‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 2)Chapitre 90 sur 110 · IS · texte numérisé non relu

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Parts, le 22 octobre 1813.

Je viens de recevoir par un officier du grand-duché, qui s'est échappé de Wîlna, où il était prisonnier avec Roederer, une lettre de Ion frère, du 19 juin. Il se portait bien et s'attendait à être tranf réré^ sous quinze jours, dans rintérieur de la Russie ou à Pétersbourg, où beaucoup d*autres Français ont été autorisés à se rendre. Il ne reçoit toujours pas de mes nouvelles. Il trouvera un crédit de 12,000 fr. à Pétersbourg et en a un pareil à Wilna.

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Paris, 7 novembre 1813.

J'espère que ta première lettre m'annoncera positivement le départ de ta femme, que tu ne fais que me promettre dans celle du 18 octo]}re, et j'espère aussi que tu me diras quel jour, ou à peu près, elle compte arriver à Paris^ pour que nous lui préparions les logis.

J'ai eu hier à diner madame de Lasalle, fort afnigée de voir la dotation de son fils dans un pays qui n'est plus à la France. Le fils de ma* dame de Saint- Hilaire a été fait prisonnier à Cassel.

'J'ai vu les trois jeunes gardes d'honneur que tu m'as adressés. JVi donné à dtner aux deux premiers, Benedetti et Fantozzi; l'autre était obligé de retourner à Versailles. Je les ai recommandés au comte de Pully. Je t'adresse sa réponse. Je l'ai vu hier au soir ; il m'a confinnQ ses bonnes dispositions pour Fantozzi et Banedctti ; il va les faire maràshaux des logis« II s'est extrêmement loué do la bonne tenue du premier détachement que tu lui as envoyé; vni.

il m'a dit qu'ils étaient en tout point tels qu'il pouvait les désirer, qu'aucun préfet n'a rien fourni de mieux, presque point aussi bien. Il m'a ajouté que Rome était tout le contraire de Spolette. Les hommes^ les chevaux, les babiU lements, équipements et harnachements du Trasimène sont arrivés sans aucun dommage, tout sain et sauf. Tous les Romains, ious, ont

la v , et le reste est à l'avenant : mauvais

habit, mauvaise tenue, etc.

Je n'ai point de lettre de Roederer depuis celle du 19 juin. Je le crois à Pétersbourg.

On espère la paix à Paris On y attend PEmpeieur ces jours-ci. . .

A madame la baronne Raderer, à Pari» (I). Strasbourg, le 2 de Tan 1814.

Je vous répéterai d'ici, ma chère enfant, ce que je vous ai dit en partant de Paris, que vous pouviez y rester tranquille, au moins jusqu'à nouvel ordre. Les ennemis trouvent dans ce pays tant d'opposition qu'ils ne s'aventureront pas aisément dans l'intérieur. Je souhaite avoir bientôt de vos nouvelles et de celles de vos enfants. Embrassez \-otre mari pour moi, et dites-moi ce que vous apprendrez de sa situation , c'est-à-dire s'il est tranquille ou inquiet. Ayez bien soin de votre santé, et aimezmoi un i)eu.

Au Bois-Roussel, le 13 juillet 1814.

Tu désires une maison de paysan dans mes

(I) {Aotede rédUeur,) Je quittai SpoleUe sur Tordre du général Miollis, lieuteDant du gouveroeur général des Ëtats romains, qui m'informait de la déclaration de guerre du roi Murât. — Je me retirai sur Florence avec les autorités françaises, la gendarmerie et la caisse du payeur. Les fonds furent versés chez le payeur de Florence, par ordre de la princesse Êlisa, gouvernante de la Toscane. Met gendarmes furent réunis à ceux de ce pays, et je me dirigeai sur Paris par la corniche de Gènes. J'arrivai dans la première semaine de février. L'Empereur, qui était aux environs de Brienne, me nomma aussitôt à la préfecture de Troyes, où les ennemis ne me laissèrent que quelques jours. Je Ils ma retraite sur Paris, à cheval, avec le corps d*armée du maréchal duc de Trévise.

Quand j'arrivai à Paris, mon père était déjà enfermé dans Strasbourg, où il était commissaire extraordinaire de TEmpereur.

CORRESPONDANCE DE FAMILLE

environs^ je n'en ai ix>int trouvé (Inhabitable; j'ai seulement découvert un passable appartement chez un herbager, marchand de chevaux à Essay ; il consiste en trois pièces voisines^ mais ayant chacune leur entrée à part; deux sont à cheminée^ la troisième est précédée d'un cabinet. Ces pièces sont propres et blanchies à neuf; c'est toute leur parure^ mais je les ferai garnir par mon tapissier, et l'on y sera bien couché et bien assis. Il n'y a point de cuisine pour cet appailement y qui est à un premier étage. Les maîtres occupent le rrzde-cbaus* sée et ont besoin de leur cuisine; mais vous n'en aurez besoin que pour chauffer de l'eau ou pour une soupe d'enfant, et tout cela peut se faire à la cheminée d'une des deux chambres à feu. Je vous donnerai à déjeuner et à dîner au Bois-Roussel, c'est-à-dire ia poule au fx>ly tant promise aux paysans, et h laquelle nous avons droit, devenant paysans au moins de deuxième classe. Dans quelques semaines il y aura deux chambres à coucher habitables au Bois-Roussel, et où les plâtres seront secs, n'y ayant été employés qu'en plafonds et en enduits très-minces sur de vieux murs. Vous verrez si vous pouvez vous y arranger: c'est ce que je désire. En ce moment je n'ai exactement que trois pièces, qui sont au rez-de-chaussée, c'est-à-dire une salle à manger, un salon et une salle de billard, où il n'y a point de billard parce que j'y couche. Beauvais couche dans la salle à manger, faute de chambre de domestique , jusqu'à ce que l'escalier soit monté, et il y manque encore trois marches. Écrivez-moi par le retour du coun-ier si vous êtes tous assez sûrs de votre vocation pour la vie de paysan pour hasarder de venir à Essay. il n'y a que huit minutes de chemin de la maison que je vous propose au Bois- Roussel. Ma calèche Ira chercher et reconduire les dames aux pieds mignons jusqu'à ce qu'elles les aient bien endurcis. Si vous prenez votre résolution » vous pourrez vous mettre en marche six jours après m'en avoir prévenu, afin que je puisse faire meubler et faire vemv pour cela mon tapissier d'Alençon. Après tout, que risquez-vous? D'être mal àPaise? Ce ne sera, mes chers enfants, ni la première ni la dernière fois de votre vie. Si vous êtes trop mal , vous irez à Alençon ; j'ai encore la maison pour trois mois.

EnOn il y a à quinze lieues d'ici des eaux fort agréables , dit-on ; nous'pourrons y aller passer quelques jours. Il ne nous faut que gagner le temps aéceMaire pour sécher les plâtres du Bois-Roussel...

Au Bois-Roussel, le 20 juillet 1814.

J'espère, nu>n cher ami, recevoir aujourd'hui ta réponse à ma proposition de trois chambres à Essay. Depuis le jour ou je le l'ai écrite, M. le maire d'Essay, qui se nomme M. de Villiers, m'a offert sa maison, è'est-àdire un logement dans sa maison ; j^ai accepté une pièce ou deux pour madame de Bruyère; c'est tout à côté de celle que j'ai retenue sous condition à Essay.

Ta lettre au roi est très-bien au fond , et c'est le principal ; elle amène bien ce qu'il fallait dire, et le ton en est très-convenable ; mais il y a à redire pour le style, et c'est un point sur lequel S. M. est très-bon juge. Ni disgracié ni proscrit n'étaient pas les mots propres. Je ne puis être regardé comme disgracié n*ayant jamais été en grâces près du roi. Être en disgrâce est l'opposé d'être en faveur, c'est avoir vu le terme de sa faveur. Proscrit peut blesser le roi, qui ne consentira jamais à proscrire, et donnerait beau jeu à un courtisan. Il dirait: Vous voyez, Sire, que l'opinion tient déjà les exclus pour proscrits, et qu'elle ne s'oppose pas beaucoup à celle proscripiion. Le mot propre était exclu' des bontés de F. M. Je trouve trèsbien d^avoir parlé du prince de Wagram, nMiis il ne fallait pas dire : Est lui-même silencieux; il fallait dire : S'est cru lui-même condamné au silence. Être silencieux, c'estavoir rhabitudedu silence; silencieux est un caractère ; c'est au moins une contenance. Ce n'est que depuis dix ans qu'on s'est avisé de dire : // est silencieux pour exprimer le silence qu'il garde sur une chose particulière. Le prince de Wagram peut très-bien ne vouloir parler ni de toi ni de moi à la cour, et pourtant y parler beaucoup; il peut être muet sur les points qu'il juge délicats, et grand parleur sur tous les autres. Je suis fâché que M. de Boufflers t'ait passé le silencieux. Il y a ensuite d'autres négligences dans ta lettre; je ne veux pas t'en parler. Cependant je t'avertis d'éviter le mot espoir; on ne l'emploie qu'en vers. Ce n'est pas pour épiloguer que je te

LETTRES DE M. RCEDERER A SON FILS PUÎNÉ, ANTOINEMARIE. 579

parle du style de ta lettre, c'est pour que tu re^rdes comme une occupation bonne à te proposer, dans ton loisir, quelques études littéraires. Ta lettre est une bonde démarche , ihais il ne faut pas en attendre un prompt effet ; elle laissera dans Tesprit du roi une impression favorable qui se retrouvera un jour, mais pas demain. Les princes aiment qu'on se confie en leur justice, mais ils sont bien aises d'éprouver la confiance qu'on leur exprime. Un an de retraite, d'adversité, d'études, de réflexions, d'amélioration de ton excellent fonds de morale et d'instruction, t'est nécessaire pour que tu vailles ce que tu peux valoir. C'est à ton mérite à te protéger auprès du roi. Qu'il nous reste un ami à la cour pour remettre à Sa Majesté une autre lettre, un autre écrit, quand le temps en sera venu , voilà ce qu'il te faut...

Au Bois-Roussel, le 21 juillet 1814.

JVi reçu, mon cher fils, ta lettre du 18. Le logement que je te proposais n'était pas sans inconvénient; mais tu me paraissais vouloir sortir de Paris à tout prix, et je n'étais pas fâché de profiter de cette disposition, quoiqu'elle me fît beaucoup de peine, parce qu'elle annonçait un grand découragement et un abattement qui t'aurait rendu incapable de tout travail sérieux. Remettons donc notre réunion à quelques semaines. Toutefois, si ton frère arrive prochainement, j'espère qu'il viendra m'embrasser et que tu l'accompagneras. En attendant, je vais dimanche à BagnoUes; ce sont des bains à huit lieues d'ici ; j'y passerai quatre ou cinq jours pour y prendre quelques douches, et aussi pour me distraire, car j'en ai besoin.

Bois-Roussel, le jeudi 30 juillet 1814.

... J'ai reçu enfin une réponse du ministre des affaires étrangères concernant les papiers du grand-duché de Bei^. Je suis fâché que tu ne l'aies pas ouverte.

En voici copie :

a Monsieur le Comte, j'ai eu l'honneur de a v(ms prévenir (je n'ai point reçu cet avis) « que j'avais adressé au secrétaire d'État des

a finances le rapport que vous aviez soumis au a roi relativement à la remise des papiers, efa fetset valeursconcernant l'administration du a grand-duché de Berg. M. le baron Louis « m'annonce que cet objet lui ù'paru tenir a atux) attributions du ministre de la maison du < roi et qu'il lui en a fait le renvoi. Je m'ema presse de vous en informer, et je vous prie, a Monsieur le Comte, d'agréer, etc. »

Dois-je écrire au ministre de la maison du roi et lui demander une conférence pour finir cette affaire, ou me borner à demander qu'il la décide et m'exonère de mon dépôt ?

Je t'embrasse, et toute ta famille , de tout mon cœur.

Au Bois-Roussel, le 3 août 1814.

... Jeté remercie de la préférence que tu donnes à ta vaisselle sur la mienne pour l'envoyer à la Monnaie. Attendons pour l'une et pour l'autre quelques moments encore. J'espère sauver une partie de*la façon ou du contrôle de la mienne en ne précipitant rien. Nous parlerons de cela, ainsi que de la vente de la maison, lorsque tu seras ici. Je serai fort aise que Failly t'accompagne. Préviens -moi du jour de ton arrivée, afin que je puisse envoyer des chevaux et une calèche au Mesle. Tu les trouveras au jour dit à une auberge qui est vis-à-vis la poste aux chevaux.

Les moments d'ennui ou de mélancolie que j'éprouve ici très-fréquemment m'ont fait lire avec plaisir, dans ta lettre du 23, que Guaita nous avait préparé des logis à Elbrécheviller. Je ne sais si je ferai bien d'y aller passer quelques semaines de septembre. Puisque je doifs vivre dans la solitude, il serait plus sage d'en contracter l'habitude tout de suite. Je suis un peu honteux de me l'avouer, mais j'ai beaucoup à faire pour y parvenir...

Au Bois-Roussel, le IC octobre 1814.

... Je suis fort aise d'apprendre que madame Uœderer ne s'est point déplue jusqu'à présent dans la retraite que vous avez choisie [à la verrerie de Saint-Quirin) . L'hiver sera une épreuve plus rude que l'automne ; cependant on y goûte au moins le plaisir de se bien chauffer à bon marché, et c'est quelque chose...

COHRESPONDANCE DE FAMILLE.

Amad, ficwierer.— Au Bois-Roussel, ïe 19 janvier 1816.

J'ai roçu, ma chère fille, voire lettre du 26 décembre avec un extrême plaisir. Je vous remercie des vœux qu'elle m'exprime. Tous les miens se réunissent en un seul, celui de voir votre mari et son frère hors de disgrâce. Je n'ai point eu le plaisir de voir vos chers parents, n'ayant pas quitté ma solitude depuis le commencement d'octobre. Je veux y tenir avec courage contre l'ennui des longues soirées; c'est au moins un ennemi que j'aurai vaincu. Lui de moins, j'aurai moins mauvais jeu contre les autres. Les temps et les chemins sont si mauvais que je n'ai pu faire plusieurs démarches que je m'étais proposées pour une acquisition qui pourrait nous rapprocher. J'ai plusieurs biens en vue , et notamment la forêt d'Essay, qui va se vendre. Une petite maison à Essay et un très-joli bois pour la promenade seraient une agréable possession.

Nous avons des Anglaises très-agréables et leurs maris dans la petite maison que voire mari voulait louer ; malheureusement elles ne parlent point français, et les maris l'écorchênt.

C'est la beauté du pays qui les a attirés là , et j'en conclus qu'il pourra vous paraître agréable.

Je vous embrasse tendrement, ma chère fille, ainsi que votre mari et vos enfants.

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Paris, le 23 juin 1815.

Vous voyez les journaux, ainsi je n'ai

rien à vous dire, si ce n'est que Parmée du Nord n'est pas perdue à beaucoup près, et que l'ennemi n'est pas en aussi bonne situation qu'on pouvait le croire. En attendant, nous avons un gouvernement provisoire pour remplacer l'Empereur, qui a résigné à son fils Napoléon IL Bien des personnes croient que cela convient à rAutriche et donnera la paix. D'autres croient que l'ennemi coalisé veut le duc d'Orléans • d'autres qu'il veut Louis XVIII. Tout parait réuni contre Louis XVIII dans le parti patriote , et la composition du gouvernement vous fera voir l'esprit dominant des deux Chambres. Elles paraissaient unanimes contre 1 Louis XVIII. Après cela, elles seront probable- |

ment pour celui des deux autres partis qui assurera le plus promptement la paix.

Je n'ai aucune direction à vous donner. Prenez conseil des circonstances et de votre bon esprit. Nous tiendrons à Napoléon II tant qu'il se pourra.

L^mpereur a été trahi de nouveau à Tarmée, à ce qu'il paraît; non qu'il ait passé des troupes à l'ennemi , mais on se plaint de commandements qui ont mal concouni à l'aetion générale et de cris maveillants de Savtie çvt peut.' Au reste, le corps de Groucby est intact Il reste 80,000 hommes sous les annes, et maintenant ralliés...

Paris, le 24 juin 181&.

Je vois le moment très-prochain où

il me faudra dire un éternel adieu à ma famille et à mes. pénates. J'ai devant les mains soixante et onze louis pour me rendre en terre étrangère, si je puis y parvenir : voilà ma situation.

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Paris, le 38 juin 181S.

.... Il y a quelque lueur d'espérance; il paraîtrait que Napoléon II n'est pas sans fav^ir près de l'ennemi. Cependant sa marche continue, non pas vivement ni en grande masse, mais elle continue et il s'approche, et il faut ne pas trop nous éloigner des idées du malheur, de peur d'être obligé d'y revenir avec les angoisses de l'espérance trompée. Je pense d'instinct que la retraite pour moi se ferait plus aisément par l'est que par l'ouest. Nous verrons. Si vous êtes inquiet pour votre famille et que vous croyiez Paris un lieu de plus de sûreté, n'hésitez pas. Sur cela je ne donne point de conseil ; mais je serai fort aise si celui que vous prendrez de vous-même vous amène de ce côté. Je vous embrasse... Il faut pourtant vous dire que le maréchal Davoust marche surl'ennemi avec 36,000 hommes et 45 canons ; celuilà est fidèle sans doute. Il peut encore faire des choses importantes, caries ennemis sont fort affaiblis, et leur victoire ne leur a pas donné beaucoup de présomption. Les soldats sont plus ardents que jamais, et toujours pour Napoléon.

I^TTKtS DE M. ROEDERER A SON FILS PUÎNÉ, ANTOINE-MARIE.

Paris, le 7 août 1815.

C'est surtout pour régler ces petits objets que je souhaite pouvoir aller au Bois-Roussel. Je nVi point l'ambition d'aller à Alençon : je ne veux point foire ombrage à M. le préfet ni à ses mouchards. Mais si rien ne s'oppose à ce que j'aille au Bois-Roussel, je vous prie de me l'écrire par le premier courrier...

U fiiut dire à MM. les Prussiens que

nous sommes parents du feu comte de Roederer qui a été ambassadeur du grand Frédéric en Allemagne(l).

Je vous prie de me dire, quand vous aurez lu la lettre peu obligeante du préfet, si vous pensez que je puisse me mettre ou laisser mettre sur les rangs pour la dépûtation. Je n'en parlais j)oint du tout à M. de Riccé. Estce une insinuation qu'il me fait? est-ce un petit dédommagement de son refus? Je balance entre ces deux idées, et je ne regrette pas la première, parce que je crois savoir que le désir du gouvernement, comme son intérêt, serait davoir, pour représentants, des hommes dont les intérêts , les habitudes et le nom ne donnent aucune inquiétude aux acquéreurs de domaines et propriétaires de biens affranchis de droit? seigneuriaux. Vous pourriez sonder le notaire d*Essay. Vous pourriez aussi vous confier à Alençon à M. Barthélémy pour être guidé dans cette affaire. Ce qu'il y a de sûr, c'est que je désire être député, et quil ne peut

(1) (ISote de l*édUeur,) y élaisalon au Bois-Roussel, où j'étais allé m*établir pour tenir Tordre pendant le féjour que lesTnissiens y firent. -^ H n'est peut-être pas sans intérêt de consigner ici un foit important pour la Normandie. Mon père avait fait depuis plusieurs années de grands efforts pour y introduire la culture de la pomme de terre, mais il y avait rencontré de grandes oppo^tions. Celle des fermiers était dégénérée en quasi-hostilité ; ils disaient : Vous mi- Itères la culture du blé; une pomme de terre est un petit pain tout fttit qui se transporte facilement et remplacera le pain de ft-oment.— On n'en voulait pas entendre parler. Lorsque les Prussiens vinrent, ils dévorèrent la récolte de Tannée chez mon père, ce qui m*a été fort utile. Leur exemple entraîna les paysans, qui y prirent goût, et c'i*st de là que date l'adoption générale de la pomme de terre en Normandie, où elle pfospère n cété du blé, qui n'en a pas souffert plus qu'ailleurs. ^

rien se faire de plus convenable aux intérêts de Louis XVIII que d*avoir beaucoup de gens disposés, comme je le suis, à tout rappeler à son autorité. Au reste, on nous annonce tant de choses si nouvelles en tous sens qu'il n'est peut-être pas désirable de se trouver dans les affaires publiques. Les alliés laissent tout le monde dans une profonde ignorance de leurs desseins. Cependant notre hôte, aide de camp de Tempereur de Russie, m'a assuré que S. M. I. ne voulait pas le démembrement du territoire.

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À madame Raderer.

iu Boi9-Rous8cl, le 2 do Tan 1817.

Ma chère fille , je vais enfin vous revoir. Je partirai lundi pour arriver vendredi , cC s'il se peut jeudi. Je serai resté ici bien plus longtemps que je ne comptais ; mais les affaires ne finissent pas avec les Normands. Je croyais qu'il fallait finir pour partir; point du tout , il faut partir pour finir. On ne conclut avec eux que quand ils voient qu'il n'y a plus moyen de différer. Je ne me suis pas plu ici autant qu'à Soisy ; mais il ne tiendra qu*à vous que la campagne prochaine ce soit ici comme chez vous. Je sais par expérience que vous faites si naturellement bien tout ce qui est bien à faire que je m'attends à vous voir cet été ou ce printemps avec votre mari dans un lit de cinq pieds qui s*est mis là exprès dans une grande alcôve pour recevoir deux géants. Je vous embrasse, ma chère et aimable fiUs. Embrassez pour moi vos trois bijoux, qui s'appe'teront un jour les trois Grâces, n'en doutez pas. J*écris à Sandrine ; mais je vous prie de remarquer que je l'appelle Sandrine et non Gendrine. Son nom ne vient pas de ceUitre, comme Gendrillon , mais d'Alexandre. J'embrasse votre mari et vous de tout mon cœur.

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A Âlexandrim,—Au Bois-Roussel, le 2 de l'an 1817.

Ma chère petite-fil ie,j 'ai été charmé de votre petite lettre. Puisque vous savez si bien écrire, vous savez sûrement bien lire; depuis longtemps vous savez coudre; il est bientôt temps de vous chercher un petit mari. Une personne qui sait se servir de son aiguille, un peu de sa

CORRESPONDANCE DE FAMILLE

plume^ et qui sait plaire par son bon caractère^ comme vous^ ma chère Sandrine^ est un trésor pour un mari. Aussi vous en aurez un bon comme votre papa. Voire grand'maman m'écrit souvent qu'elle aime beaucoup à vous voir, ainsi que Louise. Dites à Louise qu'il faut qu'elle apprenne vite à lire pour aller à vos noces...

Au Bois-RoQSsel, le 31 mars 1817.

J'ai reçu ta lettre. Cette aventure du

théâtre est funeste. Je voyais le retour d'Arnault comme promis par le roi dans la permission déjouer sa pièce (Germanicus), et le rappel d'un exilé donnait des espérances à tous les autres. Nous ne voyons pas dans beaucoup de gens autant d'intérêt pour les malheureux absents que de passion pour leurs propres vues.

Ton appartement sera prêt demain , l'escalier aussi ; les maçons sortiront de la maison le 6^ et j'aurai des mansardes achevées pour quatre ou cinq domestiques. Ton appartement est composé de la chambre à alcôve bleue ^ avec un lit de cinq pieds ; la pièce à côté pour ton cabinet , et tu trouveras du papier à discrétion sur une table d'acajou toute neuve ; la troisième pièce à la suite au-dessus de la cuisine^ pour les bonnes et les enfants ; il y a un cabinet joint à cette pièce. Le tout fermera sous une seule clef. Tu seras là comme dans un couvent.

Mille compliments à la baronne et à ses petites bamboches. J*attends la baronne pour faire des tabourets. Je couche sous la grande couverture bleue, où je me trouve fort chaudement.

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Au Bois-Roussel» le 13 septembre 1817.

J'ai fait mon possible à Tillières^ mon cher fils, pour voir la maison ; je n'ai pu y parvenir. Le notaire; le locataire, sa servante, tout était à Verneuil; on n'avait laissé de clef nulle part. J'ai un peu vu par-dessus le mur en montant sur des bois rangés le lon^ du mur du côté opposé ; mais cela ne s'appelle pas voir. Cependant je puis juger de la situation. Il ne peut pas s'en trouver de plus charmante et qui soit avoisinée d'un plus grand nombre d'autres qui le soient encore plus. Si l'affaire de Dînant manquait , ce que je ne puis prévoir, il faudrait s'arranger à Tillièrcs.

En sortant de Verneuil j'ai pris la route de l'Aigle, et ses environs sont pleins de petites maisons bien bâties ; c'est une ville de grandes fabriques de plusieurs genres et de ressource en tout point. Si Tillières ne s'arrangeait pas, on i)0urraii chercher sur la route de TAlgle. Je vous engage à faire prendre cette route à votre oncle quand vous viendrez ; cela évite Mortagne, et on arrive par Séez, de sorte qu'en passant on peut voir la manufacture, supposé qu'elle aille encore, car Renout m'a dit à mon passage que cela touchait à sa fin...

Paris, le 8 mars 1818.

Vous aurez bien deviné, mon cher fils, pourquoi je ne vous ai point écrit depuis longtemps ; outre les deux Mémoires qiie vous avez vus, j'en ai fait deux autres, dont un, d'environ soixante pages in-4<», est un véritable traité de la propriété des journaux et nne réfutation de ce que plusieurs jurisconsultes ont avancéccmtre cette propriété. Cette affaire est heureusement terminée. Je ne sais pourquoi ni comment elle est devenue une cause célèbre , si ce n'est parce que M. Beliart, ayant récusé M. l'avocat général Colomb la veille de l'audience où il devait parler, a envoyé à sa place un autre avocat général qui n'avait point entendu les plaidoieries ; ce qui a paru nouveau et l'était en effet. Le public a donc vu dans TaFfaire^ non plus une simple question de propriété, mais une suite de persécutions poussée jusqu'aux pieds de la justice et étendue à de purs intérêts civils. Vous aurez vu l'arrêt dans quelque journal, car tous, dit-on, l'ont rapporté, excepté le Journal de PariSy qui, en place, nous dit aujourd'hui des injures (i)...

ltS7

A madame Rcederer. —P&ris, le 3 avril 1818.

Je vous remercie, ma chère fille , de vos félicitations pour le gain de mon procès. J'avoue que je mettais un grand intérêt à n'être pas dévoré par des fripons. Après avoir payé de deux places qui m'étaient bien ac-

(1) {Note de V éditeur.) Il s'agit ici du procès pour la propriété du Journal de Paris. Voir au tome Vil de cette collection, pages 288 à 334.

LETl^RKS DE M. HOEDERER A. SON FILS PUlNÉ, ANTOINE-MARIE.

qnise$ ma déviation de la ligue bourbonienne, je voulais que, le roi me tenant quitte à ce prix, des fripons ne prétendissent pas aller plus loin que sa sévérité. J'ai réussi , grâce à ma persévérance et à la justice Je ma cause. Ce succès ne m 'a pas encore fait rentrer une obole , mais j'en ai néanmoins joui : heureux si d'autres chagrins n'avaient pas altéré cette satisfaction.

Madame de Lasalle m'a assuré que madame voli-e mère se disposait à aller vous voir. Monsieur votre père m'a dit qu'il irait aussi à Dinant dans sa prochaine tournée d'inspecteur, et qu'il en avait demandé la permission au ministre. Ainsi vous aurez des nouvelles de la cour de France, et je vous fais mon compliment de les avoir de si bonne source.

Le Marguillier de Saint-Euslache est iml^imé, mais il ne paraîtra qu'avec le Fouet de nos pères, ou la Correclim de Louis XII enfaniy qui est une nouvelle production du Bois- Roussel et des longues soirées d'hiver. Je tâcherai que cela soit prêt pour le départ de monsieur votre père.

Je vous embrasse, ma chère fille, de tout mon cxBur.

IttS

A Alexandrine. — Paris, le 3 mai 1818.

Ma chère petite-fille, vous m'avez écrit une petite lettre d'une si jolie écriture que je ne vous en souhaite pas d'autre. Tâchez de ne pas oublier ce que vous savez, et vous ferez honneur à votre maîtresse. Je suis bien aise que vous vous amusiez bien. N'allez pas trop près du bord de la rivière quand vous vous promenez de cç côté- là. Dites à Louise que je la remercie de la conmiission qu'elle vous a donnée pour moi, et embrassez-la de ma part. Je m'en vais demain au Bois-Roussel, qui est, dit-on, bien beau cette année. Il y a maintenant un bon jardinier de Paris à la place de M. Lanno, et l'on a fait une belle allée depuis le jardin jusqu'à la fontaine. Henriette grandit; elle est toujours aussi laide, mais elle étudie et sait assez bien lire. Embrassez aussi Pauline pour moi. Adieu, ma chère et bonne Alexandrine ; je suis sûr que vous êtes toujours bonne , douce et sage, et je vous aime tendrement. Votre bon papa.

Paris, le 28 juillcl 1818.

.... Enfin, hier soir, grâce à M. Trippier, nous avons transigé et l'on nous a payé comptant à chacun 66,000 fr. |)Our acquérir qos droits sur le Journal de Paris, sans décompte. Gela paye mal des arrérages montant à 36,000 fr., mais sur lesquels il fallait contester, et un capital qui produit i 8,000 fr. de rente; mais le repos vaut quelque chose, et d'ailleurs il restait des chances contraires.

Nous avons donné 10,000 fr. à M. Trippier, dont le zèle et la patience ont été infinis; 3,000 fr. à l'avoué, et payé environ iOO louis en frais d'impression qui n'entraient point en taxe, etr« H nous reste à chacun 56,000 fr. de net... Le bélier, et la transaction, et la bonne santé de votre frère, voilà trois contentements que j'ai eus dans la même semaine : gare la semaine prochaine...

Paris, le 30 juillet 1818.

Mes chers enfants, j'irais avec bien de la confiance chercher près de vous la consolation . et la distraction dont j'ai besoin , si je n'étais retenu et partagé entre Paris et le Bois- Roussel par les arrangements qu'exige ma nouvelle situation et par suite de mes arrangements antérieurs (i).

Je puis enfin mettre un ordre fixe dans mes affaires, et je n'y perds pas un moment, car je n'en ai plus à perdre. J'espère que l'an prochain nous irons vous voir, et je me dédommagerai. Ma chère Sandrine, vous avez fait, par vos pleurs , la plus touchante oraison funèbre et la plus selon mon cœur qu'on put faire de votre grand'maman. Ces pleurs m'ont prouvé la tendresse qu'elle vous montrait dans cette familiarité où l'on ne fait rien par en vie de paraître. Vous l'aimiez pai*ce qu'elle vous aimait, parce qu'elle se plaisait avec vous, parce qu'elle aimait à développer, par de petites conversations suivies sans effort, ces précieux, ces inestimables germes de bonté, et de douceur, et de bon esprit qui s'annoncent si distinctement en vous. Mon cher fils et ma chère

(1) [Sole',d€VédiUur.) Mon père venait de perd r^j sa seconde femme.

CORHESPONDANCK DE FAMILLE.

fille^ je vous félicite de l'heureux naturel de ce charmant enfant, qui vous rendra en soins^ en aflfection, l'affection et les soins que vous aurez vous-mêmes rendus à vos parents, et vous en payera le plus digne prix. Je vous serre tous trois du même embrassement.

Au Bois-Roussel, le 30 octobre i8l8.

Vous concevez bien, mon cher fils, la joie que m'a causée votre lettre du 4 du courant, confirmée parcelle du 10; vous n'auriez pu Paugmenter qu'en réalisant le pi*ojet que vous avez eu un moment de venir me voir au Bois- Roussel; j'espère y réunir toute la famille, accrue d'un gendre et d'une bru, au printemps prochain ; cela n'empêchera pas que je n'aiÛe ensuite sur la Meuse. Votre frère n'a plus d'excuse pour s'éloigner du mariage en s'y disant toujours tout prêt. J'espère qu'il va commencer pour nous une période de bonheur sans vanités, sans ambitions, sans prétentions, c'est-à-dire de bonheur solide, intérieur, indépendant des caprices de la politique.

Je vous embrasse tendrement, mon cher fils, ainsi que votre femme et vos enfants. Rœderer en a écrit beaucoup de bien à sa mère, qui m'a transmis sa lettre.

let

Au Bois-Roussel, le 8 juillet 1819.

... Le comte Orloiïmc traite assez bien (ij; mais je lui ferais bon marché s'il voulait échanger la qualité d'homme de goût qu'il me donne contre celle de ministre désintéressé qu'il aurait pu me donner.

Je suis toujours en train d'imprimer mon Mémoire pour servir à une nouvelle /«f«ioire de Louis XII : c'est là le titre que j'ai modestement pris. Je croyais avoir fait cet ouvrage; quand j'ai voulu corriger l'épreuve de la douzième feuille, mon sujet s'est pi*ésenté tout autrement, et j'ai refait environ quatre-vingts pages du milieu de l'ouvrage. Cela vient de me prendre quinze jours; maintenant le reste marche : j'espère avoir l'ouvrage hnprimé à la fin du mois.

(0 {Note deVédUeur.) Dans son ouvrage sur le royaume de Naples.

Je vous embrasse , mon cher fils , et votre chère femme, et les petits enfants.

Au Bois-Ronssel, le 24 septembre 1819.

Je ne suis pas encore quitte de mon ouvrage, mon cher Toni. Le voyage de Dinani m'a si profondément et si agréablement dissipé que j'ai toute la peine du monde à éeorcher la queue, c'est-à-dire à m'y remettre; car il ne faut qu'un bon moment. Tout cela est pour vous dire pourquoi je ne vous ai point encore écrit : je me refuse la plume tant que mon Louis XII la réclame. Cependant, ne pouvant dire quand mon évallonage finira à son égard , je ne veux pas que vous attendiez la publication de mon œuvre pour avoir de oies nouvelles, et demander des vôtres et de celles de votre femme et de voâ enfants. J'espère que votre femme ne se sera pas laissée aller à la douleur qu'a dû lui causer la mort de son père. Je ne suis pas de ceux qui regardent comme une consolation de dire : a Ceci est un chagrin, ce n'est pas un malheur. » Tous les chagrins sont des malheurs, et surtout ceux de l'àme. Mais je pense que, si cette distinction est fausse quant à l'intensité des afflictions, elle est juste quant à leur durée; car le malheur rappelle souvent la douleur, et toujours tant qu'il dure...

Paris, le 18 janvier 1820.

Je viens enfin, mon cher fils,^de finir mon livre. S'il ennuie autant les autres qu'il m'a ennuyé dans les derniers temps, il différera beaucoup de mes légitimes enfents, qui n'ont jamais ennuyé ni moi ni les autres...

Les papiers publics vous disent où nous en sommes ici pour les affaires publiques; je ne pourrais rien y ajouter, car je ne sors point. Je passe les soirées tête à tête avec votre frère, de qui j'ai lieu d'être fort content sous tous les rapports. 11 est fort gai quand nous sommes seuls, ce qui fait que je ne m'aperçois pas de la solitude ; il choie mon livre , soigne la distribution comme il ferait son propre ouvrage, et comme je voudrais soigner son fils s'il voulait en avoir un. Je vous embrasse, mon cher Toni, de tout mon coeur, et vous

LETTRES DE M. RCEDERER A SON FILS PUÎNÉ, ANTOINE-MARIE

souhaite en I8i0 une bonne santé et de la constance dans votre entreprise.

I6tt  madame Bwierer. — Paris, le 18 janvier 1820.

Je vous souhaite, ma chère fliie, une bonne année et une petite fille plutAt qu'un trop gros garçon ; car je suis de ceux qui s'informent toujours plus de la mère que de l'enfant.

Depuis six semaines que je suis ici, j'ai fait une seule visite à madame votre mère, et point du tout à ma commère Lasalle, ni autre. J'ai si peur de rencontrer là des aristo^ruches que je me prive du plaisir de la voir.

Quoique je charge Alexandrine de vous embrasser pour moi, je prends le parti de faire ma conmiission moi-même, et de vous assurer, ma chère fille, de ma tendre amitié.

les

Paris, le 18 janvier 1820.

~ Ma chère Alexandrine, si je n'ai pas répondu plus tdt à la lettre que vous m'avez écrite le ^ décembre, c*est que je n'ai pu parvenir qu'aujourd'hui à me procurer une assez bonne plume pour mettre mon écriture à côté de la vôtre sans en être trop honteux. Vous avez fait des progrès qui doivent bien vous encourager pour toutes les études auxquelles vous vous appliquerez; il faut aussi apprendre à compter et à calculer de mémoire et par écrit : cela est fort utile et fort commode. On parle beaucoup maintenant de l'école linéaire du dessin ; je ne sais pas ce que c'est, mais j'espère que vous me l'apprendrez la première fois que j'aurai le phiisir de vous voir. Je vous embrasse de tout mon cœur, ma chère petite>fille. Embrassez pour moi votre maman.

Paris, le 18 janvier 1820.

Je te souhaite aussi une bonne année, ma chère Louise. Je vois avec plaisir que tu comnoences aussi à écrire, et magnifiquement encore! C'est que ce n'est pas du griffonnage, cela! et une belle orthographe! Enfin je suis fort content de voir que tu te disposes à suivre l'exemple d' Alexandrine et à t'appliquor un peu. Cela fera que tu donneras ensuite l'exemple à Pauline. C'est à toi à répondre

d'elle, puisque tu es son aînée. Je t'embrasse^ de tout mon cœur, ma chère petite enfatit. Embrasse pour moi ta petite soeur Pauline.

Au Bois-Roussel, le 3 février 1820.

... J'avais prévu que vous seriez bien aise do donner un Ltmis Xtl à quelqu'un de vos voisins. Si vous en désirez un plus grand nombre, demandez à votre frère ce que vous en voudrez.

11 m'est revenu qu'on en parlait favorablement. S'il fallait s'en rapporter à ce qu'on m'en écrit à moi, je ferais comme à peu près les auteurs bons et mauvais. Il n'a été fait de distribution aux journaux qu'à la fin du mois de janvier; nous verrons ce qu'ils en diront. Etienne n'en a parlé que d'après un exemplaire que je lui ai donné particulièrement. Vous savez que Gentil est employé dans la facture du Constitutionnely je ne dis pas dans sa composition. Il arrange, distribue, met en place les articles envoyés.

Si l'ouvrage réussit, il faut qu'il produise une souscription pour un monument en l'honneur du Père du peuple.

Au re^e, il réussit assez pour ouvrir la voie au Mémoire que je vais imprimer, en un volume m'6% sur les événements du 1*' octobre 1791 jusqu'au il janvier 1793. C'est dans cette époque que se trouve le 10 août, sur lequel j'ai bien des choses à apprendre aux amis et aux ennemis.

Je retournerai à Paris vers le 20 du courant, et je mettrai sous presse tout aussitôt.

C'est là ma grande affaire, parce que c'est celle de ma famille. Je vous embrasse, mon cher fils, de tout mon cœur.

Au Bois-Roussel, le 21 mars 1820.

La mère et l'enfant se portent bien! Voilà, mon cher fils, la grande affaire, et je suis fort aise d'apprendre qu'il en est ainsi chez vous. Dites à madame Boederer de ne pas slnquiéter de moi ; c'est l'envie de trop bien faire qui dérange peut-être les opérations ; il faut laisser aux choses leur cours naturel...

Je suis ici très-occupé à mon nouvel ouvrage, et j'ai beaucoup fait. Mais ce nouvel enfant sera-t-il un enfant mâie, cothme je le

voudrais? Je sens qu'à mon ftge il ite faut plus se flatter.

J'ai retxouvéees jours passés, dans l'A lias de Mentelie^ un petit dessin de madame Rœderer^ qui représente ses trois enfants : l'ainée traînant un chariot où est Pauline^ et Louise menant la l)rouette. Cela est tout à fait ressemblant, et de plus le caractère des deux aînées y est marqué. Je vais faire encadrer cela.

J'embrasse le père, la mère et les enfants. Si elles se mettent toutes à chanter la petite chanson de Louise : Mon papa, pour mes éirennesy qui finit par : // m*en donnerait bien deux (i), à défaut de fils tu auras bon nombre de gendres. A propos de gendre, Minette pa* rdtr^^i^m^à m'en donner un. Je ne m'y oppose en aucune façon.

Je t'embrasse.

Au Bois-Roussel, le 28 septembre 1820.

Je n'ai pas répondu, mon cher Toni^ à \'otre lettre au sujet de la pétition^ parce que je n'aurais pu .y répondre à temps. Vous m'avez écrit le 10 à Paris^ la lettre ne m'est arrivée que le 18; c'était le 20 que la pétition devait être présentée. Cela n'empôche pas que je n'aie quelque chose à me reprocher sur la marche. de notre correspondance; j'avoue qu'elle est tonte h mon profit et que je fais peu de retours. Cependant^ quand vous verres tout ce que j'ai fait cette campagne aux champs et dans le cabinet^ vous concevrez, que je néglige m peu mes plus chers plaisirs. Quand on s'est proposé une tâche, étant vieux^ on se hâte » on va sans distraction. On voit, dès qu'on s'arrête, la grande faux qui avertit de se dépêcher, et l'on se rappelle le terrible iJIfarcAtf, ttorcAe/deBossuet, dans je ne sais quelle oraison funèbre. Je compte publier cet hiver deux volumes in-8^, sqr deux sujets différents, dont l'un intéresse

(I) (Note de Véditeur,) Ces deux vers font partie d'un couplet que j'entendis un jour chanter par une petite flUe de l'âge de la mienne. C'est un couplet de Fanfare f dont mon père m'accusait bien à tort d'être l'auteur :

Mon papa pour mes ëtreonca M'a promis un anoureux; Ab! s'il connaissait mes peines 11 m'en donnerait bien deui.

Non pnpa, mon pap», mon papa '

correspondant: de famille,

ma famille. Du reste> j'ai défriché pour planter des vergers et faire du cidre. J'ai aussi curé ma fontaine depuis la source jusqu'au moulin. Je n'ai jamais vu tant de botie, même dans les rues de Paris...

Je ne sais qui est la marquise de... J'ai autrefois vu chez le père Desperières une loadame de Musiçni; mais il y a trente-quatre ans. Je ne crois pas avoir jamais entendu le nom de... ; ce qu'il y a de très-sùr, c'est que je n'ai jamais mis les pieds chez M« de Hérode et ne lui ai jamais parlé qu'au sénat, pour dire bonjour ou bonsoir. Je me figure donc que la marquise n*a imaginé notre ancienne connaissâaee que pour en former plus vite et plus décemment une nouvelle; que c'est toi qui fait mon titre auprès d'elle, non moi qui fais le tien. C'est fort bien d'introduire une bonne petite liaison dans la société à la faveur d'une ancienne amitié de famille. Je trouve là une émanation de la sainte doctrine de la légitimité. Je présume très-favorablement de la marquise^ et je te ircommimde de lui remettre souvent dans la mémoire ses anciens souvenirs.

Je t'embrasse^ ainsi que la baronne, i qui il ne faut pas dire le service que Je t'ai rendu près de la marquise (1).

Au Bois-Roussel» le 28 mars 1821.

Il est bien temp^ mon cher Toni, que je vous remercie de cent choses que je dois à votre obligeance depuis trois mois :

Machine contre |a fumée ;

Machine pour frotter;

Glacière.

Voilà trois bonnes choses pour la chaleur

(I) {Note de l'éditeur.) Dans une lettre en date du 26 octobre , mon père continuait en ces termes sa plaisanterie sur la marquise de .... qui ne méritait assurément pas d'en faire les frais. C'était une femme fort distinguée, charmante encore, mais aussi excellente épouse qu*exoellente mère. ~ Mais la plaisanterie est si agréablement soutenue que je B*ai pas voulu la supprimer. Mon père l'avait sans doute Tue à la cour de l'Impératrioe Marie-Louise, mais ne se la rappelait plus. « Je serai charmé de faire connaissance « avec mon ancienne amie madame de.... quand la « compagnie se rassemblera à Dinant, et je ne négli- « gérai aucun des moyens qui sont en ton pouvoir « pour obtenir d'elle une petite partie des bons scnn Uments que je lui ai inspirés depuis si longtemps*

LETTRES DE M. RÛEDERER A SON FILS PUÎNÉ, MARI^ANTOINE. 58

en hiver^ le fraU» en été, la pi*opreté en 4oute saison.

La machine à fumer est faite, mais non encore posée ; elle est nécessaire ici dans le grand vent d'ouest, et lèvent d'ouest est si fort et si continu depuis quelques jours que le mécanicien a peur d'être emporté avec la mécanique ; de sorte que, pour placer ma machine contre le vent, il me faut attendre qu'il n'y ait plus de vent.

La glacière ne pouvait se faire Tbiver, parce qu'il faut des murs et de la maçonnerie ; elle ne peut se commencer qu'au mois de mai, et par un temps bien sec.

Quant à la brosse, elle est condanmée à rester désormais sur son dos et le poil en l'air, attendu qu'en l'attendant il s'est formé chez moi un fi*otteur qui s'est tellement dégourdi les jambes à ce métier* là qu'il prétend ne me quitter que quand il pourra se faire maître à danser. Il faut te dire qu'elle (la brosse) n'est arrivée ici que depuis huit jours. Elle sera fort utile pour essuyer les pieds à l'entrée des appartements.

J'ai reçu les graines demandées, ou à peu près. Le choux roux dn Kamischaikay Vépù nard-géant et le haricot-sabre vont rendre mon potager respectable au voisinage.

Je n'ai pas reçu les griffes d'asperges; mais on peut se passer de griffes avec le haricot^sabre.

Quant aux cerisiers, le 3 mars tu m'en as annoncé six dits du Nordy et qui ne viennent qu'au nord, et des greffes d'autres cerises très-grosses. Le i 1 du même mois, ton jardinier t'a dit qu'il ne m'a envoyé que deux du Nord et quatre d'autre espèce. Le fait est qu'il m'a envoyé quatrecerisiersétiquetés ainsi : deux bigarreautiers rosea, deuxbigarreautiers rouge foncé; point de cerisier du Nord, mais six greffes que je suppose être de cette espèce, mais sèches ou à peu près. On les a cependant greffées. Au reste, je n'ai pas un seul mur au nord; je les ai tous masqués par de grands arbres^ et j'enai môme entouré la maison à cause des vents. Et, d'ailleurs, je crois bien aux cerises qui viennent au nord , majs je ne puis croire qu'elles soient bonnes.

De tes dessins, le plus agréable pour moi, sans comparaison, et même en y comprenant celui de la Glacière, est celui de madame (a baronne. La Rue l'a calqué; il a corrigé une pe-

tite erreur de dessin qui regards ios jambes de Louise; il t'a fait la tête un peu plus grosse, et il t'a épointé le nez, pour lequel ta femme avait affilé son crayon; et cela deviendra une petite gouache fort jolie que je mettrai en pendant avec la brouette de Louise et le chariot de Pauline, traîné par Alexandrine.

J'ai vu avec. beaucoup de plaisir se développer dans Roederer et toi un talent si distingué pour la poésie. Rœderernesegênepas:ilfaitdes hiatus sans le moindre scrupule. Ce secret est d'une grande commodité. J'aime aussi ta prose. J'ai lu le Mémoire sur les prdiibitions et taxes d'importation ; cela est fort bien, mais il faut tourner autrement plusieurs arguments. Et puis il n'est pas exact de dire que le système prohibitif assure la prospérité des manufactures en les laissant maltresses du marché intérieur, i^ Il se fait toujours de la contrebande, et l'obstucle des douanes, qui, sous l'ancienne Ferme générale, n'était estimé que 5 pour 400, n'a jamais pu être évalué à plus de 43 ou 14 sous l'Empereur, maître de l'Europe et qui gardait ses frontières avec des armées. S*" Le maximum de prospérité des fabriques ne résuite pas du monopole intérieur ; il leur importe de pouvoir exporter à l'étranger; or elles ne le pourront jamais si vous favorisez l'infériorité d'industrie qui a été le motif de la prohibition. 3<» Ajoutez que, tenant les prix des fabrications indigènes très-élevés par la prohibition, vos fabriques sont bornées par leur, cherté même à un modique débit, car c'est le bon marché qui étend la consommation ; c'est la consommation qui étend la fabrique — Je trouve aussi défaut de précision, même d'exactitude, dans cet énoncé : Ne conviendrait^il p{^ que le Gouvernement se substituât Amméme au fabricant pour prélever t*impôtt sauf, etc. Quand le Gouvernement prohibe, il laisse les prix à la discrétion ou à la concurrence des fabriques nationales. S'il y a grande concurrence, comme en Angleterre, l'art monte bien vite à la perfection nécessaire pour que la prohibition soit superflue. S'il ne s'établit pas de concurrence intérieure, les fabricants vendent à un prix de monopole. Les consonmiateurs payent donc alors, comme prime ou impôt au profit du fabricant, tout ce qui leur en coûte au , delà du prix auquel ils auraient acheté la marchandise étrangère. Si M. Rendult me fait

CORRESPONDANGE DE FAMILLE.

payer à la faveur de la prohibition son calicot 10 francs, et que les fabriques anglaises ne le vendent que 5 là où elles peuvent en porter, il est clair que je paye un impôt de 5 francs à M* Renoult pour soutenir sa fabrique. — Si au lieu d'une prohibition vous mettez une taxe^ modérée ou non, il s'ensuit bien que le consommateur de la marehandûie étrangère paye, comme vous le dites^ une taxe à l'^t; mais le consommateur de la marchandise nationale continue à en payer une à peu près équivalente au fabricant. En effet, que M. Renoultsoit forcé à baisser son prii de 10 francs à 7 fr. 50 c. parce qu'une taxe de 2 fr. 50, misa sur les calicots anglais, fait que les Anglais ne peuvent vendre à Paris à moins de 7 fr. 50 c.| ce qu'ils auraient pu vendre 5 fr. s'il n'y avait pas eu de taxe, il est clair que, moi qui achète le calicot de M. Renoult 7 fr. 50 c, je lui paye une prime de 2 fr. 50 c. Donc, quand TÉtat met une taxe à son profit sur les fabrications étrangères, il en met en même temps une autre, dont il ne perçoit rien, au profit du fabricant regnicole.

11 n'y a d'excuse pour un droit d*enlrée, à piusforte raison pourune prohibition, que celleci : protéger V enfance ou la maladie d'une industrie qui peut, à l'aide d'un peu de temps, devenir ou redevenir florissante,' quoique livrée à la concurrence étrangère. Ainsi la protection doit être courte pour être légitime. Si elle est longtemps et toujours nécessaire parce qu'il y a des obstacles physiques et locaux à ce que l'industrie du pays s'élève jamais au ni- \-eau de celle du voisin dans la même partie, il faut renoncer à la donner. Si, en Angleterre, des agriculteurs disaient au Gouvernement : a Prdiibez la graine de trèfle de France , ou « imposez-la à 25 pour 100 de la valeur à Ten- « Irée de l'Angleterre, et nous en ferons venir ce sur couche; par là vous serez dispensés de « verser de grandes sommes chaque année en « France, pour avoir de sa graine qui mûrit « bien dans ce pays-là et ne mûrit point ff chez nous , » le gouvernement anglais certainement léserait indignement les acheteurs anglais, parce qu'i/ n'y a pas de possibilité à ce que jama/5 de la grame de trèfle venue sur couche tombe à si bas prix que celle qui mûrit dans les plaines de Caen et d'Alençon. — Mais si les mêmes entrepreneurs pouvaient dire: \

ff II y a dans tel comté un canton qui, an a nooyen de telles dépenses de défrichements €t et de tels amendements combinés , peut, c après dix ans, donner à aussi bon marcbé cr que la France toute la graine dont l'Angle- « terre a besoin; nous demandons que, pour a alléger nos premières dépenses, couvrir les « incertitudes de nos premiers essais, vous a mettiez une taxe, pendant quatre ou cinq « ans, de 15 pour 100 sur les trèfles français, CI afin que nous puissions vendre nos récoltes <x à bon prix..., » alors on pourrait les écouter et batailler, si le suc^s est plausible, pour rabattre sur le taux ainsi que sur la durée de la taxe. Voilà le seul cas où une taxe soit excusable, et la seule manière de la rendre à peu près légitime.

J'ai trouvé dans ton écrit d'autres choses très-bien vues et très-bien présentées, notamment la raison pour laquelle les prohibitions ou taxes prohibitives ne produisent pas en Angle terre le même effet en paresse et en ignorance qu'ailleurs. C'est l'abondance des capitaux, à quoi il faut ajouter deux choses: 1« l'immensité des colonies anglaises, et ^ la facilité que ce pays, tout marchand, tout maritime, et son gouvernement toujours occupé du commerce dans ses négociations politiques, donnent pour de grandes exportations dans tous les grands marchés de l'Europe. Tu sais bien que, s'ils donnent des subsides à des alliés, ils ne les donnent qu'en marchandises. D'ailleurs leur contrebande ne connaît point de barrières; l'exclusif de la navigation est aussi l'exclusif du négoce.

En voilà assez pour aujourd'hui , mon cher Toni. Je te donne quinze jours pour lire nui lettre tout entière : c'est comme si je t'écrivais encore dans quinze jours.

J'espère que nous irons à Dînant cette année. Si tu te proposes de faire venir un cuisinier forain pour recevoir honorablement la compagnie, je te propose de mener le mien, qui est homme de talent et point gaspillard et trèspropre.

Ton oncle Etienne a massacré mon pian. H m'envoie son édition pour que j'y reconnaissse, dit-il, mes idées. Je ne les reconnais point. Je n'ai, grâce au Ciel, fait que des fils Intimes; je ne finirai pas ma vie par adopter un bâtard.

J'embrasse madame la twronne et mes pe-

LETTRES DE M. ROEDERER A SON HLS PUÎNÉ, MARIE-ANTOINE. 589

fîtes filleltes y et toi en sus^ malgré ton nez pointu de la faconde la baronne.

Paris, le 11 décembre 1821.

II me parait enBn présumable, mon clier Toni y que les derniers vœux de ma vie seront accomplis par le mariage de votre frère avec une personne digne, sur tons les rapports, de sa tendresse et de la nôtre. Jolie figure, maintien excellent, pureté d'âme et d'esprit angélique, habitudes de vie noodeste, occupée, talent très -marquant et très -exercé pour la peinture ; et, ce qui donne à toutes ces qualités un nouveau prix, c'est qu^elles ont été éprouvées par le malheur et Tortifiées par dixhuit mois dedévouement pour son père, qu'elle a suivi dans son exil et dont elle a partagé les persécutions. Nous vous attendons avec impatience dans la famille, ainsi que votre femme et Alexandrine. Plus nous serons nombreux autour de cette aimable famille, plus ils auront la certitude de trouver dans la nôtre identité de sentiments et de pensées. Ce mariage ne sera pas seulement celui de deux époux, c'est celui de deux familles. Vous serez étonné de vous trouver entre le père, la mère, deux sœurs fort jolies, comme avec d'anciennes connaissances que vous étiez dans Thabitude d'aimer et d'honorer. Vous savez peut-être que j'ai été la cause involontaire des persécutions que le père et la fille ont essuyées ; je regarde comme un bonheur de plus d'être comme appelé, au moins pour un petit contingent d'égards et de soins, à dédommager de tant de souffrances imméritées. Arrivez bien vite, mes chers enfants, et serrez-vous dans ce groupe là ; que je voie ensemble tous les motifs que j'ai de reconnaître que, malgré les traverses de ma vie, je suis pourtant un père très-heureux. Je vous embrasse, voyageur et voyageuses, et vous aussi mes petites qui allez être bien sages et bien apprendre pendant l'absence de votre maman, et sous les yeux et par les soins de votre bonne amie.

Au Boift-Routsel, le 27 avril 1S22.

Bientôt, mon cher Toni, je ne pourrai plus écrire ; j'ai le poignet pris. Ma foulure est devenue un rhumatisme qui m'a pris au poignet

comme les gendarmes d'aujourd%ui y pren** nent les patriotes. J'ai de bons et de mauvais jours. Hier votre frère m'a trouvé avec la main enflée; aujourd'hui elle ne l'est pas , et j'en profite pour vous dire de ne pas vous étonner de la rareté de mes écritures. Cela ne m'empêche pas de lire avec plaisir les vôtres. Moins j'écris, plus mon besoin de lire est grand. Comment vous trouvez-vous de la concurrence de Charleroy et des avaries maritimes ? et le charbon? et les clous? Vous m'avez mal expliqué les clous : ce n'est rien de me parler des essais, il faut aussi dire les succès bons ou mauvais. Je ne sais si à (a place je voudrais de Texclusif; cela retranche plus au mérite de l'importation que cela n'ajoute aux bénéfices d'exploitation, s'il doit y en avoir. Un brevet d'importation serait sans reproche à mes yeux s'il ne servait qu'à prouver l'importation : ce serait un titre dont il est naturel d'être jaloux; mais l'idée de profit exelwif ne s'accorde pas avec mes vieilles opinions. Montpoignet me fait bien mal, et je ne tournerai pas la page de peur d'avoir la tentation de la templir. Je t'embrasse.

IMonibières, le 12 aOiU 1822.

Je compte partir mercredi 14 pour être à Paris le 17 ou le 18. Je me trouve aussi bien des eaux que je pouvais le désirer. Mes mains ont repris la liberté de leurs mouvements. Mes jambes ont retrouvé leurs forces; je fais sans fatigue deux lieues dans la montagne. Celadiiirera tant que cela pourra. Il faut toujours prendre ce répit.

J'ai trouvé ici plusieurs personnes de ma connaissance : le général Cavaignac, qui ne mintéresse pas beaucoup; la famille de M. Boulay delà Meurthe; le plus jeune des fils de madame de Montebello, et enfin M. de Chauvelin* Il y a un spectacle assez agréable ; cela n'empêche pas de s'ennuyer beaucoup. J'ai achevé une Histoire de François I^, que je ferai imprimer à la suite d*une deuxième édition de Louis Xll. Je t'embrasse et ta petite famille,

Au Bojs-RouMel, le |3i>ctobre 1822,

En vous quittant j'ai été aux eaux de

Bagnoles ; elles ne valent pas celles de Plombières , mais elles sont à dix lieues d'Alençon,

CORRESPONDANCE DE FAMILLE

.dH»s une position charmante ^ et cetaniesuf- Ara n» fgochain, sauf à faire Fannée suifante le vojFasede PloaUères en même temps que celui deSaini-Quim. Madame de Saint* Martin y a été trois okûs M surveîUaiice, à cause de Sancta-Roêa ; M. drSiammmriwk y a aussi passé deux saisons ; mai$ toul eeia éttô parti quand je suis arrivé. J'éprouve toua les jours le bon effet des eaux de Plombières , ear tous les jours je souflh) moins , et je me contenterais l>ien de Tétat où je suis...

Je travaille de la plume et du hoyau^ et je prépare de la terre à planta : cela me fait trouver les journées bien courtes.

Paris, le 22 février 1823.

Je suis bien peu exact à t'écrire^ mon cber Toni; mais il faut passer là-dessus, ce n*est pas faute de bonne volonté. Je serais bien en peine de dire pourquoi cette paresse» pensant si souvent à toi^ et avec plaisir toujours...

Sur ce je t'embrasse. Je suis un indigne grand-père de n Voir pas encore répondu à ma chère Alexandrine. Répare cela par un baiser de ma part.

Quel ange que ta belle sœur! Ton frère est un papa tendre et grognon. Si le grognon se corrigeait!...

Au Bois- Roussel, le jour de Pâques 1823.

Ta parade m'a amusé et fait rire. J'attends le roman pour pleurer ; mais j Vime encore mieux rire avec les enfants que pleurer avec les grandes personnes : rire surtout avec mes enfants...

Au Bois-Roussel, le 16 avril 1823.

J'avais craint pour votre excellente sœur (i) le triste événement qui en prive la famille entière; car c'est une perte pour tout ce qui lui appartenait de près ou de loin : elle était pour tous de tout son cœur^ de toute son âme. Quand je pense que dans le même mois votre frère s'est trouvé à l'extrémité ! A mon âge on doit être préparé à faire bien des adieux ; mais combien il est plus doulotireux d'en recevoir

(I) Madame Caurgaud,

des pertonhes qui nous intéressent! Adieu ^ je pars , est un mot fort triste ; mais : Adieu, iu pars/ est déchirant. Mais laissons ces funestes pensées. Plantons : Mes arrière - neveux me devront cet ombrage...

Au Bois-Roussel, le 12 septembre 1823.

Il me semble qu'il n'y a qu'une scène dans ton proverbe qui réponde au précepte Tâche de saifOfr avec qui tu t'embarques. Lord Bifisteck (les lords ne voyagent guère en diligence)^ sir est tÀm 96$t%, connaît l'ingénue et l'ingàuie le counatt, el ils se reconnaissent du premier moment La précaution que milord avait prise de louer trois places^ et la sottise de son valet qui loue les trois places dans trois parties différentes de la voiture^ me semblaient devoir amener bien des sujets de curiosité pour les déjouer plaisamment, Httofd devait d'abord avoir la curiosité de savoir qui occupait les places de devant dans la berline, puisqu'il se proposait d'occuper seul les places du fond. Quand le conducteur lui aura appris qu'il y a une de ces places de devant réservée pour lui, il s'explique et prétend avoir fait i^tenir les trois places de fond et point de place de devant. On lui fait voir la méprise qui a été commise par son valet^ et il apprend qu'il a trois places réservées pour trois personnes et non pour une. Alors que doit-il faire? demander où est placée l'ingénue pour prendre sa place auprès d*elle; il doit demander qui est l'ingénue et avoir la curiosité de l'ap» prendre d^eile-même. Réciproquement, Tingénue doit être curieuse de savoir qui est et ce que vaut un seigneur anglais. Or il se trouve que Fingénue a une des places de fond en di^onale avec celle de milord. Cela ne les accommode ni Fun ni l'autre. Dans le cabriolet il n'y a qu'une place à cèté du conducteur, et elle est prise par le chevalier ; le dénoûment doit donc être que milord et l'ingénue, pour être ensemble et savoir avec qui ils sont embarqués^ montent sur Hmpériale avec le chien du conducteur. Ce dénoûment ne sera pas tout à fait aussi crû que celui que tu fais faire même avant la fin de la pièce et que le voyage doit recommencer; mais enfin le proverbe sera observé par tous les voyageurs : Tâche de savoir avec qui tu t'embarques. Je dis cela

LETTRES DE M. RCBDfiRER A SON FILS PUÎNÉ, MARIE-ANTOINE.

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fort en Vair; la question est si ce canevas peut èlre rempTr avee gaieté; car il vaut mieux être gai et peu conséquent que logicien et triste ; mais conséquent et gai, c'est ce qu'il y a de mieux...

VHixioire des Amours de Louis XI V^ par L. de Boissy, est en cinq vol. iri-iâi Cela est dans tous les cabinets de romans qu*Qn loue au public; en effet, c'est l'histoire travestie en roman et écrite à l'avenant; mais c'est le fond de l'histoire.

J'oubliais une observation sur tes œuvres dramatiques : c'est que tu ne ménages pas assez les oreilles chastes des dames^ et qu'il fau^ drait quelque chose de plus piquant pour les oi^illes bronzées comme les nôtres* Avec un peu de sel tin dans les choses libres on satisfait tout ensemble la modestie de convention d'un sexe et le cynisme usé de l'autre. Il y a de l'originalité dans toutes les premières scè« nés de tes pièces ; la fin n'est pas assez soignée. Il faudrait^ avant de prendre la pluine> s'assurer de bien finir l'ouvrage.

Je t'embrasse et madame Rœderer. Dis^lui tie ma part le soin que je prends d'écarter de ses oreilles tes immodesties. J'embrasse aussi mes petites-filles^ que j'aime beaucoup. Je suis bien sûr que mademoiselle Plôotz ne leur expliquera pas les ingénuités de ton ingénue. - Heureusement pour mesdames tes bellessœurs elles ne te comprennent pas. Madame de Bruyère seule pouritiit y entendre quelque cliose; mais le bon goùt^ le bon ton sont là q«i ferment le passage h tes licences. Je les remercie beaucoup de leur souvenir.

Au Bois-Roussel, le 3 octobre 1823.

Quand Bezenval fait prendre à Saint-André le rôle de son ami mort subitement^ il lui prête ou il raconte une facétie qui ne devait avoir d'autre conséquence que cette retraite subite^ metivée d'une manière si plaisante:/^ suis moriyje vais me faire enterrer. C'est ^ disais-je^ une facétie, peut-être mêlée de rrânerie ; car il n'est pas d'un esprit bien posé y ni peut-être d'un bien bon cœur, d'être si gai et si plaisant quand on vient de perdre son ami et qu'il s'agit de le faire enterrer. Mais il ne s'agit pas ici du moral de l'anecdoc<te« Elle est très-plaisante parce qu'elle est naturelle et

vraie ^ comme appartenant aux mœufs du temps et à la légèreté des esprits d^élors.

Mais ce qui n'esit pas naturel , ce qui n'est pas vraisemblable^ c'est qu'un honmie qui ne badine pas, qui arrive i^ec l'intention de faire savoir un événennent malheureux aux pétrsonnés qu'il intéresse, ne trouve pas moyeu, tnal-^ gré ses efforts réitérés, de foire entendre à ces personnes ces mots : Votre geadre prétendu est mort y et qu'il foilletout letetnps que lui donnent ces efforts inutiles pour prendre goût à la méprise et foire le projet d'en profiter et de conclure un mariage. Une fiction très-simple aurait sauvé cette invraisemblance. Il fallait supposer que Nohan avait eu l'idée de se présenter sous un autre nom que le sien à son beau-père , à sa belle-mère et à sa future, dans l'intention de connaître la famille avant de terminer son mariage, et de se faire connaître lui-même à sa prétendue et juger par elle Ubrenient sans prévention. Il avait mis ce projet dims sa tête avant de quit^ ter Strasbourg et l'avait communiqué à son ami. Son valet indiscret l'avait écrit à Marton, et Marton en avait averti sa maîtresse, etc.

Quand Linahamps arrive, il dit qui il est : on lui rit au nez. Il insiste : on refuse de le croire. Il dit, en insistant encore, son ami mort; il s'échauffe par la contradiction... On feint par politesse de le croire, etc.; il prend goût à la demoiselle. Le reste va de suitci Cette fiction, très*vulgaire, d'un amant sous un nom supposé, produirait ici des effets neufs et piquants.

Je remets ces réflexions à ta sagesse drama^ tiqué, — Sap^e principium et fons.

Nous soimnes ici en fomiUe, l'uncle Éiienne et ta tante, ton frère et sa femme, et Gourgaud; Madame Rœderer fait le portrait de tout le monde et nous litiiographions avec la presse de Senefelder tous ces portraits.

Cette petite occupation nous tient lieu ici de la gaieté, du mouvement et de la variété de Monthermé.

Je t'embrasse» et ta femme, et tes petites fillettes.

Ao Bois-Roussel» le 23 octobre 1833.

Le portrait de Louise ressemble à ses traits^ sans doute , mais je n'y trouve point sa pby-

COHRESPOiNDANGE DE FAMILLE.

sipnomie ; cela nie viendra peut-être ; le dessin est d'ailleurs fort joli et fort bien touché.

€'e8t le général Cavalier que ton frère t'a envoyé lithographie,

. . . Jq ne croi3 pas avoir jamais entendu parler de l'anecdote de M* de Boufflers. Quoi qu'il pn soit de la vérité du fait^ il n'est pas de nature à être mis sur la scène. Il ne faut même pas s'exercer sur de$ sujets que la bienséance rejette, de peur d'y réussir.

■ Ceci serait mieux en conte qu'en comédie,

La pièce de M. Obtus ^ avec un peu de travail, peut devenir plus gaie et plus amusante ; en y pensant vous rencontrerez des traits plaisant$, des quiproquos piquants. Vous avez déjà tiré un bon parti du sujet; mais il faudra y revenir...

Le 12 de l'an 1824.

... Depuisyotrelettre du 23 octobre, où vous m'engagez à mettre quelques heures à rédiger une Notice sur moi-même, que vous feriez parvenir à A pour la Biographie, je n*ai pas

passé une journée sans travailler huit ou dix heures pour répondre à votre désir, dont je sens rimportance. J'ai d'abord essayé de brocher en quelques heures; mais, quand je voulais caractériser ou ma conduite ou mes ouvrages dans telle ou telle circonstance, le trait net et \Tai me manquait toujours, faute de souvenirs précis et par la confusion des épo* queStEn faisant des recherches, cent choses que je ne cherchais pas sont venues traverser celle que je cherchais; le désordre s'est tellement mis dans .mes idées qu'il m'a fallu remettre tous mes papiers, lettres, ouvrages» articles de journaux en ordre chronologique, pour que je pusse me retracer nettement ce que je fus, ce que je pensai en telle circonstance et à telle époque. Il m'a fallu faire un travail infini pour placer ma correspondance et mes écrits (presque toujours sans date) à la date de chaque lettre et de chaque ouvrage; et puis l'embarras des deux calendriers, et puis cinquante ahnées à passer ainsi en revue ! Bref l'arrangement de mes papiers n'est pas encore fini ; mais ma Notice t*est. U faut cependant qu'elle soit mise au net , et c'est le premier ouvrage que je donnerai à Grueber en arrivant à Paris. Tous mes papiers, au reste, articles, ouvrages

imprimés ou manuscrits, les lettres qui s'y rapportent de Lezay, de madame de Staël , de Morellet et autres, seront rangés chronologiquement dans de grands portefeuilles dont la partie la plus chargée et la plus importante est finie. Ce seront là des Mémoires tout faits en pièces autographes. La liaison .y sera toute marquée par les dates. Mais parlons de la Notice.

Vous savez bien qu'A n'est point de

mes amis et de plus qu'A est méchant.

Il s'était établi maître de la maison; je l'en ai délogé; il a cela sur le cœur, et puis j'avais fini par être froidement avec son beau-frère

R , et il me reprochait sottement d'avoir

quitté iê parti deÈ...s.*; sur quoi je lui répohdis un jour que je n'avais jamais cru être

du parti de ft ; que je l'avais cru du

mien quand il professait avec moi les principes de la liberté de la presse, de la liberté du commerce, etc., et que c'était lui qui m'avait quitté pour se faire l'apêtre du monopole> des prohibitions, des exclusifs, etc. Il inférait de ma séparation d'avec R .*. qu'elle accréditait le reproche de variation dont j'étais l'objet depuis longtemps. Maintenant je puis vous dire que, m'étant examiné, la main sur la conscience, dans toutes les circonstances qui ont pu servir de prétexte à ce reproche, j'ai vu, et puis faire voir aux moins croyants, que, toujours fidèle, rigoureusement fidèle ^ mes principes, je ne me suis plusieurs fois trouvé en opposition subite avec des hommes qui marchaient dans les mêmes rangs que moi que quand ils s'en sont tout à coup écartés. Je me fais honneur de dire que j'ai toujours été conséquent, toujours attaché aux mêmes intérêts, aux mêmes principes; je ne me pique pas de l'avoir toujours été aux hommes sans principes, sans foi, sans honneur; c'est ce que Tan* née 1799 montrera, j'ose le dire, à ma gloire. Quand les Tailien, les Merlin /tombèrent sur Robespierre, je les aidai, et puissamment Tailien revint à la terreur et k l'arbitraire, je le laissai et me tournai contre lui ; étais-je variable en cela? Ce que je dis de Tailien, je le dis de son parti , de Louvet , etc. C'est un honorable temps pour moi que celui de 1792 à 1799, époque oii arriva l'Empereur. Durant huit années je me soutins seul et en haute considération contre tous les partis; leur pré-

LETTRES DE M. RŒDERER A SON FILS PUÏNl], ANTOINE-MARIE.

disant avec précision ce qui allait leur arriver \ît ce qui leur arriva en effet. Ma vie n'est belle que dans cette période ; elle n'a rien de grand sous l'Empereur ; elle a été ce qu'elle pouvait être, utile et noble. On ne citera pas une ligne de moi qui ait été contre mes principes sous son règne, et c'est une particularité fort remarquable de mon existence durant ce règne, que jamais il ne m'a demandé mon concours pour aucune loi ou mesure oppressive ou profaibi- Xive, et qu'il finit, en me nommant au ministère en chef du grand-duché de Berg, par me donner, à moi seul en France , le droit, je dis même m'imposer le devoir de professer contre ses nninistres et contre lui-même mes principes d'économie politique , de liberté de commerce, etc., puisque le grand-duché de Berg avait sous ces rapports un intérêt opposé à celui de V empire françats. Il s'agit maintenant

de savoir comment \'ous traiterez avec A

Je ne suspecte pas sa foi et sa loyauté; s'il donne parole d'insérer une notice favorable, il le fera; mais comment la lui demander et s'en assurer? Il me semble que vous pourriez lui dire franchement que l'article est un résumé que vous avez fait d'après mes Mémoires manuscrits et sur les pièces authentiques qui sont à l'appui, et dont les principales sont ie Moniteur et le Journal de Paris; que vous \-ous offrez de lui remettre l'indication précise de tous les textes qui pourront servir de pièces jostîfîcativcs des assertions pour lesquelles il voudrait des certitudes particulières. Vous proposeriez cela en votre nom et celui de votre frère, comme héritiers de mon nom et intéressés à ce qu'il soit honoré. Vous lui feriez aussi sentir qu'après moi, si ce n*est de mon vivant, mes Mémoires seront publiés, et qu'il ne peut lui convenir qu'une biographie publiée sous son nom se trouve comprise dans les libelles dont mes Mémoires et les pièces à Tappui confondront les calomnies.

En voilà assez sur ce sujet...

Je reçois à l'instant, et comme j'allais fermer ma lettre, celle que tu m*as écrite^e 6, et ton extrait du CmstilulionneL Comment se peut-il que tu te mettes dans l'esprit que le gouvernement soit assez bête, n'ayant de parti assuré que dans la noblesse, pour adopter un projet qui, gratuitement, sans lui donner un moyen de puissance, lui aliène quatre cin-

VII f.

quièmes des familles nobles et jette toutes les filles nobles et tous les puînés et cadets dans le parti de la Révolution? Réfléchis donc qu'une famille est composée de cinq enfants, qu'il n'y a qu'un aine, et deux ou trois filles, et deux ou trois cadets. Quand on a le bonheur de gouverner, comme on le fait aujourd'hui, une grande nation par la petite minorité, quel vertige ferait scinder cette minorité pour la réduire à une partie décimale infinimeut faible?

Le Constitutionnel sonne le tocsin pour les élections : c'est son jeu. Mais \x)us me demande! : Pourquoi le gouvernement ne le désavoue-1- il pas, pourquoi ne le fait-il pas poursuivre ? — Parce que le Constitutionnel n'accuse pas le gouvernement; il cite des brochures, voilà tout. — Mais pourquoi les brochures sont-elles tolérées?— Parcequ'elles sont royalistes; parce que, quelque folie qu'on dise par excès de zèle pour la royauté, on ne peut être accusé comme détracteur de la royauté , et que le gouvernement ne peut faire un crime de réclamer l'ancien r^inie.

Je suis bien tranquille sur la septennalité même. Les ministres font leur compte en gens sans expérience ; ils croient acquérir plus de stabilité; ils ne voient pas que, le jour où ils cesseront d'être en butte à la tribune nationale, ils seront à la merci des intrigues de cour. Le jour où les orateurs se tairont , les favoris, les maîtresses commenceront leurs manœuvres. Sous Louis XV et sous Louis XVI, pendant soixante-quinze ans, la vie moyenne d'un ministre était de dix-sept mois un tiers, et cependant il n'y avait pas de Corps législatif. Bientôt les ministres auront recours à la représentation nationale contre la cour, en punition de leur abandon à la cour prochaine pour la représentation... Il me tarde d'être à Paris pour savoir si je me trompe dans l'idée • que j'ai prise du nouveau système qui travaille des gens que j'ai l'insolence de trouver eucore plus bornés que malveillants.

Je t'embrasse , et ta famille , de tout mon cœur.

A Alexandrine, Louis et Pauline.

Au Bois-Roussc], le 12 de Tan 1834.

Ma chère Alexandrine, je vous souhaite aussi une bonne année et vous remercie de

CORRESPONDANCE DE FAMILLE

vos vœux pour ma bonne sanlc. Je ne me donne pas de coups à la têle, moi, parce que je vais posément; aussi je ne crains pas les sangsues pour fait d'étourderie. Tâchez , ma chère enfant, quoique les sangsues soient fort à la mode, de vous épai^ner les maux et les remèdes. Je vous eml)rasse tendrement.

Ma chère Louise, si vous n'avez pas pu détourner votre papa de la route de Dînant pour lui faire prendre celle de Paris, c'est qu'il a sans doute de fortes raisons pour aller à Dinant; car vous étiez persuadée avec raison au Bois-Roussel qu'on ne pouvait rien refttser à vne jeune personne qui demandait aussi poli' ment que vous. Prenons notre parti, ma chère Louise; nous en aurons plus de plaisir s'il trouve de la possibilité à changer d'avis. Je vous embrasse tendrement.

Ma chère Pauline, si vous m'aviez invité à la comédie, je m'y serais rendu au plus vite; mais vous ne m'en parlez que quand le théâtre est fermé. Moi je veux mieux faire que vous : j'ai aussi un théâtre ici ; je vous invite à y venir jouer vous-même cet été la comédie. Vous me dites, ma chère amie, que vous m'écrivez votre lettre presque toute seule; cela m'apprend qui je dois remercier de ce que vous faites toute seule et de ce que vous ferez encore. Je vous embrasse, ma chère Pauline.

Paris, le 6 février 1824.

Je ne reste à Paris, mon cher Toni, que jusqu'au 15 février; c'est pour cette raison que je n'ai pas répondu à ta précédente lettre aussitôt que je l'ai reçue. J'ai calculé qu'il y aurait au moins douze jours d'intervalle entre ma réponse et li possibilité d'arriver ici , de sorte que je n'aurais pu être que trois jours avec toi : c'est trop peu pour deux cents lieues.

Pourquoi, diras-tu, limiter le séjour de Paris au 15 février? C'est que j'ai des rendezvous avec des arbres à planter pour toute la lin de ce mois-là et aussi pour le mois de mars. Planter ce n'est pas faire un petit trou et y fourrer un arbre ; c'est faire des défricJiements, et s'assurer qu'ils sont bien faits.

D'un autre côté, je ne pouvais finir ma Notice biographique sans avoir mes papiers de Paris, et je ne puis la finir encore qu'en allant

rejoindre mes papiers du Bois-Roussel, et je me presse de finir cet ouvrage et, s'il se peut, ceux que j'ai presque achevés. Le 15 de ce mois j'ai soixante et dix ans.

Ce qui me paraîtrait le mieux serait de venir, au mois de juin ou de mai, me prendre au Bois-Roussel pour aller ensemble à Saiot- Quirin. Nous serons probablement avec la famille Corcelle, et nous jouerions de tes comédies.

Je te dirai que ton frère et d'autres, qui sont nos amis, sont d'avis que je ne déflore point ma Notice dans une biographie, et que je sois mon biographe moi-même. Un homme fort instruit m'a dit qu'A. . . . avait indignement trahi la confiance d'un homme qui s'était fié à lui et lui avait remis un Mémoire très-fidèle qui n'a servi qu'à nuire au malheureux. J'ajoute que j'ai toujours eu dans l^esprit que l'auteur de la phrase infâme qui est dans la

Biographie de Julien est de lui, A

Cette phrase ôtée, l'article est tout ce que je demande. Si tu négocies avec son fils, que ce soit seulement sur ce point. Le fait est qu'aujourd'hui j'ai fait une grande ébauche de l'histoire de ma vie; j'en ai deux cents pages, et ne suis encore qu'au milieu de mon administration de Vinslruclioa publique comme conseiller d'État. J'ai encore Naples et le grand-duché devant les mains, et puis le commencement, ayant été écourté parce que j'ai commencé par vouloir seulement faire un article de biographie , doit maintenant recevoir plus de détails et plus de développements pour être en harmonie avec le reste. Je te fais copier ce qui regarde le 10 août pour te servir de texte avec A. . . . père ou fils.

Je serais certainement fort aise de causer avec toi, ne fût-ce que deux heures; mais faire cent soixante lieues pour cela me parait une peine et une dépense sans proportion avec une entrevue qui se retrouvera plus commode dans trois mois.

La petite famille de ton frère va très-bien , ainsi que sa femme.

Je t'embrasse tendrement.

L'anecdote deGrain-d'Orge est authentique; ' elle se trouve dans le Traité de la Noblesse de La Roque, livre consacré et qui se trouve partout, un volume in 4*. A la table se iroiiTe sûrement le mol Grain-d'Orge et un renvoi à la

LETTRES DE M. RCEDERER A SON FILS PUÎNÉ, ANTOINE-MARIE

page ; si ce n'est là, ce sera au mot Ennoblissement ou Anoblissement. Mon dessein était de faire entrer ce fait narrativement dans la première scène où je faisais rendre compte à Louis XIV, par Desmarets, de l'inutilité de ses efforts pour avoir de l'argent , et j'avais dit : « Il n'y a pas jusqu'à cette création de lettres de noblesse qui est avortée. Personne n'a voulu les acheter à la Bourse , et il a fallu en venir aux contraintes; si bien qu'un marchand de bœufs du pays d'Auge (Grain-d'Orge) s'est laissé exécuter pour prendre ses lettres et les payer, et qu'il a fallu faire de lui, malgré lui, souche de gentilshommes, etc. »

Paris, le 14 fëvrier 1824.

La Matinée de Louis XIV m'a plu à la

deuxième lecture plus qu'à la première : j'étais malade quand je Tai reçue ; je vais mieux, et sans doute je vois mieux à présent ; cependant les mêmes défauts se font toujours sentir.

Votre exposition annonce une action, et le second acte en développe une autre. La première action est une petite intrigue avec la petite jardinière, et elle finit avec le premier acte. Une autre pièce remplit le second. Le défaut d'unité d'action et de continuité d'action est une faute capitale dans une composition dramatique.

La première action est tout simplement

une é royale qui finit à la dernière scène

par une é dans la coulisse. Cela ne

peut pas se présenter ainsi au théâtre, et il ne peut pas s'admettre que le roi , en lui faisant payer 500,000 fr. au deuxième acte, apprenne aux auditeurs qu'elle a gagné son argent.

Il faudrait que cette fantaisie pour la jardinière brochât sur toute la pièce et restât sans conclusion ; il faudrait que le roi mit les 600,000 fr. en réserve pour les donner à la petite par la suite et à une époque indéterminée, et qu'elle ne servit dans la pièce qu'à tracasser la marquise et à concourir à l'épuisement des finances. Il faut surtout éviter les

scènes de m avec Marcillac ; cela

ne peut se tolérer. Le second acte a un véritable mérite; la fiction et le dénoûmenten sont excellents : c'est cela qu'il faut préparer dès les premières scènes, afin que la fin et le

commencement se répondent. Je voudrais aussi ajouter quelque chose : j'aurais voulu voir le grand roi et le petit Juif dans la promenade, et avoir une idée des courtoisies du prince et de l'enivrement progressif du Juil , qu'il aurait fallu un peu gourmer dans le commencement. Vous gâtez la scène quand vous enchantez notre homme par cela seul qu'il va se promener avec le roi ; il serait plus comique qu'il se défiât de tant d'honneui*s et qu'il finît par en être dupe : cela le ferait commencer en juif et finir en chrétien. Le style est en général trop faible. On parlait très-bien dans ce siècle de Louis XIV; vous avez cent locutions qui ne sont que d'hier. Les mots ne sont pas frappés; il y a des incorrections et surtout des négligences. Attachez-vous au style. Vous blessez les convenances et les vraisemblances en faisant traiter Desmarets comme un laquais par les Trômes et la Montespan : on ne parlait pas ainsi à un ministre de Louis XIV.

Je vous jette confusément toutes les observations que j'ai faites sur les détails. L'essentiel est de reprendre en sous-œuvre cette idée heureuse : un roi dont les finances sont aux abois; qui se voit réduit à abaisser sa fierté devant un juif opulent pour lui extorquer 6 millions ; qui les veut pour le service public, et qui, quand il les tient, les emploie en profusions méprisables.

Un bon acte où cette idée sera bien conduite sera un ouvrage excellent, surtout s'il est écrit avec élégance et du piquant.

Bonjour, mon cher Toni ; tout n'a pas été plaisir pour moi dans les trente-cinq jours que je viens de passer à Paris. La santé de votre frère m'a tracassé, et ma santé aussi a souffert d'un gros rhume accompagné d'un accident qu'on nomme coryza, douleur périodique qui prend aux sinus frontaux. Je suis guéri du coryza; \e souffre encore un peu de la poitrine. Je pars demain , et j'emmène Grueber pour reprendre avec lui la compilation de mes Mémoires et l'arrangement de mes papiers.

Je vous embrasse, et votre femme, et toute la filletlerie. Je reconnais Louise à son postérieur (I).

(1) {Note de l'éditeur,) Elle était représentée se roulant à terre et tournée de telle sorte qu'on ne l voyait pas sa figure.

soc

CORRESPONDANCE DE FAMILLE

Au Bois-Roussel, le 9 mars 1824.

Ce n'était pas tant la scène du procureur Mathieu qui pouvait te faire craindre de tomber dans les faibles copistes, ou même dans les plagiaires, qu'une scène du Pinto de Lemercier, où il fait livrer la bourse du Juif Ikaïl au duc de Bragance, uniquement en reconnaissance de ce qu'on lui confie, de la pari du duc, des nouvelles qui courent les rues, et que le Juif sait comme un autre.Cette scène est un chefd'œuvre. J'avais conçu l'idée d'un entretien entreLouis XIV et Samuel Bernard, où la vanité abusée n'aurait pas été lobjet ridicule , mais où l'orgueil royal fléchissant par degré devant le Juif toujours respectueux , mais sourd aux deman les d'argent , aurait fait le fond de la scène. Cette scène est fort difficile, et je ne me flatte pas de l'exécuter telle queje l'entrevois : mais il est très-facile de faire cependant ressortir ce contraste de l'orgueil du monarque et de son abaissement ; et sans cela la pièce est manquée. Si le gaspillage de cour est condamnable, si la ruine des finances avilit le pouvoir par les extrémités où elle le réduit, autant qu'elle porte de préjudice aux peuples par les sacrifices qu'elle lui impose , il faut bien montrer le roi gaspilleur un peu humilié; il convient môme de le faire voir dans une sorte de dégradation. Vous ne pouvez pas mettre Louis XIV en nécessité devant Bernard sans faire sentir ce qu'il en coûte au puissant roi pour jouer un rôle de fils de famille suppliant. La leçon qui sort du fait historique serait absolument perdue, et le fond d'une scène comique absolument sacrifié. Prenant le parti de ne pas montrer le roi à la promenade avec Bernard, je voudrais au moins rendre la rencontre comique. Lorsque Desmarets aurait dit au roi qu'il a épuisé ses ressources, et qu'il aurait décliné le nom de Samuel Bernard comme une de celles qui lui manquaient, le roi dirait avec mépris : Qui est ce Samuel Bernard? — Sire, c'est un banquier opulent. — Quoi ! un banquier, un plébéien, vous a vu à ses pieds, vous, mon ministre ! — Sire, il a une fortune de 50 millions et du crédit pour 50 au delà... — Le coquin! 50 millionsde fortune et 400 millions de crédit ! Où a-t-il volé tout cela? Il faut le faire dégorger!... N'avcz-vous pas de

chambre de juslice ?.,. — Sire , ce n'est point dans la finance, c'est dans le commerce qu'il a. gagné ce qu'il possède, r- Finance, commerce, qu'importe? N'a-t-on pas fait le procès à Jacques Cœur sous Charles VU? Voler les particuliers, voler l'État, c'est toujours voler. — Sire, mais, au moindre éveil que vous donneriez à Samuel Bernard, il n'aurait que quatre ou cinq courriers à expédier pour faire passer tous ses capitaux en pays étranger ; ses correspondances s'étendent à toutes les parties du globe, et si ce Juif pouvait soupçonner...

— Ce Juif! dites-vous? ce Juif/ Comment! il est Juif? — Qui , sire. — Quoi ! Samuel Bernard est Juif? Répétez-moi cela.— Sire, il est Juif, et très-Juif. — En ce cas, ses biens sont à moi. 11 y a d'anciennes lois qui défendent aux Juifs d'habiter la France ; les premieri Valois n'ont pas manqué de confisquer leurs» biens quand ils en ont amassé de très-considérables. Retrouvez-moi de bonnes lois du royaume, etqu'on chasse les Juifs de France... à moins qu'ils ne me payent le quart ou moitié de leur capital... Mais quel est cet homme qui a l'air de vous attendre... là... dans cette allée? — Sire, c'est lui-môme. — Quoi! ce drôle, cet insolent ose se trouver ici?... Parbleu, s'il faut une ordonnance pour le faire sortir de mon royaume, il ne faut qu'un valet de pied et quelque» coups de canne pour le chasser de mon jardin*^. Faites-le approcher.

— Sire, Votre Majesté ne s'abaissera pas jusqu'à...—Qu'il approche! (D'il» Ion menaçanl :) Faites-le approcher. (Le roi a l'air furieux; le ministre et Bernard approchent; le roi change tout à coup de visage.)— Bonjour, monsieur Bernard; je suis bien aise de vous voir. Vous ôtes l'honneur du commerce : j'esr time les citoyens utiles... Le Juif balbutie quelques mots, et le roi reprend : Vous seriez homme à n avoir jamais vu ces jardins, etc. l^ roi au moins sera passablement plat par cette variation inattendue.

Vous savez au reste que Samuel Bernard n'a jamais été Juif, et même n'était pas d'origine juive. Son père était graveur à Paris. On l'a appelé ainsi toute sa vie, et cela suffit pour lepoëte comique (i).

(1) (Note de NdUeur.) Il faisait le plus honorable usage de sa foituuc, évaluée à 33 millions. H fut fait

LETTUtS DE M. RCEDERER A SON FILS PUÎNÉ, ANTOINE-MARIE.

Je reviens à mon idée. Si vous faites du roi une espèce d*escroc de qualité qui attrape un bon bourgeois, vous ne faites que la chose vulgaire au théâtre. C'est le roi obligé de faire l'escroc qu'il faut rendre remarquable pour faire une scène neuve et piquante.

Adieu, j'embrasse l'auteur et tous ses spectateurs.

A R€tderer, Talné. — Au Bois-Roussel, le 30 mars 1824.

Ton frère me mande qu'il te sera adressé pour moi une lettre où l'on me demande des détails sur. Naples ; il me prie de t'indiquer d'ici ceux que je veux envoyer. Ton frère me suppose plus habile que je ne suis, en présumant qu'après quinze ans d'oubli du royaume de Naples je puis faire d'ici le triage de documents qui tous se lient et forment un ensemble que je ne veux pas rompre. Si Joseph fait ses Mémoires, je fais aussi les miens. La plus belle partie de son histoire est l'administration des finances de Naples; mais c'est aussi une partie de la mienne , à ce qu'il me semble. J'écris donc à Grueber de .m'expédier une liasse que j'ai rassemblée pendant mon dernier séjour. Je l'avais laissée à Paris jusqu'à mon voyage de Saint-Quirin, parce que je n'en suis encore qu'au dépouillement de mes papiers du conseil d'État. Je ferai ici la recherche de ce qui peut convenir à Joseph; j'en ferai faire la copie, et puis i*enverrai cela à Toni, qui en fera ce qu'il voudra...

24 avril 1824.

Je n'ai pas douté un moment du projet de septennalité, mon cher Toni, projet au moyen duquel on obtiendra laquinquennalité par forme d'accommodement.

Je n'en ai pas douté, parce que les ministres ont quelques raisons de la désirer; mais je refuse de croire au rétablissement du droit d'atnesse; ce qui serait tout au plus possible, serait de laisser aux pères, dans certaines fonctions, la faculté de faire un aîné. Ce serait toujours une absurdité, mais ce ne serait pas refaire le droit. Au reste, attendons.

chevalier, comte de Couberl, et allia ses enfants aux plus illustres familles du royaume, dit Bouillet.

Sur les hommes, je suis à présent comme le pacha de la Caravane, qui chante nonchalamment sur son sopha : J'aime assez les Hollandaises!... Et vraiment j'aime assez ceux qui te traitent bien, parce que je crois que tu l'as mérité.

A l'égard de l'Éperon d'or, il faut te dire qu'un M. Duroseau et une autre personne , toutes deux de Rouen, viennent d'en recevoir la décoration sans l'avoir demandée. Duroseau est un homme de loi ; il était magistrat à Rouen il y a quelques années, et il a été révoqué. Il a exercé je ne sais quel emploi dans l'Étal romain; tu saui^as peut-être ce que c'est, n para!ti*ait que le pape s'est fait un malin plaisir d'honorer des Français qui ont honoré lem* administration dans des temps hors du règne de la maison de Bourbon, et que la maison de Bourbon, par cette considération, a renouvelé les anciennes lois qui défendaient de recevoir et porter, sans la permission du roi , des décorations étrangères.

Quoi .qu'il en soit, c'est une reconnaissance de loyale administration, de noble et sage conduite, que te donne Sa Sainteté. Que tu la partages avec plusieurs Français qui ont aussi bien mérité , il n'importe à ton honneur, .et celui de la France en est plus marquant ( I ).

Je t'attends ici pour aller à Saint-Quirin, quand nous aurons l'avertissement de la réunion. Il faut que nous voyions ensemble la partie de mes Mémoires à livrer aux biographes, et je désire ensuite y avoir toi, ta fcnmio, tes plus grandes filles, et y réunir la famille de madame Berthier, quelques semaines de la fin de l'été et du commencement de l'automne. Je veux voir jouer une comédie quelconque sur mon théâtre, et que tu la mettes en train. J'ai une petite pièce en un acte, intitulée l^Homme à précautions, que j'ai dit à Grueber de copier pour te l'envoyer. Tu ferais M. do

(I) (Note de Véditeur.) M»"" délia Genga, archevêquo de Tyr, habitait Spolète pendant que j'y étais préfet. Il acte, pendant cinq ans, témoin de mon administration. A ce titre il ne m'était pas indifférent, lorsqu'il fut devenu pape, d'çn recevoir un témoignage d'estime quel qu'il fût. Devenu cardinal après mon départ, il continua à m'écrire des lettres fort gracieuses. Dans la dernière, S. Em. me disait : .Si on a un jour le plaisir de vous revoir en Italie ^ rappelezroKS que voifs y avez un véritable ami.

CORRESPONDANCE DE FAMILLE

la Cautelle et ta femme madame de la Cautelle; il ne faut avec cela que trois autres acteurs qui se trouveront.

Au Bois-Roussel, le 19 mai 1824.

Puisque tu ne crains pas d'être un peu les uns sur les autres, je t'attends avec madame la baronne et tes baronnetles dans le mois de juin. Tu trouveras ici M. , madame et mademoiselle de Corcelle,M.etmadame deSchonen.

* . . Tu sais que madame

de Schonen est feue mademoiselle Gladie , et que M. de Schonen est ce conseiller de la cour royale qui rappelle si bien les anciens magistrats des parlements par son énergie et ses lumières. Tu trouveras de plus ton frère , ta belle- sœur, avec Hélène et Pierre-Louis, quatrième du nom. Mais c'est un établissement à part qui sera dans une petite maison bâtie sur la Marre -de- Sous, entre Essay et le Bois- Roussel, de sorte qu'en nous serrant un peu nous pourrons tenir danscette coquille du Bois- Roussel...

Grueber m'a quitté hier, parce que mon Anglaise me donne quelque tracas à Paris. Il n'a pas eu le temps de copier l'Homme à précautions; mais,comme je neveux pas tomber tout seul sur le théâtre du Bois-Roussel, je te prie, et madame Rœderer, d'apprendre celle de tes pièces que tu voudras. Tu pourras trouver ici une ou deux personnes pour jouer les utilités, soit Clogenson ou La Rue. Voici le positif du voyage : M. , madame et mademoiselle de Corcelle arrivent ici mardi 25 mai, M. et madame de Schonen le lendemain ou le surlendemain. On m'a promis un mois. Cependant il se pourrait qu'on ne le donnât pas tout entier, à cause de l'oncle Marçilly qui attend la famille. Arrangetoi là-dessus. Je serai charmé de revoir ici madame la baronne et ses deux grandes filles, qui y trouveront plus d'ombre qu'il n'y en avait. Je les embrasse toutes trois de tout mon cœur, et toi en sus. Je t'attends.

Au Bois-Roussel, 2 juillet 1824.

Voici, mon cher ami, la conlinuation et à peu près la fin de mon travail ; je pense qu'une feuille et demie suffira pour l'achever. Je ne réponds ni des fautes de langue ni des obscu-

rités , car j'ai besoin, pour m'en prései^er, de revoir plus d'une fois mon ouvrage. Si M. A.... a une véritable bienveillance pour toi, il t'indiquera, à la lecture, les défectuosités du style...

Au Bois-Roussel, le 7 juillet 1824.

Enfin, voici la fin. Je n'ai pas pu finir lundi assez matin pour le courrier. La recherche des dates me tient et me prend les trois quarts de mon temps. C'est une honte de se louer, et ce serait une honte de n'être pas loué ; il a pourtant fallu s'en tirer. Je suis fâché qu'il n^y ait pas de courrier de lundi à jeudi. Gela te remet au 9 ou au iO pour voir M. A

29 septembre 1824.

Voici, mon cher Toni, ceque je t'ai promis depuis si longtemps; cela ne valaft pas la peine de se faire attendre , mais enfin cela n'a pas voulu venir plus tôt. Je suis tellement entêté de la révision de mon François /^, qui va à l'impression, que je n'ai de facultés pour aucune autre chose.

Rœderer et sa femme et ses enfants sont ici; toutes les santés sont excellentes. L'effet que leur fait à tous l'air du Bols-Roussel vaut mille écus de rente de plus.

Tu m'as demandé une lettre du roi Joseph; je l'envoie à Grueber pour en remettre aussi une copie à M. de Presie (elle est de 1810) et pour t'en envoyer une autre. U y a quelque chose qui concerne le désir qu'avait alors H. de Girardin d'être grand écuyer. Il n'est pas nécessaire de donner cela à nos biographes.

Au Bois-Roussel, 2G octobre i824.

... Nous avons lu ta pièce. Le nœud est un peu près du dénoûment. Le caractère de Biderman est semé de fort jolis traits, mais le mot de Mondain ne lui va pas. Le titre vrai serait : le Campagnard homme de plaisir, ou l'Homme de plaisir à la campagne, Lisbeth est agréable, mais cet amour ingénu et ignoré de celle qui l'éprouve a été mis plusieurs fois au théâtre d'une manière supérieure. La Victorine du Philosophe sans le savoir est un peu comme Lisbeth; mais c'est dans la petite comédie du Legs,

LETTRES DE M. ROEDERER A SON FILS PUÎNÉ, ANTOINE-MARIE

si ma mémoire ne me trompe, que de trèsjolies scènes sont filées sur cette innocence.

Le style mêlé ^e bon et de mauvais.

Ce compère^ une bouteille, il serait au logis.

— Triviaux.

Du pauvre orphelin ne peut se dire quand il s'agit d'une pauvre orpheline.

C'est UD bon AllemaDd, digne d'être Français,

— est un bon vers.

Que voudrais-tu qu*on fit quand on n*a rien à faire?

— Bon.

Comme vieux capitaine, à te dire le vrai, J*aime peu les bouquins

— Bon.

Mais les bons Allemands reconnaissaient soudain, Sous mon habit français, un citoyen du Rhin.

— Bon.

Un morceau de Mire. — Dites donc un lambeau.

J'eusse eu trop de tristesse.., dont tu t'occupes tant,.. Cela est d'une cacophonie et d'une dureté qu'on ne passe point.

Tu deviens jeune époux, de vieux célibataire.

— Bon.

une bouteille,

Mais choisie au bon coin, et bien sale et bien vieille.

— Bon. Bouteille est bien là; mais mal quand on dit, dans le sens absolu : Boire une bouteille, vite une bouteille^ etc.

Qu'elle apporte avec soi... — Pas français : Qu'elle apporte avec elle, ou qu*on apporte avec soi.

Je ne sais trop pourquoi je n'aime pas : Elle est dans cette glace; c'est trop fin^ c'est miroité, miroitier bel esprit. Cette glace est à la glace.

Or çâ, mon cher cousin , Il fout céder Lisbeth au notaire voisin. La Jolie à Niclause, et qu'enfin tu t*applique-S A trouver en Lisbeth ton seul plaisir unique.

Ce dernier vers est très-bon. Mais il faut céder et que ne va pas bien à tu Inappliqués; il faut finir par un s, ce qui empêche de rimer avec unique. On pourrait dire :

La jolie à Niclause, et, laissant ta rubrique, Ne chercher qu'en Lisbeth, etc.

C*est un plaisir, suffit; n'en disons point de mal.

— Bon.

Cependant l'éloge de la pipe est au moins trop long. Si les Asiatiques n'avaient pas pour maîtresses des esclaves trop heureuses de leurs faveurs, ils ne fumeraient pas.

Couchés nonchalanunent sur un lit de repos.

Lit de repos n'est pas assez noble pour entrer dans un vers ; repos rime mal, s'il rime, avec travaux.

. . Je ne puis souscrire à ton goût pour le vin.

— Prose i>édante.

Je reviens à Yaction de la pièce. Elle est nulle: c'est une déclaration qui finit tout, et cette déclaration rien ne l'empêchait plus tôt. Il n'y a point de nœud. Les caractères pourraient sauver le défaut d'action: il faudrait pour cela ajouter quelques traits à Biderman; cela n'est pas difficile.

Le style est très-inégal, et la rime a trop souvent repoussé le mot Juste ou le mot noble. En vers surtout il faut éviter le trivial , qui prend souvent la place du naturel...

Ton frère et ta belle-sœur ont entendu la lecture que je leur ai faite ; mais ils veulent relire eux-mêmes, et à tête reposée, pour juger l'ouvrage et ma critique.

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