
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
tre; j'ai reçu de ses nouvelles de Bordeaux; il dit qu*il se porte très-biea : nous verrons cela.
... Monsieur le maire d'Assisi m'a dit que lu étais guéri de ton mal de poitrine, et M. le maire de Spolette ne sait comment en exprimer sa joie ; il fait beaucoup de contorsions ; l'autre a une meilleure mine et un meilleur kngage.
La chaleur est ici comme nous l*avions à Naples il y a quatre ans. A propos de Naples et des beaux décrets du roi, le maréchal Pérignon a ordre d'aller reprendre la place de gouverneur que Sa Majesté avait supprimée, quoique instituée par rEm]>ereur et pour TEmperé^ur, et nonobstant le décret qui oblige tous les Français à se faire naturaliser Napolitains pour rester dans leurs places.
L'Empereur, considérant que le royaume de Naples fait partie de l'Empire , que le roi est Français, quil a été mis sur le trône par l'Empereur, que la conquête du royaume est le prix du sang français, etc..
Décrète que tout Français est citoyen de Naples et que le décret du U juin ne lui est pas applicable.
Ce ne sont pas peut-être là les mots, mais c'est la substance.
Tu sais que le concile est dissous en vertu d'un décret rendu sur l'information donnée à Sa Majesté qu'il y avait une assemblée convoquée et tenue sans les autorités requises , notamment sans la participation des deux commissaires de Sa Majesté...
Paris, le 24 juillet 1811.
Je t'envoie, mon cher Toni, deux lettres de ton frère, qui est enfin avec nous, bien portant comme s'il ne lui était rien arrivé.
... Nos évêques du concile signent tous des déclarations individuelles conformes à ce qu'on désire. Comme on n'a pas publié le décret qui dissout le concile, on espère dans le public qu'après les déclarations on le réunira pour le réduire en décret de l'Église. Sur vingt et un évêques d'Italie dix-neuf avaient fait leur déclaration dimanche , soixante évêques français de même ; il reste encore une vingtaine d'entêtés, mais dont on ne désespère pas ...
Paris, 14 août 1811.
... Je suis fort aise de l'intérêt que M. Jannet te témoigne en toute occasion. Je juge de lui par ses œuvres, et je vois que c'est un homme essentiel. Je me suis trouvé, il y a quelque temps, en tiers avec le ministre des finances et le ministre du trésor public, qui faisaient son éloge, et le croyaient bien aussi digne que son collègue de l'avancenient que celui-ci a reçu; aussi je présume que cet avancement ne lui manquera pas et ne se fera pas attendre : le mérite aujourd'hui n'attend pas...
Les Pères du concile, après qu'il a été fermé, ont souscrit séparément une déclaration conforme aux principes qui ont toujours gouvenié l'Église gallicane. Quand la majorité a eu fait o^tte démarche , le concile a été rouvert, et là on a converti en décret ce qui avait été voté séparément. Samedi, le cardinal Fesch, qui a été un des plus ultramontains, a porté le décret à Sa Majesté à Rambouillet. On d t qu'ils envoient six députés au pape pour lui demander son agrément; mais on dit aussi que l'Empereur s'est accordé avec le pape et n'a plus le même intérêt à la tardive reconnaissance faite par le concile; ils mériteraient bien... Le pubhc dit du cardinal Fesch que rultramontain veut faire oublier l'ultramondain. Le prince-primat a dit, quand le concile a été fermé et que les Pères faisaient à l'envi leur déclaration : a Le tonneau fermentait, on Ta tiré en bouteilles. »
Je ne serais pas élonné que l'Empereur allât bientôt à Rome, car tout le monde dit a Paris que Sa Majesté va en Hollande et ^ Hambourg : on ne peut pas tarder à savoir ce qui en sera. La saison des voyages arrive, et sûrement on ne la perdra pas.
Ton frère se porte très-bien, sans nul ressentiment de ses blessures. J'ai donné sa démission au roi. J'ai été avec lui chez le prince de Neuchâtel le prier de demander sa rentrée au service de France, que dans le fait il n'a jamais quitté, puisqu'il a été envoyé par l'Em* pereur comme aide de camp au prince Joseph, qui n'a cessé de commander une armée française. Je t'embrasse, et notre petite dame, de tout mon cœnr.
Googk
LETTRES DE M. ROEDERER A SON FILS PULNÉ, ANTOINE-MARIE. 559
P. S. Le ministre de la police dit du bien de loi en toute occasion ; il m'a dit avoir remis à l'Empereur un très-bon travail de ta façon sur le personnel des habitants du pays.
»! bis.
Paris, le 3 avril 1811.
. . . J'ai VU le maréchal Moncey. Il n'a aucune ilouvelle ni directe ni par le ministère de la guerre de ce qui se passe à Spolette. Il sait seulement qu'il y a de mauvais sujets dans la gendarmerie, grâce à M. le général Radet; mais le gén<^ral Radet est rappelé, et ses protégés seront plus modestes quand il ne sera plus là. C'est un bon diable qui aurait de bonnes intentions s'il n^avait une si mauvaise tête et s'il n'était si borné. M. de Moncey doit écrire à M. Nicolas. 11 m'a dit de te dire de t'adressor au colonel. Il m'a lu une dépèche d'un capitaine dont j'ai oublié le nom, mais qui est Français; il parle de toi pour s'appuyer de ton avis sur une question de résidence, et n'écrit rien de personnel. Je pense que ce seront les bâtons flottants de la fable quand tout ceci sera éclairci , excepté que les bâtons viendront échouer dans la boue. Je t'embrasse tendrement«
te
Paris Je 25 août 1811.
...Ton frère se porte très-bien. ......
J'ai écrit au roi, à qui j'ai donné la démission de votre frère ; il entrera au service de France comme chef d^escadron tout au moins.
Madame Rœderer a été constamment malade cette année; Rœderer a beaucoup d'attentions pour elle : il faut qu'elle ait un grand fond de patience et de douceur pour rester douce et agréable dans cet état.
Cette année n'est pas douce pour moi ; il est heureux que j'aie des affaires qui m'occupent.
Paris, le 1"" septembre 1811.
• . . J'ai appris hier que la commission des requêtes, qui se tient chez le grand juge, avait fort désapprouvé un arrêté de M. Jannet, qui, m*a-t-on dit, condamne un ci-devant fermier du sel à payer tout ce qui manque à la recette de la régie, qui a été substituée à la ferme. J'ai dit à l'un d'eux qu'au fond il y avait un principe de justice, parce que le fermier avait
dû faire une vente extraordinaire à l'époque où l'on a annoncé unr snthaussement de prix , les particuliers s'élant afpprovisronnéa, pour l'éviter sur leur consommation de six mois, d'un an, plus ou moins. Mais le gain n'étant pas criminel, ni même répréhensible, il y avait lieu peut-être à une taxe administrative au delà du prix du bail, mais non à une condamnation pénale.
L'Empereur est à Compiègne depuis deux jours. Il paraît certain que ces jours-ci il part pour une longue tournée sur les côtes, depuis Flessingue jusqu'aux villes anséatiques...
M. deGirardin, M. de Boufflers et autres mé demandent sans cesse de tes nouvelles. Tes lettres ne me disent jamais rien pour personne. Ton frère m'écrivait toujours d'Espagne quelque chose pour eux et pour madame Roederer. Cela leur faisait plaisir et à moi aussi...
M. Costaz est toujours à chanter merveilles sur ton compte, et quand j'ai besoin de quelque recommandation dans les bureaux , je suis sûr de le trouver.
Paris, le 20 septembre 1811.
Je suis bien aise que tu n'aies pas oublié mes petites statues. Je connais de réputation Massimiliano. C'est de lui qu'est la petite statue de rouge antique que j'ai. J^ai fait dans le salon d'en haut, qui était autrefois la salle de danse, et depuis ma bibliothèque, une espèce de muséum qui m'amuse beaucoup.
J'ai fait passer au ministre de la police un extrait de tes lettres des 3i août et 6 septembre, concernant le brigandage.
Le roi a eu la bonté de m'écrire de manière à*me tranquilliser. Je t'ai écrit aussi que j'avais donné au roi la démission de ton frère.
Voici la réponse du roi :
Madrid, 27 juillet 1811.
«J'ai reçu votre lettre du 27 (juin), mon chei Rœderer. J'ai rempli votre commission. , . .
Il me reste à regretter la perte de votre fils; mais vous le gagnez, et je dois m'en consoler sous ce rapport et sous celui de son avance ment, car, en vérité, rien ne prospère autoui de moi, et je suis inhabile ou malheureux dm^ mes désirs pour la prospérité des personnes
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
qui se sont attachées à moi. Je vous prie de croire, et dites-le à votre fils, que je compte sur son attachement à Paris comme à Madrid, ainsi que sur le vôtre, et persuadez-vous Tun et l'autre que les distances ne peuvent rien sur mes affections.
« Agréez ma sincère amitié.
« Votre affectionné ami,
a Joseph. »
Voilà ton frère capitaine français. J*attendais la réponse du roi pour demander à l'Empereur un avancement et de l'emploi. J'espère qu'il rentrera au moins comme chef d'escadron. Malheureusement l'Empereur part ou est parti pour Boulogne, la Côte-du-Nord , la Hollande, etc.
Cette année-ci n'est pas heureuse pour moi. On va ruiner le Journal de Paris par la prohibition des annonces. Un employé de mes bureaux m'a escamoté 5,000 francs , il y a dix jours; mais cela n*est que le mal de la bourse. Je n'en parle que comme d'accessoires. • • .
as
Paris, le 22 septembre 1811.
... Le Journal de Paris n'appartient plus à M. Maret ni à moi, mais à vingt-quatre actionnaires à qui l'Empereur l'a donné. Cela a été notifié hier aux employés.
• • • M. et madame de Lézay sont ici. Ils te font mille amitiés. Lézay a des parties d'administrateur excellentes. Il a enrichi les communes de son premier département. Il fera beaucoup de bien à celles d'Alsace. C^est dans la txmne économie des communes qu^est la principale source de la prospérité publique. De bonnes cultures appropriées au local , de bonnes races de bestiaux , de bonnes graines , voilà de quoi faire un bien immense. *
Je t'embrasse.
Dusseldorff, le 15 octobre 1811.
... Je suis bien aise de savoir quatre de mes petites statues de faites. Je te prie de faire hâter les autres. J^espère qu'on les emballera aussi bien à Rome qu'on emballe les albâtres à Florence; on les encaisse avec de la sciure de bois, bien serrée. Toutes les statues venant de Rome autrement sont indignement mutilées.
Je suis arrivé ici le 13, d'après un ordre de TEmpereur. S. M. m'avait écrit deGorcum, du
6, qu'elle viendrait dans le grand-duché du 15 au 20, mais tout annonce qu^elle viendra plus tard. Il n'y a encore ici ni maréchaux-des- logis de la cour, ni chevaux de main, ni garde; tout cela précède ordinairement l'Empereur de six jours. Il est probable que Sa Majesté restera une dizaine de jours à Amsterdam, où elle a fait son entrée le 9. Je ne sais ni oii ni quand finira le voyage. Les uns le font aller le long du Rhin jusqu'à Strasbourg ; d'autres le prolongent et Fallongent de Strasbourg jusqu'à Rome. En attendant , les gazettes de Paris ramènent Sa Majesté pour le 20, à Paris ou à Fontainebleau.
Nous avons passé deux jours à Morfontaine^ ton frère et moi, avant mon départ.
M. Beugnot te fait beaucoup de complin)ents.
Boppart enire Coblentz et Majence, le 7 no?. 1811.
Me voici arrêté pour trois ou quatre heures faute de chevaux dans une mauvaise aubei^ du bord du Rhin. J'arrive de Dusseldorff, d'où je t'ai écrit le 15 octobre. Le 2 novembre nous y avons reçu Leurs Majestés et leur nombreuse cour. Elles y ont passé trois jours. Avant-hier l'Empereur est venu coucher à Cologne où je l'ai suivi par son ordre. Sa Majesté en est partie ce matin pour retourner à Saint-Cloud, par Liège, Namur, Mézières etCompiègne. La cour sera le 41 à Saint-Cloud, si elle suit son itinéraire. Pour moi, j'ai pris la route de Mayence et de Strasbourg, afin de n'être pas arrêté à tout moment par les vservices de l'Empereur.,. Je serai, sauf accidents, à Paris le 1 5 ; mais d'ici à Mayence je suis exposé à me voir arrêté à toutes les stations, parce qu'on a dégarni la route pour le service impérial sur le chemin que prend l'Empereur.
J'ai reçu la veille de mon départ de Dusseldorff ta lettre du 16 octobre, n" 93, où tu me parles du succès de ta conscription. Je l'ai lue à M. Daru, qui voulait que j'en parlasse à l'Empereur; mais je n'en ai pas eu l'occasion. M. et madame Maret étaient du voyage, et ont tenu maison à Amsterdam et Dusseldorff; eux et leur suite faisaient une maison de trente-deux personnes. Le prince de Neufchâtelest aussi du voyage, et toujours dans la voiture de l'Empereur. Il m'a beaucoup parlé de ta femme, de toi^ de ton beau-
LETTRES DE M. ROEDERER A SON FILS PUÎNÉ, ANTOINE-MARIE. S6i
père... On lui avait dit ta femme et toi bien malades. Ta lettre da 46 octobre est venue tout à propos pour démentir ce brait-Ià. Une lettre de madame Rœderer, où elle me fait le récit de ce que madame de Longchamps a éprouvé de plaisir à vous voir tous deux à Spolette, avait déjà dissipé l'erreur du prince. C^est, je crois, madame César qui avait écrit cela, en motivant son projet de voyage à Spolette sur la mauvaise santé de sa fille; et le prince en a fait la remarque quand je lui ai dit que la quarantaine Pavait empêchée d'aller vous voir.
J'ai gardé ta lettre dans ma poche pour lire à M. de Lézay, à Strasbourg, ce qui le concerne. J'ai admiré aujourd'hui , sur toute ma route , la beauté des plantations qu'il a fait faire le long des chemins. J'ai vu six lieues de grands et beaux cerisiers qui doivent faire en été le meilleur effet du monde. En Alsace, il se conduit comme à Coblentz. On rappelle le père des paysans, et les matines, le père des maires. Il fait venir en ce moment un quintal de graine de tabac de Virginie , avec lequel il va régénérer cette importante culture en Alsace.
J'ai écrit à l'Empereur au commencement de son voyage en Hollande , au sujet de ton frère. Je ne pouvais le faire plus tôt, la bienséance et le respect exigeant que j^eusse une réponse du roi sur la démission avant de demander qu'il fût replacé en France. L'Empereur a eu autre chose à faire et à penser, sans doute , qu'à me répondre. J'en ai parlé au prince de Neufchâtel et lui ai remis un état de serviceaCologne.il m'a promis de profiter du premier moment pour rappeler ma demande à l'Empereur. Entre nous, je ne compte pas sur sa mémoire, quoique je n'aie pas lieu de
douter de sa bonne volontés
... Sur ce que j*ai dit au [»rince de Neufchâtel, que les chaleurs de ITtalie étaient très-contraires à ta santé, il s'est offert à demander ton changement; je lui ai dit qu'au printemps je lui rappellerais ses bonnes dispositions.
Je t'embrasse ainsi que madame la baronne de tout mou cœur. Madame de Longchamps a - trouvé madame la baronne très-jolie, très-aimable j et je ne doute pas de tout cela. Quand elle aura un petit garçon, elle sera encore mieux. Mais il faut d'avance se résoudre à
prendre ce qui viendra, et ne pas tourmenter une pauvre petite femme de désirs qu'elle ne peut satisfaire, et de la crainte de déplaire par un événement dont elle n'est pas maîtresse. J'ai vu celte année deux. pauvres femmes, à Paris, tourmentées de cette idée : Que dira mon mari, si j'accouche d'une fille? — Et parbleu , Madame, c'est à vous de vous plaindre de lui, s'il ne vous a pas fait un garçon?
Paris, le 12 décembre 1811.
. . . Ton frère a reçu hier un arrêté qui l'admet à rentrer au service de France, mais au grade qu'il avait en France. Le voilà capitaine de chasseurs du 27«ou22«qui est àDantzick. Il va s'y rendre, cela est l'exécution du décret. L'Empereur n'y a pas encore dérogé; mais j'espère, sous peu de mois, le grade de chef d'escadron, et l'année peut-être ne finira pas sans que nous le revoyions colonel. L'Em- |)ereur est bien disposé pour lui.
J'ai pris ton valet Antoine à mon service. Jusqu'ici j'en suis content. J'ai vu hier M. Bischi, qui me dit que tu dois m'avoir écrit pour lui. Je lui donne à dîner ce soir sur sa bonne mine et sur la foi d'Antoine , qui m'a dit que tu le recevais bien; et puis il a gagné mon cœiur par sa manière de parler de madame RoDEBER, machère belle-fille, que tout le monde aime comme si c'était de tout mon cœur...
P. S. Je rouvre ma lettre pour te dire que ce matin, au lever, le ministre de la police est venu à moi et m'a dit qu'il avait remis avant-hier à Sa Majesté un rapport de Rome qui ne tarissait pas en éloges sur l'administration du Trazimène, et que l'Empereur avait dit: Voi/à des hommes comme il en faut. Il m'a exprimé beaucoup de joie de celle occasion d'ajouter au contentement de S. M.
Paris, 29 janvier 1812,
J'ai reçu les petites statues rouges, la blaoche n'est pas encore arrivée. Excepté le Mercure, tout est mauvais. Celle que j'ai achetée ici 440 fr. est charmante. Il est clair qu'il ne faut pas faire travailler les Romains, mais acheter le travail fait quand il convient. Je ne t'en remercie pas moins. Puisque M. Travaglini a bien réussi, à la vérité dans une proportion plus favorable à l'art, je lui demande trois autres statues qui feront pendant avec celle que tu
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
m'envoies par M. Pagani, c'est-à-dire encore une statue de femme et deux d'homme. Le nu est préférable aux draperies quand il est bien fait. Cependant tu peux demander les mâles drapés et les femelles in naluralibus. Afin de ne pas me donner des doubles de ce que j'ai^ je te dirai que je possède un Hercule Farnèse de 22 pouces> un Faune tenant dans ses bras son enfant, une Vénus de Médicis^ l'un et l'autre de môme grandeur (22 pouces), et enfin ta Vénus aux belles fesses, de 18. Jemettrai lesquatre statues de 18 pouces dans le salon doré durezde-chaussée sur les quatre tablettes d'encognures.
... Les choses obligeantes du ministre de la police, que je t'ai transmises, et les paroles de satisfaction de l'Empereur^ ont eu lieu sur un rapport du général MioUis; il paraît que c'est un homme très-loyal ^ très-juste et très-bon.
J'ai conféré avant-hier de ton embarras, à l'occasion de la mort de l'archevêque de Spolette, avec le ministre des cultes; il m'a dit : Votre fils s'est très-bien conduit; j'ai déjà rendu compte de cette affaire à l'Empereur^ et répondu à votre fils pour lui dire que l'administration du diocèse devait être remise à l'évéque le plus voisin. Je donne ici à dîner ime fois la semaine à tous les Italiens que tu m'adresses. J'ai sollicité pour Bischi la pension entière. Le mioistre de la police est très-bien.
Je me suis enha'rdi dimanche soir, après mon travail, à demander à l'Empereur une place de chef d'escadron pour Rœderer. S. M. s'est d'abord récriée sur ce que je demandais cet avancement pour un capitaine de deux mois. J'ai répondu qu'il l'était depuis cinq ans en France^ et colonel depuis trois ans en Espagne. S. M. m'a répondu alors: Oh! c'est juste, Avez-vous là.,, (cela voulait dire : Avezvous là un projet de décret?) — Non, Sire. — Eh bien! remettez-moi votre demande. J'espère donc avoir cette semaine la nomination. L'empereur est éminemment juste. La justice est la \Taie bonté des princes. Mais, outre cette bonté-là , il a aussi celle qui vient du cœur : c'est un homme immense, et c'est un homme excellent.
J'ai reçu une belle petite lettre de madame la baronne. Je lui répondrai un de ces joursci, quand j'aurai fait ma barbe, car je me dispose à bien l'embrasser.
Paris, le 22 février lâl2.
... J'ai parlé ce matin au prince de Neufchàtel de tes demandes, l'une d'un congé, Taqtre d'un changement; il approuve fort l'une et l'autre. Il m'a dit que le ministre de l'intérieur suffirait pour le congé, mais que pour le changement il fallait attendre la vacance d'une préfecture convenable, et qu'il la demanderait.
L'Empereur lui a renvoyé la demande d'une place de chef d'escadron que je lui ai remise par écrit, parce que j'y avais joint une autre prière, celle de le nommer aide de camp du prince. Le prince fera incessamment son rapport...
Tes affaires von\ bien. II y a du bien joué dans ton fait; mais aussi il y a du bonheiu*. II faut toujours remercier le ciel de n'avoir point failli dans les affaires, car il y a cent occasions où toute la prudence du monde est en défaut. Souviens-toi, pour être modeste, qu'à Naples tu gagnais beaucoup d'argent au wisht, parce que les cartes venaient bien, plutôt que par la force de ton savoir. Au reste, je te félicite de m'avoir réduit au point de n'avoir plus rien à te prêcher que la modestie. J'ai envoyé ton rapport ou ta situation à M. Kegnaud de Saint- Jean d'Angély, en lui écrivant que tu me l'avais adressé pour lui, et que c'était l'homroa^ d'un de ses élèves, etc.
Je veux te dire quelques mots sur les subsistances : c^est une matière sur laquelle je ne sais si tu as eu occasion de réfléchir. Ta règle doit être de ne pas souffrir que dans ton département il y ait opposition à la circulation , ni à la sortie pour d'autres départements voisins; et de jeter les hauts cris si les départements voisins mettaient obstacle à la sortie de leurs limites pour venir dans le tien. Les maires sont sujets à vouloir retenir pour leur commune le grain qui s'y trouve; les souspréfets dans leur préfecture. Point de tolérance pour tout ce qui met obstacle à la circulation intérieure.
Je reçois ici de mon mieux tous les Italiens que tu m'envoyes; ils sont ennuyeux comme la peste; mais à dîner on ne s'aperçoit pas d'eux parce qu'ils mangent et qu'on mange. L'Empereur est établi près de nous à l'Elysée avec l'Impératrice, Le roi de Rome est toujours aux Tuileries.
LETTRES DE M. RÛEDERER A SON FILS PUÎNÉ, MARIE- ANTOLNE. 563
M. de Talleyrand vient habiter Tancien hôtel de ITnfantado^ au coin de la rue Saint-rFlorentin ; sa maison a été achetée par TEmpereur 2,180^000 fr* Gela passera à ses créanciers : c'est une énigme pour beaucoup de gens que cette fortune ou cette infortune. Bien des gens s'obstinent à le croire riche. 11 parait que ses livres sont en gage chez un banquier; ils sont certainement chez un banquier, rueduGros- Ghenet; mais est-ce en nantissement^ ou vendus, ou en dépôt?...
Paris, le 9 mars 1812.
Ton frère , mon cher Toni , est nommé chef d'escadron au S*' régiment dechevau-légers^ ci-devant lanciers polonais^ très-bonne troupe qui probablement aura à travailler dans la campagne qui va s'ouvrir^ campagne dont les préparatifs surpassent toutes les idées qu'on s'en peut faire; on pourrait dire que c'est l'immensité qui travaille pour l'éternité, car le but est la consolidation de l'ordre établi.
S. M. n'a pas approuvé la demande d'être aide de camp du prince de Neuchâtel. Ton frère convient que l'Empereur a raison d'exiger qu'on apprenne son métier dans un corps, et il est fort content. Il a un des meilleurs et des plus beaux chevaux de la Normandie, je veux dire un excellent cheval, et un autre cheval excellent et superbe. Il part le 15 pour Munster.
M. le comte d'Hédouville va cette semaine dans sa sénatorerie , dont le Trasimène fait partie; c'est un homme excellent et très-agréable par sa politesse et ses bonnes manières. Il fera quelque séjour à Spolette. Tu sais ce qui est dû à un sénateur faisant son entrée, puisque tu étais avec moi quand j'ai fait cette cérémonie en Normandie ; mais la personne de M. dHédouville inspire encore plus que sa place ne demande. Il commandait à Rayonne quand j'ai été en Espagne; il nous a comblés ton frère et moi...
Je te recommande toujours d'être impitoyable pour tout ce qui tendrait à arrêter la circulation des gmins, sous prétexte de besoins locaux , d'accaparement , etc. Il y a deux ennemis à craindre : l'étranger, qui voudrait faire des exportations; le peuple ignorant ou les séditieux, qui voudraient empocher la circulation.
J'ai donné à dîner au sous-préfet auditeur qu'on t'envoie; c'est un petit jeune homme qui a Tair éveillé et spirituel.
lOS Paris, le 2? mare 1812.
... M. de Montalivet ne m'a point annoncé de congé pour vous. Il a pourtant travaillé mercredi avec l'Empereur : cela m'a fait craindre un délai. L'absence de S. M. rendra plus nécessaire la présence des fonctionnaires à leur poste. L'Empereur a dit samedi à M. de Girardin : « Les gens fidèles et capables ne manquent pas pour l'intérieur. G'est«ux extrémités de l'empire qu'il m'en faut, et c'est là qu'on peut me donner des preuves de véritable zèle...»
Je vous ai écrit que votre frère était chef d'escadron et point aide de camp du prince de Neuchâtel; il part après-demain, bien portant.
Paris, le 30 mars 1812.
... Ton frère est parti hier pour Sedan , où est le dépôt de son corps , s'y faire reconnaître, et aller de là à la grande armée.
Moi je pars demain pour aller à Gaen organiser les trois cohortes de la 14** division militaire. Je suis le seul sénateur civil qui ait cette mission ; elle me liendi'a cinq semaines hors de Paris. — Je présume qu'à mon retour je trouverai l'ordre d'aller à Dusseldorff et d'y rester tant que l'Empereur sera plus loin. — On n'annonce pas encore le départ comme trèsprochain...
Cacn, le 22 avril 1812.
Depuis que je suis inspecteur général, et que je forme des bataillons, je suis fort occupé, comme tu peux croire; mais mon affaire va très-bien et sera une des premières finies. J'espère être de retour à Paris le 10 ou le i2 mai. Je suis bien content de la réception que tu as faite à M. il'Hédouville ; il n'y a qu'une chose qui me pique dans ta relation : c'est ta prétention d'avoir un théâtre plus joli que le mien d'Alençon. Le mien n'est pas celui où tu as fait briller les talents. J'en ai établi un dans la salle à manger en bas, avec coulisses^ toile d'avaut-scène superbe, trois belles toiles de fond, etc. Alençon est le modèle des sénato-
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
reries: c'est TEmpereur qui le dit et qui Ta visitée ; aussi est ce aulre chose que ce que lu as vu. Ce qui m'en plaît, c'est que le sénat a ordre d'acheter une maison à Caen pour y établir la sénatorerie ; de sorte que celle d'Alençon sera à vendre et que je l'achèterai. Nous y verrons, j'espère, la priwa donna de Spoletie. J'ai déjà des places retenues par des amateurs...
CacD, le 30 avril 1812.
... J'apprends une triste nouvelle : Deslandes a été tué près de Viltoria, et sa femme, qu'il ramenait prête d'accoucher pour faire ses couches en France , a été prise par les brigands. Il parait qu'il quittait l'Espagne, ayant eu des mécontentements du côté de sa femme même.
Tu auras vu que madame Mollien est tombée de sa fenêtre du premier étage dans son jardin; il parait qu'elle n'a rien de cassé, mais toute la machine est lésée , et l'on a la triste certitude qu'elle ne se rétablira que difficilement. Il parait qu'elle avait été atteinte d'un ctourdissement , et qu'elle se sera assise sur l'appui de la croisée pour prendre l'air et sera tombée en défaillance.
Ainsi va le monde...
Paris, le 17 mai 1812.
Je t'envoie une lettre que la reine d'Espagne te recommande. Elle prend intérêt au sieur Gazzoli, parce qu'elle a été logée chez lui ainsi que le roi, je ne sais à quelle époque, et qu'elle a éprouvé beaucoup d'empressements de leur part et de bons soins. — 11 paraît que le décret du 4 mai, que je lis dans le bulletin n^" 434, fournit une occasion favorable de changer la condition de Carlo Gazzoli, s'il veut prêter serment.... Fais tout ce qui peut être agréable à la reine et compatible avec tes devoirs : tu sais à quel point elle a toujours été bonne pour nous et respectable.
La princesse de Neuchâtel m'a fait hier compliment de la grossesse de madame Rœderer, ainsi que madame Léopold et madame de Sandizell. J'ai dit que je n'y croyais pas encore parce que ma belle-fille m*avaît écrit de n'y croire que quand elle me l'écrirait.
Il paraît que tous les Français reviennent de
Naples. J'ai aujourd'hui à dîner les Longchan)p et Duclos, du Trésor. Madame de Longcbamp a le front coupé en deux par le milieu^ depuis le nez jusqu'aux cheveux, d'une chute qu'dle a faite sur l'angle d'un des montants de son lit , en allant se coucher. Elle va bien. C'est à peu près la même histoire que celle de madame Mollien, qui est tombée par sa fenêtre : elles étaient toutes deux en défaillance. Les suites seront plus longues pour madame Mollien, qui n'a pu encore changer de position dans son lit...
J'ai reçu des nouvelles de ton frère ; il part le 20, avec deux cents hommes de son corps, de Sedan. Il va à Berlin joindre son r^iment
J'ai laissé le pain à dix sous à Caen . à sept à Rouen ; mais M. de Girardin et M. Méchin sont deux hommes différents.
Je suis prié d'être parrain du nouveau fils qui \ient d'arriver à M. de Girardin, et Ton m'a un peu pressenti pour celui qui est en train chez madame Méchin. Je serai ainsi dans les préfets par toutes sortes de liens.
Paris, le 7 juin 1812.
Roederer a dû être à Mayence le 4 juin. J'attends de ses nouvelles. Il marche avec deux escadrons qu'il commande. Il va en Pologne.
6... est ici depuis le surlendemain de son départ ; il fait son divorce.
loe
Paris, le 17 juin 1812.
. . .J'ai reçu de Terracine, en date du 15 a\Til, une lettre d'un homme avec qui j'ai fait le voyage de Bayonne à Madrid et de Madrid à Bayonne. 11 se nomme Desmolands. C'est un ancien officier de marine, qui a été chouan et puis corsaire. Très-bon navigateur, homme d'entreprise, qui a très-bien servi le roi Joseph, et qui a planté des cannes à sucre dans les marais Pontins. Sa lettre est d'un homme d'esprit, et son projet est le plus raisonnable de ceux que l'on a conçus pour faire fournira l'Europe du sucre par l'Europe. Il m'écrit qu'il doit t'aller voir. Comme il y a de l'aventurier dans l'homme, il faut jouer serré avec lui; mais, s'il peut réussir, je pense que ce qu'il y aurait de mieux à faire pour le Trasimène serait d'y favoriser la culture de la canne. Certainement cela vau-
LETTRES DE M. RCEDEREft A SON FILS PUÎNÉ, ANTOINE-MARIE, SB»
drait mieux que la betterave. Dcsmolands est un homme de ressource (plus que de morale), il avait de grands capitaux quand je Tai vu. Je crois que depuis ce temps-là il les aura fort écornés. Mais c'est un homme qu'on peut faire servir utilement.
J'ai reçu des lettres de ton frère de Mayence et Francfort, du 3 et du 7. 11 va à Berlin et doit y rester à présent... «
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Paris, Ie2juillell813,
J*ai reçu une lettre de Rœderer, de Leipsick, en date du 15. 11 marchait sujr Posen. Le S* régiment, dont il est chef d'escadron , fait partie du 2« corps de la grande armée commandée par le général Oudinot« C'est une bonne position.
La reine d^Ëspagne est toujours très-dangereusement malade. Un érésipèle qui dure depuis vingt-sept jours, fièvre continue avec redoublement. Ce serait un grand chagrin pour moi que sa mort...
Paris, le 4 septembre 1812.
... Je te trouve fort sage de ne pas vouloir de congé équivoque et en temps inopportun. En toutes choses il faut saisir le moment et savoir l'attendre.
... Ta lettre n** 126 m'apporte tes réponses au ministre de l'intérieur sur les effets des décrets des 4 et 8 mai. Le papier que tu as brouillé pour un premier travail que tu as jeté au feu est pourtant du papier bien employé. Si tu n'y as pas donné de solution aux questions générales tu les as étudiées, c'est toujours une bonne chose que l'étude , même sans résultat actuel, parce qu'elle dispose à recevoir le trait de lumière que l'expérience, qu'une bonne conversation, que le mouvement naturel de l'esprit peuvent y faire entrer d'un moment à l'autre.
Les décrets du A mai et du 8 ne sont pas, je crois, ce que le commun des préfets ont •pensé, ni peut-être les ministres. Ils sont des actes de la haute politique de l'Empereur ; politique à laquelle les principes économiques sont quelquefois obligés de céder ou de se ployer.
L'Empereur partait. Le grand nombre des préfets étaient assaillis par la populace igno-
rante qui les accusait du haut prix des grains. Le soulèvement de Caen pouvait en faire crain-> dre d'autres. Dans ces circonstances, l'Empereur fait une loi de maximum , mais sans l'accompagner de peines, et laissant aux préfets une latitude dont ils pouvaient faire ce qu'ils voulaient.
Par le maximum l'Empereur s'assure, assure à son pouvoir la gratitude et la soumission populaire. S'il y a des émeutes, la sédition ne dira pas : a Renversons le Gouvernement ; » elle dira : « Si l'Empereur le savait/ « il voulait notre salut, notre bien-être; s'il était cf là, nous ne serions pas malheureux. »
Par l'arbitraire remis aux préfets pour la taxe du maximum, il les préservait eux-mêmes des injures du peuple. Car qu'un préfet taxe le blé 3i fr. quand le prix naturel du négoce est 60, c'est-à-dire quand la proportion du besoin avec les moyens veut que le prix soit 60 fr., le résultat de la taxe et de la condescendance de M. le préfet pour le peuple qui veut toujours le pain au même prix quoiqu'il soit plus rare, et qui veut toujours en consommer autant quoiqu'il y en ait moins, ce résultat de la taxe, dis-je, est de faire qu'il ne se trouve point de pain chez le boulanger, point de blé au marché. Alors le peuple est puni par la disette de sa prétention déraisonnable au bon marché; et comme cherté vaut mieux que famine, ei diminution de ration que privation de ration, le peuple vient implorer le haut prix qui, la veille, le rendait furieux ; et quand, en haussant la taxe, M. le préfet a ramené l'abondance au marché, on le remercie au lieu de le lapider ; et c'est ainsi , selon moi, que la loi devait être entendue.
Je t'écrirai quelque jour plus longuement sur cette affaire. Au reste, la question du commerce des grains est discutée à fond dans quatre ouvrages : l'édit de M. Turgot; les dialogues de l'abbé Galiani (Napolitain) ; la réponse de l'abbé Morellet à l'abbé Galiani , et enfin le livre de M. Necker sur la législation et le commerce des grains. Toutes ces discussions sont purement économiques. L'Empereur vient de montrer que les questions de subsistances peuvent être quelquefois réglées par la politique. C'est à quoi les économistes n'ont pas pensé I Cela n'empêche pas que les principes en ceci comme en tout ne soient
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
bons à connatlre; Texpérience de cette année est tout en faveur des principes. Elle les tire même de toute espèce de doute. Mais ce n'est pas L'Empereur, ni ses décrets des 4 et 8 mai^ qui y ont été contraires; ce sont les préfets^ qui ne les ont pas entendus, ou les ministres qui les ont mal fait entendre. Il m'a paru que M. l'archichancelier, en cela comme en bien d'autres choses^ avait été plus éclairé que le ministre chargé spécialement de cette affaire. L'Empereur^ par une apparente condescendance aux opinions populaires , a voulu sauver à la fois l'autorité suprême et ses autorités locales des ftireurs populaires, et mettre les préfets à même d'éclairer le peuple^ par une expérience frappante^ sur la nécessité de patienter et de se réduire. Voilà, je crois, ce qu'a voulu et dû vouloir la haute sagesse de l'Empereur au moment où il s'éloignait de l'empire...
Je n'ai pas de nouvelles de Rœderer depuis le 15 juillet; son corps a perdu des hommes et des chevaux dans une action; mais le bulletin ajoutait : 11 n'y a pas eu d'officiers de tués. J'ai toujours pour principe, le plus que je puis : Point de nouvelle, bonne nouvelle; les mauvaises arrivent à tire d'ailes. Au reste le général Partouneaux vient de m^en donner dlndirectes du 10 août : il se portait bien...
Paris, le C septembre 1812.
Je viens de recevoir, mon cher Toni , une lettre de ton frère, en date du 9 août et de Wilna : il continuait sa route ce jour-là même sur Witepsk,
lis
Paris, le 22 septembre 1812.
Je t'engage fort à ne pas laisser fréquenter les sorciers par ta femme; on ne sait pas les ravages que peut faire certaine prophétie dans l'imagination ; si ce n'est dans un moment c'est dans un autre; c'est un objet de police, selon moi, de la plus haute importance que d'empêcher Pexercicede cette profession.
Je n'ai point de nouvelles de ton frère depuis celles dont je t'ai donné avis, datées de Wîlna du 9 août.
A madame Rœderer.
25 septembre 1812.
Ma chère fille, je suis bien touché de votre longue souffrance. Mais, mal passé n'est que songe. Votre convalescence sera plus courte que votre accouchement, puisque vous ne souffrez, suivant vos médecins, que par trop de santé. Dieu vous y maintienne, nonobstant les accidents auxquels trop de force expose, disent-ils. Les garçons, au reste, sont d'une fabrique plus facile que les filles; il faut vous mettre à en'faire pour votre commodité. Je ne vois même que celte raison-là qui soit décisive; car si en faisant des filles, vous ne faites pas ce qu'il y a de mieux, vous faites au moins ce qu'il y a de plus aimable. Elles rendent la maison plus agréable que les garçons, on les marie plus tôt; elles sont une compagnie pour leur mère jusqu'à ce qu'on les marie, et une société après leur mariage. Les garçons ont leurs inconvénients. Mais c'est un mal nécessaire. Résignez-vous-y. Je vais aller voir votre chère tante et me déclarer son compère ; je la trouve une très-agréable personne. Dites, je vous prie, à votre mari , de vous embrasser pour moi. Je lui écrirai demain.
Je n'ai point de nouvelles de Rœderer, mais comme les mauvaises nouvelles arrivent les premières, je tiens que point de nouvelles c'est bonne nouvelle.
Recevez l'assurance de ma tendre affection.
lis
Alençon, le 18 oetobre 1812.
J'ai reçu le 15, veille de mon départ de Paris, mon cher Toni, une lettre de ton frère datée du château de Sarnopole, à quatre lieues au delà de Pololzk, et du iâ septembre; il se portait très-bien. Il me dit que l'armée se repose, et il paraît qu'il était en cantonnement.
• , . J'ai passé par Rouen pour venir ici. C'est un détour de seize lieues que j'ai fait avec plaisir pour voir notre ami M. de Girardin. Il m'a chargé de mille amitiés pour toi. 11 était en pleine conscription ; mais il a obtenu de faire toutes ses opérations à Rouen sans se déplacer, at-
LEITUES DE M. UOEDERER A SON FILS PLlNÉ, MARIE-ANTOINE.
tendu l'importance de la ville qu'il habite. Il ine paraîtrait désirable qu'il en fût ainsi dans toutes les grandes préfectures. Il n'en est guère où les affaires puissent se passer un mois ou six semaines de la présence de Tadministrateur^ et si Ton faisait partir de suite du cheflieu sans renvoyer les conscrits pour pleurer trois semaines dans leurs familles^ il n'y aurait toujours qu'un seul voyage au chef-lieu et beaucoup d'angoisses de moins pour les parents. On se dirait adieu le jour de Tappel au chef-lieu 9 avec Fespérance de se revoir, ce qui serait moins pénible. Ceux qui reviendraient avec un bon numéro seraient reçus avec un redoublement de joie.
Je proposerai à l'Empereur d'introduire cette méthode dans le grand-duché de Berg.
J'ai envoyé une caisse de gelée de pomme à madame de Lasalle, ma commère^ quoiqu'elle ne m'ait pas encore reconnu en qualité de compère: c'est pour l'y préparer; après quoi je ferai une corbeille dans toutes les règles. Elle est à la campagne et n'ai pu la voir depuis six semaines.
Paris, le 35 octobre 1812.
Mon cher Toni, j'ai voulu être assuré des principaux faits de la nuit du vendredi à samedi avant de t'en écrire ; voilà pourquoi j'ai tardé jusqu'aujourd'hui.
L'ex-général Mallet^ détenu depuis plusieurs années pour je ne sais quelle conspiration mal à propos étouffée par le précédent ministre de la police , et depuis quelques mois ne l'étant plus que pour la forme dans une maison de santé d'où il sortait à peu près à volonté, se rend à trois heures du matin à la caserne de Popincourt^ où est un bataillon ou une cohorte de la garde national^ ; il y fait proclamer un sénatus-consulte de sa fabrique qui annonce la mort de l'Empereur et ordonne un changement de constitution. Le bataillon lui promet obéissance. Il va à une autre caserne et gagne encore quelques troupes. Il marche alors bien eseorté à la Force, et il en fait sortir les ex-généraux Lahorie et Guidai , et quelques autres personnes, au nombre desquelles était le général Emouf , qui n'était pas de leur complot. A la Force les trois généraux se partagent le travail. Mallet se rend chez le général Hullin,
Lahorie chez le ministre de la police, Guidai à la préfecture dq police, twis avec de la troupe. Mallet ordonne à Hullin de le suivre en prison; Hullin demande par quel ordre. Mallet lui dit de passer dans son cabinet et qu'il le lui fera connaître. Ils y entrent. Mallet lui tire un coup de pistolet dans le cou. La blessure est grave; la balle n'est point retirée; on ne désespère pourtant pas de la vie do Hullin. 11 était alors sept heures ou environ. De chez Hullin, Mallet se rend chez Doucet, chef de rétat-major de la place, pour l'expédier de môme. Doucet a vu le geste de Mallet, qui cherchait son pistolet, et lui a saisi lé bras, et il l'a tenu jusqu'à ce qu'il fût venu un aide de camp ou un aide-major à son secours; c'est un nommé Laborde. Pendant que cela se passait à la place Vendôme, Lahorie était chez le duc de Rovigo; il l'a trouvé au lit, l'a fait lever, lui a ordonné de le suivre. Le duc ayant voulu parler aux soldats qui étaient là, Lahorie lui dit : « Si t4i dis un mot, tu es mort, » et lui montre des pistolets. Le duc s'habille ; on le mène à pied jusqu'à la rue des Saints-Porcs. Là on le jette dans un cabriolet et on le conduit à la Force. Le concierge, tout en l'appelant Monseigneur et ne comprenant pas comment M. Lahorie, délivré depuis une heure, faisait empri sonner le minisire, l'emprisonne pourtant. Pendant ce temps-là M. Lahorie était installé à la police ; il donnait audience aux chefs de division , leur promettait protection. H se faisait servir à déjeuner; il se faisait prendre mesure d'habit de ministre par Sandoz, et il faisait mettre les chevaux du ministre pour aller, dit -on, expédier Frochot. Dans le même temps Guidai opérait chez M. le baron Pasquier et le menait à la Conciergerie.
Mais, vers neuf heures, M. l'archichancelier était instruit de tout. Le duc de Feltre, chez qui Emouf s'était rendu pour savoir ce qu'il devait penser de son élargissement, était instruit aussi. Les ordres étaient déjà donnés à la garde impériale ; les deux prisonniers furent bientôt rendus à leurs fonctions; ils trouvèrent à leur retour dans leur hôtel tous leurs agents et de la force de bonne force. A trois heures les trois coquins étaient arrêtés. Les ti*oupes égarées étaient rentrées bien honteuses à leur caserne et consignées ; une vingtaine de personnes arrêtées.
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
Une commission militaire a été nommée^ bien que M. Regnault ait été sur pied, ou plutôt à cheval, toute la journée ou à peu près, M. le sénateur Dejean est président de la commission. Voilà le commencement et la fin de cette conspiration.
Le peuple a montré une vive indignation et a beaucoup crié Vive l'Empereur f
Je ne fais aucune réflexion. Paris n'a pas eu le temps de s'alarmer. Les trois quarts des habitants ont appris en même temps le commencement et la fin de cette affreuse crânerie.
Je t'embrasse et madame la baronne tendrement.
jP. s. m. de Girardin m^a chargé de beaucoup d'amitiés pour toi. J'ai dit hier à M. Regnault ce que tu m'écris pour lui.
Paris, le 11 novembre 1812.
J'ai reçu hier, mon cher Toni, une lettre de ton frère, datée' du château de Sasno le 27 septembre ; c'est à huit lieues de Polotzk. Il se portait très-bien et se louait beaucoup de la douceur de la température; il n*avait pas encore gelé.
Je recevrai ton vieux Paillard> qui était devenu pillard, mais je ne le garderai pas. J'ai assez de gens, et trop, pour le train que nous mènerons cet hiver , à moins que l'Empereur ne revienne. Je suis assez content de ton Antoine, qui est frès-bon courrier et assez rangé.
Je t'embrasse tendrement. Je n'ai pas encore pu joindre madame Lasalle; je lui ai écrit de Rouen, où j'ai été passer vingt-quatre heures avec M. de Girardin, pour lui demander si elle m'avouait pour son compère, et je lui ai envoyé à compte de la gelée de pomme. Elle ne m'a pas répondu.
Paris, le 24 novembre 1812.
Mon cher Toni, je viens de recevoir une lettre de ton frère, en date du 7 courant. Je ne sais comment elle m'est venue; elle ne porte aucun signe de poste, mais on ne peut en avoir de plus fraîche ; de sorte qu'elle me tranquillise sur ce qui le concerne dans les affaires où le général de Wrède a été engagé, et où il s'est trouvé sous ses ordres, ayant été détaché momentanément du 2* corps d'ar-
mée. Le maréchal Saint-Cyr a été légèrement blessé. Le maréchal Oudinot a repris le commandement du 2* corps...
J'attends depuis dix jours la procuration de madame Lasalle, qui m'avait promis de me l'envoyer ; en attendant voici la mienne. J'ai envoyé à la marraine une corbeille dans les règles. Il y a un portrait d'elle au Salon qui est un des tableaux les plus fêtés ; il est de Gros. Elle est représentée en pied, regardant le buste de son mari, un mouchoir à la main et en robe de deuil. Sa fille la tire à elle pour la distraire.
Paris, le 17 décembre 1812
... Je n'ai point de nouvelles de Roederer postérieures au 7 novembre. Il s'est passé depuis ce temps bien des affaires où il a dû se trouver. Je suis fort inquiet...
Je suis fâché que tu aies Dubois dans ta maison ; la familiarité pourra affaiblir son zèle, car il est arrivé au dernier but, celui d'être bien avec toi. J'ai bien reconnu qu'il n'était rien moins que fort, et, au reste, son préfet La Magdelaine n'est rien moins qu'un administrateur; c'est un bon explorateur et un homme sûr : voilà son mérite: Il reprend un peu de force depuis qu'il fait usage du kina en infusion. On ne se fait pas l'idée de la manière dont les nouvelles de sa santé sont reçues à Alençon; sont-elles mauvaises : on ne dit rien par décence, mais on se regarde avec contentement; annonce-t-on du mieux : il est certain que l'afDiction est générale. Il n'a ni un ami, ni un domestique affidé, ni un parent près de lui.
lao
Paris, le 8 de Tan 1813.
'Enfin, après deux mois d'attente, mon cher Toni, j'ai reçu indirectement des nouvelles de votre frère ; il a eu les dents de devant enfoncées par une balle, qui Jieureusement n'a pas été plus loin. Les dents sont coupées à fleur de la gencive sans que la couronne en soit éclatée, de sorte que les racines pourront recevoir des dents artificielles qui rendront le môme service que les autres. Les lèvres ont été peu endommagées. Il n'a rien eu d'emporté, de sorte que la cicatrice sera peu apparente et ne le défigurera point. Cela est arrivé le 28, apr^s le pas-
LETThES DE M. RGEDERER A SON FILS PUÎNÉ, MAUIE-ANTOINE. 569
sage de la Bérésina. Le 30^ M. Gourgaud^ ofticier' d'ordonnance de l'Empereur, Tayani trouvé dans un bivac voisin de celui de Sa Majesté^ remmena près de M. Ivan, chirui^ien de PEmpereur. M. Ivan le pansa et estima qu'il ne résulterait rien de fftcbeux de cet accident : c*est lui-même qui me l'a dit ici^ où il est revenu avec l'Empereur. Le 5 décembre. M. Gourgaud^ qui est aussi de retour à la suite de PEmpereur^ a quitté Roederer en deçà de Wilna^ et il dit que ses lèvres se cicatrisaient; il Ta engagé à revenir. Rœderer n*était pas décidé^ ayant encore des chevaux et des gens plus que tous les généraux ; si bien qu'il en a donné un à Gourgaud et un à Ivan, sans quoi ils auraient été à pied jusqu'à Wilna. J'attends avec beaucoup d'impatience des nouvelles directes de Rocderer; je n'ai pas eu de lettre de lui postérieure au 7 novembre. — Le préfet d'Alençon parait avoir repris de la santé^ mais non pas trop de bon sens : il s'étouffera quelque jour par une indigestion.
On parle du couronnement de Timpératrice : il paraîtrait que le pape fera la cérémonie. Bien des gens pensent que cela le reconduirait à Rome. Tout cela me parait peu assuré jusqu'à présent : il n'en faut pas parler...
A madame Rœderer,
Paris, le 8 de Tan 1813.
Je n'ai pas attendu, ma chère fille, le désir que vous m'exprimez pour solliciter du ministre de l'intérieur la permission qui vous est nécessaire pour le voyage de Paris; il doit l'avoir soumise ces jours-ci à Sa Majesté, il faut attendre la réponse. A moins qu'il n'arrive quelque chose de nouveau en Italie, je ne vois pas ce qui empêcherait cette réponse d'être favorable.
J'aurai bien du plaisir à vous voir, ma chère fille, ainsi que vos enfants, et j'en ai une grande impatience; soyez bien assurée de ma vive tendresse.
ist
Paris, le 10 de Tan 1813.
Je t'envoie, mon cher ami , un billet que je viens de recevoir de M. Montalivet. Hâte-toi de profiter de ta permission, car le printemps
pourra encore rappeler l'Empereur dans le Nord. Le couronnement de l'Impératrice est décidé; la question du pape parait ne pas l'être. Annonce-moi à peu près le moment où tu pourras venir à Paris...
Toujours point de nouvelles directes de ton frère.
P. S. Il va se faire une levée sur les dernières conscriptions; elle sera de 100,000 hommes. Si tu peux encore faire cela avant de partir, tv seras le bienvenu. •
Paris, le 12 de l'an 1813.
Voilà ton congé bien retardé, mon cher Toni: 100,000 honomes à reprendre sur 1809, 10, 11 et 12; 150,000 à lever sur 1814, voilà la besogne que prépare aux préfets le sénatusconsulte d'hier. Il n'y a |)as moyen de s'absenter avant cette double opération. Les préfets qui sont ici repartent. Les 150,000 conscrits ne seront pas convoqués tout de suite, mais au printemps. C'est la désertion des troupes prussiennes qui nous vaut cela. Il faut bien faire sentir que leur trahison est un avertissement de ne se fier qu'aux troupes nationales, et que de là procèdent la levée extraordinaire de 100,000 hommrs et la levée anticipée de 150,000.
Le duc de Bassano m'a donné hier des nouvelles de Rœderer; il a appris à Wilna qu'il allait bien. Cela confirme ce qu'en ont dit Gourgaud et Ivan.
L'Empereur ma demandé hier soir s'il était guéri du coup d'épée qu'il avait attrapé. J'ai répondu à S. M. que depuis ce temps-là il avait attrapé une balle qui lui avait coupé les dents. Sa Majesté a demandé où et comment, et si j'en avais des nouvelles, et s'il revenait. J'ai dit que je ne croyais pas qu'il revint. Sa Majesté a demandé ensuite i^flest che/d'escadrofi?» — Oui, Sire. Quelques personnes qui ont entendu cela m'ont dit: a Cela signifie qu'il va être fait colonel. » Je l'espère.
Je t'embrasse. CourageJ. Tu pourras ou profiter de l'intervalle d'une conscription à l'autre pour venir, ou peut-être encore assez hâter la deuxième pour être à Paris avant le départ de l'Empereur, qui ne peut guère partir avant la fin du mois de mars.
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
Paris, le IC janvier 18f 3.
Le couronnement de T Impératrice aura lieu le 15 mars. Tous les préfets y seront appelés; ainsi j'aurai le plaisir de te voir et de t'embrasser. Que n'en puis-je dire autant de ton frère? Je n'en ai toujours point de nouvelles. J'en fais demander à Bourgeot qui arrive de Wilna. Mille tendres compliments à ta femme. «
Paris, le 9 février 1813.
Je présume , mon cher ami, que Tavis qui t'a été donné par le général Miollis t'aura paru digne de toute ton attention k mesure que tu auras lu les journaux de France qui annoncent des dons volontaires de chevaux. H ne s'agit pas de fournir un régiment^ comme l'a fait Paris^ mais des chevaux montés ou non montés. A Paris on prend les cavaliers de la conscription de 1814 qui s'offrent volontairement , et on leur donne un engagement. Ces hommes ne comptent pas sur le contingent assigné pour 18U. Il paraît que dans les départements l'offre volontaire est au minimum de quatre chevaux par canton; du moins c/était celui d'Alençon , et j'en ai ajouté un pour mon compte^ outre six que j'ai donnés à la municipalité à Paris et cinq à Dusseldorff.
Deux jours après que je t'eus fait passer la lettre de M. de Montâlivet, je t'ai écrit que je ne croyais pas possible de quitter ton département avant les levées d'hommes et de chevaux prescrites. Je vois avec plaisir que je ne t'ai exprimé que tes propres sentiments.
Tu me demandes quand se fera la levée des 150,000 hommes de 1814. Depuis plusieurs jours les murs de Paris sont couverts des arrêtés du préfet qui ordonnent aux conscrits de se rendre aux mairies pour la formation des listes...
J'ai parié à M. de Montalivet du désir que tu aurais d'aller à Alcnçon; il m'a dit qu'il ne l'approuvait pas; que tu ne devais sortir du Trasimène que pour passer à une grande préfecture^ comme Lyon, etc. ; que cependant il te proposerait.
Mais hier le ministre de l4.police m'a dit qu'il te proposait pour le Mont-de-Mar$an ou la Nièvre. Il m'a dit que le Mont- de-Marsan allait de-
venir un point de la plus haute importance, à cause des affaires d'Espagne qui^ probable* ment, vont éprouver quelque changement. Je ne puis qu'entrevoir cette haute importance; mais ce que je vois, c'est que c'est bien loin.
Je suis toujours sans nouvelles de Roederer. Je suppose, pour ma consolation, qu'il est prisonnier. J'attends des informations du bureau de la guerre. J'ai écrit à Francfort pour qu'on lui fit tenir des secours par M. Bethman, s'il est à Wilna.
Il y a de la révolte dans le grand-duché de Berg, ce qui donne, ave£ raison, beaucoup d'humeur à l'Empereur. Celte humeur s'étend un peu sur moi; mais je n'en partage pas moins le sentiment de peine que doivent lui eauser les circonstances. J'admire surtout la force de tête et de caractère qui oppose aux difficultés des moyens toujours plus nombreux et plus puissants. La campagne prochaine le montrera plus formidable que jamais.
Je t'embrasse, ainsi que ta fenune, de tout mon cœur.
Paris, le 28 février 1813.
Mon cher Toni, je t'enverrai dans la senmine les 4,000 francs que tu me demandes.
Je viens enfin de recevoir des nouvelles iudirectes, mais trè£*3Ùres, de Rooderer; il est prisonnier à Wilna. Sa blessure à la bouche est guérie ; il était en train (le 2 février) de guérir ses mahis qui ont été gelées, il est libre dans la ville, point maltraité et bien portant. Il m'a écrit, mais je n'aurai sa lettre que dans quelques jours. Le général Dumas a vu cette lettre à Francfoi t-sur-l'Oder, le 2i) du courant, dans les mains d'un M. Mayer, employé des vivres, qui a trouvé le moyen de sortir de Wilna le 2 février, en se donnant pour Prussien , et qui me l'adresse par la poste. Le général Dumas m'a écrit par estaffette tous ces détails^ qui ont mis fin à une longue angoisse. Je t'embrasse.
P, S. L'Empereur m'a parié de toi vendredi, m'a demandé ton âge, et^ encore une fois, si ta fenune était aussi jolie que madame Bruyère. Il m'a dit que tu étais un bon sujet.
Comme il y avait des repos entre ses paroles et qu'il ne parlait point de ton frère, je m'attendais à une triste nouvelle , et je suis parti et rentre chez moi avec la triste conviction que
LETTRES DE M. RŒDERER A SON FILS PUÎNÉ, MARIE-ANTOINE
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tout cela voulait me dire : Ne pensez plus à votre fils aîné; je veux du bien au fils qui vous reste. Hier cette inquiétude s'est dissipée^ et il me reste ^opinion qu^il veut du bien à tous deux et leur en fera.
Paris, le 10 mare 1813.
Je t'envoie, mon cher Toni, la lettre de ton frère, qui m'était annoncée par M. le général Dumas. J'ai fait tout ce qui était en moi pour subvenir à ses besoins. M. Bcthman, de Francfort, a écrit à des correspondants de lui ouvrir un crédit de 12,000 francs. Nous sommes heureux qu'il en soit quitte pour les maux qu'il a essuyés, tout graves qu'ils sont. Quand on se compare à tant d'autres et qu'on se rappelle tout ce qu on a craint pour soi, on se console.
Je ne pourrai t'envoyer 4,000 francs qu'à la fin du mois. Les contributions volontaires, qui ont été pour moi de douze chevaux équippés, tant à Paris qu'à Dusseldorf et Alençon , et ce crédit que j'ai fait ouvrir à ton frère, m'ont mis au point d'emprunter pour ma dépense,
II s'est fait hier une grande promotion de préfets; je ne sais si tu es du nombre; il me semble que M. Daru ou M. de Montalivet me l'auraient écrit.
Je pars en ce moment pour Trianon, où je reçois Tordre d'aller.
Letire de M, le chef d'escadron Rœderer.
Wilna, le 2 février 1813.
Mon cher père , Voici la troisième lettre que je vous écris depuis que je suis à Wilna: la première il y a une vingtaine de jours, et la seconde hier ; elles ont été remises toutes les deux à l'autorité russe pour les faire passer en France. Dans ma première lettre je vous priais de me faire passer 4,000 francs et de payer à madame Noblet S!30 francs pour des effets d'habillement que j'ai achetés ici à son mari. Dans ma lettre d'hier, je vous annonce que j'ai écrit dernièrement à M. Daru pour le prier de m'envoyer 3,000 francs que vous lui rembourseriez à vue à Paris. Dans le cas où ma lettre no ^rait pas remise à M. Daru j'espère qu'elle sera du moins remise à M. Mathieu Dumas, qui me
rendra sûrement le service que je demande à M. Daru.
Cette lettre-ci vous sera remise par M. Mayer, qui m'a rendu le service de me prêter aujourd'hui 300 francs. Vous verrez avec plaisir une personne qui m'a été utile et qui pourra vous donner de mes nouvelles.
Dans toutes mes adversités j'ai toujours consen'é bon courage, et c'est ce qui m'a sauvé. Je n ai pas un seul instant désiré la mort, mais ce serait acheter la vie trop cher que de recommencer de pareilles misères pour la conserver. Mon sort s'adoucit tous les jours un peu. M. Rolland, que j*ai retrouvé ici, m'a prêté six louis , un courrier est venu m'offrir iOO francs. Ces petites sommes ont été pour moi de vrais trésors, car j'ai été, comme beaucoup d'autres, entièrement dépouillé. Ma santé est fort bonne, et beaucoup plus forte que je n'aurais pu l'espérer ; je mange avec appétit et assez vite encore, quoiqu'il me manque douze à quatorze dents fracassées par une balle qui m'est entrée dans la bouche le 28 novembre, au combat de la Dérésina. La croix d'officier de la Légion d'honneur a été demandée pour moi deux jours avant le combat de la Bérésina. La veille j'ai passé deux fois la Bérésina à la nage et sous les yeux de l'Empereur, qui, à naon uniforme , aura cru que j'étais Polonais. J'espère bien obtenir à mon retour en France la permission de porter la croix de commandeur de l'ordre de Naples, et il me serait trèsagréable de l'obtenir à présent, car en Russie on estime beaucoup les décorations, et un bout de ruban bleu mis à côté d'un bout de ruban rouge produit un grand effet..
J'ai tout lieu d'espérer que mon valet de chambre Louis, qui était à Wilna deux jours avant que j'y arrivasse, se sera bien tiré d'affaire. Il avait 50 napoléons encore à moi. Il a dû faire ce qu'il a jugé le plus convenable à mes intérêts, tant avec mes cinq chevaux qu'avec mes effets. C'est un fort bon sujet, que je désire retrouver à mon retour en France.
J'ai été fort heureux de ne pas avoir les pieds et les mains profondément gelées, car alors il aurait fallu se faire couper bras el jambes, ainsi qu'il est arrivé à beaucoup d'autres. J'en suis quitte pour attendre patiemment qu'il me repousse un ongle au petit doigt de la main gauche, et deux ongles, l'un à l'a-
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
vaDt-dernier doigt et l'autre au petit doigt de la main droite.
11 gèle aujourd'hui à 24 ou 25 degrés^ mais le froid de ce pays-ci a cela de moins dur que le froid de France : c'est qu'il est très-rarement accompagné d'un grand yent ; le froid est plus fort^ mais il est plus calme que chez nous; aussi avons-nous eu les pieds et les mains gelés sans nous en apercevoir et sans souffrir. Si le vent du nord soufflait ici comme sur les côtes de la Manche^ je crois qu'il serait impossible de sortir^ même avec les meilleures fourrures. Les grands froids que nous avons éprouvés pendant la première quinzaine de décembre^ et qui étaient aussi de 24 à 25 degrés^ ont étonné tous les gens du pays^ qui, depuis plus de vingt ans, n'avaient pas vu un aussi grand froid avant le mois de janvier. La seconde quinzaine a été peu froide ; à peine gelait-il dans la journée. Je vous ai déjà écrit que je suis arrivé à Wilna y voyant à peine pour conduire mon cheval: j'étais presque aveugle depuis deux jours. Malgré mes pieds et mes mains gelés et le mauvais état de ma vue^ je serais parti si j'avais pu croire à la prochaine arrivée des Cosaques ; j'aurais couru la chance de succomber en route plutôt que celle d'être pris ici.
Je vous prie de présenter mes hommages à madame Roederer. J'embrasse bien tendrement ma mère, ma soeur et mon frère.
Je vous embrasse et vous aime , mon cher père, de tout mon cœur.
iSt^n^'.'RŒDBRBB.
P. S. Adressez-moi vos lettres à Wilna, chez M. lecommissaire-ordonnateur Rolland,chargé des prisonniers français, hôtel des Quatre-Nations.
Paris, le r^ avril 1813.
Je t'adresse^ mon cher ami, une rescription de 4,000 francs. Dis-moi ce que je te dois pour les statues; je les ai reçues toutes les quatre. H y a une Diane bien taillée poiur faire un bon soldat du train; l'Apollon n'est point mal.
Il s'est fait un grand mouvement dans les préfectures^ après une discussion sur tous les préfets, dans un conseil de ministres où chacun des ministres a donné son avis sur chacun des préfets. Quand est venu ton tour, M. de Montalivet t*a proposé pour une place dans
l'intérieur. L'Empereur a demandé si tu faisais bien où tu étais; chacun a répondu : Très-him. '^En ce eas^ a ditSa Majesté, il faut ty laisser; s'il n'était pas lày il faudrait l'y envoyer. Ei il a dit à M. de Montalivet : Vous vous occupez plus de^ Vintérét des autres que du mien. Et tu restes là, conmie tu vois, par des raisonsqui ne te font pas déshonneur, et qui, à la suite, ne te nuiront pas. Prends courage jusqu'à la fin de la campagne.
Persuade bien qu'elle sera glorieuse et pourtant douce. C'est un grand et malheureux phénomène que la destruction d'une armée en quinze jours de temps ; mais^ ce qui est plus remarquable , c'est sa renaissance en six semaines. L'infanterie et l'artillerie sont sur un meilleur pied qu'avant notre disgrâce. Quand les hommes et les chevaux de la cavalerie auront fait connaissance ensemble, la cavalerie sera aussi formidable. U ne faut que trois ou quatre mois pour cela.
Prépare-toi encore à quelque effort pour une armée de réserve ; elle est nécessaire pour épargner les conscrits de 1814^ encore trop faibles pour servir en i813, et qui sont aujourd'hui à l'intérieur comme des élèves d'école militaire. Cependant je ne crois pas que les provinces réunies depuis 1809 soient comprises dans le S.-C. pour un rappel qui remonterait à 1806, puisqu*alors l'État romain n'appartenait pas à la France; mais peut- être demandera-ton un rappel depuis 1809, s'il n'y a pas épuisement. (Ceci entre nous et pour ta gouverne.)
L'Impératrice est régente pendant l'absence de l'Empereur.
Le départ ne parait pas devoir être éloigné; cependant rien ne l'annonce encore dans cette huitaine...
Paris, le 8 aïril 1813.
L'Empereur^ mon cher Toni , vient de me donner la grande décoration de l'ordre de la Réunion. Il ne se lasse pas plus de récompenser qu'on ne se lasse de le servir. Ton tour viendra. Tu sers Sa Majesté depuis aussi loi%temps que moi, et tu as devant les mains quarante ans de bontés à attendre d'elle en continuant à la servir avec dévouement..
M. Baglioni te prie d'écouter favorablement les observations qui te seront remises par son
LETTRES DE M. RCEDERER A SON FILS PUÎNÉ, MARIE-ANTOINE. 573
fils, concernant sa désignation présumée pour les gardes d'honneur.
Paris, le 12 mai 1813.
J'ai fait passer à leur adresse, mon cher Toni, tes lettres à madame la princesse de Neuchàtel et à M. Baglioni ; celle qui est pour BagUoui est fort bien. Celle qui est pour la princesse aurait pu élre mieux. Il faut un peu plus d'onction avec les dames, et avec les grandes dames surtout; et puis il faut éviter les ratures : j'ai fait gratter celle qui se trouvait dans ta lettre, et j'ai ajouté aux hornfnages de ta femme le mot respectueux.
Dans l'ancien régime on se donnait du respect d'égal k égal.
Je pense comme toi sur Benoit Baglioni, tout Benoit qu'il peut être. Le jeune frère, qui est auditeur, ne fait rien, ne s'applique à rien; il a l'air d'être ici en exil. Il m'a dit hier soir en parlant de son frère et de ta décision : Voilà une famille dispersée, a Ditesdonc, ai-je répondu. Une famille réunie, puisque votre frère vient à Paris; une famille dispersée^ c'est la mienne : mes deux fils sont à 800 lieues Tun de Tautre , et moi à 400 de l'un et de Tautre. » Il eut l'air de vouloir me répliquer : Tout cela est bon pour vom autres, et me dit l'équivalent de cela. — Malgré leur mauvaise grâce, c'est le cas pour un préfet de se tenir avec eux à la fermeté, sans tomber dans la dureté. Il faut encourager, donner de l'espérance, et montrer la nécessité de servir comme inévitable, mais comme pouvant être passagère et de peu de durée. Un préfet ne doit jamais renoncer à se faire aimer, même en se faisant obéir, et il le peut en rejetant les contrariétés du moment sur des circonstances qui contrarient l'Empereur luimôme. Au reste , ceci ne cause aucun déplaisir aux classes inférieures du peuple , et il est bon de leur faire sentir qu'elles sont étrangères aux intérêts des hommes désœuvrés et à qui la richesse fait un brevet d'inutilité.
M. d'Hédouville m'a remis le portrait de ma belle-fille, en me faisant toute sorte d'éloge de sa personne. Je souhaite bien que ce pauvre Rœderer nous soit rendu pour le moment où elle lui donnera un neveu ou une nièce. Madame Rœderer sera de bon cœur sa mar-
raine; elle a été fort sensible à la proposition que tu m'en as faite. Madame la baronne est fort agréable; dans quelque temps sa sœur sera moins bien qu'elle. M. le prince de Neuchàtel n'entend pas que dès ce moment-ci même la comparaison puisse être désavantageuse à l'aînée, et il prend feu pour elle.
Je suis fort aise que tu aies une petite campagne en bon air et au sommet d'une montagne; cela te sauvera de la calamité des grandes chaleurs. Une bonne compagne dans une jolie campagne, de la santé, un peu d'occupation , pas trop : on peut encore passer un été de cette manière, surtout quand Paris est désert.
M. et madame de BoufOers sont dms le chagrin. M. de Sabran a trouvé le secret de faire remarquer son néant par des lettres à madame de Staël, qui est en Suède, en état de guerre et tout à l'heure en bataille rangée avec l'Empereur. Ses lettres ont été interceptées et on a logé sa personne à Vincennes...
Paris, le 17 mai 1813.
J'ai reçu hier, mon cher Toni , une lettre de ton frère, de Wilna, sous la date du 5 avril. Il a reçu l'argent que je lui ai fait passer, mais point de lettre de moi. Il a été malade. Il allait bien quand il m'a écrit; ses ongles n'étaient pas encore revenus. De cinq camarades de chambre et de captivité qu'il avait, trois sont morts. Cependant je juge qu'il est toujours libre d'aller en ville dans la journée. Au moyen du crédit qui lui est ouvert, je suis du moins sûr qu'il ne manquera pas du nécessaire.
Je t'embrasse tendrement ainsi que madame Rœderer.
Paris, le 27 juin 1813.
Hier^ mon cher ami, j'ai donné à dîner au nouvel évéque de Spolette, M. Longo , aumônier de la grande-duchesse de Toscane, homme fort sage, éloigné de tout fanatisme et de toute superstition, et qui paraît fort attaché au gouvernement. Le ministre des cultes me l'a recommandé et te le recommande. Il désire que tu prépares non-seulement les fonctionnaires et principaux habitants à le bien recevoir, mais aussi les prêtres. Attendu la situation des affaires avec le pape, on n'a pas
jugé à propos de itemaixter pour le nouvel évéque de SpoleHe de&insiiUttiûB^qqî auraient pu souiTrir des difficultés. Ainsi M« Longo va administrer son diocèse comme le cardinal Maury administre celui de Paris et M. de Pradt celui de Malines y et beaucoup d'autres, y conf)pris^ je crois, M. l'archevêque de Florence. J*ai fait présent à M. Longo d'un portrait de l'Empereur^ d*après Guérin, qui est de la plus fidèle ressemblance. U part fort content de moi, et avec un heureux présage du sort qui l'attend près de toi. U me paraît que vous serez bien ensemble. J'ai eu une conversation à fond avec M. de Montalivet au sujet de M. Baglioni; je lui ai dit le parti que tu avais pris, de ne pas mettre sur ta seconde liste M. Benoit Baglioni, et deréféreràSon Excellence la décision è prendre à son égard, en lui exposant les motifs pour et contre. Le ministre m'a répondu que, si tu ne lui adressais pas une décision, mais un rapport ou un simple avis, il t'écrirait qu'il ne t'a demandé ni un rapport, ni un avis, mais une décision^ et qu'il Tattendait. Il m^a beaucoup dit qu'il ne voulait point décourager les préfets, ni leur laisser l'odieux en prenant pour lui les exemptions; que, s*il y avait des exemptions à accorder, il voulait qu'ils en eussent le mérite aux yeux des administrés et la satisfaction personnelle. « Mais, ai-je dit, il me parait ici que l'opinion du préfet n'est pas pour l'exemption, parce qu'il croit le jeune homme trèsprécisément, très-particulièrement dans le cas de la loi et non dans celui de l'exemption; et M* le C. Baglioni et madame la princesse de Neuchâtel insinuent qu'au moins vous ne désapprouverez pas l'exemption, de sorte que l'application de la loi devient une rigueur gratuite du préfet aux yeux des personnes intéressées.» Sur cela le ministre m*a dit qu'il avait dit et écrit à madame la princesse et au G. B. la même chose qu'à toi, c'est-à-dire quil te laissait entièrement maître de la décision, a Mais enfin, ai-je répliqué, si mon fils exempte le jeune Baglioni, il a à craindre que vous ne le trouviez mauvais et que son département ne le trouve encore plus mauvais, et que les gardes d'honneur, parmi lesquels il y a des jeunes gens dans une position encore plus favorable que celle de B. B., ne trouvent l'exemption criante. «Le ministre m'a répliqué : « C'est à votre fils à peser les circonstances; c'est à lui
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
à décider. » Quoique ç ait toujours été là son
retranchement, il ne m'a pas laissé ignorer que le ministre de la police lui avait écrit au sujet du père et du fils Baglioni. Comme le père dit qu'il sera obligé de retourner à ses affaires si 00 en éloigne son fils, qui les administre , on pose la question de cette manière : Vaut-il mieux avoir à Paris le fils que le père, le père que le fils?
Sur cela j'ai observé que, si tu prononçais l'exemption, ce serait dans la circonstance alléguée par le père Baglioni que tu trouverais ton motif, et le ministre ne m'a pas fait d'objection.
La chose en est restée là. En résumé, je pense que M. de Montalivet ne contredirait pas l'exemption; mais, par cela qu'il ne l'approuve pas directement, tu ne dois pas être plus hardi que lui. Ce qu'il n'aurait pas blâmé dans le premier moment^ il pourrait le blâmer à la suite, quand les réclamations fondées sur l'exemption de Baglioni fondraient sur lui. Sans la désapprouver de son chef, il pourrait être forcé d'en faire un rapport à l'Empereur. Enfin il faut voir ici, non le ministre, ni encore moins cette indiscrète princesse de Neuchâtel; il faut voir l'Empereur, le bien de son service, l'intention de son décret ; il faut voir le public; il faut voir ta considération, qui dépend de ton équité. Suis ion sentiment intime. Je me charge de la princesse de Neuchâtel ; je saurai bien lui faire entendre qu'elle devi'ait encourager ton zèle, et non le contrarier, s'il lui appartenait de se mêler d'affaires publiques. Je ne lui remettrai point tes lettres. Si M. le C. Baglioni se plaint et remue, ce que je ne prévois pas, je demanderai à l'Empereur la permission de lui parler de cette affaire. Son fils aîné est ici sous l'habit d'auditeur, ne faisant rien, n'apprenant rien, pas même le français, dédaignant tout, se considérant comme en exil en attendant que le royaume de Péruggia, dont ses ancêtres ont été les maîtres et pour lequel plusieurs se sont fait pendre, rentre sous sa domination. Si M. le commandeur retourne à Péruggia et qu'il autorise la licence de sa femme, la'police y pourra mettre ordre...
Le pauvre Bruyère est mort.
J'ai remis à l'évêque une boîte de rubans pour madame labaronne, envoyée par madame
LETTRES DE M. HOEDERER A SON FILS PUÎNÉ, MARIE-ANTOINE
de Lasalle. Je n'ai point de nouvelles de Rœderer depuis le mois d'avril.
J'ai fait tes compliments à M., de Oirardin.
J'ai dans ce moment devant les mains trois baptêmes et trois commères: Fune pour le fils de M. de Girardin : on ne me l'a pas encore désignée; l'autre pour le fils de madame Méctiin: c'est sa sœur; le troisième pour le fils ou la fille à venir du général Bonnet^ et ma commère sera madame la baronne Mercier, d'A* lençon.
J'ai reçu ton cadre de Spoletto et de ton casino. Ma première idée a été que des voleurs iraient te prendre là comme la pie au nid; je t'ai logé dans un beau cadre d'or, et je t'ai placé entre les beaux tableaux que m'a donnés le roi d'Espagne.
J*ai montré celui-ci à M. Tévéque, qui a aussitôt cherché et trouvé son palazzo, quoiqu'd n'ait jamais vu la ville; mais on lui a dit que c'était sur une hauteur.
P. S. J'ouvre ma ieltre pour te dire que, malgré l'usage où sont les préfets d'écrire aux évéques : Monsieur l'évoque , l'usage est dans la société de les appeler Monseigneur. M. le prince de Bénévent, à qui tous les ministres donnent le monseigneur comme grand dignitaire, le donne lui-même aux évéques et tous les ministres le font aussi.
ISS
Paris, le 30 juin 1813.
Avant-hier, mon cher Toni, j'ai parlé à M. l'archichancelier de l'affaire de Baglioni et de l'embarras où elle te mettait. Son Altesse a fort approuvé que lu le renfermasses dans la règle et ne hasardasses point une exception qui n'est ni dans le système adopté ni dans l'intérêt de l'Empereur.
Hier j'ai trouvé madame la princesse de Neuchâtel à Saint-Gloud, et, en attendant que nmpératrice demandât les entrées (c'està-dire les personnes à qui elle a accordé la faculté d'entrer les soirs à son jeu), je lui ai parlé de notre affaii*e. Je lui ai dit ce que disait ta lettre comme étant chargé de le lui dire, et puis je lui ai déclaré que l'exemption de Baglioni n'était pas dans l'esprit du décret et moins encore des instructions ; qu^eiie ne voulait sûrement pas une chose qui pourrait déplaire à l'Empereur et préjudicier à son ser-
vice. Elle m'a dit aussitôt ; «Assurément non; l'intérêt de l'Empereur passe avant tout dans mon esprit, et, s'il en est ainsi, je retire toutes mes observations. » Je lui ai dit que par aucun moyen je n'avais pu tirer du ministre de l'intérieur un mot qui approuv&t Texemption de Baglioni, et que tu ne pouvais pas être plus hardi que lui...
Je viens aux Baglioni pour te dire qu'à ma connaissance M. de Montalivet a annulé des nominations ou listes de préfets qui n'avaient mis que des volontaires sans-culottes ; telles ont été les listes de la Manche, et, je crois, d'Anvers, et il n'en a critiqué aucune de celles qyi n'avaient point excepté de jeunes nobles riches et bien constitués...
Menneval me demande souvent de tes nouvelles; il est secrétaire des commandements de rimpâratrice ; il m'a dit qu'il avait vu longtemps ta correspondance de police générale et une partie de celle de l'intérieur, et ^u'il avait été surpris de ta maturité. Cela m'a appris que les ministres remettaient les lettres importantes à l'Empereur. Cela ne peut être qu'avantageux à ceux des préfets qui ont du zèle et du talent...
Paris, le 0 août 1813.
Pendant que tu as été à Rome, mon cher Tonf , j'ai été , par mission de l'Empereur, à l'armée d'Espagne , à sept lieues au delà de Rayonne. Je suis parti de Paris le 6 juillet à dix heures du soir; j'étais revenu le 21, ayant fait cinq cents lieues sans fatigue. J'ai trouvé, à mon retour, ta lettre n^' iG3, et j'ai reçu depuis le n^" 164, du 24 juillet, avec la copie de tes réponses à M. de Montalivet et à M. Angles. J'approuve fort tout ce que tu réponds à Tun et à l'autre. La police générale et le ministère de rintériour ont eu, dans cette affaire des gardes d'honneur, uu esprit de nuance différente : l'un a été jaloux de produhre une troupe belle, nombreuse, bien composée; l'autre a craiat la rumeur que produisait cette opération, et s'est élevé contre- ce qu'il a jugé être des extensions, sans les distinguer les unes des autres, et comme s'il n'y en avait pas eu, comme à Spolette, de très- conformes à l'esprit de l'institution. Chaque ministère a fait i en cela preuve de zèle. L'un, étant responsable
de la tranquillité publique , réprouve ce qui paraît propre k la troubler. Celui qui regarde rintérét de l'armée, la gloire de PEmpereur, veut quinze mille hommes de belle garde d'honneur, au lieu de douze. Il est certain que tous les préfets ont été écartelés entre ces deux systèmes. Je connais l'opération de plusieurs : tu es un de ceux qui me paraissent avoir le mieux fait. Plusieurs se sont jetés tout d'un côté; les uns ont outré la demande du ministre de Tintérieur en prenant de tous cAlés, bon et mauvais; d'autres ont laissé les hommes de naissance pour ne prendre que des plébéiens; tous, je dis tous, ont été fort embarrassés. Ce qui me plaît dans tes lettres , c'est d'abord le fond, parce que tu as raison; ensuite c'est la forme, parce que tu te défends avec fermeté, mais avec toute la bienséance requise, et, ce qui me semble encore plus louable, avec un esprit de conciliation et de transaction qui est aux affaires ce que la goutte d'huile est aux machines.
J*ai sur la route de Bayonne une lettre de Itœderer qui court après moi ; elle est du mois de mai. Il se portait bien, et était informé qu'il avait un crédit de 12,000 francs à Saint-Pétersbourg et un autre de pareille somme à Wilna, où il était toujours. Il s'afQigeait de n'avoir pas de mes nouvelles. Je suis consolé de ce qu'on arrête mes lettres, puisqu'on laisse arriver mon argent.
Pendant qu'on Fa dépouillé dans le Nord, il l'a aussi été à l'affaire de Vittoria, du 21 juin.
Le pauvre Thibault, trésorier du roi, avait à lui, dans sa caisse, de 4 à 5,000 fr. Thibault et son fils, âgé de treize ans, ont été tués sur le caisson du roi et le trésor pris.
J'irai probablement à Cherbourg pendant que llmpératrice y sera.
Le roi d'Espagne est à Morfontaine, incognitOy ne voyant que sa famille; M. Miot est avec lui ; les dames sont à Versailles.
Je te remercie des deux croix en mosaïque; je les ai mises dans un atelier de curiosités, attendu qu'il m'en faudrait une troisième.
Je te remercie aussi du tableau qui représente ta masure.
Paris, le 30 septembre lSi3.
J'ai demandé hier, mon clier Toni, au mi-
CORRESPONDANCE DE FAMILLE
nistre de la police s'il verrait de rinconvénient à ce que tu envoyasses à Paris ta femme et tes enfants; il m'a répondu qu'il n'en voyait aucun, pourvu qu'elle voyageât sous un autre nom que le tien et sous un autre titre que celui de préfette, afin que son voyage n'annonçât rien de sinistre.
Cet incognito est nécessaire. Au moment de la guerre, les dames françaises se sauvèrent, de Hollande et des villes hanséatiques ; l'Empereur ordonna de les renvoyer à leurs maris. Mais tout cela s'était fait avec éclat, et c'était un sauve- qui-peut qui jetait l'alarme sur toute la route. Peut-être est-il bon, par cette raison, de ne pas attendre au dernier moment. Si tu prends ce parti, nous recevrons la petite baronne et les baronnessines avec joie, et nous en aurons grand soin...
{Note de rédUeur.) Ma femme et mes eofants sont passés bien à temps à Bologne ; on y entendait une canonnade engagée avec les Autrichiens.
Paris, le li octobre I8l3.
Je présume, mon cher ami, que, peu de jours après avoir écrit ta lettre du 27 septembre , que je reçois en ce moment » tu auras reçu la mienne du âO, qui a répondu sans retard à la question que tu m'avais faite concernant ta femme et tes enfants. Je ne puis que te confirmer ce que je t'ai écrit.
J'ai dû te donner dans cette lettre des nouvelles de ton frère en date du 19 juin et toujours de Wilna; il se portait très-bien et recevait de l'argent, ce qui me tranquilise sur ses besoins. Je ne conçois pas comment les lettres que je lui adresse par les mêmes voies que l'argent ne lui parviennent pas. Il se désole de n'avoir aucune nouvelle de la famille...
Voici encore de la besogne pour toi. L'Empereur est toujours sur l'Elbe, et mieux établi que jamais. Soutiens le courage et la bonne volonté de ton département.
Le roi d'Espagne est fort tranquille à Morfontaine, où il garde l'incognito et ne reçoit personne.
Je ne sais si je t'ai dit que le ministre de la marine venait d'épouser madame Saligny.
Je t*embrasse, et ta chère femme, de tout mon cœur.
LETIRES LIE M. ROEDEREU A SON FILS PUlNÉ, ANTOINE-MARIE.
Paris, le 13 octobre 1813.
M. de Pully (ce général que tu as connu à Naples), commandant la garde d'honneur à Versailles, m'a dit hier qu'il n'avait encore aucun avis du départ de tes gardes d'honneur, qui lui sont destinés. J'ai recherché ce que tu m'en écris et le lui ai transmis, en assurant que tu avais sûrement ignoré que ta recrue lui Tût destinée, qu'autrement tu aurais saisi une occasion si naturelle de te rappeler à son som'ehir.